DE LA LANGUE ET DE LA CIVILISATION PÉRUVIENNES
Un des premiers parmi les savants européens, M. Max MûUer a su distinguer avec son admirable sagacité les lois historiques du langage. Il a montré que les langues parlées par les races humaines peuvent se partager en deux groupes : le premier, composé uniquement des dialectes nomades et spontanés en usage chez les peuples qui ont jusqu'à présent échappé à tout développement historique ; le second, formé d'idiomes politiques et littéraires qui se sont produits à la suite d'un mouvement énergique de concentration intérieure et se sont répandus sur une vaste étendue de pays, s'imposant à des nations diverses et les pliant aux formes de son langage et de sa civilisation.
Les langues ne sont pas, en eflbt, des êtres réels, vivant d'une vie indépendante : intimement unies au sort de l'homme^ elles suivent dans leur développement la même
marche que suivent les sociétés humaines. Là donc où les habitants d'un vaste territoire, bien qu'appartenant à la même race, sont partagés en une multitude presque infinie de petites tribus à peu près égales en force et en influence, sans communauté d'action ou d'intérêt, sans lien de politique ou de commerce qui les rapproche habituellement, le langage, partagé en autant de dialectes différents qu'il y a de tribus diverses, varie sans cesse et se renouvelle presque entièrement à l'avènement de chaque génération nouvelle. Mais qu'au milieu de ces tribus barbares vienne à paraître un peuple qui peu à peu les réunit sous sa domination et se crée aux dépens de ses voisins plus faibles un puissant empire» aussitôt les éléments jusqu'alors indécis et changeants de Tidiome commun se fixent sous l'influence prépondérante de la nation victorieuse. Un triage se fait entre les formes diverses qui jusqu'alors avaient servi indifféremment à rendre la pensée; le langage, en apparence immobilisé, revêt pour un temps sa forme définitive, et les quelques dialectes qui subsistent encore comme un débris de l'antique barbarie sont eux-mêmes frappés au coin de la langue du maître et semblent avoir perdu ce pouvoir créateur qui leur donnait autrefois un aspect si variable et si fugitif. Les idiomes étrangers eux-mêmes ou disparaissent presque entièrement ou se laissent infiltrer lentement par l'idiome des conquérants et lui empruntent des mots et des formes grammaticales qui altèrent leur pureté et leur font perdre leur caractère primitif. Mais après avoir ainsi accompli ses destinées pendant le nombre de siècles qui lui était réservé, le peuple vainqueur déchoit et tombe à son tour : le nœud qui jus-
qu'alors avait serré en un seul faisceau des nations et des langues diverses se rel&cbe et se rompt; chaque partie du grand tout recouvre son libre arbitre» se constitue un centre d'action particulier, et recommence une vie indépendante, sans pouvoir échapper entièrement à l'influence qui a si longtemps pesé sur lui. Son vocabulaire, sa grammaire, ses mœurs, conservent toujours indélébile l'empreinte qu'y laissa jadis le vainqueur, et deviennent à jamais une preuve éclatante de cette vérité, que toute concentration intérieure et tout développement politique d'une race amènent dans la langue de cette race et dans celle des races étrangères soumises à sa domination une concentration et un développement analogues.
Telle est, en résumé, la théorie que M. Max MûUer a formulée à plusieurs reprises dans quelques-uns de ses ouvrages. Lui-même et d'autres après lui l'ont appliquée avec un rare bonheur à l'étude des langues antiques et modernes de l'Europe et de l'Asie. Il est à regretter toutefois que sa demi-ignorance des langues américaines l'ait porté à méconnaître leur caractère et à les ranger parmi les dialectes nomades ; c'est, au milieu d'observations solides et ingénieuses, une erreur d'autant plus regrettable qu'elle a pour résultat de discréditer aux yeux des savants toute une classe de langues dont l'étude présente un vif intérêt.
