‹ Les quinze joyes de mariage. Nouv. éd., accompagnée de nombreuses notes et précédée d'une noticeChapitre 25 sur 116 · LV QUATORZIESME JOYE · texte numérisé non relu

LV QUATORZIESME JOYE

La quatorziesme Joye de mariaiçe, si est quand le jeune homme a mis toute sa paine à trouver fentréede la nasse, qu'il y est entré et a trouvé une belle jeune femme, doulce et gracieuse, franche, plaisante et débonnaire; et ont esté en grans deliz et plaisance deux ou trois ans, qu'ilz n'ont fait nulle chouse qui aient despieu Tun à l'autre, mes se sont faits touz les plaisirs que homme pourroit dire ne penser sans avoir nulz contens* ensemble, eulx baisans comme deux coulombeaux: car ilz sont deux en une chose, et nature y a ouvré tant parla douceur de sa forse, que si l'un avoit

' Contosintions.

mal Taulre le sentiroit. El ce avienl quant ilz sont en la jeunesse de adolescence. Mais advient (|ue la dame va de vie à trépassement ; dont le jeune homme est en tel douleur qu'il n'est homme qui le peust penser. Or est changée fortune, car il n'est pas raison que gens qui sont en prison vivent à leurs plaisirs; car si ainsi estoit ce ne seroit pas prison. Le jeune homme entre en grant desconfort', mainlenent se plaint de Dieu, de la mort; maintenent se plaint de Fortune, qui trop lui a couru sus, comme de lui ouster toute sa joie: et me semble que c'est aussi grant douleur comme nulle qui soit dicte dessus.

Ainsi vit ung temps en misère et en Iribulacion de pencées, et se tient tout seul, fuyant compaignies, en pensant tousjoursen la grant perte qu'il a fête ; et a tousjours en vision la face de sa femme qu'il avoit tant amée. Mes il n'est rien qui ne se passe. Si a aucuns en la ville ou en païs qui dient qu'il est bon homme, et honneste, et a bien de quoy ; et travaillent pour le marier, et le marient à une aultre qui

' Alïlictioa, désespoir.

a toutes condicions à la première contraires : et a autresfois esté mariée, et n'est pas d'icelles belles jeunes, mais est entre deux aages ; et est femme qui sçait moult de choses, car el Ta aprins avecques son mary premier comment elle se doit gouverner avecques le second. Elle considère et avise ses condicions sagement, et est un grand temps sans monstrer sa malice. Mais quand elle voit qu'il est homme franc et débonnaire, et qu'elle le cognoist et sa condicion, elle desplée^ et descouvre le venin qui est en sa boueste. Si prend auclorité de vouloir gouverner, et luy fait souffrir plusieurs paines et tourmens. Car il n'est rien plus serf ne en plus grant servage comme jeune homme simple et débonnaire qui est en subjection et gouvernement de femme veufve, et mesmement quant elle est malle et diverse. Il est advis à bailler par similitude, que celle qui est en ce poinct est à comparer à ung mauves garnement, cruel et sans pitié, esleu pour pugnir aucuns malfaicteurs : celui qui chiet en ce point n'a rien affere si non prier Dieu qui

' Déploie.

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lui doint bonne patience à endurer et souffrir tout, comme un vieil ours emmuselé, qui n'a nulles dents, lié d'une grosse chaione de fer, et est chavauché\ et chastré'-, o une grosse barre de bois , et tout le retour (ju'il en peut avoir, est de crier : mais quant il crie, il a deux ou trois coups daventage.

Ainsi est à comparer le bon homme simple, qui est marié à femme veufve malle et diverse. Et avient souvent, pource qu'il est tres-jeune envers elle, elledevientjalouse : car la friandie et lecherie^ de la jeune chair du jonne homme Ta faite gloute^ et jalouse, que ellele vouldroit lousjours avoir entre ses braz, et si vouldroit tousjours estre emprès. Elle ressemble le poisson qui est en une eaue, et par la force de la grant challeur d'esté qui a duré longuement, Teaue pert son cours et devient tournée : par ({uoi le poisson qui est dedans est désirent de

' Peut-être faut-il lire chevaiché. Le sens n'est pas douteux : l'ours a la tête prise dans un caveçon, qu'on appelait chevesce, chevesche, dieveçure, chaveçure, chaveçon, etc. (P. ,1.)

