‹ Les quinze joyes de mariage. Nouv. éd., accompagnée de nombreuses notes et précédée d'une noticeChapitre 14 sur 116 · LA PREMIERE JOYE · texte numérisé non relu

LA PREMIERE JOYE

La première joye de Mariage, si^ est quand le jeune homme est en sa belle jeunesse, qu'il est frais, net et plaisant, et ne s'esmoye' fors' de tirer esguillettes'', faire ballades, icelles chanter, regarder les plus belles, et aviser où il pourra trouver manière d'avoir ses plaisirs et trouver ses jolivetez^, selon Testât dont il est;

' Advcrlje affirm-.tif, signifiant ainsi, en effet.

- S'esmoyer, se soucier, s'inciuiéter.

' Excepté, hormis.

■* Tirer esguillettes. Trier, peut-être choisir. L. D. — Cette explication est singulière, dit M. Jannet. Les aiguillettes étaient des lacets qui attachaient le haut-de-chausses au pourpoint. De là venait l'expression nouer l'aiguillette, qui se disait d'un homme qu'on avait, au moyen de maléfices, rendu impuissant. Tirer l'aiguillette, c'était prouver clairement ([u'on n'était point maléficié.

5 Plaisirs, amusements.

et ne s'esmoye point dont' vient le bien qu'il a, poiirce que à l'aventure il a encore père et mère, ou autres parents qui lui l)aillent- ce (ju'il luy fault. Et combien ' qu'il a aises et plaisances largement, il ne les peut endurer, mais regarde les autres mariés qui sont en la nasse bien embarrez, (lui s'esbanoient^, ce lui semble, pour ce qu'ils ont le past emprès eux dedens la nasse, c'est assavoir la femme, qui est belle, bien parée et bien abillée, de tieulx^ abillements que à l'aventure son mary n'a pas paiez ; car l'on lui fait acroire que son père ou sa mère les li'' ont donnez de leur livrée". Si tournoyé et serche lejeunes homs* environ la nasse, et fait tant qu'il entre dedens, et se

' D'où.

^ Donnent.

3 Quoique.

'* Qui s'amusent, se récréent.

5 Tels.

c Lui.

7 De leur garderobe, ou de leur argent. Livrée, dit Littré, signifiait à l'origine, chose remise, donnée.

8 Jeunes /zoms, jeune homme. Nominatif singulier, d'après les règles de notre grammaire primitive. Voy. la préface des Nouvelles françoises en prose du XI II" siècle, par MM. L. Moland et Ch. d'Héricault. (P. J.)

marie; et pour la haste qu'il a de laster du past, avlent souvent qu'il enquiert petitement des besoingnes,et s'y boute tel feur telle vente'. Or est dedens la nasse le pouvre homs, qui se souloit- esmoier fors de chanter et d'achapter esguillettes, bources de soye et aultres jolivetés, pour donner aux belles. Il se joue et delicte^ ung peu de temps liens, et ne s'esmoie point d'en issir, jusques ad ce qu'il s'avise un pou aucunefois ; mes il n'est pas temps : sa femme convienf^ mectre en estât ainsi qu'il appartient. Et à l'aventure eP aura le cuer bon et gay, et avisa l'autre jour, à une feste où el fut, les aultres damoiselles, bourgeoises, ou aultres femmes de son estât, qui estoient abillées à la nouvelle fasson ; si dit en soi mesmes que bien appartient à son lignage et à ses parens qu'elle soit aussi bien abillée comme les aultres. Lors regarde lieu et temps

1 Tel feur telle vente, tel prix, telle vente; au cours du marché.

2 N'avoit coutume de.

3 S'amuse, se délecte.

'> Convient, il faut. Convenir a ici le sens de falloir. '' Elle.

1 /» I Ks oriNzr: .toyes

el heure de parler de la matière à son mary ; et voulentiers elles devroienl parler de leurs choses especialles là où leurs mariz sont plus sul)jets et doivent estre plus enclins pour octrier' : c'est ou lit, ouquel le compagnon dontj'ay parlé veult atendre à ses délitz^ et plaisirs, et lui semble quMl n'a aultre chouse à faire. Lors commence et dit ainsi la Dame : (( Mon amy, lessez-moy, car je suis à grand mal-aise. — M'amie, dit-il, et de quoy? — Certes, fait-elle, je le doy l)ien estre, mais je ne vous en diray jà rien, car vous ne faites compte de choses que je vous dye.