En les traitant de la sorte, M. MûUer n'a fait que suivre l'opinion commune. S'il est, en effets un préjugé solidement établi en Europe, c'est celui qui porte la plupart des savants à ne voir dans les. langues de l'Amérique méridionale que des idiomes barbares, dépourvus de
toute culture politique et littéraire. Sur la foi de quelques voyageurs mal renseignés et le plus souvent préoccupés de tout autre chose que des études philologiques, ils se croient en droit d'afQrmer que depuis le cap Horn jusqu'à la mer des Antilles il n'y a jamais eu de langues savantes et polies, mais seulement une foule de dialectes informes et grossiers, sans avenir et sans passé, si nombreux et si peu répandus que souvent les habitants de villages voisins peuvent à peine se faire comprendre, si inconstants que chaque siècle et presque chaque année les voit s'altérer et se changer du tout au tout. Ces dialectes n'ont pu, disent-ils, absorber ou concentrer les éléments indécis et flottants dont ils se composent ; nul grammairien n'a su les épurer ou les régulariser, nul écrivain ne les a élevés jusqu'à la dignité d'une langue classique ; ils naissent et meurent obscurément dans l'enceinte de quelque bourgade ou de quelque forêt, se modiflant sans cesse suivant le caprice ou les usages de chaque génération, quelques-uns disent presque de chaque individu, et montrant à Tobservateur qui essaye de les saisir et de les flxer l'enfance du langage avec ses bégayements puérils et ses bizarreries inexplicables.
Néanmoins la haute science de M. Mûller aurait dû le mettre en défiance contre de pareils préjugés. Au lieu de s'en tenir au dire d'autrui , il aurait pu examiner luimême la question, faire aux idiomes américains l'application des lois qu'il a si bien reconnues et définies, se rappeler à propos que toute concentration politique d'un peuple suppose dans la langue parlée par ce peuple une concentration correspondante. Or, à l'époque où les
Espagnols débarquaient dans le nouveau monde, le Pérou possédait une civilisation puissante dont tout le monde admire encore aujourd'hui la grandeur et Téclat. L'empire des Incas occupait alors la moitié au moins du continent et comptait près de vingt millions d'habitants gouvernés par un seul maitre qui résidait d'ordinaire à Guzco, mais faisait de fréquents voyages dans les provinces pour mieux connaître les tendances et les besoins particuliers des peuples soumis à sa domination. Ce souverain avait une armée permanente de trois cent mille hommes parfaitement disciplinés et répandus le long des frontières pour la défense de l'empire ; il entretenait une flotte nombreuse , qui tous les ans remontait jusqu'à l'isthme de Panama et recueillait en passant le tribut des populations maritimes (1). La religion de ces peuples était pure, et ses prêtres prêchaient une morale élevée; la noblesse était intrépide et instruite» le peuple intelligent, laborieux et soumis. L'industrie florissait; des manufactures, des forges, des fonderies de métaux précieux s'élevaient de toutes parts; les mines, soigneusement exploitées , rendaient chaque année un produit immense ; les campagnes, bien cultivées, nourrissaient sans peine des villes aussi peuplées que les plus grandes villes de l'Europe; des travaux d'irrigation merveilleusement entendus régularisaient le cours des eaux et en-, tretenaient partout une fertilité inépuisable; des ponts de lianes franchissaient les plus grands fleuves , et des
(1) P. Martyr, Decad. II j lib. III. c Quod navigiis velificantur nthUo veitris minaribus (et caravelas insinuahat), » Cîr.^ Dec, III, lib. I*', où il est fait allusion aux flottes péruviennes du Pacifique d'une manière encore plus explicite.
routes larges et commodes, vraies voies romaines, semées cà et là de grandes hôtelleries où le voyageur trouvait gratuitement un abri assuré, et parcourues régulièrement par les courriers qui faisaient le service des postes, conduisaient d'une extrémité de Tempire àTautre à travers plaines et montagnes.
