‹ Les quinze joyes de mariage. Nouv. éd., accompagnée de nombreuses notes et précédée d'une noticeChapitre 24 sur 116 · LA DOUZIESME JOYE · texte numérisé non relu

LA DOUZIESME JOYE

La doLiziesme joye de mariage, si est quant le jeune homme est tant allé et venu qu'il a trouvé rentrée de la nasse, et est entré dedens, et a trouvé femme telle qu'il la demandoit. Et à l'aventure il luy l'ust bien mestier d'en avoir trouvé une aultre; mais il ne le vouldroit pour riens, car il lui semble (ju'il est mieux assigné que nul aultre, et qu'il fust bien benheuré^ quant il pleut à Dieu qu'il la trouvast, car à son avis n'en est nulle pareille à elle: et l'escoute parler, et se gloriffie en son fait, en sa prudence, combien par aventure elle ne sçait

' Ou'il oui h\c\^ du 1>nnhoiip.

qu'elle ravace'. Et peulestrc le ])on homme tel (jiril a tout disposé en soy de faire tout ce (|u"elle dit, et se gouverne par son conseil; et quand aucun a affaire avecques lui, il dit: J'en parlerai à ma femme ou à la dame de nostre maison; et si elle veult, il sera; si el ne veult, il n'en sera riens : car le bon homme est si bien dompté, qu'il est débonnaire comme le beuf à la charrue. Or est-il à point. S'il est gentilhomme, et le prince face sa mandée et son armée, si la dame veult, il ira. Et pourra-il dire: « M'amie, il faut que j'aille à l'armée. — Vous irez! fait-elle; et que irez-vous faire? despendre tout et vous faire tuer? et puis voz enfans et moy serons bien ordonnez ! » Briefment s'il ne lui plaist, il n'yra point; et se deffende qui porra et garde son honneur qui vouldra. Et aussi quand el veult. el en délivre bien la meson : carel l'envoyé là où il lui plest. Si elle lense, il ne sonne mot, car, quelque tort que elle ait, il lui semble qu'elle ait droit et qu'elle est sage. Il fera de beaux faiz dorénavant, puis qu'il est en gouvernement de sa femme: caria

' Ce (ju'elle l'Ove. De rOvasser (rt^ver).

plus sage femme du monde, au repart du sens, en a autant comme j'ay d'or en l'œil, ou comme un sing'e a de ([ueue' car le sens lui tault avant qu'elle soit à la moitié de ce qu'elle veult dire ou faire. Ou s'il est ainsi, encore avecques ce le bon homme a assés à endurer : et se porte fort son fait, si el est proude femme; si elle est aultre, qui avient souvent, pensez qu'il a assez à souffrir, et si elle lui en baille de belles, de vertes et de meures. Maintenant el l'envoie dormir quant il veut veiller. Si elle veult faire aucune chose secrète, elle le fait lever à mesnuit-, et lui remembre^ une besongne qu'il a à faire, ou l'envoie en ung veage^ où elle s'est vouée, à grand haste, pource qu'elle dit qu'il lui est prins mal en ung cousté, et ira, face pluye ou gresle. Et s'il avient que le gallant son amy, qui sceit les entrées de la meson, veille parler à elle, et ne peut actendre, il s'en vient

' Cela doit s'entendre des singes proprement dits, plus gros que les autres, et qui, dit-on, n'ont effectivement point de queue (L. D.)

2 Minuit.

3 Rappelle.

* \'oyao'e.

