LA SEPTIESME JOYE
[ a septiesme joye de mariage , si est que aucunesfois celui qui est marié trouve ^ une très-bonne femme , sage et trèsbien conditionnée. Et avient aussi aucunefois qu'il trouve une femme qui est une trèsbonne galoise ', qui ne resfuseroit jamais raison, qui la luy ouffreroit. Mais sachez, de quelque condition qu'elle soit, preude femme ou autre, il y a une reigle generalle en mariage, que chacune croit et tient : c'est que son mary est le plus meschant et le moins puissant au regard de la matière secrette, que touz les autres du monde. Et avient souvent que le jeune homs , qui est requoquillé*, se marie à une jeune bonne fille et proude femme , qui prennent des plaisirs en-
i . Bonne commère , qui aime à galler, à gaudir, c'està-dire à se réjouir, et peut-être un peu mieux, comme le fait entendre l'auteur lorsqu'il dit qu'elle ne refuseroit jamais raison. On disoit dans le même sens un bon Gaultier. Voy. dans le Livre du Chevalier de la Tour ( Bibl. Elzevir.), pages 241-44, le curieux chapitre des Galois et des Galoises.
2. Gai, vif comme un jeune coq. On disoit dans le même sens un coquart.
semble, tant et tout ce qu'ils en povent avoir, pour ung an, deux ans, iij ans, ou plus, tant qu'ilz refredissent leur jeunesse; mais la femme ne se gaste pas si toust comme l'homme, de quelque estât qu'il soit : c'est pource qu'elle ne prent pas les paines, les travaulz, les soussyz qu'il prent; et s'il ne fasoit ores si non soulacier ' et jouer, si seroit Pomme plus toust gasté quant ad ce. Bien est vray que la femme, tant que elle porte enfans et est grousse , qu'elle est bien empeschée , et à l'enfantement a grant paine et douleur; mais ce n'est rien à comparer envers un soussy que ung homme raisonnable prent, de pencées profondes pour aucune grant chose qu'il a affaire. Et quant est de la paine de l'engroisse ^ ou de l'enfantement , je ne m'en merveille nyent plus ' que d'une geline ou d'un oaye, qui met hors un grous euf comme le poing par ung pertuis où paravant vous n'eusses pas mis ung petit doy. Et si est aussi grant chouse à nature de faire l'un comme l'autre; et si verrez une geline se tenir plus grasse en ponnant chacun jour que ne fait un coq : car le coq est si beste qu'il ne fait à journée 4 que li querre s vitaille et la luy bailler ou bec , et la geline ne s'esmoye que de menger et de caqueter, et se tenir bien aise. Ainsi le font les bons proudes hommes mariez , qui en sont bien à louer. Après avient que le bon homme est bien escuré et detiré'', qui tousjours a peine et soussy et travail, et pense ailleurs; il ne s'ap-
1. S'amuser. — 2. Grossesse. — J. Non plus, rien plus. — 4. Toute la journée. — j . Chercher. — 6. Maigre et
chétif.
DE Mariage. 69
plique plus à tel esbat , ou bien pou pour complere à sa femme; et aussi il ne le pourroit pas fere comme il souloit, et se lasche ' du tout en celui cas. Si la femme ne le fait pas , mais est aussi puissante qu'elle fut oncques quand ad ce. Et pour ce que sa livrée ^ est diminuée chacun jour, les plaisances, les deliz, les beaux semblans , qui se fasoient ensemble en la jeunesse et en la puissance du mary, tournent en noises et en riotes. Et aussi, comme petit à petit la livrée se diminue, ilz commencent à rechigner.
Et quand la livrée ne souffist pas à la dame, pousé qu'elle soit bonne preude femme, et que elle n'a nulle volenté de mal faire, si ne lesse elle pas à croire que son mary est de moindre puissance que les aultres ; et a meilleur raison de le croire , pource que elle ne essaya oncques que lui , et il ne lui suffist pas : et par raison ung homme doit suffire à une femme , ou nature n'auroit pas bien proporcionnées les chouses ; et aussi je croy que si ung homme ne suffisoit à une femme, que Dieu et l'Église auroient ordonné que chacune en eust deux , ou tant qu'il lui suffiroit. Et aucunesfois aucunes se mettent à l'aventure de essaier si les aultres sont de aussi petit povoir comme les maris. Et lors celle qui se met à l'aventure le croit mieulx que davant, car par aventure elle prent ung compaignon dont elle ne peut fmer' sinon a grant paour et à la goulée 4, et est tout affamé et fait
I. S'amollit. — 2. Dont la mesure est la portion ordinaire du cheval. L. D. — 3. Qu'elle ne peut avoir à son plaisir.
4. A la dérobée, comme un cheval bauffre une goulée de feuilles en passant près d'un arbre en temps d'été. L. D.
merveilles quand il y peut avenir. Et si el avoit tenu son mary par avant meschant ' et de petit povoir, elle le croit encore mieulx de présent, car les plaisances présentes sont tousjours mieulx en souvenance que celles qui sont passées; si le croit plus fermement que davant, car expérience est la maistresse.
Et avient aussi que celui qui se marie trouve fen;me qui est bonne galoise , et entent bien raison , qui la li dit; laquelle croit aussi bien de son mary comme l'autre , comme j'ay dit : car à l'aventure elle en a essaie des autres, dont le fait est mallement plus grant que celuy du bon homme », qui ne s'en donne pas grant paine, car il sçait bien qu'il la trouvera tousjours près lui.
Et saches que les hommes font le contraire de ce que dit est; car quelque femmes qu'ilz ayent, ils croient generallement qu'elles soient meilleures que toutes les aultres. Aucunesfois la reigle fauh ', mais c'est entre aucuns ribaux désespérez et sans raison , qui n'ont point d'entendement. Et si voit-on voulentiers que pluseurs mariez louent leurs femmes, en racomptant les biens qui sont en elles ; et ne leur est point avis qu'il en soit nulles pareilles et où ilz peussent trouver tant de biens, si bonnes denrées, ne si bon appétit*. Si voit-on souvent, quant une femme est veuf\'e, el se remarie tantost à ung autre, et aucunesfois ne actent pas ung mois , pour essaier si l'autre sera aussi chetif et de petit povoir comme celui