 côté du développement matériel de cette civilisation, les récits des Espagnols nous permettent d'entrevoir et de constater comme conséquence un développement moral et intellectuel antérieur de beaucoup à répoque où les Européens vinrent apporter au nouveau monde ce que Ton est convenu d'appeler officiellement les bienfaits de la civilisation chrétienne. Il y avait au Pérou un code de lois dès longtemps condensé en courtes et brèves formules dont les quipus transmettaient immuablement de génération en génération la teneur et la lettre. Ces lois étaient justes : on les louait et même on les observait. Les sciences et les arts, l'astronomie, les mathématiques, la sculpture, la peinture, étaient fort en honneur : les docteurs péruviens (amautas) enseignaient publiquement la grammaire, et ne permettaient aux jeunes gens de prendre le vêtement viril qu'après leur avoir fait subir des examens littéraires et religieux. Ils avaient des histoires, aujourd'hui perdues il est vrai, mais que plusieurs auteurs espagnols ont lues et utilisées ; ils étaient poètes , comme le prouvent certains fragments d'hymnes religieux ou de chants d'amour que la tradition nous a conservés; enfin, la seule œuvre échappée au naufrage lamentable de cette littérature jadis si florissante est un drame national, VApu-Ollantay^ qui, pour ne valoir ni VOEdipe à Colone ni la Médée^ ne
manque ni de grâce, ni de fermeté» ni de grandeur tragique.
Eh bien ! je le demande, une langue qui a pu se prêter si entièrement à tous les besoins et à tous les railBnements de la civilisation peut-elle être, comme on l'a si souvent répété, un idiome sans forme et sans fixité? Quand nous n'aurions pour résoudre cette question que les récits des Espagnols^ nous ne saurions hésiter un seul instant : à une civilisation si brillante a dû correspondre une langue déjà mûre. Aussi bien, cette langue des Incas existe encore aujourd'hui sous le nom de quichua(l). Trois siècles d'oppression et de catholicisme n'ont pu ni la détruire ni même l'altérer ; elle a su trouver en elle-même assez de ressources et de vie pour résister à l'invasion du langage espagnol ; elle a fait plus, au lieu de perdre du terrain, elle en a gagné, elle s'est imposée à ses maîtres et a conquis ses vainqueurs. Aujourd'hui, de Santiago del Estero à Quito, des côtes de l'Océan aux bords du Paraguay, la langue usuelle, celle dont on se sert entre amis et dans Tintérieur des familles, n'est pas la langue de Pizarre et de ses compagnons, mais bien celle d'Âtahuallpa et de ses sujets. On l'aime, on la parle, on l'écrit : elle a eu son passé tout aussi glorieux que le passé de maint idiome en honneur auprès de la philologie européenne, et j'espère qu'elle a encore devant elle un long avenir.
Lorsque, parcourant les écrits des missionnaires jésuites et les fragments qui nous restent de l'antique littérature du Pérou, on se trouve enfin face à face avec
(i) V. au Glossaire rexplication du mot Qukhua.
cette langue si peu connue des savants européens» et qu'après une patiente étude on voit tomber un à un les voiles qui cachaient les merveilles de son mécanisme, on est comme frappé d'élonnement et d'admiration. La manière sobre et ingénieuse dont sont déduites les formes grammaticales, la perfection d'un système de déclinaison et de conjugaison où tout est uniforme et régulier, l'ordonnance si simple à la fois et si savante de la phrase entière, tout surprend et ravit l'esprit. Ce ne sont plus les complications et les irrégularités nécessaires de nos langues où les mots ne présentent plus que des débris de racines et de flexions usées l'une sur l'autre par un frottement continuel, comme des galets au roulement de la vague, édiûces savants et mystérieux construits avec les ruines d'édiûces plus anciens et dans lesquels l'œil exercé du philologue peut seul reconnaître l'origine et la forme primitive des matériaux. Dans le quichua, pour long que soit le mot, la racine principale y ressort toujours au milieu des particules qui l'enveloppent et lui font cortège, comme un diamant habilement enchâssé par la main de l'orfèvre ressort au milieu du cercle d'or et de perles dont il est entouré. Partout la même sans que nulle combinaison puisse la changer, l'assimiler ou la briser^ sa forme reste toujours intacte ; mais en même temps les suffixes qui raccompagnent la font passer successivement par les nuances les plus délicates du sentiment et de la pensée humaine; la certitude, l'espoir, la crainte, le doute, le désir, la joie, viennent s'y peindre tour à tour ; c'est un miroir qui reflète Qdèlementtous les objets qu'on lui présente, sans rien perdre de sa transparence et de sa limpidité.
