‹ Les quinze joyes de mariage. 2. éd. Conforme au manuscrit de la bibliothèque publique de Rouen, avec les variantes des anciennes éditions, une notice bibliographique et des notesChapitre 83 sur 90 · Malheureux , ayant mauvaise chance · texte numérisé non relu

Malheureux , ayant mauvaise chance

DE Mariage. 127

nous mengerons du pasté pour l'amour de luy , avant que nous en aillons. — Et par Saincte Marie, fait l'autre, je vouldroie qu'il fust icy. — Hée Dieux, dit la chamberiere, qu'il seroit aise! car il est tout transi, et est si palle qu'il semble qu'il soit mort. — Par vostre foy , ma commère , envolons le quérir ? — Je le veilx bien , fait la mère : mes qu'il viengne par Puis derrière '. )) Lors à l'aventure il y vient, et se raudent et s'esbatent, et ont grant pitié de lui et lui font place. Lors envoient quérir la chamberiere du bon homme , laquelle scet tout et sçavet tout le fait davant et en avoit eu à l'aventure une bonne robe. La chamberiere vient, et une des commères lui demande : « Par ton serement Jhesucrist, quelle chiere fait ton mestreP — Quelle chiere ? fait-elle ; il ne faut jà en demander : car, par mon ame, oncques puis hyer matin, que la malle aventure ariva , il ne beut ne ne mengea ne ne repousa. Par ma foy, il s'est mis ce matin à table , mes il n'y a oncques coulé de viande : car quant il avoit mis ung morceau de viande en la bouche , il ne le povoit avaller, et le jetoit. Et puis il se prenoit à penser sur la table en se merencolient ; et est aussi palle et deffiguré comme ung homme mort. Puis prend son cutel de quoy il trenche , et il frappe dessus le table ; puis s'en va au jardin ; puis revient , et ne peut ester > ne fere contenance ; et toute la journée et la nuytée il jeté ungs sanglons 4 : il n'est home qui n'en eust pitié. — Pitié ! fait l'autre : il gue-

I. Par la porte de derrière. — 2. Couteau. 3. Se tenir tranquille. — 4. Des sanglots.

rira bien , si Dieu plest. Par Dieu, ma commère, vous en avez veu de aultres aussi malades , qui sont bien gueriz, Dieu mercy. Mes vraiement , fait-el à la chamberiere , tu y as grand faulte ; tu savoies bien le feit, et ta mestresse se fioiten toy, que tu ne t'en donnoies de garde. — Ha a! par le Sacrement Dieu , je ne cuidasse jamès qu'il venist à icelle heure, car oncques mes je ne lui vi faire le tour qu'il fist : que maudit soit-il de Dieu ! — Amen », font-elles; et si est-il.

Ainsi se raudent et moquent du bon homme. Lors entreprennent laquelle ira premièrement parler au bon home , qui est en sa meson comme ung homme qui est jugé à pendre. Et premièrement s'en viennent une ou deux de ses plus especialles commères et voisines qu'il ait joyeusement. Et l'une, dès l'entrée de l'oustel, lui dit : <' Que f-uctes-vous , mon compère ? » Et il ne sonne mot, et les lesse venir jusquesà lui. Elles s'en viennent seoir au plus près de lui. Et lui dit l'une d'elles: «Quelle chiere faites-vous, mon compère ? — Je ne taiz , fait-il , aultre chiere. Qu'est ce à dire? — Vraiement, fait-elle, je vous veilblasmer : car ma commère, la mère de vostre femme , m'a dit je ne scey quelles folies ; et par mon serement , vous n'estes pas sage de croire telles nycetez ' : car par l'ame qui en mon corps bat , je suy certaine comme je suy de la mort , et en jureroye sur Dieu tout sacré, qu'elle ne vousfist oncques faulte, ne n'en eustvoulenté. » Et l'autre lui dit : « Par Nostre Dame du Puy, où j'ay mon corps porté, s'il a pieu à Dieu, je

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