1()0 LES (JUINZK JOYES

de nuit et entre en la meson et se foure au seller, ou en Testable, pour trouver manière de jiarler à la dame, ou est si desespéré quMl entre en la chambre même où le bon homme est couché. Car ung ribaut, en sa châlleur, désespère et fait tout ce que son cœur lui ordonne pour acompllr sa voulonté; et pource voit-on souvent que plusieurs par leurs mauves gouvernement, sont veuz ou trouvez, par quoy leurs dames sont diffamées, qui sont si franches f|ue (juand elles volent les polnes que leurs amis prenent pour elles, jamès elles ne les refuserolent, en deussent-elles mourir ; messe alume le feu de la folle amour plus grandement. Et aucunesfols, quand \ê galant se boute en la meson, comme j'ay dit, le chien le sent et abaye : mes el lui fait acrolre que ce sont les raz, et (|ue elle lui volt bien souvent faire ainsi. Et si le bon homme avoit ores veu toutàclerla faulte, se^ n'en creroit-ll riens, mais penserolt qu'elle feist aultre chose pour son prouffit. Briefment il est bien envelopé en la nasse. Elle lui faict porter les enfans jouer, elle les H fait bercer,

' Pour si .-Khcrlx".

DE MARIAGF 1 G 1

lui fait tenir sa l'usée' ([uant elle traouille" le samedi.

Mais il n'a pas assez affere, et lui sourt^' une nouvelle peine: car il vient «uerre ou pais, pour laquellechacunse retrait 'es villes et chasteaux, Mes le bon homme ne peut partir ne laisser sa femme, et est à Taventure prins et mené prisonnier vilainement : et est batu et paye une grousse ranczon : or a-il du mesnage sa pari, et pour eschiver-' (ju'il ne soit pas prins il se retrait en ung chasteau. Mais il va et vient de nuict en sa maison, parmi les bois et à tastons, parmy les haies et bussons, tant qu'il est tout rompu et depiecé;et vient veoir son mesnage, et la dame crie et tense et li met sus tout le mal et le meschief, aussi bien comme s'il deust faire la paiv entre les deux rois de France et crAngleterre, et dit ({ue elle ne demourra pas liens. Et convient au bon homme

' Son fuseau.

- Traouiller est un mot patois qui, selon M. Jannet, si<i;'nifio mettre le fil en écheveaux.

^ Surgit.

* Se retire.

' Kviter.

charroicr sa l'emme et ses enlans à grant haste en chasteau ou à la ville: et Dieu sceit la peine (lu'il a de monter et de remonter la dame et les enlans, de trousser et baguer' et de loger quant ilz sont en la Ibrteresse; il n'est homme qui bien le peust dire. ÎMès vous pouvez penser quelle peine il a, et comment il est maigre et tourmenté de noise: car el ne sceit où revencher^ de mal qu'elle ait si non sur lui, ({ui est à dure, à vent et à pluye. Et convient (|u'il trote maintenant de jour, maintenant de nuit, à pié où à cheval, selon Testât où il est, puis czà, puis Là, pour quérir de la vitaille, et pour ses aultres besoingnes. Briefment, le pauvre corps de lui n'aura jamès repoux , fors seullement paine et tribulation , car il n'est fait pour aultre chose. Et s'il avenoit que, pour ung grant ennuy de la noise (jue sa femme lui fait, il lui mescheist tant (|u'il la voulsist rebeller-^ de respondre ou aultremenl, sa paine sera redou-

' lunpiuiiioter, du \ioii\ français bagne, |)aquot, baga^^c.

- Prendre sa revanche

^ S'il avoit le maliieur de vouloir lui résister.

blée, car il sera conclus' et vaincu en la parfin, et sera plus sul)Jet ({ue davant : car il n'esl pas maintenant temps de commencer. Vous devez saver,que les enfans sont mal instruiz et mal enseignez, ne le bon homme ne leur auseroit toucher, et convient qu'ilz aient tout ce quMlz demandent; et ciuanque- ilz font est bien fait, et eussent ore trait-^ un œil à leur père, en getant leurs pierres quant ilz jouent ensemble. Puis quant la guerre est passée, il faut charroyer tout le charreage'' à Touslel, et est la paine à recommencer. Or chiet le bon homme en vieillesse, et sera moins prisé que davant; et sera reboutté lors comme un vieil fauconnier, qui ne vaut plus à nul mestier. La dame marie ses filles à sa guise, et aucunesfois les marie meschantement; et elles ne leurs mariz ne prisent rien le bon homme qui devient goutteux et ne se peut aider, pour les maux qu'il a souffry. Lors pleure le bon homme ses

' Il aura le dessous dans la discussion. Conclure était alors employé dans le sens de : mettre à bout d'arguments. ^ Tout ce que.