Ce langage si riche et si harmonieux est-il un fruit du sol sur lequel il vit aujourd'hui» ou bien est-il venu de contrées étrangères? et s*il est né au dehors de TÂmérique, à quelle famille de langues humaines peut-on le rattacher ? Que Ton donne à la civilisation péruvienne quatre siècles de date comme Garcilaso de la Vega» ou quarante comme Montésinos< la tradition reste muette et ne nous apprend rien sur Torigine de la langue. Heureusement la science moderne nous a fourni les moyens de suppléer aux traditions et aux monuments : quand même nous ne saurions pas le peu que nous savons de rhistoire primitive du Pérou, quand non-seulement toutes les annales indigènes, mais encore tous les récits européens relatifs à la conquête seraient perdus pour nous, la langue dans la bouche du paysan le plus ignorant et le plus grossier nous serait un historien plus fidèle et plus complet que maint écrivain en renom ; les mots interrogés rediront le passé à qui saura les faire parler; ils révéleront les mœurs, la religion, le génie de la race qui peupla jadis l'Amérique et, mieux que cela, son origine.
Il ne faudrait pas cependant se dissimuler les difficultés d'une pareille entreprise. Nous n'avons pas ici, comme dans l'Egypte ou dans l'Inde, une masse de monuments écrits et de documents originaux qui nous permettent de remonter jusqu'à plus de cinquante siècles en arrière et de suivre pas à pas le développement et les variations intérieures d'un idiome. Ce qui nous a été conservé du quichua, c'est la langue de la dernière heure , celle que parlent encore les Indiens soumis et convertis , celle qu'écrivaient aux siècles passés les
révérends pères jésuites, hommes pieux sans doute et remplis de toutes les vertus chrétiennes, mais assez ignorants des règles de l'orthographe péruvienne et des lois phonétiques du langage. Les mots se sont comme à plaisir défigurés sous la plume de leurs faiseurs de catéchismes ou de sermons; ils ont pris des formes ou des acceptions bizarres que les Incas ne leur connaissaient point. Il faut donc avant toute chose les rétablir autant que possible dans leur forme première, retrouver leur signification véritable, ramener à leurs causes les irrégularités apparentes ou réelles qu'ils présentent, discerner sous la multiplicité des faits secondaires les lois de formation et d'analogie qui se dérobent à nos yeux, dégager de toute aliuvion impure le fond primitif et inaltéré de la langue, en un mot la recomposer pièce à pièce au moyen d'une minutieuse analyse; puis, ce travail de restitution terminé, agir sur cet idiome ainsi épuré, en disséquer le corps comme on a fait pour les langues sémitiques et ariennes, en étudier les racines et les comparer aux racines correspondantes des familles asiatiques pour voir s'il n'y a point quelques rapprochements à faire et quelques conclusions à tirer. Je sais tout ce qu'une pareille étude a de difficultés pour le savant européen initié à tous les secrets de la science et formé par les legons de maîtres illustres, à plus forte raison pour moi qui, placé loin du foyer de l'enseignement scientifique, ai dû étudier et me former seul. Il m'a fallu parmi les ouvrages des philologues modernes deviner d'instinct ceux qui pouvaient m'être utiles, les faire venir d'Europe à grand'peine , les explorer et les coaiprendre sans personne qui pût m'aider et m'épargner les dégoûts et
les erreurs qui accompagnent les commencements de cette étude ; j*ai persévéré cependant» et après dix années d*un labeur incessant, je viens enQn soumettre à la science et à l'Amérique elle-même le résultat de mes travaux sur la langue des Quichuas et sur les liens qui l'unissent aux langues de l'Asie centrale.
