‹ Les quinze joyes de mariage. Nouv. éd., accompagnée de nombreuses notes et précédée d'une noticeChapitre 22 sur 116 · LA ONZIESME JOYE · texte numérisé non relu

LA ONZIESME JOYE

La onziesme Joye de mariage, si est quant iing gentil gallant, jeune et jolis, s'en va, par pais gaiement, et est en franciiise, et peut aller de lieu en lieu à son plesir sans nul empeschement; et va au long de l'an en pluseurs lieux, et par especial où il sceit dames, damoiselles, bourgeoises et aultres femmes, selon Testât dont il est : et pource qu'il est jeune, vert et gracieux et amoureux, et est encore simple, bienbejaune^ il ne s'esmoye de nulle chose, fors de ses délits et plaisances trouver. A l'aventure il a père et mère, ou l'un ou l'autre, à qui il est toute leur joye, et n'ont enfant que lui, et pource le montent et appareillent bien : où à l'advanture il est seigneur de terre nouvellc-

' r.andidc, im^xprrinKMilr, cop.ime un j iino oiseau qui a encore le bec borde de jaun,-.

ment, el va gaillartlement par pays en bonnes compagnies et en bons lieux, et s'il trouve aucune dame, damoiselle bourgeoise ou aultre qui eust alTairc de luy, il s'enij^loieroit volontiers.

Et vient en un houstel où il a une belle damoiselle, qui est à l'aventure de plus haut lignage que lui, ou moindre, ou est bourgeoise ou daultre estât : maiscjuoy (|ue soit, elle est belle et honneste, et de si Iresbelle manière que c'est merveilles. Et pource cjue el est si belle et si bien renommée, elle a esté plus prisée et plus priée, et y sont venuz plus de supplians. Et à l'aventure en y a eu tant, qu'il en y a eu ung qui tant luy a ouffert de raison* qu'elle ne a peu refuser; car femme raisonnable et de bonne complession sanguine est franche et débonnaire, et ne pourroit jamès resfuser une supplication, si celui est tel qui la présente qu'il face poursuite suffisante et convenable; combien que toutes les autres de toutes les complessions entendent bien raison, s'il y a qui bien leur donne à entendre la matière. Et

' (^Lii lui ,1 f.iit (les pro|)i-)silioiis d'amaui'.

DE MARIAGE 1 'lô

reLoiirnonsà la jeune damoiselle, laquelle par importunité et oppression d'un pou\ re compaignon, qui par plusieuF-s Toiz lui a dites ses complaintes, luy a octroyé ce ({u'il lui demandoit; et à l'aventure elle est fille de la meson, niepce ou parente, et est tellement avenu qu'elle est grousse; à laquelle chouse n'y a remède sinon le celer, et reparer la chouse à mieulx que Ton peut. Et aussi la dame, qui l'a sçeu, qui est assez sage femme, y mectra, si Dieu plaist, bonne provision' ; et le pouvre home qui a ce l'ait en est banny et n'y vient plus. Et feistvoulentiers la dame tant (ju'il la prenist à femme ; mais à l'aventure est-ce un pouvre clerc ou d'aulLre estât que l'en ne la lui baillera pas, ou à Taventure est marié, qui avient souvent. EL Dieu en pugnist aucunesfois les mariez par semblable paine;car ilz trahissent leurs femmes, qui est foUie, car ilz ne sçavenl pas tout ce que l'en fait : quar la femme qui se sent envillenie- ne vault riens si elle ne met paine à en avoir retour^

' ^' mettra bon ordre, y pourvoira.

- Avilie, méprisée.

' \ on lirer vengeance.