2 Emprisonné, enchaîné.

3 Délicatesse.

^ Ciloutonnc.

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trouver eaue nouvelle : il la suit, et monte tant qu'il la trouve. Ainsi fait la femme qui est aas^ée, quant elle trouve le jeune homme et jeune chair (|ui la renouvelle. Et sachez qu'il n'est chose qui ])lus desplait à jeunes homs que une vielle femme, ne qui plus lui nuist à la santé. Et aussi comme ung homme qui boit du vin afusté', tant comme il le boit et a soif, il s'en passe assés ; mes quant il a beu, il a ung tres-mauvés desboit"\ pour cause du fust en quoy il est, et n'en bevra plus qu'il en puisse finer d'autre : et ainsi est du jeune homme qui a vieille femme, car certes il ne l'amera jà, et encore mains amera la jeune femme le vieil homme. Et en y a aucuns qui par avarice se marient à vieillesTemmes : mais elles sont bien bestes, quelque service qu'ilz leur facent; car ilz ne tiendront jà parole qu'ilz leur aient promise. Et encore je tiens à plus beste vieil homme qui cuide faire le joli et se marie avec jeune femme . Quant je voy faire telles chouses, je m'en ry, en considèrent la fin qu'il en avien-

' Qui sent le fût.

- Arrière-ffoùt.

dra. Car sachez si romme vieil prent jeune lemme, ce sera i>rand avanture si elle se atent à lui (le ses besongnes ; et pensés comment elle, qui est Jeune et tendre et de douce alaine, puisse endurer le vieil homme, (|ui toussira, crachera et se plaindra toute la nuict, poit et esternue ; c'est merveille qu'elle ne se tue. Et a l'alaine aigre, pour le foye qui est tourné, ou aultres accidens qui aviennent aux vieilles gens. Et ausi que Tun sera contraire à la plaisance de Tautre. Or considérez si c'est bien fait, mettre deux choses contraires ensemble? C'est ad comparer à ce que Ten met en ung sac ung chat et ung chien : ilz auront tousjours guerre liens jusqu'à la fin. Dont avient aucunesfois que l'omme et la femme se pourvoient de ce qu'il faut, et despendent follement leurs biens, tant que l'on en voit pluseurs à pouvreté. Et avient souvent que telles vieilles gens deviennent jalons et glous plus que nulz autres: et tousjours empirera la besongne; c[uar s'il estoit ores jeune, la besongne en iroit pirs. Et quant les galants voient une belle jeune fille mariée à ung tel homme ou à ung sotin, et ilz

voient que elle est jolie et gave, ilz mettent leur aguet : car ilz pensent l)icn qu'elle devroit mieulx y entendre que une autre ({ui a mary jeune et abille. Et quant il avient que une vieille prentung- jeune homme, le jeune homme ne le fait que pour Tavarice : dont il avient que jamès ne Taymera ; et les battent très-bien et despendent ce que elles ont en mauves usage, et aucunes fois viennent à povreté. El sachez C|ue continuacion d'une vieille femme abrège la vie cfun jeune homme; pour ceditYpocras : Non relulam Jiori, ciir moriarl Et voulentiers telles vieilles, mariées à jeunes homs , sont si jalouses et si gloutes, qu'elles sont toutes enragées ; et quelque part que le mary aille, soit à Téglise ou ailleurs, il leur semble qu'il n'y va que pour mal faire : et Dieu sceit en quel triboil et tourment il est, et les assaulx qu'il a. Et James une jeune femme ne seroit si jalouse pour les causes dessusdites ; et aussi elle s^en fera bien guérir quant elle vouldra. Celui qui est en ce point dont je parle est si tenu, qu'il ne ouse parler à nulle femme, et fault qu'il serve la dame qui est vieille : pourquoy il s'en-

vieillira plus en ung an qu'il n'eust fait avec une jeune femme en dix ans. La vieille le séchera tout : el encor vivra en noises et en douleurs, en tourments où il demourra tousjours,et finera misérablement ses jours.

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