Le résultat auquel je suis parvenu étonnera bien des gens; et je m'attends par avance à rencontrer une forte opposition parmi les savants de tout rang et de tout pays. Lorsqu'ils me verront dire que le quicbua est une langue arienne» ils me trouveront» sans doute» ou bien ignorant ou bien audacieux» et ne pourront s'empêcher de sourire au seul énoncé d'une proposition si paradoxale en apparence» et si imprévue pour eux. Les critiques dédaigneusement indulgentes ne me manqueront pas» et je compte que l'on essayera de tourner mon œuvre en ridicule sur la foi du titre» avant même de l'avoir lue. Heureusement nous ne sommes plus au temps où le moindre bon mot suffisait pour décider du succès d'une idée ou d'une théorie; toutes les plaisanteries et les récriminations qu'ont faites les belle* nistes de l'ancienne école n'ont rien pu contre l'étude du sanscrit» et même ont Qni par retomber sur leurs auteurs. Le ridicule sera donc une arme bien faible contre mes arguments : tant que l'on n'emploiera que le dédain ou la moquerie» je n'aurai pas grand sujet de craindre pour mon idée» et je ne me croirai convaincu ni d'absurdité ni même d'erreur. Si étrange et si folle que ma théorie puisse paraître au premier abord» je demande qu'on l'examine soigneusement avant de la re-
jeter. L'œuvre que i*ai entreprise est une œuvre sérieuse et de bonne foi : j'attends de la science européenne un examen sérieux et de bonne foi.
Toutefois, quand je dis du quichua que c'est une langue arienne, je ne voudrais pas que Ton exagérât par trop la portée et le sens de mes paroles. Je n'ai nullement la prétention de soutenir que l'on doive retrouver dans ses formes secondaires toutes les formes correspondantes du sanscrit, du zend et des idiomes congénères. Le système grammatical du quichua diffère beaucoup du système grammatical des langues que Ton a seules jusqu'à présent appelées ariennes. Sa déclinaison contient, il est vrai, de véritables flexions qui présentent une analogie radicale avec les flexions ariennes; mais le plus souvent, il offre tous les caractères d'une langue agglutinante ; il semble donc que je devrais placer dans la famille touranienne plutôt que dans la famille arienne, et le rapprocher du turc, du thibétain, du tamoul, plutôt que du sanscrit, du grec et de l'allemand. Mais si, après avoir fait l'étude dos formes grammaticales, on passe à l'étude des racines qui ont constitué et les mots et les formes elles-mêmes, on est bientôt forcé de reconnaître que toutes ces racines se retrouvent avec le même sens , les mêmes fonctions et les mêmes dérivations que dans les langues ariennes, et principalement dans le rameau pélasgique. Le quichua appartient donc primitivement à la même famille que ces langues ariennes; mais, en même temps, pour expliquer les divergences capitales que présente sa constitution grammaticale, il faut ajouter qu'il a dû se séparer de la langue mère à une époque où cette langue ne se servait pas
encore d'un système accompli de flexions et cherchait sa forme définitive : pour tout dire en deux mots, le quichua est une langue nrienne agglutinante.