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Il l'aul preiulre la chouse comme elle est advenue à la poLivre fille, (jui est ^rousse, et n'a gueres de temps, et elle mesmes n'en sceit riens, car elle n'est que uni^- enfant qui ne sceit que c'est; mais la dame, qui sceit assez de chouses, l'a bien cogneu, car la pouvre fille vomistau matin et devient pasle. Or s'avise la dame, qui sçait tout le Vieil Testament et le Nouvel', et appelle la fille bien secretemenl. «Vien-cza, fait-el; je t'ay autresfois dit que tu es perdue et deshonnourée d'avoir fait ce que tu as fail; mais ce qui est fait est fait; je cognois bien que tu es grousse, dis m'en la vérité. — Par ma foy, fait la jeune fille, qui n'est que ung jeune tendron qui ne fait encore que vitailler"- entre xv et xvii ans. Madame, je n'en sceis riens. — Il me semble, dit la dame, que quant vient au malin je te voy vomir et fere telle contenance et telle. ■ — Vrayment, fait-elle. Madame, il est vray que le cuer me fait mal. — Haa! faitladame, tues grousse, sans faulte :

' Expression proveii)iale, qui marque la grande expérience dune personne. (L. D.)

' Commencer h vivre. (L. D.)

DE MARIAGE l M

ne sonne mot, et n'en fait semlilant à personne du monde; et garde bien que tu laces ce que je te diray. — Voulentiers, Madame, l'ait Tenfanton. — N'as-tu pas veu, lait la dame, tel escuier qui vient souvent ciens? — Oilvraiement. Madame. — Or avise bien, quar il viendra demain ; et garde que tu lui faces bonne chiere et de bonne manière. El quant tu verras que moy et les aullres gentils hommes et femmes parlerons ensemble les ungs aux aullres, gelé tousjours les yeulx sur lui bien doulcement de bonne manière, et fay ainsi. » Lors elle lui monstre comment elle fera. « Et s'il parle à toy, escoute-le voulentiers et doulcement, et lui respons bien courtoisement : et s'il te prie d'amours, garde que tu l'escoutes bien et l'en mercie; mes dy lui que tu ne sceis que c'est, et que encore ne le veulx-tu pas savoir : car femme est mallement ourgueilleuse, que que nul die, qui ne veult escouter parler les gens qui lui voulent faire plaisir. Et s'il te veult donner or ou argent, n'en pren point; mais s'il te présente ennel', sainture au aultre chouse,

' Un anneau.

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refuse-les doulcement, mais en la parfin prensles poui- ramour de luy, sans y penser mal ne \illenie: et (|iian(l il prendra congié, demande lui si Ten le verra mes en pièce. — Voulentiers, Madame», fait la damoiselle.

Or s'en vient le gentil gallant, qui sera mis en la nasse, car la dame le veult marier, si elle peut, à la damoiselle, car il est très-bien herité\ et est simple et bejaune : si en sera Martin de Cambray, car il en sera saint sur le baudroy^'. Or s'en \ient \oir les damoiselles, car il est Irop aise; il a très bonne chiere, car toutes ont tendu leurs engins à le prendre. Hz vont disner, et fait bonne chère. Après disner,

' il doit hérilci' de |);iicnts riches.

- On écrivoil Daudroy, brodier, broiidier. L'odilion originale donne la traduction : Sçaint par le cul.

Rabelais connaissait bien ce proveri)e, et s'en est servi dans le Nouveau Prologue de son IV" li\re, à j^ropos de quoi Le Duchal donne cette explication : « Martin et Martine sont les noms qu'on a donnés à deux llfçures qui, chacune avec un marteau dont elles frappent les heures, servent de Jaquemars à l'horloge de Cambray. Et comme celle de Martin représente un paysan en ja(|uette et armé, qui porte sur les reins une ceinture qui le serre bien fort, de là vient (jue d'un homme ridiculement serré de sa ceinture sur ses habits, on dit pi'Overbiaiement qu'il est ceint sur le cul comme Martin de Cambray. i (P. J.)

la dame prend un chevalier ou un escuyer, et se siet, et les aultres aussi se séent pour parler et galler ensemble. Le gallant se tient près la fillette, et parlent ensemble; et quoi que soit, il s'avance et la prend par la main et lui dit : « Pleust à Dieu, ma damoiselle, que vous sçeussés mes pensées! — Vos pensées! fait-elle; et comment les pourroye-je sçavoir si vous ne les me disiez? Pensez-vous, faitelle, chouse que vous ne me devez bien dire? — Parma foy, fait-il, nanil, je ne pense chouse que je ne voulisse bien que vous sçeussés; mais je vouldroye bien que vous sçeussés mes pensées sans que je les vous disse. — -Vraiement, fait-elle en riant, vous me dites chouse qui ne se pourroit faire. — S'il vous plaisoit, fait-il, mes que vous n'y eusses desplesir, je les vous diroye. — Sire, fait-el, dites ce qu'il vous plaira, car je scey bien que vous ne me direz que bien. — Dame, fait-il, je suis ung pouvre gentilhomme, et sçey bien que je ne suis pas digne de desservir' cfue je soye vostre amy par amoiu^s. f[uar vous estes belle

' Mériter.

et i^enle et gracieuse, et plaine de touz les biens (|ui furent onctjues mis ])ar nature en danioiselle; mes s'il vous plaisoit me faire l'honneur (ju'il fust ainsi, je me ouse bien \anler (jue de bonne volonté, de diligence et de touz les services que home pourroit faire, je vous serviroye, et ne vous laisseroye point, pour nulle chose qui en deust avenir, etgarderoye vostre honneur plus que le mien, — Grant merciz, fait-elle, Sire; mes pour Dieu ne me parlez de telles chouses, car je ne sçay que c'est ne ne veil sçavoir : car ce n'est pas ce que Madame m'ensaigne tous les jours. — Par ma foy, fait-il, ma damoyselle, Madame dont vous parlez est une très-bonne dame; mais elle n'en sauroit jàrien, s'il vous plaisoit, car je m'y gouverneroye tout à vostre plesir. — Et, beau Sire, je ouï parler l'autre jour de vous marier. Bien m'esmerveille dont vous vient parler de telles paroles? — Par ma foy, ma damoyselle, s'il vous plaisoit, je ne me mariroye jamais tant qu'il vous plair'oit que je fusse vostre serviteur. — Ce ne seroit pas, fait-elle, vostre prouflit ne le mien; et voz

amis ne le conseilleroient pas : et aussi, vouldriés-vous bien queje fusse déshonnourée? — Par ma foy, fait-il, ma damoiselle, je ameroye mieulx estre mort. — Pour Dieu, fait-elle, taisez-vous; car si Madame s'en apercevoit je seroye gastée. » Et à l'aventure la dame lui a fait signe que elle se taise, pource qu'elle a paour que elle ne joue pas bien son personnage. Lors il li baille par dessoubz la main ung annel ou autre chose, et lui dit : « Je vous prie, ma damoiselle, gardez cecy pour l'amour de moy. — Certes, fait-elle, je ne le prendray point. — Hellas ! fait-il, ma damoiselle, je vous en prie. » Je le prendray donc pour l'amour de vous, sans y penser à nul mal, mais en tout honneur.

Lors la dame dit aux gentilzhommes, dont il y en a à l'aventure des parens de la jeune damoiselle : « Il convient, fait-elle, que nous aillons demain en pèlerinage à Nostre-Dame de tel lieu. — Vraiement, font-ilz, Madame, c'est très-bien dit. » Hz vont souper, et tousjours mectent le gallant près la damoiselle, qui tousjours fait bien son personnage, tant et

152 I.ES QUINZR JOYES

tellement qu'il est tout allumé et embrasé de s'amour, car jeune homme en tel cas ne sceit que il lait.

Or vient le lendemain, qu'ilz montent à cheval, et n'y a cheval qui porte derrière, ce dient-ilz touz, que celui du gallant, dont il a grant joye, car l'en lui baille la damoiselle derrière lui : elle l'embrasse à cheval pour soy tenir, et Dieu sceit s'il est bien aise; car il voudroit avoir donné à présent un grant loppin de sa terre et qu'il la tenist à son plesir. Il s'approuche fort d'entrer en la nasse. Or font leur veage en bonne devocion. Dieu le sceit. Ils retournent disner à l'oustel, car le veage n'a esté fait que pour envelopper l'autre, Tousjours est le gallantprèsde la fille. Quand vient après disner, la dame s'en va en sa chambre, et demande à la fille : « Avant, faitelle, dy moy comment tu as besongné. — Par mon serement, Madame, fait-elle, il ne m'a fine a journée de prier' « ; et luy compte tout. — « Or, avant, fait-elle, respons luy bien sagement, et lui dy que l'en parle de te

' Do tout lo jour il n'a cossé de me pripi- (d'.imour). (L. D.)

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marier, mais que tu ne le veulx point estre encores ; et s'il se ouffroit à te prendre, mercie le, et lui dy que tu m'en parleras, et qu'il est l'omme du monde que tu aimeroies mieulx. »

Puis s'en vont touz au jardin et vont jouant par les vioUiers et trailles', et le gallant dit à la fille : « Pour Dieu, m'amie, aiez mercy de moy. — Hellas! fait-elle, je vous prie, ne m'en parlez plus, ou je lesseray vostre compaygnie. Vouldriez-vous, fait-el, que je perdisse mon honneur? N'avez-vous point ouy dire que l'en parle de me marier? — Par m'ame, fait-il, je ne vouldroie rien blasmer, mes il m'est avis que suy aussi bien à la vallue de vous faire service et plaisir comme est celui dont j'ay ouy parler. — Par ma foy, fait-elle, je scey bien que ouy mieulx, et vouldroie bien qu'il vous ressemblast. — Grant mercy, fait-il, ma damoiselle; je voy bien que de vostre courtoisie vous me prisez plus que je ne suy digne ; mais s'il vous plaisoit me faire l'onneur je m'en tiendroye pour bien honnouré. — Grant

' Treilles.

mcrcy, Sii-e. fait-elle ; il conviendroit parler à Madame et à mes amis. — Si je savoye (iifil i:)leLisl y enlen(h'e, tait-il, je leur en parleroye. — Pour Dieu, fait-el, ne dites pas (|ue vous m'en avez parlé, ne que je vous en aye tenu paroUes, (juar je seroye morte. — Non feraige )), fait-il.

Il s'en va tantoust, et en parle à la dame moult humblement, car il a grand paour pour qu'elle le refuse. Briefment, tant que la chose est celée, ils le fiancent ou autrement le font tout par eulx, et passent tout outre sans parler à nul homme, comme il avient souvent, et à l'aventure les font coucher ensemble. Le pouvre homme est en la nasse, et s'est marié sans en parler à père ne à mère, qui en sont si doulans que c'est merveilles ; car ilz savoient que ce n'estoit pas mariage pour luy, et ont ouy dire des nouvelles assez de ce que est, et ils sont entre la mort et la vie. Hz font les nopces sans bans et sans selles 'à l'aventure,

' Sans formalités. C'est une allusion de bans à bancs, comme, dans Rabelais, iiv. III, chap. 26, celle-ci de frère Jean à Panurge, qui le consultait sur son mariage : Dès huy au soir fais en crier les bancs et le chalUt. (L. D.)

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([Liai* il lui tarde moult (ju'il la tienge', et aussi les amis de la fille ont paour qu'il y ait aucun empeschement. La nuit vieni, et sachez que la mère a bien introduite- la fille, et enseignée qu'elle lui donne de grans estorces, et qu'elle guische^^en maintes manières, ainsi c{ue une pucelledoit faire; et lui a bien aprins la dame que quand elle sentira faulser la pièce, elle gicle ungery d'alaine souppireux, ainsi comme d'une personne qui se met à coup' tout nud en l'eaue froide jusques aux mamelles, et ne l'a pas acoustumé. Ainsi le fait, et joue très-bien son personnage, quar il n'est riens si sachant comme est femme en ce qu'elle veut faire touchant la matière secrette.

Les chouses sont bien jusques à l'autre assise; mais veez-cy qu'il en avient. Le père

' Qu'il la tienne.

- Instruit.

5 Giiicher e.st un mot i)atois dont le sens est assez difficile à rendre en français. Il signitie glisser vivement, comme une anguille qui s'échappe des mains de celui qui la tient. Ce mot ne se trouve que dans le manuscrit. Les anciennes éditions ne disent rien. Celles de Rosset portent guinche, que Le Duchat explique par gauchir. (P. J.)

■* Tout à coup.

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