‹ Les quinze joyes de mariage. Nouv. éd., accompagnée de nombreuses notes et précédée d'une noticeChapitre 15 sur 116 · LA SECONDE JOYE · texte numérisé non relu

LA SECONDE JOYE

La seconde joye, si est quant la dame se sent richement abillée, comme dit est, et sçait bien que elle est belle (et si elle ne l'est, si le penseelle, et le croit ainsi), et va à pluseurs festes, assemblées et pèlerinages ; et aucunefois il ne plest pas au mary : et pour ce emprent* avecques sa cousine, sa commère et son cousin, qui à Taventure ne lui est rien, mais elle a acoustumé ainsi dire et pour cause. Et sa mère mesme, qui sait aucunefois des besoignes, a dit au pouvre home qu'il est son cousin, pour lui esclarcir le cuer s'il l'avoit chargié. En aucunesfois, le mary, qui ne veult pas que elle y aille, dira qu'il n'y a nulz chevaux, ou

• Entreprend, fait le projet.

aultre cause. Lors la cousine ou la commère dira : « Par Dieu, mon compère ou mon cousin, je suy bien marrie de aller maintenant aux festes, car j'ay bien à faire à nostre meson ; mais, ce m'aist Dieu, si ce ne fust vostre honneur et le mien, je n'en parlasse jà ; et par ma foy, je scey bien que à ma cousine ou ma commère vostre femme ne plaist point d'y venir, car c'est la femme que je sache qui plus se haste de s'en venir quant elle y est. » Lors le proudomme, qui est vaincu, demande qui les mènera, et quelles^ yronten leur compagnie. « Par ma foy, mon compère ou mon cousin, il y vient vostre dame, la mère de ma cousine, vostre femme, et la femme de tel et tel, et mon cousin et le vostre, et les autres femmes de nostre rue ou d'environ nous : je ouse bien dire qu'il y aura aussi bonne compagnie, et fust pour gouverner la fille d'un roy, quand est de preudomie et d'onneur. » Et à l'aventure celle qui parle doit avoir une robe ou autres joyaux pour jouer bien le personnage, qui advient souvent. «Je scey bien, fait-il, que la

' Quelles personnes.

compaignie est belle et bonne ; mes elle a bien

à faire ciens \ et elle est tousjours par chemins.

Or avant, fait-il, y aille pour ceste fois ; et

gardez bien, fait-il à la clame, que vous venez

au soir. « Lors la clame, cjui voit bien Cjue elle

a congié, fait semblant c|ue elle aimast mieulx

n'y aller point, et dit: « Par Dieu, mon amy,

fait-elle, je n'ay cjue faire d'y aller ; je vous pri

que je n'y aille point. — Vraiement, fait la

cousine ou commère, vous y viendrez. » Et

lors le bon homme tire à part sa cousine et

l'y dit : « Ma commère, si n'estoit la fiance de

vous^, elle n'yroit point. — Ha, mon compère,

par Dieu quelle monde fist, vous le povez bien

faire. »

Elles se metent à chemin, et puis se mocquent du bon homme, et vont disant l'une à l'autre qu'il y a ung pou de jalousie, mais il ne fait rien. Là se rendent les galans, cjui avoient à l'aventure aucun d'entreulx enerré"* leur

' Céans, ici, ici dedans.

2 La confiance que j'ai en vous.

' Qui.

"* Commencé, mis en train. Enerver s'est dit aussi pour arrher ou ^H^rr/îer, donner des arrlies pour l'aciiat d'une marchandise.

30 LKS QUINZE JOYES

besongne à Tautre feste qui fut (lavant, et s'attendent à conclure là leurs besongnes. Dieu sçait comme la dame est festiée\ servie et honnourée pour Tamour de son mari, Dieu le sçait bien. Pensez comment elle se exploicte à danser et à chanter, et comment elle prise pou son mari quant elle se voit tant prisée et louée. Lors les gallans, qui la voient si bien abillée et bien emparlée^ se avancent chacun endroit soy, Tun plus que Tautre : car jolis et gaillart maintien de femme donne hardement^ àcouart ribaut de parler. L'un lui présente beaux moz plaisans et gracieux, l'autre lui marche dessus le pied ou lui estraint la main, l'autre la regarde d'un regard trenchent etpiteux de cousté, l'autre luy présente ung ennel'*, ung diamant, ou ung rubi ; par lesquelles choses la dame peut assez savoir de leurs voulentés, si elle est telle que elle entende raison aucunement. Là se met aucuneffois hors de son charroy"',

' Fêtée.

^ Gaie, bavarde.

' Hardiesse.

* Anneau.

5 Hors de la droite voie.

et prent plaisir et aucunes choses, et à l'aventure y aura pis.

Or s'est mis en nécessité le pouvre homme pour Testât de sa femme, lequel estât est cause de la faire aller aux festes, où se rendent les gallans de toutes pars, qui ne attendent chacun endroit soy fors à décevoir le pouvre homme, et n'en eschappe gueres. Or a-il esté cause de sa honte. Dont advient par la longue continuacion, ou que la dame ou son amy ne se sont pas bien gouvernez, ou aucun parent ou especial amy du mary lui en ont dit aucune chouse, il trouve la vérité ou s'en doute. Pour ce chiet en la rage de la jalousie, en laquelle ne se doit bouter nulz sages homs : car s'il sceit une foiz le mal de sa femme, jamais par nul medicin ne guérira ; et lors il la batra et empirera sa besoingne, car el ne s'en chastiera jamès ; et en la bâtant il ne fera que alumer le feu de folle amour d'elle el de son amy, et lui eust il coupé les membres. Dont advient qu'il en pert son chateP, et en devient tout abesté, et se met tout

' Son bien.

en non chaloir'. Et jamais puis'" que ainsi est elle ne le aniera, si ce n'est pour passer temps et pour lui l'aire umbre. Là vit le pouvre homme en peine et tourment, qu'il prend pour joye. Or est-il en la nasse bien embarré, et s'il n'y estoit il se y mettroit à grande haste ; là usera sa vie en languissant tousjours et linera misérablement ses jours.

' Indifférence.

- Après.

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