^ Tiré, arraché.

* Ce qui doit être transporté par voiture.

IG/j LES QUINZE .TOYER DE MARIAGE

pechiés en la nasse où il est enclos, dont n'x s- Ira jamès; et n'osera faire dire une messe et ne fait testament, si non (jiril met son ame entre les mains de sa femme. Ainsi use sa vie en langueur et en tristesse, où il sera tousjouF's et finera misérablement ses jours.

LA ÏREZIESME JOYE

La treziesme joye de mariage, si est (juant celui qui est marié et a demouré avecques sa femme v ou vi ans ou plus, et si a esté si beneuré ce lui semble, qu'il a trouvé une trèsbonne femme et sage, et si a vescu avec elle en grands plesances et deliz à l'aventure. Et est gentilhomme, et veult acquérir honneur et vaillance, et veut aler dehors, et le dit à sa femme, laquelle le baise et l'acoUe, et lui dit par maintes fois en suppirant et en plourant: « Helas! mon amy, me voulez-vous lesser et vous départir de moy, et lesser vos enfans, et ne savons si nous vous verrons jamés! » Et met paine jour et nuit à le retenir, qu'il ne aille point, u M'amie, fait-il, convient que je y aille

pour mon honneur, et fault que je obéisse au roy, ou aultrement je perdroye le fié' que je tiens de lui : mes si Dieu plest, je vous verray tanltost-. A Taventure il va oultre mer en quelque armée conquerre honneur et chevalerie: car il y en a aucunesfois qui ont le cuer si bon et si noble, c|u"il n'est amour de femme ne (.Venions qui les tenist qu'ilz ne feissent tousjours choses honnourables. Si prent congié de sa femme à grand regrait, laquelle fait tout le deul que Ton pourroit dire : mais il est homme qui ayme honneur, et n'est rien qui le tenist, comme dit est. Il y en a la plus grant partie qui, pour deffendre la terre et eulx-mesmes, ne se povent partir de jouste leur femmes pour aller à dix au \n lieues, si non par contrainte et en les poingnant de l'esguillon ; lesquels font sans faulte grant honte à toute noblesse, et sont lasches et devroyent estre privez de toute bonne compaignie, et de tout le nom et privilège des nobles : c'est à dire qu'il n'est nul qui entende la matière qui soustienne que

' Fief.

« Bientôt.

tieulx^ gens soient nobles , suppousés que leurs pères le ayent esté.

Or retournons à cest noble homme dont nous parlons. Il s'en va, et recommande sa femme et ses enfans qu'il ame plus que chose qui soit, après son honneur, à ses especiaulv amis. Or avient fju'il j^asse la mer et est prins des ennemis; ou par fortune ou aultrement, il demeure deux ou trois ou quatre ans, ou plus, qu'il ne peut venir. La dame est en grant douleur ung temps, et avient qu'elle a ouy dire qu'il est mort, dont elle fait si grand douleur que c'est merveilles. Mes elle ne peut pas tousjours plourer, et se apaise. Dieu mercy, et tant que elle se remarie à ung aultre, où elle prent son plesir, et lantost oublie son mary qu'elle souloit tant amer : et l'amour de ses enfans est oublié; les belles chieres, les accolemens, les baisés, les beaux semblans qu'elle souloit faire à son mary sont tous oubliez; et qui la verroit se contenir avecques son derrain^ mari, l'en diroit qu'elle le ame plus que elle ne fist onc-

' Tels.

• Dernier.

l()iS LES QUINZE JOYES

qucs rauti'c, qui est prisonnier ou en auUre nécessité j^our sa vaillance. Ses enfans, que le bon homme amoit, sont déboutez, et leur despent, le leur à grant banbon'. Ainsi jouent et gallent ensemble, et se donnent du bon temps. Mais il avient ainsi (juc fortune le veult, que le bonhomme noble son mary s'envient, qui est moult envieilly etgastc: car il n"a pas esté à son aise, deux, ou trois ou quatre ans qu'il a esté prisonnier: et (juant il aprouche de son pais, il enquicrt de sa femme -et de ses enfans, car il a grant paour qu'ilz soyent morts, ou (ju'ilz aient nécessité. Et pensés que le bon homme y a maintes fois songé en la prison où il estoit détenu, et s'en est donné maintes mal-aises, et sa femme se donnoit du bon temps : peut-estre à celle heure que le bon homme ypensoit, et prioil Dieu qu'il les gardast demal, que celui que cl avoil darrainemenf- prins la tenoit entre sesbraz, et n"avoit garde de péril. Lors il oit dire quelle est ma-

' Largement, abondamnu'nl. On lrou\e ordinairement t'z ba)idon.

^ Dernièrement.

riée. Or jugez quelle haschée^ il a, de oïr dire telles nouvelles. Jecroy que la douleur du roy Priani de Troye la grant, quant il oït la mort de Hector le preux, ne la douleur à Jacob pour la mort de son filx Joseph, ne furent point pareilles à ceste douleur. Or arrive au pais, et sceit la chose certainement. S'il est homme d'onneur, jamès il ne la prendra : Tautre qui l'avoit prinse, qui s'en est donné du bon temps, la lessera. Et ainsi elle sera perdue quant à son honneur; et à l'aventure se mettra en maulvais charroy, et tant que le bon homme en aura une douleur perpétuelle, que jamès ne oubliera. Ses enfans aucunement seront ahontés par la faulte de leur mère. L'un ne l'autre ne se pourront plus marier, la vie de l'autre durant. Et est autresfois avenu que pour l'atisement de la femme, le mary qui est de noble courage et hault, se combat en champ"-; et aucunesfois, selon ce que la fortune le veult, il est vaincu et occis^ honteusement, qui est

' Peine, douleur.

- Se bat en duel.

' Tué.

i;raiil douleur. Maintesfois avieiit que celui (jui a droit est vaincu, et celui qui a tort a victoire.

Et avient aucunesfois que par Tourgueil et bobant' de la femme le mari prend riote"- à im autre aussi puissant et plus puissant que lui, pour le banc de leurs femmes, et pour la paix\ et se débatent et combatent : car Tune veult aller devant l'autre. Et s'en engendre entr'eulx paines perpétuelles, et en font assemblées d'amis, et quierent grans estaz à leurs fammes pour cuider surmonter Tun Tautre, où ilz despendent follement leurs chevances : dont il avient aucunesfois qu'ilz en vendent les choses ou leurs terres qu'ils en viennent à pouvreté. Et pource ceulx à qui les choses dessusdites aviennent, ont trouvé past en la nasse de mariage, où ils estoient

' Vanité, ostentation.

^ Cherche querelle.

3 A qui des deux baisera la première la Paix dans l'église. Ce fut entre l'ambassadeur de France et celui d'Espagne, au concile de Trente, le sujet dun grand démêlé, que les légats I crurent assoupir en faisant apporter dans l'église une seconde ™ Paix, laquelle, avec la première, fut en un même instant, présentée à ces deux ministres. (L. D.)

cuider entrer pour trouver aise: mais ilz ont trouvé le contraire, comliien qu'il ne leur est pas avis. Ainsi usent leur vie en douleur où ils demoureront toujours et misérablement fineront leurs jours.

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