— M'amie, fait-il, dites-moy pour quoy vous me dites telles paroles? — Par Dieu, fait-elle, sire, il n'est jà mestier^' tjue je le vous dye : car c'est une chose, puis' que je la vous auroye dite, vous n'en feriez compte, et il vous sembleroit que je le felsse^ pour autre chose.

— Vrayement, fait-il, vous me le direz. » Lors

1 Octroyer, accorder.

2 Jouissances.

^ Il n'est pas l)csoin.

^ Après.

' Fisse.

elle dit: « Puis qu'il vous plest, Je le vous cliray : Mon amy, fait-elle, vous savez que je fuz l'autre jour à telle teste, où vous m'envoiastes, qui ne me plaisoit gueres ; mais quand je fus là, je croy qu'il n'y avoit femme (tant fust-elle de petit estât) qui fust si mal abillée comme je estoye : combien que je ne ledy pas pour moy louer, mais. Dieu mercy, je suis d'aussi bon lieu comme dame, damoiselle ou bourgeoise qui y fust; je m'en raporte à ceulx qui scevent les lignes*. Je ne le dy pas pour mon estât-, car il ne m'en chaut^ comme je soye ; mais je en ay honte pour l'amour de vous et de mes amis. — Avoy^! dist-ii, m'amie, quel estât avoient-elles à ceste feste? — Par ma foy, fait-elle, il n'y avoit si petite de Testât dont je suis qui n'eust robe d'écarlate^, ou de Malignes'5, ou de fin vert, fourée de bon gris ou de menu-ver^, à grands manches, et cha-

1 Les généalogies.

2 Toilette, accoutrement.

3 II m'est indifférent.

* Avoy! Dieu!

' Sorte de drap.

" Malines. Étotïe de luxe, fabriquée dans la ville de ce nom.

^ Le Jtn vert doil être une étoffe, tandis ([ue le bon

peron à ravcnant, à granl cruche, aveccjues un tessu' de soye rouge ou vert, traynent jusques à terre, et tout l'ait à la nouvelle guise"^. Et avoie encor la robe de mes nopces, laquelle est bien usée et bien courte, pour ce que je suis creue^ depuis qu'elle fut faite : car je estoie encore jeune fille quand je vous fus donnée, et si suy déjà si gastée, tant ay eu de peine, que je sembleroye bien estre mère de telle à qui je seroye bien fille. Et certes je avoye si grant honte, quand je estoie entre elles, que je n'ousoie ne savoye faire contenance. El encore me fit plus grand mal que la Dame de tel lieu, et la femme de tel, me disrent devant tous que c'estoit grand'honte que je n'estoye mielx abillée. Et par ma foy, elles n'ont garde de m'y trouver mes en pièce*. — Avoy ! m'amie, fait le proudhomme, je vous diray : vous savez bien, m'amie, que nous avons assez affaire, et savez, m'amie, que

gris cl le menu-ver ou menu-vair sonl des fouiTures. (P. J.) ' Tissu.

2 Mode.

3 J'ai grandi.

'' De longtemps.

quant nous entrâmes en nostre ménage nous n'avions gueres de meubles, et nous a convenu achapter liz, couchez, chambres, et moult d'autres choses, et n'avons pas grant argent à présent; et savez bien qu'il fault achapter deux beufs pour notre mestoier de tel lieu. Et encores chaist' l'autrejour le pignon de nostre grange par faulte de couverture, qu'il faut reffaire la première chouse. Et si me fault aller à l'assise de tel lieu, pour le plait- quej'ayde vostre terre mesmes de tel lieu, dont je n'ay riens eu ou au moins bien petit, etm'yfaultfaire grand despence. — Haal sire, je savoye bien que vous ne me sauriez aultre chose retraire^ que mn terre. » Lors elle se tourne de l'aultre part, et dit : « Pour Dieu, lessés moi ester*, car je n'en parleray jamais. — Quoy dea, dit le proudomme, vous vous courroucez sans cause. — Non fais, sire, fait-elle : car si vous n'en avez rien eu ou peu, je n'en puis mais. Car vous savez bien que j'estoye parlée de marier

' Chaist; de cheoir.

2 Plaid, procès.

5 Dire, rappeler.

'* Laissez-moi, ne vous occupez plus de moi.