Ici encore, bien des gens ne manqueront pas de se récrier et de faire à ma proposition l'opposition la plus vive. Ils trouveront que ma définition du quichua renferme deux termes coiîtradictoires , et, de fait, au dire de bien des savants , les mots langues ariennes et langues agglutinantes hurlent de se voir accouplés : jamais les langues ariennes n'ont passé par cette période d'imperfection relative que l'on nomme l'agglutination ; le trait le plus saillant de leur caractère, celui que l'on remarque dans toutes, depuis le dialecte védique jusqu'aux patois les plus grossiers de l'Angleterre et de la France, est la flexion grammaticale. Heureusement pour moi, je puis citer à l'appui de ma définition le nom et l'autorité des savants les plus éminents de notre époque : MM. Bunsen, Pott, Max Mûller, sont là pour me défendre; ce sont eux qui les premiers ont avancé la théorie sur laquelle je m'appuie, et je pourrais donner de leurs ouvrages de longs et nombreux extraits où cette question est débattue et prouvée. Mais cela m'entraînerait trop loin de mon sujet; je me contenterai, avec M. Pott, d'établir comme un fait « que la formation du sanscrit, tel qu'il nous est parvenu, a été précédée d'une période d'extrême simplicité et d'entière absence de flexions, laquelle nous est encore représentée par le chinois et les autres langues monosyllabiques. » J'ajouterai même , avec M. Max MuUer <i qu'il est absolument impossible qu'il en ail été autrement. »
— salin moment de réflexion sufflra pour nous convaincre de la vérité de cette théorie. Quand nous soumettons à Tanalyse grammaticale une des langues à flexions, le sanscrit par exemple, qui est la plus ancienne et la plus riche en formes primitives, nous reconnaissons dans toutes ces flexions des mots indépendants , des racines démonstratives ayant eu primitivement un sens distinct des racines attributives auxquelles les variations du langage les ont unies. En ce temps-là, toute racine était un mot et tout mot une racine ; la distinction entre les diverses parties du discours, que nous établissons si soigneusement, n'existait pas encore : la même syllabe employée comme verbe , comme nom , comme adjectif, comme adverbe, n*était déterminée que par sa place dans la construction générale. Le chinois et Tancien égyptien nous sont des exemples frappants de cette première série de langues. Ce procédé sufQsait à tous les besoins de la pensée humaine; mais d'autres peuples chez qui un commencement de concentration précoce n'avait pas, comme chez les Chinois , arrêté le développement grammatical, trouvèrent un procédé linguistique plus parfait. Un certain nombre de racines s'agglutinèrent à la suite des autres racines pour leur faire rendre d'une façon qui parût plus précise toutes les nuances successives de la pensée, sans éprouver toutefois la moindre altération phonétique, et sans subir aucun changement qui pût rendre méconnaissable l'un des deux termes employés. C'est à ce système de grammaire que les Turcs, les Tartares, les Mongols, se tiennent encore aujourd'hui , et ce moyen d'expression leur a sans
doute semblé assez parfait, puisquMls n'éprouvent pas le besoin de Tabandonner. Mais d'autres peuples, les peuples que l'on nomme plus spécialement ariens, ne s'arrêtèrent pas là. Ces mots auxiliaires, d'abord indépendants et distincts, perdirent peu à peu conscience d'euxmêmes; puis, l'altération phonétique survenant, la racine attributive et la racine démonstrative se fondirent en un seul terme indivis, si bien que la dernière fut bientôt réduite à une simple syllabe et même à une simple lettre qui nous permettent encore de reconnaître parfois la forme primitive et le sens antique de la flexion^ mais qui n'ont plus par elles-mêmes aucune espèce de signification et ne sont, aux yeux du vulgaire, qu'un appendice nécessaire et comme une végétation naturelle de la racine.
Cela posé, n'est-il pas simple et naturel d'admettre qu'une langue dont toutes les racines indiquent l'origine arienne , séparée, par le hasard des migrations, de ses sœurs asiatiques et européennes, et conQnée pendant des siècles au cœur de l'Amérique méridionale, se soit vue arrêtée dans sa période transitive par un commencement de concentration politique et sociale, et se trouve ainsi avoir, avec un fond tout arien, des accidents grammaticaux que l'on n'est accoutumé à rencontrer que dans les langues touraniennes? C'est là précisément le cas du quichua, si je parviens à démontrer d'une fagon satisfaisante qu'il a toutes ses racines ariennes et présente avec le sanscrit une origine commune. C'est à cette démonstration que tendront tous mes efforts, c'est dans ce but que j'examinerai d'abord la grammaire et le vocabulaire, déduisant des observations et des rap-
prochements que j'ai pu faire les lois de mutation et de formation des lettres et des mots , puis les tradîtfons historiques et religieuses que nous ont conservées les Espagnols, et qui peuvent jeter quelque lumière sur les époques primitives de la nation péruvienne.
Ici encore je me séparerai de l'opinion généralement reçue. A mes yeux , l'empire péruvien n'est pas, comme le voudrait Garcilaso de la Vega, une création relativement moderne. L'un des historiens les plus probes et les plus instruits qu'ait eus le Pérou> Montésinos, a rerecueilli dans la bouche des habitants du pays, à une époque où les vieiHes traditions étaient encore vivantes, les preuves d'une haute antiquité. Il nous donne une liste de cent un empereurs dont les règnes additionnés ensemble forment un total de quarante siècles. Faites subir à cette série si bien suivie et si bien enchaînée toutes les corrections imaginables ; retranchez-en tous les règnes et tous les princes qui pourront vous paraître suspects : quoi que vous fassiez , il vous faudra toujours admettre ce fait que, plusieurs milliers d'années avant la découverte de l'Amérique, la race péruvienne avait subi une concentration politique assez forte et assez puissante pour frapper vivement l'esprit des populations et y laisser une trace ineffaçable. Il y a plus : examinez les noms dont est formée cette liste , décomposez-les en leurs éléments constitutifs. Ces noms, dont Montésinos nous donne souvent l'interprétation , sont pour la plupart allégoriques ; quelques-uns même ne sont que des surnoms imposés au prince qui les portait, à la suite de quelque grand événement ou quelque grande réforme. Tous se retrouvent dans la langue quichua et peuvent
s'expliquer par elle. Les noms de Titu-Kapak-Amauri, de llUdL-Topa-Kapak, de Huaman-Tako-Amauta, seraient encore compris aujourd'hui par tous les hommes de race indigène. Il en est de même pour les noms de ruines célèbres de ces temps primitifs, Tianahuanaco, Canchachimu, et pour ceux de certaines villes illustres, Arequipa, GuayaquiU Huamanca. Ne faut-il pas en conclure que le quichua était la langue nationale de ces vieux monarques et de leurs peuples? Sans doute; et si l'on m'objectait qu'après tout, la rédaction de cette liste est postérieure aux Incas, que les noms des monarques Puruhas qui la composent ont dû, pour arriver jusqu'à nous, être traduits dans les idiomes des vainqueurs, que ces noms ne sont donc pas une preuve suffisante de l'ancienneté du quichua comme langue nationale du Pérou, je répondrais qu'une pareille hypothèse est impossible à soutenir. Les Incas, en effet, loin de chercher à garder la mémoire des dynasties primitives, s'efforçaient delà détruire. Pour parvenir à ce but, on faussait l'histoire, on réunissait sur la tête du seul Manko-Kapak tout le travail des siècles passés, et l'on considérait officiellement Sinehi-Roka comme le fondateur de l'empire, supprimant ainsi toute la longue série des rois qui l'avaipnt précédé et qui avaient rendu possible la formation de la puissance péruvienne. Mais la volonté des princes ne put détruire ni les traditions conservées daifs l'esprit du peuple, ni les ruines des races antérieures. Ces ruines existent encore aujourd'hui : on peut les voir, les explorer, s'assurer de leur antiquité, constater le degré de civilisation des nations, aujourd'hui détruites, qui les avaient élevées, et comparer avec ce qui nous reste des races pé-
lasgiques de l'Europe les débris laissés par les races pélasgiques du nouveau monde (i).
Les preuves que j'apporte àl'appui de ma thèse etla façon dont je les présente pourront paraître quelque peu extraordinaires aux savants européens. Parfois je leur semblerai trop court et trop incomplet sur certains points ; parfois, au contraire, ils me trouveront diffus et m'accuseront de m'étendre outre mesure sur des sujets bien connus et bien élucidés. Je conviens moi-même par avance qu'ils auront souvent raison , et je leur avoue franchement que ce défaut , si c'en est un dans le cas présent, est un défaut voulu. Qu'ils songent, en effet, à la position embarrassante où je me trouve placé en ce moment. Moins heureux qu'ils ne le sont d'ordinaire, je dois satisfaire deux publics bien différents d'esprit et de nature : l'un déjà vieux dans la science^ accoutumé de longue date aux discussions philologiques, et poussant jusqu'à la minutie l'amour de l'exactitude grammaticale; l'autre si jeune encore qu'il n'a pas eu le temps d'appliquer, à ce genre de travaux la vivacité et la pénétration de son esprit. