‹ Les races aryennes du PérouChapitre 26 sur 58 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DES MYTMBS RBLIGIBIJX.

L'on compte dans la mythologie péruvienne quatre dieux principaux , sans lien de parenté entre eux , puisqu'ils ont été adorés par des tribus diverses et longtemps ennemies, mais étroitement unis par leur origine aux pays de Toccident.et aux régions maritimes du Pérou. Venus du côté de Touest , c'est de TOcéan qu'ils sortirent quand les colons civilisateurs transportèrent leur culte dans les contrées encore inexplorées du nouveau monde.

Le premier de ces dieux, le plus ancien à mon sens, se nommait âti, la lune décroissante^ ou plutôt la nuit. Son culte est dérivé non-seulement de cette terreur instinctive qu'inspire Tobscurité à tous les êtres vivants, mais encore de la nature même de Tastre qu'il représente et des vicbsitudes mystérieuses auxquelles est soumis son cours. Avant leur départ d'Asie , les peuples américains adoraient la lune levante au moment où elle apparaît à l'orient du monde; après leur migration , ils continuèrent, dans le séjour nouveau qu'ils s'étaient choisi, à l'a-

dorer de la même façon qu'auparavant. Mais leur esprit ne sépara point le dieu du ciel où ils l'avaient connu pour la première fois; et comme le ciel de Tlnde se trouvait désormais bien loin vers l'ouest, au lieu de vénérer la lune è son lever, ils la vénéraient à son coucher.

Le second de ces dieux est Huira-Kocha , Fesprit de Vahimôf ou, comme on traduit vulgairement, l'esprit de la mer : les deux idées de mer et d'abîme sont entièrement identiques, et n'admettent d'autre différence que celle du degré qu'elles expriment. Comme on voit, ce culte célèbre est uni à l'idée d'Océan , et nous pourrions en tirer la conclusion certaine qu'il est en rapport direct avec l'occident; d'autre part, cette assertion semble détruite, par ce fait non moins certain, que Huirakocha est un dieu oriental et représente le soleil levant. La contradiction est plus apparente que réelle, et n'infirme en rien la valeur de l'observation que nous avons émise plus haut au sujet de la nature générale des diverses divinités péruviennes. Jamais, en effet, le nom de Huirakocha n'a résonné dans la bouche des races pirhuas sans être accompagné d'un autre nom. Si, dans le principe, son mythe ne fut pas un mythe solaire, son culte du moins se trouva plus tard tellement lié à celui de l'astre du jour, que toutes les légendes connues aujourd'hui établissent entre eux un lien des plus étroits, et représentent le soleil comme le fils et l'agent sensible de l'Esprit infini, du souffle de l'abîme.

Aussi, jusqu'au temps des Incas, bien que l'on nommât HuiRAKOCHAS les héros ou les princes qui se mettaient sous la protection spéciale du dieu, le dieu lui-

même était et fut toujours Illa-tiksi Huira-Kocha, VesprU de V abîme y fondateur de la lumière céleste (1).

Il n'y a pas grande difficulté à comprendre V que le soleil d'occident ne peut pas être le fondateur de la lumière céleste; 2'' que Tabime de l'immensité, Kocha, dont le symbole caractéristique a toujours été l'Océan, ne se trouve pas à l'orient, mais bien à l'occident du monde péruvien. Le mythe en question n'est donc pas d'origine américaine ; il a dû naître dans un pays où l'aurore à son lever semble sortir des écumes de la mer^ ce qui explique en partie pourquoi tous les historiens anciens ont donné à son nom le sens A'écume de la mer ou d'aurore maritime. Il ne faudrait pas croire cependant que le peuple péruvien [ou plutôt les colons primitifs du Pérou n'aient vu dans ce dieu fondateur que le père de l'aurore finie et fugitive qui produit la lumière de chaque jour. Le sens mystérieux de ce mythe plongeait plus avant dans l'infini et dans l'absolu ; cet Esprit fondateur de l'aurore n'était qu'un avec l'Esprit éternel dont la volonté avait fait jaillir la lumière de l'abîme, et réglé par elle les jours, les saisons, toutes les vicissitudes diverses de la vie humaine et de la vie universelle. Cet esprit régnait à l'orient , puisque de ce côté naît tous les jours l'astre qui est son vivant symbole ; et si l'on veut bien se rappeler que ce phénomène journalier a sa cause dans la position fixe du soleil au centre de l'orbitre terrestre et dans le mouvement avec lequel notre globe tourne sur lui-même d'occident en orient, on comprendra que

(1) IluinA-KocHA, souffle de l'abtme; Tiksi, fondateur; Illa, lumière ou feu.

les premiers hommes aient dû se figurer la fin des temps infiais que Ton nomme chaos, et la première manifestation de la lumière nouvelle , sous Timage d'une aurore orientale qui fit peu à peu pâlir et disparaître à jamais les ténèbres primitives.

Si ce mythe était sorti spontanément de Timagination des races péruviennes , il n'aurait pas reçu la qualification significative de écume qui sort de la mer; s'il était né au Mexique, il n'y aurait jamais perdu la pureté sublime de conception et d idée qu'il renferme intimement : il n'y a pas d'exemple en effet qu'une civilisation ait jamais rétrogradé, et soit sortie des pures régions de l'idéal pour aller se perdre dans la barbarie cruelle que révèlent les divers cultes mexicains. Même en supposant que des races sauvages aient produit une pareille dégradation, ces races n'auraient pas atteint au degré de civilisation où les trouva parvenues la conquête espagnole, si elles n'avaient pas refait l'œuvre qu'elles avaient détruite sur les bases mêmes que lui avait jadis données la civilisation vaincue; si l'ancien culte avait eu des traditions pures et saintes, le culte nouveau les aurait à la fin retrouvées dans les ruines du passé. Le mythe de r Aurore primitive et créatrice sortant de la mer comme un flocon d'écume a donc appartenu aux races ariennes, les seules qui se fussent élevées à la conception sublime qui se cache sous le voile transparent du symbolisme en question, les seules qui sussent que la série des temps provenait de la position fixe du soleil combinée avec le mouvement qui porte la terre d'occident en orient, les seules enfin dont le pays s'étendait au long d'une mer du

sein de laquelle semblait sortir le jour naissant (1). Le mythe cI'Illa-tiksi-Huirakocha est purement asiatique» et vint à travers Tocéan établir ses autels au pied des Cordillères péruviennes.

A ces deux divinités, ajoutons P»pacha-Kamak , dont le nom littéralement traduit signifie la rotation étemelle et créatrice de runiverSf Vunivers lui-même. Les races qui introduisirent son culte au Pérou se disaient créées par lui au centre de la msr (S) , et prétendaient être sorties du fond des flots. Cette seule assertion suffirait pour nous donner le droit de placer le point de départ de ce culte dans les régions de l'occident, et non pas aux côtes du Mexique , comme le voudraient certains auteurs superficiels qui ne se sont jamais mis en peine d'étudier scientifiquement les origines américaines. Si nous passons, en effet, du quichua aux idiomes ariens, nous y trouvons ce nom presque sous la même forme et certainement avec les mêmes racines. C'est par hasard, si l'on veut, que les Grecs ont nommé Bacchus ce dieu célèbre du naturalisme oriental auquel ils attribuaient eux-mêmes une origine indienne ; c'est par hasard , si l'on veut , que les Égyptiens ont nommé Ptah le dieu du naturalisme le plus caractérisé qu'aient jamais eu les races de Cham; c'est par hasard que la Bible affirme que l'Egypte s'appelait primitivement Pathuris à cause du dieu qu'elle adorait, a Et je ramènerai « les captifs d'Egypte, et je les ferai retourner au pays « de Pathuris, au pays de leur extraction, mais ils y

(1) En sanscrit Paru signifie mer, orient, soleil, feu, montagnes d'or. (9^ Moniesinos. d. 7S.

(2) Montesinos, p. 75.

(( seront un royaume abaissé (1). » C'est encore par hasard que les Phéniciens avaient des dieux Patéques, symbole du naturalisme le plus franc, et qu'à l'avant de leurs galères , ils plaçaient ces nains difformes et obscènes comme les amulettes péruviennes (2).

Tous ces faits, et bien d'autres encore que nous laissons de côté, nous montrent une liaison intime entre les langues de l'Inde, de l'Egypte, de l'Italie, de la Grèce et du Pérou. Sont-ils également un produit du hasard^ et peut-on expliquer par un jeu de la fortune les analogies virtuelles qui naissent du mouvement intime des racines linguistiques? Le quatrième des dieux péruviens, dont le culte se répandit au point de devenir général , est KoN, appelé aussi Kon-tiksi ou Kontiche^ comme l'écrivent nombre d'auteurs espagnols. Kon, suivant Velazco , le grave historien du royaume de Quito, vint par mer aux côtes de l'Equateur, à la tête d'une émigration dont les membres se donnaient à eux-mêmes le nom de Puruhas, singulièrement semblable à celui des PiRHUAS de Cuzco. Tous ceux qui ont étudié ce mythe savent quel lien étroit l'unit aux régions de l'Occident. Quelques écrivains ont prétendu cependant que le mot KON n'a aucune racine dans la langue quicbua. Ils ont sans doute oublié que kon-ti signifie point ou région occidentale ; que konti-suyu était le nom que les Incas donnaient à leurs provinces de l'ouest, et que près de Lima existait jadis la cité de Konkon (m. à m. extrême

(i) Ezéchiel.XXIX, li.

(2) Ili^rodote, L. III, ch, 37. «... roX^i ^oivUrjiotvt naLxaUotai è/x^e/aioraTOV, toW 0( ^oivixii £v rftvi TzpôipTiii rôjv Tptr,ptoiv Tzîpiiyovaiv. "Oî ck tovtous fii) ôffUTtc, iyù Sk oî cr>;/Aaviw ■K'jyjJLaioj ùvùpbi {tiiirivii ion.

occident) 9 Tune des plus importantes du pays des Ghimus. KoN était le soleil couchant (1). Suivant les traditions péruviennes, « après avoir donné ses lois au Pérou « et avoir montré aux hommes tout ce dont ils avaient « besoin pour vivre en paix et en prospérité des produits « de la terre» il maudit les peuples qui s'étaient séparés <f de sa foi dans la suite des temps , descendit aux côtes ff par la province de Manta, étendit son manteau sur la ff mer et disparut pour toujours au sein de l'océan (2). » Expression sublime et qui peint d'une façon saisissante la majesté du soleil au moment où il étale son manteau de lumière sur la face des eaux, et disparait dans les feux de l'occident. Garcia nous dit de même : n Kon se « plongea au sein de la mer avec tous les siens (3) )> ; et Gomara rapporte que ce personnage prétendait être le fils du soleil (4).

Telles sont les quatre divinités principales qui figurent dans la mythologie péruvienne et nous forcent à reconnaître au peuple quichua une origine maritime et occidentale. Nous allons étudier plus spécialement chacune d'elles.

ATI.

Le dieu âti, aux temps de la conquête, n'était plus qu'un génie secondaire, un démon des moins importants.

(1) La racine kon quichna n'a ancnn rapport avec la racine co des langues mexicaines.

(2) Velasco, L. Il, t. S, c^ 3.

(3) Garda, Origen de lot I^dios, L. V, ch. 7.

(4) Gomara. ch. XXH.

Il représentait pour les contemporains deHnayna-Kapak et d'Âtahuallpa le mauvais augure, cette sorte de fatalité accessoire à laquelle a cru toute Tantiquité. Mais, avant de tomber à ce degré de bassesse et d'impuissance, il avait eu, lui aussi, ses jours de grandeur et de gloire ; ses adorateurs lui avaient élevé pour l'éternité des temples magnifiques, et des centaines de générations étaient venues tour à tour s'incliner devant ses autels ou se faire initier à ses terribles mystères.

A la fois dieu de grandeur et d'abaissement, de bonté et de perfidie, il avait été pour les nations primitives du Pérou le symbole humain et vivant de la lune, principalement de la lune en son déclin, au moment où, quittant les hauteurs du ciel, elle s'enfonce et disparait lentement dans les ténèbres infinies de l'Occident.

La mention la plus ancienne qui soit faite du dieu âti se trouve dans une légende conservée par Montesinos (1). Suivant cet historien , au temps de Manco Pirhua II, roi de Cuzco, les tribus nombreuses des At-umu- RUNAs seraient venues du sud, poursuivies par les barbares de la frontière. C'étaient des hommes pacifiques et laborieux, qui avaient été chassés de leur pays et demandaient instamment des terres où ils pussent s'établir avec leurs troupeaux ; ils avaient longtemps habité de l'autre côté du lac de Titicaca, et y laissaient des œuvres d'architecture cyclopéenne, temples, cirques et palais, dont les proportions gigantesques remplissent d'admiration les voyageurs qui parcourent ces régions ; ils avaient également construit les vastes monuments dont

(1) Montesinos, p. 7.

les ruines se voient aujourd'hui encore à Tia-huaNuk, appelée improprement Tia-guanako par tous les écrivains qui ont parlé de ces contrées (1). Tous les historiens de la conquête ont reculé Térection des édifices de TiA-HUAfiUK presque sur la limite des temps historiques du Pérou; et nulle des races qui précédèrent les Incas n'avait connu le peuple qui les avait construits. Cieza de Léon, qui fut le premier à les décrire j exprime en toute sincérité l'admiration profonde que lui causèrent ces grandes antiquailles (grandes antiguallas) , ff et nommément, dit-il , une de grande antiquité , laa quelle on tient pour seûr que elle feut faicte avant que « le seigneur Ynga regnast sur cette terre. — Les mu- « railles qui encores demourent approchent beaucoup « en appareil et solidité de construction à celles-là que « laissèrent les Romains en Espaigne. Et sont aucunes <c des pierres de cestuy édifice de Tia-guanaco très- «( gastées ià et consumées par l'aage» et toutes fois il y <( a pierres enmy elles qui sont pour estonner tout le c( monde ; car, encore que ie m'admire comme elles ont <c peu estre soubslevées et mises en place , à cause de (c leur lourdeur et pesanteur, si ne puis-ie garder de 9 m'admirer plus encores voyant comme elles sont bien <f taillées et façonnées en formes diverses, voire en a forme de corps humain, qui feurent les idoles et faux te dieuxde cette gent-là. Bien ^st vray que de soubs terre ff se estendent de grands souterrains et caves fort proff fondes; ains veoyt Ion au ponent de cestuy lieu plus

(1) Au fond, il n'y a pai de différence essentielle, car tiià est trône, en même t«mps qne lumière; nàko, de même que nUKO, vient de la racine nakkani, taer, mort, sacrifice. Le mot huà-Kci , mort, a la même origine.

« grandes antiquailles, comme portes fort grandes, avec <( leurs gonds, seuils et lintels, tout d'une pierre seule. <( Toutes fois, ce qui plus me estonne est veoir comme, c( tant grandes que feussent ces portes, neantmoins 9 faisoyent saillie de leur édifice autres pierres plus (( grandes encores, sur quoy estoient les premières as- <c sises, et desquelles aucunes avoyent trente pieds de M long, et de large quinze et plus, et six de front, et que, u avecques la porte, sans parler des gonds et seuils, es- <( toit tout d'une pierre seule, chose bien admirable et c( d'estrange grandeur, laquelle on ne peut sçavoir avec- « ques quels outils et ferrailles elle feust travaillée. Au c( dedans de cet édifice, on véoit un retraict petit en ma- « niére de chapelle, et, emmy ce, une idole de pierre, et c( si contait Ion que feurent là trouvés travaux en or et c( choses précieuses. Par tout le voisinage, demourent « couchées à terre maintes pierres très -travaillées, « grandes et petites, en nombre infini; parquoy Ion <c veoit que survinrent aucunes guerres, lesquelles sus- « pendirent l'œuvre avant que elle ne feust termi- « née (1). )»

L'existence de semblables monuments ne peut nous laisser aucun doute sur la civilisation et sur la puissance industrielle à laquelle s'élevèrent les peuples qui surent en concevoir et en exécuter le plan.

Du moment qu'une tradition indubitable rattache la date de leur construction à la race qui occupa la première les contrées de Titicaca, il est clair qu'on ne peut les attribuer à d'autres qu'aux adorateurs d'ATi, à ces nations

(1) Ciczade Léon, C/iron. per., cap. 87.

habiles dans Tart de tailler la pierre et d'élever les troupeaux dont rémigration s'accomplit comme celle d'un peuple civilisé aux mœurs industrieuses et pacifiques, et non pas comme celle de hordes barbares. M. Brasseur de Bourbourg a cru que le nom de ces peuples, ou n'était pas d'origine quichua , ou s'était trouvé corrompu dans le manuscrit publié par M. Ternaux-Gompans. Au cas où cette appellation serait réellement d'origine péruvienne, il faudrait, suivant lui, n'y reconnaître qu'une forme Hatun-runa, les hommes grands , les géants (1). C'est là toutefois une conjecture bien inutile, puisque la langue quichua nous fournit pour le nom en question les trois racines ait, umu et runa , dont le sens est évident pour nous : ATT est la victoire, la grandeur, le pouvoir, la divinité, en même temps que Vastuce, la perfidie, la folie, le destin, le mauvais augure, attributs inhérents aux dieux dans l'esprit des races antiques ; umu veut dire prêtre, croyant, saint; et runa est, comme on sait, homme, peuple, race. L'étymologie proposée par M. Brasseur de Bourbourg se lie également à la vérité : le mot hatun est en effet le résultat de l'union des racines att et umu, et signifie proprement à la tête élevée, et par suite grand ; Taspirée qui se trouve au commencement du mot est une addition, entièrement inutile, des écrivains espagnols qui ont réduit le quichua en corps de langue. C'est à cette race que nous attribuons la construction des monuments cyclopéens de Tia-guanaco; le fait est prouvé non-seulement par la tradition qui les fait venir des régions où se trouvent ces monuments, mais encore par la

(1) Brasseur de Bourbourg, Le Popol Vuh, introduction, p. ccxxi, note 2.

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topographie des pays situés au nord de Cazco que le deuxième roi pirbua leur assigna pour demeure.

Garcilazo» répétant des historiens plus anciens , nous dit que Tlnca Mayta-Kapak, après avoir visité avec admiration les ruines de Tia-huanako, passa outre et s'en alla plus loin soumettre la province considérable de Ha- TUMPA-KASA (1). Soit quc la dernière partie de ce nom présente une forme espagnole^ casa^ demeure, maison, soit qu'elle figure simplement une forme altérée de la racine quichua kausa, habitation, de kausani, vivre ^ le fait est que dans uatumpa nous trouvons les racines att, UMU, et le suffixe du génitif pa ; le mot complet Hatumpa- KASA ou Atumpa-kasa signifie donc la demeure des prêtres deAri.

Gomme on le voit, même au temps des Incas, une partie de l'antique race des Atumurunas, bien que fort réduite par les invasions postérieures , conservait encore le nom et le séjour de ses ancêtres. Passons maintenant au nord-est de l'empire pirhua, et arrêtons-nous dans la province de Guamanga, qui fut précisément assignée aux Atumukunas par le roi Manco-Kapak I" : nous y trouverons non-seulement le nom de Huanaco introduit par les colons , mais aussi tous les mythes et tous les mystères qui formaient le patrimoine religieux de leur race.

La racine ata signifie contrariété, chagrin, sarcasme, erreur; atau, guerre, combat, honneur, fortune, étoile; ATAY, indignation, haine; at*ay, douleur, infortune, souffrance, abomination, perfidie, perversité, horreur; ATT, pouvoir, faculté, empire; ati, mauvaise fortune,

(1) Gtrciitzo, L. 111, ch. ii, toI. 1.

mauvais augure; atikani, se retirer, s'obscurcir, vivre avec mystère; atikum, s'endommager, s'amoindrir; ATiK, vainqueur, glorieux, illustre; atiu, victorieux; ÀTOK, astuce, perfidie, renard. Si du radical primitif nous passons aux nuances déforme, nous trouvons également iTiKANi, s'éloigner, voler, dépouiller; itikilla, tromper , s'halluciner ; oti, force, trahison, ruse; un, divaguer.

Pour les mythologues versés dans l'interprétation des symboles au moyen desquels les peuples ariens de la Grèce et de l'Italie célébraient les mystères de la lune , c'est à peine si nous avons besoin d'ajouter un mot; ils sont déjà persuadés que le culte d'An représentait au Pérou le culte de la lune occidentale et décroissante.

Personne n'ignore, en effet, que les peuples primitifs de l'Asie et de l'Amérique ont commencé à compter le temps par lunes; aussi, dans toutes les langues, le mot mois a-t-il la même racine que le mot qui signifie lune. Une tradition américaine rapporte que le premier cycle chronologique, au lieu d'être composé de cent années comme celui d'Inti-Gapak, fut d'abord de soixante années (1). Ge cycle dut appartenir aux adorateurs de la lune , aux Atumurunas; la preuve en est qu'il renferme une base certaine pour corriger l'année civile par le moyen de l'année tropique : soixante années à douze mois l'an forment en effet sept cent vingt mois. Les premières observations durent donner vingt-neuf jours de durée à chaque lune , et l'on réunit deux lunes pour sauver les fractions horaires. Si nous divisons ensuite

(1) Zamora, BUtoria del N. R. de Granada, lib. II, cb. 16.

les sept cent vingt mois par vingt-neuf, nous obtenons trois cent soixante jours pour chaque année. À ces trois cent soixante jours venaient nécessairement se joindre les cinq épagomènes (répacte de notre calendrier). Restait, il est vrai, la fraction qui sert à former les bissextiles , et sur latjuelle la tradition ne nous apprend rien ; mais on ne peut vraiment supposer que ces peuples ne l'aient pas connue, et n'aient pas employé des moyens plus ou moins parfaits pour la forcer à entrer dans le cycle. Comme les phénomènes du temps ont toujours été la base de toutes les religions des races civilisées , des peuples qui avaient un cycle lunaire et mesuraient sur la lune leur chronologie et les phénomènes de leur vie devaient nécessairement avoir pour culte principal le culte de la lune. Mais il est évident aussi que ces peuples reconnurent bientôt l'inconvénient qu'il y avait à commencer le comput des mois par la lune nouvelle : ils adorèrent la lune décroissante, dont les mystères leur permettaient d*introduire au bout de chaque période les fractions nécessaires, soit par le moyen des jours de fête, comme on faisait en Egypte, soit par tout autre moyen susceptible de donner un prétexte honnête à l'intercalation. Conservé par les races grecques et latines, le mythe d'Até garda la même forme et presque le même nom. L'on peut dire en effet que le nom ' Erdhr. est pour Ei-cczf., aggrégation de racines assez semblable à celle de Avara, et qui veut dire : d'Alé, par Até, production , extraction d'Até. Que ce mythe d'Hécate soit antérieur ou postérieur à Homère, il n'en est pas moins vrai que les Grecs y virent toujours un emblème de la lune occidentale, et par conséquent de la mort. De même, au Pérou, Tiia-

huaSuk, le temple des Atumurunas, était, comme I^indique son nom (la lumière moribonde) , le temple de la mort. De là vient que les Pélasges de la Grèce et ceux de TAmérique tenaient' EyAxti pour déesse du monde occidental et pour maîtresse dans les arts magiques et les enchantements; elle avait également reçu de Jupiter un triple pouvoir sur la terre, la mer et le ciel. L'Hécate des Égyptiens, rapporte Jablonski^est la lune, l'Isis irritée, qui, disait-on, accablait les hommes de maux; et il ajoute que THécate des Grecs est identique à Tat-hor des Égyptiens , car chacune de ces deux divinités, celle des Égyptiens et celle des Grecs, est une divité de l'obscurité et des ténèbres (1). Apulée enfin, qui, pour un Grec, connaissait fort bien les mystères d'Isis, identifiait Proserpine avec Hécate, et toutes deux avec la lune défaillante, la reine du monde inférieur et des régions de l'occident. Le sens fondamental de la racine at et att, dans les langues ariennes, est celui de distance, éloignement, mystère, obscurité, destin, perfidie, diminution, affaiblissement, chute, de même qu'en quichua; sous la forme ati, elle a une signification analogue, avec une certaine nuance morale qui équivaut à violer le devoir^ tromper en fraude; sous la forme ad , elle veut dire manger, dévorer; puis l'on a attA, mère; ad'as, sous, loin de, par derrière; ad* i, commeArrA, soustraire, se perdre, diminuer, défaillir, se tromper; Atman, le souffle, l'intelligence, la pensée, le feu, le soleil, l'air.

Si de la langue des Indiens et de celle des Quichuas nous passons à celle des Pélasges, nous rencontrerons le

(1) Jabloniki.l. I, ch. 5.

fameux mythe d'Até, l'un des plus anciens parmi ceux que chantait Homère. A té était, dans TOlympe hellénique, une divinité déchue; son temps avait passé, ses intrigues et ses perversités avaient de telle façon lassé Jupiter, qu'il Voyait précipitée du ciel Son pouvoir, sans contredit, était immense : elle représentait la destinée, renfer,rintrigue, le génie du mal, et en cela elle pouvait plus que son père Jupiter lui-même (1).

Até était en effet fille de Jupiter. C'était aussi une étoile, l'étoile fatale des Pélasges, la divinité qui ne pouvait plus les défendre contre les dieux lumineux de la Grèce, et les laissait chasser à jamais des pays qu'ils avaient enrichis par leur industrie et par leur labeur.

Pour nous convaincre qu'Até était bien la lune dans son couchant, il nous suffira de rappeler que chez les Éoliens, de toutes les tribus helléniques celle qui possédait les traditions les plus antiques, elle avait le nom de AvaTa, composé évidemment des deux racines «0 et «ta, la première qui signifie non-seulement tout ce qui est de l'autre côté de l'horizon, dans la direction opposée à celui qui parle, mais aussi le tour, le cercle, la rotation, la reproduction, et la seconde dont le sens est mourir, disparaître, s'affaiblir. Une déesse fille de Jupiter, lumineuse comme son père, astre comme son père, le soleil, dont elle reflétait les rayons, qui tourne et circule dans les cieux et dans les tristes régions du couchant, est évidemment la lune, fille du soleil, dont elle réfléchit la lu-

(1) Homère, Iliade, 1. XIX, v. 9>-96.

mière dans son période de décroissement et de descente, c'est-à-dire lors de sa conjonction occidentale avec Tastre qui semble la chasser des hauteurs célestes.

11 ne me sera peut-être pas aussi facile de prouver l'identité de TAthéné des Grecs avec la lune décroissante, c'est-à-dire avec Tati péruvien. L'un des savants indianistes de notre époque, à qui j'ai communiqué dès longtemps mes idées à ce sujet, refuse entièrement de les admettre. Je crois néanmoins être en mesure de prouver mon opinion d'une fagon tout à fait concluante. Chez tous les peuples antiques, la lune, en même temps qu'elle était une divinité de gloire et de grandeur, avait sur le sort des hommes une influence funeste. Elle passait pour ce qu'il y avait de plus beau et déplus terrible dans le ciel de la nuit, pour une fleur mélancoliquement épanouie dans les nues du soir, et pour un astre perûde et méchant qui se joue des humaines destinées; elle représentait à la fois la gloire et le mauvais augure, la fortune et le malheur^ l'exaltation divine et la démence. (( Les anciens, nous dit Jablouski, croyaient que les ma- « ladies et la folie dépendaient du cours et de la position <( de la lune, surtout de la lune décroissante. Le mot «c caduc ^ ajoute-t-il, vient du verbe cadere, tomber, et ce possède la même signification que lunaticus^ parce «( qu'à certaines époques de la lunaison les douleurs du fc mal caduc redoublent d'intensité ; on appelle égalea ment lunatiques ceux qui sont sujets à ce mal, parce a que, suivant le cours de la lune, ils sont plus ou moins 4f sujets aux attaques des mauvais génies (1). »

(1) Jablonski, 1. I, cb. 5.

C'est là qu'est le fondement de tous les mythes lunaires. Reste à expliquer maintenant pourquoi notre satellite divinisé a revêtu ce double caractère et se trouve le représentant légitime d'idées si opposées en apparence. Si l'on veut bien, comme nous, admettre que toutes les religions antiques, tous les mythes et tous les mystères des dieux païens, ont un même but, qui est de cacher les mystères de l'année et les secrets scientifiques qui permettaient aux prêtres astronomes de mesurer le temps et de régler la vie des peuples , il ne nous sera point difficile de donner à ces contradictions une explication des plus satisfaisantes.

Transportons-nous aux époques primitives; souvenons-nous qu'en ces temps reculés la civilisation dépendait de l'agriculture beaucoup plus qu'elle ne fait aujourd'hui. Si, dans l'état présent des choses, malgré la rapidité des communications entre les peuples les plus éloignés , l'abondance ou la rareté du blé cause un trouble profond dans la vie de nations aussi puissantes que la France ou l'Angleterre, quelle ne devait pas être l'anxiété avec laquelle les premiers hommes suivaient les phénomènes de l'année ! Les saisons étaient la base de la vie sociale : chacune d'elles amenait et préparait la suivante ; une suspension, ou même une simple confusion, suffisait pour ruiner un peuple et le réduire à la misère. Le seul moyen de prévenir un pareil malheur fut d*abord de compter les périodes de la lune, afin de savoir à quel moment correspondait chacun des travaux de l'agriculture, et de là naquit le culte de notre satellite , cet astre bienfaisant qui nous révèle l'ordre des cieux, la série entière des phénomènes du temps, et sans lequel on

ne pouvait déterminer le cours régulier du soleil. Par elle, les hommes apprirent à connaître les époques favorables à Tagriculture , à mesurer le temps qui passe , à deviner les mystères célestes ; elle fut la déesse de la civilisation ; elle donna toujours à ses adorateurs la nourriture, la force, et, par suite, la gloire. Mais cette mesureuse des temps a des mystères obscurs et ténébreux ; son cours, si paisible et si régulier, au sembler des races primitives, cachait des irrégularités funestes qui enlevaient tout leur prix à ses bienfaits. Elle révélait Tordre entier des phénomènes célestes, mais elle ne les révélait qu*avec une sorte d'envie et de perfidie calculées. Elle cachait le secret de son cours et prenait plaisir à désespérer les observateurs par le vague et l'incertitude des périodes qu'elle parcourait. Elle devenait obscure et accomplissait dans l'ombre du couchant des mystères affreux. Elle détruisait les calculs et les pronostics de la science et introduisait le trouble le plus terrible dans la vie des peuples. Au moment où elle commençait à pâlir et à disparaître, la raison du sage s'altérait , et les accès du fou redoublaient de force. Divinité aussi redoutable qu'elle avait été bienfaisante, elle retirait d'une main ce qu'elle avait donné de l'autre , substituait le désordre à l'ordre qu'elle avait fait naître, et semblait prendre plaisir à confondre et à troubler la raison humaine. De là cette célèbre inscription de son t^êmple de Sais en Egypte : « Je suis tout ce qui fut, est «c et sera. Aucune main mortelle n'a encore soulevé mon « voile (1). w Dans cette phrase on trouve une allusion

1] Jablonski , I. V, ch. 7.

manifeste au voile si connu de la Minerve athénienne, à ce voile que Ton montrait au peuple une fois tous les cinq ans, le jour des grandes Panathénées (1). Devant ces preuves, le doute disparait.

La fête des Panathénées, pendant laquelle on déployait le voile y est considérée par la plupart des auteurs anciens comme une période de cinq années (TievraeTepiç). 11 y avait toutefois deux fêtes de ce nom : Tune qui se célébrait tous les quatre ans (le bissextile) , et Tautre qui se célébrait tous les ans. Cette double circonstance nous permet de percer le mystère sacerdotal; il repose dans les cinq jours et dans les fractions qu'il était nécessaire d'ajouter à Tannée lunaire de douze mois pour la faire coïncider avec Tannée tropique. Les mystères d'Athéné, pendant lesquels on opérait ce raccord, étaient donc les mystères de la Lune. Cela établi, kBivn veut dire en grec force de la lune (Ati-inna), de même que Minerva en latin. Il est vrai, comme on me Ta fait observer avec raison, que ces mômes racines signifient également : fleur, jeunesse de la femme, jeune fille, femme qui a ses règles {mulier menstruans). Mais ce sens est évidemment dérivé. Le fait des menstrues est mensuel, et par conséquent lunaire; la lune est d'ailleurs par nature un mythe de génération , de conjonction sexuelle et de folie, tous phénomènes mensuels et qui dépendent du cours. De plus, Athéné, lune nouvelle, était pour les Grecs A yeXetV., celle qui conduit les troupeaux, comme Ati,pourlesQuichuas, devenait dans le même scusKilla,

(I) Smitli, Dici. anliq. grecques et romaines. V. Vanalhénées.

la sœur du soleil Inti, comme Artémis était la sœur d'Apollon.

La racine d*A' vr, est en effet le verbe grec «-w, ou iuo), qui veut dire à la fois frapper et rendre fou, tromper. De même en quichua, où le mot Atik veut dire vainqueur^et où le radical ov se trouve sous la forme au dans auka, soldat, de au-kani , combattre. Si à cette racine nous ajoutons le mot inà, qui veut dire chef, seigneur, soleil, nous avons le mot Atina, en grec. A' BYivm , qui explique parfaitement les différents aspects sous lesquels les anciens adoraient la lune et les divers attributs qu'ils lui donnaient. Tels sont les fondements de la religion d'ATi; voyons maintenant quel était le culte qu'on lui rendait dans le célèbre sanctuaire de Tia-guanaco.

Le mot ainsi écrit ne peut signifier en quichua que le sanctuaire des Guanacos. En effet, au temps des Incas, on avait perdu le souvenir des Atumurunas, leur religion était détruite, et le peuple avait substitué à l'ancien nom ^ désormais incompréhensible pour lui, le nom du chamois des Cordillères. La vraie forme est Tiya-huaNuk (la lumière mourante), et de fait, quand le roi Pirhua leur assigna au nord de Guzco un séjour paisible, les émigrants donnèrent à leur nouvelle patrie le nom de HuaSuco , preuve certaine que l'orthographe réelle du mot écrit Tia-guanaco est Tiya-huaSuk. C'est dans ce même endroit que les retrouvèrent plus tard les Espagnols, avec tout l'attirail d'enchantements , d'augures et de magie qui entourait le culte d'ATi et celui d'Hécate, (c Us faisaient, nous dit Herrera, des sacrifices dans a leurs temples, consultaient le destin et écoutaient les (( réponses du démon, qui se manifestaient aux prêtres

« désignés à cet efTet.... Ils croyaient à Timmortalité (c de Tâme » et il y avait parmi eux beaucoup d'augures c( qui se vantaient de connaître ce que signifiaient les c( signes des étoiles. Ils célébraient des mystères daus f( des souterrains , sous des voûtes qu'ils construisaient <( à cet effet , et, lors de l'enterrement d'un homme* on (f enfermait dans ces voûtes les femmes et les dômes- <( tiques du défunt, pour qu'ils y attendissent l'heure « terrible de la mort. >» Ne sont-ce pas là les mystères de Proserpine (Hécate), la lune décroissante, qui était descendue dans les profondeurs de l'enfer? Proserpine, en effet, passait pour la femme de Pluton^ le dieu du monde souterrain et de la mort, le soleil couchant. Elle était la reine redoutable des ombres, elle accomplissait les malédictions lancées par les hommes sur les âmes des morts, et pour cela on l'appelait Junon infernale. Ses forêts et ses cavernes se trouvaient, au témoignage d'Homère, sur les frontières du monde inférieur, à rexlrémité occidentale de la terre, et se nommaient les demeures de Proserpine. Plulon l'enleva un jour qu'elle cueillait des fleurs avec Athéné et Diane. Si Artémis est, comme on le croit généralement, la pleine lune, et Athéné la lune nouvelle, que sera la troisième sœur, Proserpine, sinon la lune décroissante? Aussi dans les mystères d'Eleusis célébrait-on le retour de Proserpine sur la terre avec le nom de Cora, Sa sortie du monde obscur était un symbole d'immortalité : aussi la figuraiton parfois couchée dans un sarcophage. Les mystères orphiques la confondaient avec Hécate et avec toutes les déesses qui symbolisaient la lune et la terre. Pour qui saisit le sens de ce mythe, le rapt de Proserpine par

Pluton indique évidemment l'instant de la conjonction du soleil avec la lune dans les profondeurs du ciel occidental» le moment où il obscurcit notre satellite , le fait disparaît et semble ainsi Tenlever.

Comment s'étonner à présent que le temple célèbre où les Atumurunas célébraient leurs mystères s'appelât Tiia-huaNuk? Jamais nom ne fut ni mieux mérité ni plus significatif. Tua, en effet, est une corruption de Tiya ou TiLLA, lumière (1): huaNuk, participe présent du verbe huaNu, veut dire mourir (2) : Tiia-huaSuk signifie donc proprement la lumière mourante. Les mystères qu'on célébrait en ce lieu justifiaient parfaitement ce nom terrible ; au dire de Zarate, les caciques de Guanuco tuaient tous les prisonniers qu'ils prenaient, et offraient tout le butin à une idole qu'ils nommaient Ka-Ata-Killa , c'està-dire la lune décroissante (3).

Un autre historien, aussi mauvais poète que narrateur fidèle des faits dont il fut le témoin, Barco de Centenera, racontant dans laArjentina l'expédition de Alvar Nune% Cabeça de Vaca dans l'intérieur du Paraguay y rapporte que Ton trouva chez les indigènes beaucoup d'or et d'argent bien travaillé, qui provenait d'un puissant empire assis sur les rives d'un grand lac. Cet empire obéissait à un souverain nommé le grand Moxo ou Mossok. « Ce prince habitait auprès d'un grand lac , autour du- (c quel vivaient les Indiens soumis à sa domination. Au « milieu du lac s'élevait une île couverte d'édifices si « beaux et si plaisants de construction que des hommes

(1) Sur l'échange de l'y avec le U, voir partie grammaticale.

(2) Si on préfère nak , on trouvera la même racine nakkani (tuer].

(3) Zarate, Hist. del PerUy I. VI, chap. 1.

a seuls n'avaient pu les fabriquer. Ces édifices étaient (( de pierre blanche» admirablement travaillée de la base «c au toit. Deux tours élevées flanquaient rentrée; entre n les deux» un degré conduisait à une grande porte garce dée de chaque côté par une figure gigantesque. Au- (V dessus de cette porte et de cette grande colonne, (( qui avait vingt-cinq pieds de haut» était placée une c( grande lune en argent» qui resplendissait sur tout le « lac... Quel serait Thomme assez sot pour ne pas <r prendre un morceau de cette lune, toute décroissante a qu'elle fût (i)? » C'est là une dernière preuve, la plus sensible peut-être, de l'identité d'An avec la lune décroissante. L'auteur» il est vrai » ne nous dit pas que ces édifices fussent ceux de Tia-guanago. Il les met au pouvoir du souverain des Moxos; mais ceux-ci ne possédèrent jamais des temples si bien construits et si riches. La description s'accorde d'ailleurs» jusque dans ses moindres détails, avec celles que font des ruines de Tiaguanuco les autres historiens de la conquête. Quant aux Moxos, ils devaient naturellement connaître les ruines des édifices où leurs ancêtres avaient jadis célébré les mystères d'Aii.

Ils descendaient en effet des quarante mille Indiens qui, chassés par l'Inca Mayta-Kapak des pays environnant Tia-guanuco, se réfugièrent à l'est de Cuzco, de l'autre côté des Cordillères, sous le nom d'ATA-Piixu, les Pèlerins d'Atiy et peuplèrent la province de Paytiti, mot à mot ceux de Tiii, les hommes originaires du lac de Titicaca. Leur domination s'étendait plus tard jusqu'au

(l) Voir le U'Xic, appendice A.

point où Barco de Ceirlcnera recueillit la légende du grand Mossok. Lorsque les nations qui avaient élevé dans leurs jours de grandeur ces monuments impérissables eurent lentement disparu de la face de la terre et se furent fondues dans la grande unité de Tempire inca, leurdivinitéy jadis toute-puissante^vit décroître peu à peu son prestige 9 et de chute en chute en vint à n'être plus qu'un génie secondaire» sauvage et malveillant» à la fois redouté et méprisé du peuple qui avait détruit son ancien culte. Mais le nom d'ÂTi, à peu près effacé de l'histoire écrite, laissa des traces ineffaçables sur le territoire qu'avaient jadis occupé les âtumurunas; il entre dans la composition de maint nom géographique, respecté par toutes les nations qui tour à tour ont régné et sont tombées sur ce sol esclave, sans pouvoir détruire le souvenir de la race primitive qui les avait précédés.

ILUL-TIKSI HVIIIA-KOCHA.

Le peu d'attention dont la religion d'An s'est trouvée jusqu'à présent l'objet nous a contraint, dans le chapitre précédent, de nous arrêter longuement et d'insister sur les preuves et les détails du fait important que nous désirions expliquer. Pour Illa-tiksi Huira-Kocha, il n'en sera pas de même : la nature de cette forme théogonique du culte PiRHUA a été soigneusement analysée dans presque tous les ouvrages qui traitent de l'antiquité américaine; ses traits caractéristiques sont bien déterminés, les symboles dont il est revêtu sont évidents, et les cérémonies de son culte connues jusque dans leurs

— Sl^ —

moindres détails. M. Brasseur de Bourboorg, prévenu par ses études et préoccupé sans cesse do désir de retrooTer dans tonte TAmériqne les races et les idées mexicaines, est tombé dans one erreur manifeste quand il a Tonlu ramener au type nabuatl toutes les religions de TAmérique méridionale. Il a substitué des déductions qui lui appartiennent en propre aux faits certains que nous fournissent les documents originaux, et des analogies apparentes aux analogies réelles des cultes péruviens. • Au Pérou, dit-il, et dans les contrées adjacentes, ainsi que dans l'Amérique centrale, Fidée de rÉtre suprême se confond d'ordinaire avec celle du tonnerre, qui renferme, comme Hurakan, la trinité redoutable des voix qui mugissent dans ia tempête, exprimée cbez les Quicbuas et au royaume de Quito par le mot Illapa^ trinité invisible du tonnerre, de Téclair et de la foudre, à qui même on avait dédié des temples. Seulement, sous la dynastie inca, ces trois dieux, au «< lieu d'avoir le premier rang, ne sont que les serviteurs •c de la divinité du soleil ; car, au Pérou^ la religion « dominante, après avoir renversé les autels sanglants u des Nahuas, était redevenue astronomique (i). »>

Non-seulement cette exposition des idées péruviennes est inexacte, mais encore, pour mieux mettre en relief la prétendue ressemblance qu'il trouve entre les idées du Mexique et celles du Pérou, M. Brasseur de Bourboui^ tronque et altère la citation de Garcilazo ; il n'est pas jusqu'aux renvois qu'il fait à l'œuvre de l'inca qui ne soient erronés. Celui-ci, au lieu de dire : « à qui même

'1 l»opol Vuh, IntrodiictUmt pp. ccixv-ccxxvi.

(c on avait dédié des temples , » ainsi que le voudrait le docte abbé, écrit précisément le contraire : « L'éclair, le a tonnerre et la foudre, on les tenait pour esclaves du « soleil, comme nous le [verrons plus avant. On leur <i avait consacré une chapelle dans la maison du soleil , c àCuzco; mais on ne les considérait pas comme des c( dieux. » Et il ajoute plus loin : <( On ne les adorait <( jamais comme des dieux (1). » Il n'était donc pas permis à M. Brasseur de s'appuyer sur l'autorité de Garcilazo. Son hypothèse d'une trinité : l'éclair, la foudre et le tonnerre, ne constituait pas au Pérou l'idée de l'Être suprême. S'il n'a pour établir les origines mexicaines du Pérou que des preuves pareilles, l'incohérence de son système avec les données que l'histoire nous fournit sur la matière devient plus évidente que jamais. Chez les peuples civilisés du Pérou, l'idée de l'Être suprême revêtait deux formes bien distinctes : d'un côté l'on trouvait un idéalisme monothéiste , un Dieu révélateur et pur esprit, capable néanmoins de s'incarner dans une nature indépendante et de se créer lui-même en dehors de luimême, comme le Dieu père du dogme catholique; de l'autre le panthéisme, la divinisation des forces vives de la nature, dont l'activité s'exerce toujours, sans pouvoir jamais s'élever jusqu'à l'état de pur esprit , indépendant de la matière. La première de ces formes est Illa- TiKSi HuiRA-KoGHA, le Jéhova hébraïque ; la seconde est p*PACHA- KAMAK , analoguc au PTAH des Égyptiens. Illa Teut dire précisément lumière, verbe. Ce verbe mêlé comme esprit ou comme vent (huira, huayra) au chaos de

(J) Garcilazo, Comm, Beal.f lib. II, cap. i.

rcéniir L!OiA n^iizû Ti^fitia^a ssrt d» tMëlircs ; il «rt. ^ r^>!r.ta;, m^^y^çé « «cSsrtes respksdîssantes €t réç^Ufi^u: '^ i;:c$ ^^ ^xatiit?^ <«r U face des eaux , fméé €t cr^n T!3ta ^Mia^és >îs iKrv«iIes de rvBÎrers. — < E: Ji t^sT«^ H&ît «aars (:•€?» €i irîde. et les ténèbres . éui^ac MT U &l^t d-t r^ic»? : et Tesprit de Dîeo se • B<«Ta£i SK^ k -i-îâsvs d-^ eam. Et Die« dît : Qee la ' lamirr^ s#>Lt. Et U Ini&iéf^ fit 1 . » Ccst pour eela q«*o& r:ipc*c{i<^ espn: foiïdatear et tvBÛère de rabime.

Aa coanieciceiKeiit, «<- Diea a^arait ea d'aatre nom que celai de Piair^. on nûetix. eomaie rappelle Montesinos, PnaaTA. L*od ne saorait doater que ce aom Pdehta ne soit nue forme primîtÎTe de itoa * >i Fom rent se rappeler les prificipe$ que noos aTons établis dans notre partie grammaticale : UnaA, oo , comme rêerÎTent les Es* pagnols, Vou. derient, par la mntation de lin: (t oo t), miA on raiMCA, c*est-à-dire ImmUèrt (metUëlê êm prtMÎtire^ car, dans toutes les lansrnes ariennes, le radical pam 00 p\B est l'un des noms de FOrient, de la lamière, du feu. On est frappé sur-le-champ par fanalogie qui existe entre ce mot Pirhua et celui de Deus ou Zrl;, par lequel les Grecs et les Latins désicmaient la divinité. Dans les deux cas, c'est la même signification, sinon la même racine : Zv.z et Deus veulent dire le /awineiur, le brillant, tout comme Pirhia sifirnifie la lumière.

Plus tard néanmoins ce sens primitif s'altéra. Les Amautas racontèrent à Montesinos que les peuples du Pérou se mirent à vénérer des idoles et des figures, mai:^ que les rois Pirhuas ne voulurent point reconnaître cett^î*

modification du culte spiritualistc professé jadis par leur race, et décrétèrent que le dieu Pirhua s'appellerait dorénavant Illa-tiksi HuiRA-KocHA, c'est-à-dire « lumière spirituelle de l'abîme, esprit créateur (1) ». Il y a mieux : les Incas eux-mêmes comprirent toujours le mythe de Huiracocha comme l'avaient fait les dynasties antérieures. C'est ainsi que nous voyons le sixième d'entre eux, HuAR-HUAKAK, après avoir vaincu les Chankas, répartir les dépouilles de l'ennemi entre le soleil , la lune et les astres, mais ne rien donnera Huira-kocha^ qui, possédant souverainement toute chose, n'exigeait aucune offrande et n'avait besoin de rien (2).

Illa-tiksi Huira-rocha était donc le nom que recevait au Pérou la divinité unique , l'Être suprême et créateur : aussi, dans les premiers temps, ce dieu, comme le dieu des Hébreux, n'eut ni images, ni autels, ni temples.

Le soleil, la lune et les étoiles étaient ses créatures, et avaient des images, des temples et toutes tes richesses nécessaires à leur culte. Topa-Ynga-Yupanqui disait : «< Beaucoup d'hommes s'imaginent que le a soleil vit et c^'il est le créateur de toutes choses, ti L'être qui fait quelque chose doit nécessairement être « présent lorsqu'il fait cette chose; pourtant beaucoup <c de choses se produisent tandis que le soleil estabsent. « Le soleil n'est donc pas le créateur de toutes choses. <f II ne vit pas non plus, car, tournant toujours, il ne se «< fatigue jamais; or, s'il était chose vive, il se fatigue-: «( rait comme nous, ou, s'il était libre, il s'en irait bien

ii) Montesinos, p. 93.

(2) Id., p. 174-175; Garcilazo, vol. I, l. 5, ch. 18.

tf quelquefois visiter d'autres régions du ciel où jamais (( il n*a pénétré (1). » L'on connaît également la réponse que fit Huayna-Kapak au grand prêtre qui lui reprochait de regarder l'image du soleil, malgré la loi qui défendait un tel acte et le déclarait sacrilège : « Je le dis, (( moi, que notre père le soleil doit avoir un autre maître «c plus puissant que lui , qui lui commande de parcourir « le chemin qu'il parcourt chaque jour sans s'arrêter. (( S'il était maître et seigneur, il agirait bien quelque- « fois à sa guise (2). »

Un seul fait semble aller contre le témoignage unanime des écrivains espagnols. La tradition rapporte que Tupa-Yupanqui Huirakocha, le plus entreprenant de tous les Incas, éleva des temples et fit faire des idoles au dieu dont il portait le nom. Toutefois ces idoles représentaient, non pas l'image de la divinité, mais le fantôme d'un prince pirhua nommé Huirakocha , que le roi disait lui être apparu dans le désert pour lui révéler la manière de régénérer et d'agrandir l'empire (3). Si novateur que fût le monarque en question , il n'osa jamais soutenir qu'il eût vu le dieu même; il prétendit seulement avoir reconnu un de ses ancêtres, fils du so leil, comme son père, et qui ne pouvait être Illa-tiksi la lumière primitive et créatrice, l'être spirituel om nipotent et omniscient : Pachayaghachik usapu Llap^i^. Atipak.

(i) Garcilazo, vol. I, Ut. viii, chap. 8.

(2) Id., liv. IX, cap. X

(3) Garcilazo, vol. I, 1. m, chap. 22, et lib. v, ch. 18.

Ce fut seulement pendant le moyen âge péruvien que le culte de P'pacha-Kamak pénétra dans l'empire de Cuzco : avant cette époque de confusion et de désordre de laquelle sortit Tempire des Incas, il ne fut jamais officiellement reconnu et pratiqué à côté de la religion d'iLLA-TiKsi HuiRA-KoGHA. Il était veuu au Pérou avec la nation étrangère des Ghimus. Sorti des régions de Toccident, du centre de la mer, comme disait la légende , il avait d'abord pris possession des vallées de la côte et s'était étendu peu à peu» à la suite des races qui le pratiquaient» jusque dans lesYuNKAS» c'est-à-dire dans les vallées qui s'étendent à l'est de Cuzco et occupent une partie du pays que l'on appelle aujourd'hui Bolivie.

Dès le principe, ce culte fut en antagonisme et en lutte manifestes avec le culte des Pirhuas. Il est curieux cependant de retrouver chez ces peuples l'usage d'une langue analogue à celle des Quichuas. Créés par P'pagha-Kamàk au centre de la mer» ils donnent à leur dieu » dès avant de venir au Pérou, un nom péruvien, dont les racines sont tellement répandues dans toute la langue que les supprimer serait, sans exagération, la mutiler cruellement et lui faire perdre une grande partie de ses ressorts. Les Pirhuas, en effet, nommaient la terre Pacha-Mama, la mère terre, et, pour mieux dire, la terre qui tourne; pacha est le temps ; pacha, les eaux qui courent, les fontaines, les ruisseaux; pacha, les pentes de montagnes ; pahuan, voler, courir, marcher, circuler.

tourner; bref, on peut dire que tout mot dans lequel entre la racine pa reçoit le sens de marche ou de mouvement , et que tout mot dans lequel entre la syllabe CHA reçoit par là le même sens de sériôf fluidité. — Nous avons déjà montré que la duplication d'une racine en rend le sens infini ou indéfini (1). Si donc pacha veut dire rotation, pacha pacha ou p'^acha signifiera rotation infinie ou bien univers. 11 reste prouvé par là que le nom P'pacha-Kamak appartenait également à la langue des PiRHUAS et à celle des Chimus. Au pays d'où venaient les Ghimus, au delà des mers, on parlait donc un idiome parent du quicbua.

Plus tard, l'empire des pirhuas succomba au choc des invasions du dehors, et l'antique civilisation s'obscurcit pour un temps dont on ne saurait préciser la durée. — Pendant ce moyen âge de la race péruvienne , il est probable que les Ghimus exercèrent une grande influence ; ils finirent par se mêler au reste de la nation, et par lui faire accepter leurs idées , leurs croyances et leurs mythes. Nous voyons en effet que, peu après l'élévation de la dynastie des Incas, le culte de P"pacha-Kamak est toléré à côté de celui de Huirakocha. Les fils du soleil eux-mêmes descendirent parfois jusqu'au bord du Rimac pour sacrifier comme pontifes sur les autels du temple somptueux qu'avaient élevé au dieu de l'occident les tribus des Chimus. A dire vrai, ils le traitèrent toujours comme un culte étranger à leurs propres croyances; ils ne l'honoraient que par politique et pour se concilier l'esprit des nations soumises à leur sceptre, sans dé-

(1) V. partie grammaticale.

ployer jamais en sa faveur cette ardeur de prosélytisme et cette foi souvent intolérante que leur inspirait le culte du soleil. Jamais Huayna*Kapak n'aurait osé dire de HuiRA-KoGHAce qu'il dit de P^'pacha-Kamàk, quand l'oracle de ce dieu lui prédit la ruine prochaine de son empire : tf Quand le dieu lui-même viendrait confirmer la pro- <c phétie de ce prêtre» je ne croirais jamais que notre (( père le soleil puisse permettre aussi injustement la « ruine de ses fils (1). » — Les Incas n'avaient pas d'ailleurs accepté, avec le culte de P^pacha-Kamak, les sacrifices humains et le fétichisme , qui^ dans toutes les nations du vieux monde , caractérisèrent et accompagnèrent toujours cette forme de panthéisme asiatique. P*pacha-Kamak, le dieu Rotation universelle créatrice^ car tel est le sens des deux mots qui composent ce nom, est, comme on voit, un mythe d'origine panthéistique emprunté aux nations de l'Asie et de l'Egypte. D'après les traditions de ces peuples antiques, l'univers était une manifestation des forces indépendantes qui se trouvaient confondues dans le chaos primitif ; il s'était créé luimême, ou mieux, était sorti de la combinaison et de la lutte de tous les principes divers dont la formation produisit la chaleur, le feu, la lumière, la matière, les astres, et finalement l'ordre universel. Le chaos, mélange indéfini de tous les éléments, était la nuit impénétrable et primitive, qui n'avait jamais été créée ; il était absolu comme Dieu lui-même, et, par suite, l'univers, qui s'était produit par la seule action du chaos, ou, si l'on veut, la

(1) Garcilazo altère la version des historiens antérieurs; il dit siniplement : « No os crco, y solo diciendomelo el mismo Ppacha-Kamak^ lo creiria. » (L. IX, ch. 16.)

nature^étai t à la fois dieu et matière. La matière s'engendre elle-même, d'elle-même, et la vie» avec tous ses phénomènes matériels et moraux, n'est autre chose que Faction de la matière élémentaire sur la matière créée, c'est-àdire le développement complet d'un seul principe.

Les Égyptiens enseignaient que le monde est dieu, et qu'il est composé de plusieurs autres dieux qui sont comme ses parties, car les parties même du monde étaient par eux rangées au nombre des dieux. Jablonski, après avoir exposé ce système , ne peut s'empêcher de s'écrier : c( Ne dirait-on pas quele juif Spinosa emprunta it ses idées aux Égyptiens ? » La doctrine orphique enseignait de même qu'au commencement avait existé le chaos éternel, immense, non engendré, duquel était sortie toute chose. Ce chaos n'était ni lumière ni ténèbres, ni humidité ni sécheresse, ni froidure ni chaleur ; il était tout cela en même temps, et ne présentait qir'une masse sans forme. Dans la suite des siècles, la matière se purifia, les éléments se séparèrent, le chaos s'engendra lui-même et en lui-même par sa propre force, comme Tœuf des oiseaux, et devint ainsi le principe de toutes les choses. Telle fut, malgré quelques rares exceptions, la croyance de presque tous les sages grecs, à commencer par le plus ancien d'entre eux, Thaïes de Milet, le fondateur de l'école d'ionie.

Le dieu qui résumait cette théogonie et lui donnait un corps palpable s'appelait chez les Égyptiens Patah ou Ptah ; il représentait, comme le P"pacha-Kamak des Quichuas, le mouvement et le temps éternel, la terre et la matière, le monde et l'espace. La cause efficiente de l'univers est l'éther le plus pur et le plus fluide; c'est un

feu éternel qui brûle dans ces régions extrêmes de la circonrérence céleste, où tout ce qui est dieu est immuablement établi. Ptah, ajoute Jablonski , à qui nous empruntons ces lignes, était Taleul et le père des dieux (1). Son nom peut se rapprocher du mot PHTHASCHy qui désigne Tordonnateur, celui qui règle et définit les choses. Exposer plus longuement les idées théogoniques contenues dans le mythe panthéiste du Ptah égyptien serait sortir des limites de notre ^ujet. Nous nous bornerons à énoncer ici deux faits qui résultent de Tétude que divers savants européens ont faite de ce mythe (2).

1 ** Le culte du Ptah égyptien répond à celui de THéphais- Tos hellénique. 2** Ptah symbolise l'action créatrice delà rotation universelle que nous appelons temps et que les Quichuas nommaient pacha. Les divers attributs qui accompagnent ce dieu montrent manifestement que telle est bien sa nature. Pour n'en citer qu'un exemple, il portait sur la tète une couronne de plumes d'autruche, comme le dieu Khem. Or, dans toute la mythologie antique, les plumes représentent le mouvement des astres et les espaces célestes , c'est-à-dire l'action créatrice du temps. Aussi le même Ptah est-il parfois occupé, sur les monuments, à modeler et à tourner l'œuf du monde au moyen du tour à potier (3).

Si on admet, ce que nous allons prouver, que, chez les anciens Péruviens, le mythe de P"pacha-Kapak symbolisait l'obscurité, la nuit qui règne à l'occident, je ne sais

(1) Jablonski, Paniheon CEgyptiorum, lib. I, c. 2. PHTHAXtoe Vclcanus.

(2) Kenrick, toi. I, ch. 21 ; de Rougé, Notice des monumenttf etc.

(3) RoselliDi , JToii. dil culto, p. 146, vol. X\l.

comment on peut soutenir le système qui attribue à la civilisation du Pérou des origines mexicaines; il faut convenir que les races primitives de l'Amérique connaissaient à fond tous les secrets de l'astronomie et avaient arrêté l'ordre général des planètes bien avant les savants européens.

En effet, l'idée d'un occident toujours obscur et siège du chaos créateur, P'^pacha, mise en opposition avec celle 'd'un orient toujours clair et siège de la lumière révélatrice, Illatiksi-Huira-Kocha , suppose la conception de l'espace inûni, la connaissance de la position fixe que le soleil occupe au centre du monde, et la notion du mouvement d'occident en orient que la terre accomplit autour de ce foyer de lumière toujours vivant. A l'occident, au sein de la nuit primitive, s'est lentement élaboré le monde ; à l'orient, le dieu révélateur a fait apparition. La terre se meut donc, et le point fixe autour duquel elle gravite est le dieu lui-même. Je pousserai même plus loin l'assimilation de P°pacha, emblème de l'abîme insondable du chaos créateur, avec les divinités de la Grèce. P°PACHA porte sur la tète le scarabée du Ptah égyptien; son corps est informe et hideux ; sa tète démesurément grosse et ses pieds ridiculement petits symbolisent^et le pouvoir suprême dont il est revêtu et le progrès insensible de son pouvoir créateur. De même en Egypte, où Ptah était quelquefois un pygmée difforme et monstrueux, à la fois vieux et jeune : vieux, car le chaos est éternel ; jeune, car il représente la création, nouvelle encore et primitive.

Ces images ont tantôt le sexe masculin, tantôt le sexe féminin, parfois même elles sont hermaphrodites. Le

plus souvent, en Amérique aussi bien qu'en Egypte ou en Grèce^ elles portent le phallus érigé. Hérodote nous apprend que le Perse Cambyse» à la vue de THéphaistos memphitique, ne put s'empêcher de rire en voyant que ce grand dieu de TÉgypte avait la figure des images wppe^ léespatèques par les Phéniciens (1). Les représentations des Gabires avaient également beaucoup d'analogie avec celles de Ptah; à Philœ enQn, le scarabée placé sur la léte du dieu est remplacé par le cordeau à mesurer» roulé en cercle, et ce même symbole se retrouve au Pérou, ainsi qu'on peut le voir sur les petites idoles renfermées dans les musées européens. Ge n'était pas seulement le temps primitif que symbolisait le dieu P^'pagha-Kamak, c'était aussi l'ouest et les régions occidentales, le monde obscur et invisible. Comme emblème du temps primitif, il s'appelait en Egypte Sokaris, et à ce nom répond en Quichua le mot Hokkari, naître, se lever du chaos, faire son apparition. Sous sa forme de Sokaris, Ptah s'identiGait avec Osiris (2); et il faut remarquer à ce sujet que les Indiens de Quito nommaient Scyri leur dieu occidental, et même les pontifes-rois qui les gouvernaient avant leur soumission au sceptre de Huayna-Kapak. Si Ptah est un emblème de l'infini et de l'éternité, le mot quichua qui sert à désigner sa forme américaine, P*pacha, signifie également le temps et l'éternité. Ptah enfin était le dieu de la nuit et de l'occident, le pouvoir créateur caché au commencement dans les ténèbres du chaos, mais imparfaitement développé, comme

(i) Hérodote, III, 37.

(âj Kenrick, toi. I, p. 381.

le montre la figure informe dont le revêtit l'imagination des premiers hommes. La partie occidentale de Thèbes s'appelait PATHYRiSt nom qui s'appliquait également aux provinces égyptiennes de l'ouest. Ce nom est formé par la combinaison de Patah et d'âthor (1).

Athor, en effet, représentait dans l'Egypte ce qu'An représentait au Pérou , le mythe de la nuit primitive. « Sa forme ordinaire, ajoute le même auteur, semble la (( rattacher aux régions de l'ouest. Malgré les oreilles de « vache que lui attribuait la tradition, les sculpteurs <f égyptiens se sont efforcés de donner à son visage une « beauté parfaite. On l'appelait la déesse des chas- (t seurs (2). » Peut-on , en face de pareils traits, ne pas reconnaître dans cette divinité l'emblème de la lune décroissante et de la nuit? Telle est la nuit en effet; non pas la nuit obscure , car elle sert les chasseurs , qui sortent aux heures sombres et attendent au milieu des ténèbres que l'apparition de la lune leur permette de surprelidre le gibier dans son sommeil du matin. Le mythe la dit belle parce qu'elle est lumineuse. Elle est génisse, mais sans les cornes à'Athéné, la lune nouvelle; elle n'a que les oreilles de la lune décroissante. Il n'y a donc rien de plus évident que l'union d'ATHOR et de Patah en Egypte, d'An et de P°pacha au Pérou, pour désigner les abîmes insondables du ciel occidental. On s'explique maintenant pourquoi , selon les Amautas, les Chimus, adorateurs de P'^paciia-Kamak , prétendaient que leur race avait été créée par Dieu au centre de la mer,

(i) Kenrick, vol. I, p. 387, note 3.

(2) Id., 1. I.

dans les régions de l'occident lointain (1). Tous ces rapprochements ne laissent pas que de jeter une vive lumière sur la race antique des Atumurunas. Atum , dit M. Bunsen, est une divinité que nous connaissons seulement par les monuments ; c'est un mythe du monde inférieur occidental, étroitement lié à Ptah, à Osmis et au culte des morts (2). Une religion fondée sur le symbolisme de l'occident, et dont le dogme admettait le grand principe panthéistique : <( La nature entière produit pour « détruire, et détruit ensuite pour reproduire », devait, sous l'impulsion de l'esprit de prosélytisme , aboutir nécessairement au fanatisme et à ces horribles mystères qui se célèbrent par des sacrifices humains. Femmes, enfants, vieillards, devaient faire couler sur ses autels le sang propitiatoire pour apaiser la soif de cette idole impassible, symbole de mort et d'existence , type du chaos d'où sortent et où rentrent sans cesse toutes les formes de la vie. En Grèce, P"pacha s'appela Ouranos, Chronos, le Saturne latin, le dévorateur insatiable de ses œuvres, le temps éternel, le vieillard sans années qui détruit et qui crée. Son pouvoir et ses mystères furent renversés par le culte du jour, Zev; (le Jupiter ou Diespiter des Latins), et lui-même fut relégué dans les régions insondables de l'occident, ainsi que l'affirmait la mythologie hellénique. Toutes ces études comparatives pourront paraître longues au lecteur ; s'y livrer est pourtant le seul moyen d'introduire un peu d'ordre dans la confusion qui semble

(1) La figure du dieu Popacua est représentée dans la planche n^ IXVI de TAtlas de Tschadi et Ritero sous la forme grotesque d*un homme monstrueux dont le corps se termine en pois:ton : c'est le Dieu de la mer.

(2) Bunsen , toI. I, p. 382-385 et 396.

envelopper la religion péruvienne, et M. Brasseur de Bourbourg se serait épargné bien des erreurs s'il les avait faites. La liaison de l'antique civilisation des Pirhuas avec l'occident lointain est si manifeste , que la méconnaître est méconnaître le sens et la suite des traditions et de l'histoire de cette partie du monde.

Les savants qui ont eu le plaisir de parcourir le glossaire hiéroglyphique et la traduction du rituel funéraire que M. Birch a composés pour le cinquième volume du grand ouvrage de M. Bunsen ne sauraient douter un seul moment qu'un même esprit a présidé à la formation du mythe de Ptah et de P'pacha-Kamak. Si en Egypte le nom de Ptah se lie au fond même de la langue antique, et signifie partout marche , course , temps , rotation , mouvement initial, ce même sens se reproduit dans les racines ariennes et quichuas avec une évidence victorieuse , el non-seulement le nom du dieu» mais la figure monstrueuse de ses idoles, expriment avec une force incroyable l'identité des idées et des mythes qu'il représentait dans les deux mondes.

KON-TIKSI HUIRA-

Selon Velasco, le grave historien du royaume de Quito, KoN vint par mer aux côtes de l'Equateur, et les tribus qu'il amenait avec lui se nommaient elles-mêmes PuRUHAS. Il est extrêmement remarquable que ce nom, si semblable à celui des Pirhuas, ait été apporté par des peuples qui parlaient le quichua et l'établirent solidement dans les territoires qu'ils occupèrent. On a tenté d'expliquer cette coïncidence de diverses manières.

Entre toutes les hypothèses proposées à ce sujet, la plus goûtée jusqu'à présent est celle qui conduit les Puruhas jusqu'aux provinces de Cuzco et au lac de Titicaca, avant de les établir définitivement dans les pays de l'Equateur. Cette supposition toutefois ne repose sur aucun fait historique, et ne saurait expliquer comment il se fait que la langue de Quito fût le quichua pur, et que le dieu Kon, avec tout le symbolisme et le culte qui lui est relatif, fussent également quichuas.

Lé problème serait beaucoup mieux résolu si nous acceptions la tradition générale du pays^ qui attribue aux Pirhuas primitifs de Cuzco la possession des immenses territoires qui s'étendent depuis Cordoba del Tucuman jusqu'aux limites de la Nouvelle-Grenade. Quand plus tard les Puruhas vinrent par mer, ils se mêlèrent sans peine aux vaincus, qui procédaient comme eux du tronc arien, et parlaient par conséquent ou la même langue ou des dialectes d'un même langage. S'il en eût été autrement, l'idiome vaincu aurait persisté sous la langue quichua, imposée par les gens du sud, et cela avec d'autant plus de raison que le pouvoir et rinfluence de Cuzco cessa de s'étendre sur ce pays dès les âges les plus reculés, et ne s'y rétablit qu'au temps des Incas, quelques années seulement avant la conquête espagnole. Huayna-Kapak et son successeur Atahuallpa n'auraient pas eu le temps d'opérer une conversion si rapide et si radicale de la langue, et de faire entièrement disparaître le dialecte des nations soumises.

KoN vint par mer, et, quand les peuples américains commencèrent à quitter sa foi, ce fut également par

mer qu'il retourna vers sa patrie primitive. Comme nous Tavons déjà montré, son nom signifie l'occident dans tous les dialectes du quichua, et la légende dont parle Garcia le lie au culte d'An à Tita-huaSuk. Gomara rapporte, il est vrai, que ce dieu vint du nord; mais c'est parce qu'il recueille uniquement les traditions des Indiens de Cuzco, pour lesquels Quito était réellement le pays du nord. La suite de son récit concorde d'ailleurs parfaitement avec celui de Yelasco. D'autre part, au dire de Garcia, « les Indiens racon- « tent qu'au temps oii tout était niit/, et où il n'y avait « encore ni lumière ni jour, sortit d'un lac situé dans « la province de Colla-^uyu un seigneur nommé Cofi^ « tice-Viracocha (Kon-Tiksi HuiraKocha), qui créa le « soleil, la lune et les planètes (1). » Comme pour mieux prouver encore le sens occidental de ce mythe, au moment où le dieu donne ses ordres aux nations qu'il vient de créer, il leur dit : « Partant vers l'endroit où nait le « soleil, que chacun de vous aille dans telle partie, prenne « telle direction et peuple telle province (2). « Considérons maintenant que le nom de ce dieu est toujours suivi de Tépithète caractéristique du dieu Pirhua, Tiksi- HuiRA-KocHA, et que, d'après la légende, il est chassé de la terre par P*pacha-Kam\k, le dieu des Chimus (3). Toute cette allégorie rappelle la victoire des Chimus sur les tribus quichuas qui peuplaient les vallées de l'Equateur jusqu'au voisinage des côtes ; victoire réelle et historique, car Montesinos en recueillit le souvenir dans la

(i) Garcit, Origen de U>s Indioty loc. cit.

(2) Id., ibid,

(3) Gomara, chap. cxxii ; Garcia, lib. V, cap. 8.

bouche des AmautaSy et la plaça sous le règne du Pirhua Ayar-tar-Kupo (1). P"pacha-Kamak non-seulement fît disparaître le dieu Kon, mais créa sur-le-champ une nouvelle race d'hommes, et réduisit les vaincus à la condition des bêtes (2).

Remarquons en outre que dans le nom du dieu des PuRUHAS et dans celui du dieu des Pirhuas la première partie est seule différente, tandis que les trois derniers membres sont identiques. Illa est, comme nous l'avons vu, la lumière nouvelle, la lumière orientale, la lumière qui se révèle (3). Et Kon? C'est, nous répond la tradition, un fils du soleil; c'est aussi le père et le créateur du soleil, les ténèbres primitives. Aussi Garcia nous dit dans un endroit : ce Kon fit en un moment le soleil et « le jour, la lune , les planètes et les étoiles (4) » ; ce qui nous donne à entendre que le dieu n'est autre que le chaos créateur des anciens. Et dans un autre passage : a Kon n'avait ni os, ni membres, ni corps; il ff voyait beaucoup et très -rapidement; il traçait les (c routes, aplanissait les collines, comblait les vallées, fc par sa seule volonté et sa simple parole, comme fils (c du soleil quHl disait être (5). n

Il avait une épithète qui caractérise fort bien son rôle : les peuples du nord péruvien et de la côte de Manta, qui prétendaient l'avoir vu et possédé, l'appelaient d'ordinaire Sua-Kon et Hukk-Kon, suivant les nuances

(1) Montesinos, p. 75-76.

(S) Garcit,Nq<r. ct7.

(3) Killa : luna nouvelle.

(4) Garcia, lib. Y, cap. 7.

(5) Garcia, lib. Y, cap. 4.

du dialecte et de la proooDciation en usage dans les diverses tribus. Non-seulement, en effet, Hukk et Sua ont en quichua le même sens virtuel, mais encore on peut dire que tous deux ne forment qu'un seul mot. Sua signiOe voler, enlever^ s'éloigner en emportant quelque chose avec soi dont on prive les autres (i) ; Hukk signifie cacher, enfoncer quelque chose dans la terre. Si, dans le fragment de théogonie que nous a conservé Garcia, Kon est le créateur de l'univers , il n'est autre que le chaos créateur, <( antérieur à la lumière et aux astres » ; et, dans ce sens , Kon-tiksi-Huira-kocha veut dire littéralement le chaos fondamental^ vent de Vabîme. Si, au contraire, Kon est le flls du soleil, Sua-Kon ou Hukk-Kon est la lumière d'occident^ le soleil du soir, et son mythe est lié intimement au mythe égyptien qui plaçait à l'occident VAment et la région des Amuintes.

Et de fait, la racine quichua Kon ou Kan signifie braise^ feuy mais sans la nuance de radiation, d'illumination, que possède la racine illa. Kan est plutôt la lumière dérivée, la lumière rouge de la fournaise quand la flamme est tombée. Le dieu est donc étymologiquement le soleil occidental lorsqu^au soir il étend son manteau de lumière sur le dos des vagues rouges, comme si les flammes du jour s'éteignaient avec lui au moment où il entre dans la région des morts. Quant à Tattribution des contrées occidentales aux mystères de la mort, elle est si évidente au Pérou que, pour dire couchant, les Quichuas n'ont d'autre terme que cette périphrase, Int(P-hua5Iu , qui signifie littéralement mort

(1) Voyez au Dictionnaire, voct Sdàni.

du soleil. Le culte de Kon est le culte du soleil occidental y et c'est pour cette raison que le dieu s'appelait SuA-KoN, le soleil tombant , le soleil caché , ou bien HuKK-KoN, le soleil de Tabime. C'est, au fond, le mythe de Pluton et de Proserpine. D'après toutes ces données, les mystères de ce dieu devaient être des mystères de mort. Suivant Velasco, Kon était une idole de terre cuite, au ventre énorme et rond semblable à une sphère ou plutôt à une marmite (1); sa tête, petite par rapport au reste du corps , penchait légèrement en arrière ; par le rictus de la bouche, on faisait couler le sang des sacrifices. Les victimes étaient le plus souvent des victimes humaines, principalement des prisonniers de guerre (2). Cette figure était symbolique : la terre, en effet, est une sphère, ou mieux un vase en terre à panse rebondie. Au soir, le soleil se plonge à l'occident au sein de la mort, et s'engloutit dans les ténèbres, comme le sang humain dans la bouche toujours béante de l'idole. La tradition nous apprend d'ailleurs que le prophète de ce dieu, Sugan-Mossok, ou plutôt Hukk-Kan- MossoK (le feu nouveau de l'abîme), se retira dans les grottes et cavernes de l'occident, au bord de la mer, et, de cette retraite, entreprit la réforme du pays, douze cents ans avant la conquête espagnole (3). Tous ces faits nous forcent à placer le siège de cette religion dans les provinces de l'Equateur. Nous trouvons, il est vrai, le dieu établi plus au nord, sur le territoire de la Nouvelle-Grenade ; mais le nom qu'il porte dans cette

(1) Voir RWero etTschadi, Atlas, pi. XlIV.

(«} Velasco, lib. II.

(3) Zamorrt, HUL delaN, Granada, lib. Il, cap. 14 et 16.

— repartie de son empire montre qu'il dut ne s'y introduire qu'à une époque relativement postérieure. Le temple principal que lui avaient élevé les habitants de ces contrées se nommait frontière extrême et nouvelle de Kon, Kon-inna-Marka 9 ou CuNDiNARMARCA. S'il était venu du nord, la frontière extrême de son culte se trouverait non pas au nord, mais au sud de l'Equateur. La tradition ajoute que ce dieu, ou, ce qui revient au même^ son prophète Hukk-Kon, ou Sua-Kon, non-seulement donna aux peuples du nord les premières notions de la civilisation, mais encore leur apprit à se peindre des croix sur leur manteau aOn de vivre sanctiQés en leur Dieu (t). Ces deux traits sont précieux, et sufDsent à nous découvrir tous les mystères de cette antique religion péruvienne.

N'est-ce pas, en effet, à l'ouest du Pérou que se produit dans le ciel le phénomène vital des équinoxes? N'est-ce pas dans celle direction précisément que la ligne èquinoxiale se trouve coupée en croix par les extrémités lie la ligue solsticiale? Et des peuples dont la vie tMUioro est olroitomont liée aux phénomènes astronomiques et zodiacaux no devaient -ils pas avoir remarqué, dés le principe, celte position particulière du territoivi' sur lequel ils étaient établis? L'examen des opinions que les anciens s'étaient faites au sujet des équinoxes nous expliquera clairement le mystère de ces mythes péruviens. Celui des savants modernes qui, à mou dire, a poussé le plus avant l'étude de la chronologie égyptienne, et Ta placée déûnilivement sur une

I ' /«aiv«rr«« »*\". ,^1,

base solide, pense qu'à Tépoque où Thoth régla pour la première fois Tannée, l'étoile de Sirius occupait le point paranatelon de Téquinoxe d'automne» ou, en d'autres termes, que le point, équinoxial et le lever de l'étoile observé à Syène se trouvaient dans le même signe du Zodiaque. Ce fait arriva, suivant ce qu'il dit, en l'an 17932 avant Jésus-Christ. « Effectivement, nous K nous sommes assurés par le calcul que vers l'an (( 17932 l'équinoxe d'automne était paranatelon de l'é- (c toile de Syrius... (1). Eh bien, à l'époque de Thoth tt Syrius était paranatelon du point équinoxial d'au- « tomne, c'est-à-dire que, le jour de cet équinoxe, le « soleil et l'étoile Syrius arrivaient au même moment w à l'horizon oriental (2). On voit que le premier mois c( de cette forme d'année reçut le nom de son invente teur, Thoth (3). >»

« Les Égyptiens placèrent donc le commencement de a leur première année à l'équinoxe d'automne. La caste « sacerdotale a toujours gardé un respectueux souvenir < de cette institution , qui marqua l'apogée de sa puisic sance ; bien longtemps après le moment où elle fut « forcée de l'abandonner, jusqu'aux derniers siècles de « l'Egypte, les prêtres astronomes, et surtout les astroff logues, conservaient et propageaient, même chez les « étrangers, la tradition d'un lever de l'étoile Thoth « qui avait présidé à la naissance du monde (4). » Ainsi le monde serait né au temps de l'équinoxe : c'est un des

(1) Rodier, Antiquité des races humaines, p. 31-32.

(2) Id., p. 198.

(3) Id., p. 199.

(4) Id., ibid.

points sur lesquels sont d'accord presque toutes les théogonies antiques (i). Cependant il y a deux éqainoxes, et la question est de savoir lequel des deux servit de point initial; suivant que Ton choisit Tun ou Tautre, on peut régler Tannée civile de deux façons différentes. Il y a là, comme on voit, le germe d'une lutte entre deux classes de croyants, ou entre deux religions. Si la terre était à l'orient au moment de la création, l'esprit de Dieu était Illa-tiksi ; si à l'occident^

KON-TiKSI-llUIRA-KOCHA.

Pour les uns, le principe créateur était en dehors du centre solaire, dans le chaos, et, par conséquent, à l'équinoxe d'automne. Pour les autres, le principe créateur coïncidait avec le centre solaire, et, par suite^ le monde naquit, avec la lumière, à Téquinoxe du printemps. Du moment que l'orbite terrestre se trouva divisé en deux sections sous l'influence de ces deux idées cosmogoniques, la section d'automne fut considérée comme occidentale et la section de printemps comme orientale; Tune devint la nuit de Tannée ou la mort de Dieu, le culte des sacrifices et des holocaustes de sang; Tautre, le jour de Tannée, le culte spirituel de la régénération, de la vie évangélique, dans lequel tout le mysticisme se rapporte à la lumière, et où tout rayonne comme les voûtes du ciel illuminées par Taurore.

Si, grâce à ces faits empruntés à la science astronomique des Égyptiens, nous voulons de bonne foi expliquer les traditions péruviennes, toute obscurité en disparaît aussitôt : la communauté de vie et d'idées de

(5) Censorinus, Lib, de Die natali, cap. xviii.

toutes ces races de la première antiquité nous apparaît aussi nette que dans les pages d'une histoire contemporaine. Sous les absurdes eux-mêmes, sous ces êtres surhumains qui naissent avant le soleil, qui font Tastre avec leur parole, qui donnent à la lune et aux étoiles la place qui leur convient dans le ciel, qui aplanissent vallées et montagnes, se cachent des figures historiques et réelles. Souvenons-nous que, dans le style mystique et figuré de tous les peuples, le soleil est la même chose que Tannée, et que Tannée, à son tour, est la révélation du soleil et de la chronologie, sur laquelle repose tout Tédificede la société civile; enfin, que le règlement de cette année fut Tœuvre des hommes qui observèrent les astres pour la première fois, et trouvèrent la solution des équations auxquelles donne lieu la comparaison de leurs cours respectifs. Alors, au lieu de ne rencontrer que Tabsurde au fond de ces traditions confuses, nous trouvons le parallélisme le plus parfait entre la légende et ces problèmes importants de la société primitive. Si, avant la chronologie et Tarrangement civil de Tannée, tout n'était que chaos et barbarie dans la société humaine, Timagination sacerdotale dut concevoir pareille chose pour un temps antérieur à Texistence des astres qui servent de régulateurs à la science des temps. La science des temps reconnut que le soleil, malgré ses perpétuelles variations apparentes, avait un point central autour duquel s'exécutaient, comme sur un axe, les mouvements de Tannée, et fit naturellement de ce phénomène le fondement nécessaire de toutes les merveilles de la création : de là le commencement de Tannée, et, par suite, le commencement du monde, placé à Téquinoxe.

M. Rodier assure que, par une série de calculs rétrospectifs, il est parvenu à vériQer astronomiquement les dates de Manétbon, et même à les ordonner en tables régulières, présentées depuis à l'Académie des sciences de Paris. Il arrive, avec des différences à peine sensibles, à prouver que le phénomène d'une année commençant au point équinoxia) d'automne et paranatelon avec l'étoile Syrius (appelée en Egypte Sothis ou Thoth) eut lieu en l'année 17932 avant Jésus*Ghrist. Incompétent comme nous le sommes à décider sur un point de cette importance, la seule chose que nous ayons à constater, c*est qu'au Pérou existait le même calcul, et que la tradition y conservait, comme nous le verrons bientôt, ces noms de Thoth ou Choi. On se souvient sans doute de ce que nous avons dit, en citant Acosta, au sujet de Syrius, la montagne de fer (1) : cette désignation, plus ou moins exacte , suppose la connaissance de la précession des équinoxes, et permet d'affirmer que la position de cette étoile par rapport au cours du soleil fut prise comme point de départ pour l'arrangement de la chronologie. M. Rodier fait, en parlant des Égyptiens, les mêmes déductions et les mêmes affirmations. Il serait bien singulier que deux peuples aussi éloignés l'un de l'autre eussent pris un même astre, comme point immuable dans les cieux, pour fixer le commencement de leur premier cycle chronologique, sans que le calendrier civil commun aux nations datât de la même époque scientifique et historique. Les Amautas n'avaient peut-être pas tout à fait tort, comme on voit, lorsqu'ils faisaient

(1) V. plus haut, chap. I de la deuxième partie.

sortir la date du Pirbua-Inti-Kapak des limites de la chronologie biblique^ ce qui excitait naturellement chez Montesinos des mouvements d'indignation d*une naïveté vraiment amusante. Quoi qu'il en soit, il est dans tout ceci un point digne d'une attention spéciale. Selon Balboa et plusieurs autres écrivains, les Péruviens avaient un temple fameux consacré à Thoth ou Chot. On y célébrait les rites du feu nouveau^ ou du feu nouvellement trouvé. Les tribus primitives, au moment de retomber dans la barbarie du chaos, avaient en effet perdu l'usage de cet élément. Le premier des temples consa crés à Chot se trouve dans la vallée de Liribamba, mot à mot Pampa de la lumière qui vient, lumière de l'année nouvelle ou de Téquinoxe ; et l'autre dans la vallée de Llampallik, qui signifie ouverture, apparition de l'éclat. Les deux noms caractérisent parfaitement et le culte établi dans ces lieux et leur position sous l'équateur même, c'est-à-dire sous la ligne équinoxiale. Supposer en effet que ces races ne connaissaient pas la situation dans laquelle elles se trouvaient relativement aux grandes lignes du ciel, serait faire preuve d'une incrédulité systématique et puérile. Aux preuves dont nous avons déjà donné le détail vient s'ajouter le nom même de Quito, qui signifie la ville assise sous l'arc de lumière de la ligne équinoxiale, comparé à Situa, le nom des équinoxes (1). Si donc on admet nos conclusions à ce sujet, si l'on veut bien reconnaître que les Quichuas et les Pirbuas connaissaient dès la plus haute antiquité le se-

(i) Kvrro$ en grec signifie la voûte du ciel.

cret et les mystères astronomiques de la position géographique dans laquelle ils se trouvaient établis, il devient très-probable que les noms donnés par eux à leurs vallées, à leurs temples et à leurs idoles» cachaient sous des formes allégoriques tous les mystères, à la fois célestes et religieux, qui composaient le fond de leur culte ; les noms de Chot et de Kon, la nature de Tannée qu'ils avaient adoptée, viennent sinon de TÉgypte, où il n'est pas probable qu'ils se soient jamais établis, au moins de l'Inde et des régions sptentrionales de l'Asie, où M. Rodier et maints autres savants ont rapporté les origines des sciences et de l'histoire égyptiennes

Il semblerait qu'après cela nous ayons épuisé complètement le catalogue de ces rapprochements merveilleux : il n'en est rien pourtant. Le dieu Kon américain , symbole de l'équinoxe d'automne, dont le nom signifie étymologiquement feu, lumière et soleil occidental, se retrouve en Egypte avec le même nom Chons ou Chonsu, et y sert également de symbole à la lune nouvelle de la première année : il est l'initiateur qui sortit du chaos lors du premier équinoxe d'automne à la naissance du monde. M. Wilkinson va même jusqu'à soutenir que ce nom Chons est une simple variante du mot SEMde la Bible, et que le fameux SAMSONdes traditions bibliques est l'Hercule Sem-Kon, mot à moi feu du soleil^ des Hébreux. Macrobe, l'un des plus érudits parmi les archéologues romains, nous fournit quelques détails précieux sur la nature équinoxiale de Chons : « Les Égyptiens, dit-il, lui « ont voué un culte très-saint et très-auguste; ils le « reportent au delà de leurs souvenirs historiques, qui « pourtant remontent fort haut, et l'adorent comme

(c un être sam commencement (1). » Jablonski enfin rapporte que Son, Sem, Con, Chons ou Djom était un mythe solaire de l'été, un dieu qui, situé dans le soleil, le dirigeait vers Toccident et tournait avec lui. C'était le symbole du temps ou mieux du soleil, le producteur des ans, et spécialement, ajoute l'auteur, le soleil d'été, qui mûrit les fruits et les moissons. Si nous mettons ces traditions égyptiennes à côté des traditions quicbuas , nous verrons reproduites dans les unes et dans les autres jusqu'aux deux natures qu'on attribue à ce dieu Chons. KoN, dans une des légendes que rapporte Garcia, est créateur. 11 symbolise le principe qui sort du chaos, et se dit le père du soleil et des astres, Téquinoxe occidental, c'est-à-dire l'équinoxe d'automne. Au contraire, d'après l'autre tradition, il est simplement fils du soleil et prophète : il vient du nord, comme son père, aux approches du solstice d'été, puis, après avoir mûri tous les fruits de la civilisation , il retourne vers le nord, comme son père, au moment de l'équinoxe d'automne , et laisse derrière lui les froids et la saison d'hiver; il s'abaisse enfin à l'occident, toujours comme le soleil, quand, par la courbe inférieure du zodiaque, il sort du solstice d'hiver à l'équinoxe du printemps, et renouvelle son œuvre de vie et de lumière.

BV FÉVIGHISIIS.

Jusqu'à présent nous n'avons étudié que le mystère des religions pour ainsi dire officielles de l'empire pé-

(1) Macrobe, ïïi, II, chap. m, p. 7.

ruvien. Â côté des grands principes et des sublimes vérités qu'elles renfermaient, la superstition et le fanatisme ûrent naître, comme dans toutes les religions humaines, une multitude de croyances et de pratiques insensées qui s'attachèrent à toutes les choses, à tous les actes, à toutes les misères de la vie. Quelques-uns des écrivains antiques, chrétiens exaltés, ont crié bien haut contre cette dégradation ; ils ont prononcé Tanathème, avec un véritable luxe de pieuses injures, et cité, comme des preuves évidentes de barbarie et d'idignité, ce penchant au fétichisme qui se trouvait au fond des idées populaires. S'ils avaient un peu plus consulté leur raison, ils auraient sans doute modifié leurs opinions : il serait en effet aussi absurde de juger de l'état religieux des nations péruviennes d'après ces aberrations vraiment dégradantes, que de condamner le christianisme à cause des pratiques et des superstitions détestables auxquelles il a donné naissance. Pour examiner sainement une religion, il faut se mettre au-dessus de ces détails affligeants, et ne considérer que la valeur des idées qui se cachent sous les dehors toujours plus ou moins ridicules du culte extérieur.

Les Quichuas, ou mieux toutes les masses populaires qui habitaient le Pérou, usaient de talismans et vénéraient comme des dieux la plus grande partie des objets qui marquaient par leur provenance quelque affinité avec les éléments et les forces vitales de la matière terrestre ou atmosphérique.

Un des objets principaux de ce culte idolâtre était la pierre : non-seulement ils la tenaient pour base du globe terrestre, et , comme telle, pour principe interne

des phénomènes de la vie, mais encore la considéraient comme matière céleste et divine. De même que la pierre aérolithe tombe du ciel et parait lancée parles astres» de même, suivant eux, le globe que nous habitons était jadis tombé des profondeurs du chaos dans les régions au sein desquelles il gravite. On doit attribuer à cette croyance le culte superstitieux qu'ils rendaient à la terre sous le nom de Rumi (pierre). Ils adoraient en elle trois choses : la vertu interne et inépuisable, qui la reverdit sans cesse et lui permet de produire les phénomènesde la vie; la, force immuable, qui la maintient inébranlable sur son axe; et, enfin, son origine atmosphérique, en tant que matière élaborée par Dieu même, dans les profondeurs de l'espace. Aussi considéraient-ils les morceaux d'aérolithe qu'ils ramassaient comme des fragments de la nature divine; et cette idée, de dégradation en dégradation, les avait conduits à fabriquer toute sorte de petites idoles et de talismans avec les pierres dans lesquelles ils reconnaissaient telle ou telle substance secrète, telle ou telle couleur, telle ou telle forme. C'est ainsi qu'ils adoraient l'émeraude et lui avaient élevé plus d'un temple fameux. Ils la nommaient Uhinna, mot à mot la substance divine verte : sa dureté, sa couleur, son éclat, en faisaient à leurs yeux un symbole de la terre qui reverdit toujours et dont la beauté est éternellement jeune (inna). Puis, comme la pierre était à leurs yeux l'élément qui met la terre à l'abri de toutes les vicissitudes de l'année, ils en étaient venus à croire que cet élément avait de grandes vertus médicales et propitiatoires. De là ces figurines et petites idoles destinées à guérir ou à satisfaire les passions et à

mettre Thomme en possession des objets qui excitent son désir ; de là enfin ces mille applications du silex et des autres pierres de formation granitique à la guérison des maladies et infirmités naturelles. De toutes ces pierres, la plus généralement estimée, celle qui jouissait de la vénération la plus considérable, était le bézoard qu'ils tiraient de l'estomac des ruminants, Huanacos, Llamas, VicuRas, etc. Ils y voyaient la substance vitale de la terre; ils les considéraient comme formées par une affinité naturelle de la vie élémentaire avec la vie animale dans le sein de Tétre vivant. Aussi les poudres de bézoard étaient-elles, et sont-elles encore dans ces contrées, un des agents les plus puissants de la thérapeutique populaire : elles passaient pour souveraines contre les maléfices, contre les fièvres gastriques, et surtout contre les poisons. Ils donnaient à la pierre même un nom qui montre l'étendue de leurs connaissances physiques : ils l'appelaient la substance éthérée, la lumière, la matière cosmique, illa, en grec Qr,. De même que les catholiques se signent au passage d'une rivière, pour écarter les accidents qui pourraient les surprendre durant le trajet, les Péruviens emportent dans leurs voyages de la poudre de bézoard, des fragments d'aérolithes ou d'autres pierres, suivant la nature du fétiche, du gris-gris, qu'ils se sont choisi, afin d'écarter et d'apaiser les génies des fleuves qu'ils ont à franchir. Agir autrement serait à leurs yeux provoquer la colère des êtres surnaturels qui vivent au sein des eaux. A la pierre, emblème de l'immuabilité et de l'éternité de la masse terrestre, ils donnaient le nom de RuMi, identique au mot Pwa>7, Borna, par lequel les Pé-

lasges de la Grèce et de Tltalie désignaient la solidité, la force et la pierre.

Le culte de la pierre fut commun en effet aux races les plus anciennes du globe. Moïse en parle dans la Genèse comme de la première des idolâtries et des abominations auxquelles s'abandonna le genre humain . lorsqu'il commença à perdre la notion de la divinité. Les Pélasges, qui, selon M. Ampère, élevèrent autour de la Rome carrée, Roma quadrata^ la première enceinte de murailles, derrière lesquelles s'élabora lentement la grandeur future de la ville éternelle, l'appelèrent Roma, non-seulement parce qu'elle s'élevait sur une colline de granit, mais encore parce qu'ils construisirent en granit la ceinture qu'ils lui donnèrent. D'ailleurs, le système de construction, tel que le décrit l'auteur français, présente, par son plan, par la grandeur et la pose des pierres, une ressemblance frappante avec le système employé par les anciens Péruviens : on dirait l'œuvre, nonseulement d'une même race, mais encore d'un même architecte. Le culte de la pierre dura d'ailleurs, dans la ville éternelle, jusqu'au temps des Césars. Saint Augustin nous dit que de son temps encore le Palladium secret de la cité n'était qu'une misérable petite pierre de forme obscène qui pouvait bien tenir dans le creux de la main. C'était, croyait-on, le Palladium antique de Troie. Pour l'obtenir du roi de Pergame , aux mains duquel il était tombé, la grande république envoya en ambassade le frère du premier Africain. Le roi eut peine à se détacher de ce trésor, et fit valoir cette cession comme un acte d'amitié des plus méritoires et comme un desservices les plus importants qu'il eût jamais rendus au peuple

romain. La pierre fut portée en grande pompe au temple de la Victoire et déposée secrètement dans un endroit si bien caché, que les profanes ne le connuren^t jamais: c'était afin que les ennemis ne pussent évoquer le dieu, et prendre la cité après lui avoir enlevé son génie tutélaire. Les Quichuas avaient également leurs tours de pierres^ où ils cachaient l'idole protectrice de la tribu; on les nommait Marka. Ajoutons enfin, pour être complet, que l'Église catholique elle-même a fait de la pierre un symbole de la durée en ce monde. <i Tu es pierre, dit le Christ à Simon, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » La table de l'autel sur lequel on célèbre le sacrifice de la messe est une pierre qu'on oint, chaque année, durant les cérémonies qui suivent la Pâque et la résurrection de Jésus.

Les Quichuas et les Pirhuas possédaient encore à ce sujet mainte tradition du monde classique et de la civilisation orientale. Ils considéraient les sommets des montagnes comme les têtes nues de la terre, et les adoraient sous le nom d'APACHEKTA ou Pascheta, mot à mot celles qu'on soulève^ celles qui montent à travers Vespace. Quelques mythologues appliquent ce mythe à la lune. Pour expliquer le culte des collines et de la pierre élémentaire, ils disent que, suivant les anciens, la terre était jadis tombée de la lune, comme une pierre ou un aérolithe, et que les cimes des montagnes font parties de ce noyau divin. De toute façon, l'identité de ce culte hellénique avec le culte de la Pascheta est plus qu'évidente.

Sous rinfluence des mêmes idées, ils adoraient aussi les formes phalliques, qui symbolisent le pouvoir repro-

ducteur de la terre et des espèces animales ou végétales; ils rendaient un culte au mais» par gratitude pour la divinité qui leur avait procuré cet aliment principal de leur race, comme les chrétiens font pour le blé.

Mais, de toutes ces petites idoles, les plus remarquables sont, sans contredit, les Kanopas ou Konopas et lesGHANKAs; les premières de métal, comme en Egypte, les secondes d'argile.

Le culte des Kanopas est resté obscur au plus haut degré : aujourd'hui même, c'est tout au plus si nous connaissons leur nom, leur forme et leur relation avec certains astres, tous traits qui semblent les mettre en rapport avec les Cabires. En effet, le dieu qu'ils nommaient, suivant Acosta, Llama Kanopa, avait son esprit dans le ciel et ne pouvait être qu'un astre. La racine linguistique qui forme son nom est Kan, lumière astrale, d'où Kanchik, lumineux, etKANCHis ou mieux Kanchikis, sept, littéralement nombre (is) de ceux qui donnent la lumière (Kanchik). Ce nom, donné au chiffre sept, trouve son explication dans le nombre même des planètes connues par les anciens. Le culte des Kanopas était donc le culte des sept planètes, adorées par tout le monde classique dans les mystères cabiriques^ et le rite, à la fois si fameux et si obscur, deSamothrace. Les écrivains attiques de l'époque de Strabon, bien qu'assez avares de détails sur ce culte mystérieux, nous apprennent cependant qu'il avait pour objet principal la prolongation de la vie et la conservation de la santé chez les initiés. Les Cabires^ comme les Pénates des Romains, étaient les dieux de la famille et de la maison. Ils étaient originaires des colonies pelasgiques primitives, et Varron dit qu'ils symbolisaient le

ciel et la terre. Ils veillaient sur Tamour des époux et sur la fidélité conjugale; ils protégeaient la vie dos voyageurs sur terre et sur mer» et défendaient tous les intérêts de la famille et de la maison : les initiés portaient toujours avec eux les symboles de ces divinités, et les regardaient comme un talisman souverain.

Chose curieuse» les Kanopas du Pérou » comme les Cabires de Samothrace, protégeaient la famille, la maison, et guérissaient les maladies de l'homme. Des deux côtés, le culte était confié à une caste de médecins et de prêtres, appelés KoiÉs ou KôÉs à Samothrace, et Koyas ou KoLLAS au Pérou. Ces prêtres cueillaient, aux saisons convenables et d'après un rite déterminé, certaines herbes auxquelles les conjonctions des astres prêtaient des vertus merveilleuses. Les Cabires étaient, à n*en pas douter, les Dioscures des religions antiques, c'est-à-dire, les resplendissants de la nuit, et, sous ce point de vue, ils étaient identiques aux Kanopas quichuas, liés également à la nuit et à l'occident au moyen de Kon ou Chon ; c'étaient les astres que la lumière occidentale laissait au sein du ciel et de l'ordre fondamental créé par elle au centre du chaos et de la mort.

De ces rapprochements, passons à d'autres moins clairs, mais que nous ne devons pas cependant négliger. Si les Quichuas avaient dans leur ciel un dieu Llama- Kanopa ou Bélier Dioscure^ dont les images devaient être d'or, les Égyptiens et les Grecs avaient également leur Bélier, dieu du firmament, et sa toison d'or était un des mythes de l'occident et de la nuit. Toutefois, ce Bélier, dieu des Quichuas, n'était pas le symbole d'un seul être; il représentait le système, la famille des Kanopas ou lumi-

naires célestes. Son nom ressemble â*une manière sur^ prenante à celui de Kneph, le dieu Bélier des Égyptiens, qui symbolisait également le pouvoir chaotique des astres.

Les KoYÀS du Pérou étaient aussi fameux pour leur science médicale que les prêtres de Samothrace et les Égyptiens. Il connaissaient les propriétés du quina, et employaient la plupart des agents les plus puissants de la thérapeutique moderne.

Aux Pélasgesy adorateurs de Gabires, on doit l'introduction, dans l'Italie et dans laGrèca, des vases-idoles en argile. De temps immémorial, ce culte avait régné à Sa-mothrace et dans IhPhrygie; c'est de ces lieux que les colonies pélasgiques le transportèrent en Grèce. Particulier à la race des Ghankas du Pérou, il fut pratiqué dans toutes les parties du monde antique par des tribus et par des races pélasgiques qui se nommaient également Ghanes ou Chones. Au témoignage de Strabon, une tribu pélasgique du nom de Ghones comptait parmi les peuples primitifs de l'Italie. Elle venait de TËtrurie^ où furent toujours en honneur le culte et l'usage des vases et des urnes en argile cuite. J'ai cru trouver chez ce peuple des traces du culte canopique; mais je préfère n'en point parler, crainte de trop m'écarter de mon sujet. Gham ou Ghom, Gadm ou Cadmus, était d'ailleurs le mythe originaire des colonies grecques. 11 avait inventé les arts et construit les premiers monuments comme le Kon péruvien ; il avait introduit l'usage des lettres. Or, Ghemi fut le nom primitif de l'Egypte ; les races de ce pays s'appelaient kamitiques^ et l'une des sciences les plus importantes en garde encore aujourd'hui le nom de chimie. Ges noms et ces traditions, au Pérou et parmi les nations riveraines de la Méditer-

ranée» ont rapport au culte des vases d'argile. Comme ils bravent l'effort du feu même et servent à fondre les métauxy on pensait qu'ils participaient de la nature des astres, dont le feu brûle toujours sans se consumer jamais. Le nom même de Ghama signifie proprement terre de feu ou globe de lumière.

Nous terminerons cette revue des croyances idolâtriques du Pérou par un fait curieux dont nous nous garderons bien de rien déduire et que nous nous bornons à signaler à l'attention de nos lecteurs. Les Quichuas ou les Pirhuas appelaient Supay ou Sibay le dieu du mal, que nous appelons diable. Les Égyptiens et les Grecs, de leur côté, appelaient Sevek ou Typhon ce même génie, et lui donnaient souvent l'épithète de Tpe, le resplendissant, à laquelle répond le quichua Tupak.

Tels sont, dans leur ensemble, les mythes antiques du Pérou. J'ai fait cette exposition aussi complète qu'il m'a été possible au moyen des rares documents qui ont échappé an fanatisme et à l'ignorance stupide des premiers conquérants espagnols. Par bonheur, les documents et les traditions de l'antiquité classique nous ont permis de jeter sur quelques-uns des points en litige une lumière aussi vive qu'inattendue. Mes conjectures et mes rapprochements ont paru, je le crains bien , souvent téméraires à mes lecteurs : j'ai toutefois la conviction que, pour des gens non prévenus, cette exposition aura prouvé que, par leur religion et par leurs superstitions mêmes, comme par leur langue et leurs coutumes, les Péruviens se rattachent étroitement à cette race aryenne dont nous nous vantons à si juste titre d'être les descendants.

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