à tel ou A tel, et en plus de vingt aultres lieux, qui ne dcmandoyent seullement que mon corps; et savez bien que vous alliez et veniez si souvent que je ne vouloie que vous; dont je fu bien mal de Monseigneur mon père, et suis encor, dont je me doy bien haïr : car je croy que je suy la plus maleurée' femme qui fust oncques. Et je vous demande, sire, fait-elle, si les femmes de tel et de tel, qui me cuidèrent^ bien avoir, sont en tel estât comme je suy. Si ne sont-elles pas du lieu dont je suy. Par Sainct Jehan, mieulx vallent les robes que elles lessent à leurs chamberieres que celles que je porte aux dimanches. Ne je ne scey que c'est à dire dont il meurt tant de bonnes gens, dont c'est grand dommage : à Dieu plaise que je ne vive gueres! Au moins fusses vous qui te de moy, et n'eusses plus de desplesir de moy. — Par ma foy, fait-il, m'amie, ce n'est pas bien dit, car il n'est chose que je ne feisse pour vous; mais vous devez regarder à nostre fait : tournez vous vers moi,

' Malhourcuse.

' Crurent.

et je feray ce que vous vouldrez. — Pour Dieu, fait-elle, lessés moi ester, car, par ma foy, il ne m'en tient point. Pleust à Dieu qu'il ne vous en tenist jamès plus que il fait àmoy ; par ma foy, vous ne me toucheriez jamès. — Non? fait-il. — Certes, fait-elle, non. » Lors, pour l'essaier bien, ce lui semble, il lui dit : « Si je estoie trespassé, vous seriez tantoust mariée à ung aultre. — Seroye ! fait-elle: ce seroit pour le plaisir que g'y ay eu ! Par le sacrement Dieu, jamès bouche de homme ne toucheroit à la moye' ; et si je savoye que je deusse demourer après vous, je feroye chouse que je m'en iroye la première. » Et commence cl plorer.

Ainsi se contient la bonne dame (combien qu'elle pense tout le contraire), et le bonhomme est bien aise et en mal-aise tout ensemble : bien aise, pour ce qu'il cuide qu'elle soit froyde femme, et si chaste qu'elle n'ait cure' de telle ordure, et aussi pour ce que el l'aime fort; en mal-aise, pour ce qu'il la voit plourer,

' A la mienne.

" Avoir cure, avoir soin, se soucier.

dont il est tres-dolanl et piteux', et ne sera jamais aise jusques ad ce que elle soit apaisée, et travaille par maintes manières à lui faire plesir. Mais elle, qui tant- à ferir^^ son coup que elle a tendu pour avoir la robe, n'en fera riens; mais se lèvera bien matin, et à heure non accoustumée, et fera tout le jour malle chiere'*, si'' qu'il n'aura d'elle nulle belle paroUe. Puis viendra l'autre nuict, qu'elle se couchera; et après qu'elle sera couchée, le proudomme escoutera si elle dort, et avisera si elle a les braz bien couvers, et la couvrera s'il est mestier. Lors fera semblant de s'esvoillier; et le proudomme lui dit : « Dormezvous, m'amie? — Nanie, fait-elle. — Estesvous bien apaisée? — Apaisée? fait-elle; mon courroux est bien pou de chouse. Et Dieu mercy, fait-elle en soupirant, j'ay assez de biens, puis que Dieu pleist. — Par Dieu, fait-il, m'amie, si Dieu pleist, nous en aurons

' Affligé, ému.

2 Tend.

3 Fraj)j)er.

* Mauvaise mine, mauvais visage.

' De telle sorte.

assez ; et ay avisé une chouse, que je vous melray en tel estât que je me rens fort que vous serez aux nopces de ma cousine la mieux abillée que femme qui y soit. — Certes, fait-elle, je ne entreray à l'esté de ceste année. — Par ma foi, m'amie, si ferez, et aurez ce que vous demandez. — Que je demande! faitelle. Certes, je ne demande rien ; mais ainsi m'aist Dieu ^ que je ne le vous dy pas pour envie que je aye d'estre jolye, car je vouldroye que je ne alasse jamès hors de nostre meson, fors à Teiglise; mais je le vous dy pour lesparolles qui en furent tenuez entre les aultres : car je Tay bien sçeu par ma commère, qui en oit assez de paroUes, qui le m'a dit. »

Et lors pense le pouvre homme nouvel mesnagier, qui a à faire moult- de chouses, qui à l'aventure n'a pas moult de meubles^, et à l'aventure la robe coustera l. ou lx. escuz d'or; et en pensant il ne trouve pas manière d'avoir chevance*, et toutefois il la lui fault

' Ainsi m'aide Dieu, Dieu m'aide aussi ijien.

^ Beaucoup.

' Argent, finance.

