‹ Les quinze joyes de mariage. Nouv. éd., accompagnée de nombreuses notes et précédée d'une noticeChapitre 21 sur 116 · LA DIXIESME JOYE · texte numérisé non relu

LA DIXIESME JOYE

La dixiesme joye de mariage, si est quant celuy qui est marié s'est mis dedans la nasse, pource qu'il a veu les aultres poissons qui se esbanoient' dedens, ce lui sembloit; et a tant travaillé qu'il a trouvé l'entrée pour estre à ses plaisirs et deliz, comme dit est. Etpeut l'en dire que l'on le fait entrer en la nasse de mariage comme l'oyselleur fait venir les oiseaux de rivière dedens la forme"^ par certains autres

' Se divertissaient; du verbe s'esbanier, s'esbanoier. On disait aussi se banoier, dit M. Scheler {Glossaire de Froissart); le sens est tiré de l'agitation de la bannière; prop. se remuer.

* La forme. Les filets à prendre des canards et autres oiseaux de rivière doivent être tendus dans des endroits où il y ait assez d'eau pour que puissent y nager ces femelles privées, attachées par un pied, qui doivent attirer dans le piège les mâles sauvages de leur espèce; et ce sont ces endroits aquatiques qui sont appelés formes, et ici, et livre III, chap. 25

13n LES QUINZE JOYES

oiseaux affectiés' qui sont attachés en la forme, et leur donne à menger du grain ; et les aultres oyseaux, qui ne font que voiler de rivière en rivière pour trouver viande qui leur plaist, Guident qu'ilz soient bien aises. Hellas! ils ne le sont pas: car ils sont tenus chacun par le pié attachié, et sont apportez à l'hostel en ung pennier Tun sur l'autre à grant douleur contre leur nature. Moult fussent aises les pouvres oiseaux prisonniers si fussent en la liberté que sont les autres, qui povent aller de rivière en rivière, et taster de toutes viandes. Mais quand ils voient les aultres pasturer comme dit-est, ilz se mectent avecques eux à grans voilées et grand haste, que l'un ne atent point l'autre, sinon aucuns oiseaux rusés, qui ont veu et ouy parler de la fourme, et l'ont bien retenu, et ne l'ont pas mis en nonchalloir, mais s'en tirent arrière comme du feu. Car les pouvres oiseaux

el 26 du traité des Ruses innocentes. Du latin forma, que les écrivains du onzième siècle ont employé dans la signification de ces fosses et autres endroits où il s'est f;iit des amas d'eaux croupies, comme sont les grèves et les prairies inondées. Formce dictce qucevis fossce aqiias continentes, aqitariim receptacula, oo/eTa, dit Du Gange. (L. D.) ' Apprivoisés, dressés pour la chasse.

f|ui sont dedens ont perdu leur liberté, que jamès ne recouvreront, mais demoureront en servage tousjours; et qui pis est, on leur abrège leurs jours. Mais non obstant ce, celuy qui est marié, dont nous parlons, a avisé à se mectre le moins mal qu'il a peu; ou à Taventure le fait sans gueres y aviser. Et que soit, il cuide avoir joies, délices et esbatemens là où il est mis aucunesfois ; mes il a trouvé tout le contraire. Et aucunesfoisavient, par nescey quelles choses, queTen dit que ce sont envoustemens, carathemens' ou maléfices, que sa femme ne Tameroit jamès; et lui est avis, ce dit à sa cousine ou à sa mère, qui la blasme, que quant elle est emprès son mary, que la chair li espoint comme asguilles^ nejamés ne feroit amour ne plaisir à son mary. Et dit encore qu'il ne peut rien faire, sinon quand il plaistà ceulx qui ont fait le sort, combien qu'ilz en ont bien grant voulenté. Voiez-cy bien grans tourmens, ce me semble; comme qui auroit grant soif, et

' Envoustemens, carathemens. Sortes de maléfices qui se font avec des images laites à la ressemblance de la personne à qui on veut du mal.... (L. D.)