* Argent, bien, fortune.

avoir, car il voit sa femme qui, à son avis, est bonne et preude femme , et loue Dieu en son courage' dont il lui donna ung- si riche joyau comme el est. Lors se retourne souvent et se destort d'un couslé et d'autre, et jà ne dormira de toute la nuict de somme qui bien luy face. Et aucunefois il avient cjue la dame est si rusée que elle cognoist bien son fait, et s'en rit tout par elle'^ soubz les draps.

Quant vient au matin, le proudomme, qui est tout debatu^de la nuict, des grans pensées qu'il a eues, se lieve et s'en va; à l'aventure vient prendre le drap et la penne* à créance^ et s'en oblige aux marchans, ou emprunte, ou engaige x ou xx livres de renie, ou porte vendre un vieil joyau d'or ou d'argent qui estoit du temps de son bisaieul, que son père luy avoit gardé; et fait tant cju'il vient en sa meson garny de toutes choses que la dame lui

' En son cœur.

' A part .soi.

^ Abattu, fatigué.

* Étoffe. (De pannus.)

^ A ciédit.

demandoit, laquelle fait semblant qu'il ne lui en chault, et maudit tous ceux qui premièrement amenèrent si grants estais; et quant elle voit que la chouse est faicte, et ({u'il a aporté le drap et la penne, cl lui dit : Mon amy, ne me reprouchés pas un de ces jours que je vous aie faict mettre votre argent, car je ne donne pas de robbe qui soit au monde une maille', mais que je soye chaudement. Briefvement, la robe se fait, la sainture et le chapperon, qui à l'aventure seront monstrez en maintes eiglises et à maintes dances.

Et vient le terme qu'il est temps de paier ses créanciers, et le pouvre homme ne peut paier, et ilz ne le veulent plus atendre, et le font exécuter'^ ou excoumenier^, et la dame en oit les nouvelles, et voit faire l'exécution; et à l'aventure on a prins les joyaux pour lesquelx la debte est deue. Or aviendra que après

' Pièce de monnoie valant un demi-denier.

^ Font vendre ce qu'il possède.

3 Le créancier a\ oit en effet le droit de faire excommunier son débiteur à défaut de paiement. Dans un concile tenu à Rulïec en 1258, il fut même décidé (jue le prêtre ([ui aurait al).sous,à Tarticlo delà mort, un excommunié pour dettes, serait tenu de payer lui-même les dettes.

rexcommuniement il sera engregié', dont conviendra à la dame demourer à TousteP. Et Dieu sçait le plaisir et la joye où le pouvre homme vit et use ses jours : car la dame va criant par la maison, et dit : « Mauldite soit l'eure que je fus oncques née, et que je ne mourus en mes aubes''! Hélas! oncques mais^ n'avint si grant honte à femme de mon lignage, où je avoie si chierement esté nourries Hélas! fait-elle, je travaille tant à gouverner la maison, et tout ce que je puis faire et amasser se pert. Je eusse esté mariée en plus de vingt lieux, si je eusse voulu, où je eusse esté en grans honneurs et richesses : car je sçay bien comment leurs femmes sont orendroit". Pouvre lasse, pour quoy ne vient la mort te prendre? » Ainsi fait la dame ses complaintes, qui ne pense point au gouvernement que elle y a mis, aux robes et joyaux

' Engregier (engréger, rendre plus grief), réaggraver une sentence d'excommunicalion.

* A la maison.

' Aubes, linges blancs, langes. (L. D.) '• Jamais.

'' Élevée.

" En ce moment, maintenant.

qu'elle a voulu avoir, aux festes et aux nopces où elle est allée, quant elle devoit estre à la maison à penser de son ménage, mais met tout sur la faulte du pouvre homme, qui à l'aventure n'y a coulpe efficient\ Et aussi il est a(i abesté-, pour le droit du jeu, qu'il ne congnoist point que elle y ait faulte. Ne demandés point les douloureux pensemens où le pouvre homme est, qui ne dort ne ne réponse, fors seulement penser comment il pourra apaiser sa femme et mectre remède en sa depte; mais encor est plus courrocé de la dame qui se donne mal-aise ({u'il n'est du sourplus. Ainsi languist et chiet en pouvreté, et à paine s'en relievera jamès, puis qu'il est ainsi acullé; mais tout ne lui est que joie. Ainsi est enclos en la nasse, et à l'aventure ne se repent point, et s'il n'y estoit il se y mettroit bientoust : là usera sa vie en languissant tousjours, et finira misérablement ses jours.

' Qui n'eu peut mais; coulpe (du laWn culpa) signifie : faute. 2 Abêti.

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