* Qu'elle sent comme des piqûres d aiguilles.

auroit la bouche touchant à l'eaue, et ne porroit boire. Et avient souvent que telles femmes, qui sont en tel estât, ont un amy, que quand ilz sont ensemble il n'est pas envoulsté, mais se aide bien de ses membres, o Taide qu'ilz y mectenl.

Aussi avient souvent que le mari, par le mauves gouvernement de sa femme et de son amy, s'en apperçoit, et la batra. Et aucunesfoiz elle pourchace à lui faire villennie, qui est avenu à pluseurs. Et aucunesfois avient que, pour les malles noises qu'il li maine' et aussi qu'il la bat, qu'elle se va et plante son mari pour raverdy'^: mais non obstant, il en est aucuns mariz qui enragent, et serchent et quierent par-tout, et vouldroyent avoir donné tout leur meuble qu'ilz l'eussent trouvée. Et quand elle s'est bien prou esbatue de son amy^, et voit la bonne volonté de son mary, elle a aucuns de ses amis qui traictent avecques la mère, qu'elle die qu'elle a lousjours esté avecques elle, et (|ue la pouvre

1 Les mauvaises querelles (jull lui fait.

^ Reverdir.

3 Quand elle s'est bien divertie avec son amant.

fille s'en estoit allée pource qu'il la vouloit affoller. « Je ameroye mieulx, fait la mère au mary,que la me baillassez du tout, que la battre ainsi; car je scey bien que ma fille ne vous fist oneques faulte. » Et lui en fait grand serement. « Or regardez fait-elle, si elle fust de mauves gouvernement', la pouvre fille estoit perdue par vostre faute. » Et sachez qu'il est avenu à aucuns que l'en leur faisoit boire de mauves brouez affin de porter les braies- ou pour autres choses pires.

Ilavient aucunesfois que l'ome ou la femme demandent estre séparez : le mary aucunesfois accuse sa femme, et la femme accuse son mary. lisse sont mis en la nasse, et en voulissent estre dehors; il n'est pas temps de s'en repentir. Hz pledoient fort : et avient aucunesfois, pource qu'ilz ne allèguent pas causes suffisans pouravoir séparation, ou ne preuvent pas suffisamment leur entencion, le juge ditparjuge-

' Si elle n'était point aussi vertueuse.

2 Leur font boire des philtres afin d'être maîtresses, de porter la culotte, comme on dit encore vulgairement. Les Evangiles des quenouilles indiquent la composition de diverses sortes de philtres. (P. J.)

ment qu'ilz tiendront leurs mariages, et les amonneste. En oultre les biens où ilz estoyent premièrement, ilz ont ce lopin davantage; car ils ne estoient pas assez bien : et en oultre se sont fait mo({uer à tous. y\ucunesfois avient cju'ilz allèguent causes suffisantes Tun contre Tautre; pour quoy le juge par jugement les sépare, et leur deffent <à grousses paines qu'ilz se tiennent chastement en continence. Mais veez-cy qu'il en avient : Tun ou l'autre, ou tous deux, se maintiennent follement, et font leur vouléntez où il leur plaist. Aucunesfois une telle femme s'en va de chambre en chambre, à une bonne ville, et fait tout son plesir. Hz se cuident estre mis hors de la nasse, et cuident estreeschappez; mais ils sont pis que devant. Or, est l'homme, de quelque estât qu'il soit, gasté et affolé en ce monde, et la femme aussi : ilz ne se povent plus marier la vie durant de l'un ou de l'autre; s'ils ont grans possessions et sont de grant lieu, leur nom est perdu, et mourront sans héritiers. L'homme est moult à honte de sa femme, qui est vulgairement affolée' :

' Qui a perdu toute retenue, qui affiche son inconduite.

car à l'aventure quelque gallant la tient à sa meson davantlui honteusement. Et me semble que c'est ung des grands tourmens que home peut avoir. Or a il du mesnage! Ainsi use sa vie en la nasse en douleurs et en tourmens, où il vivra languissant tousjours et finera misérablement sesjours.

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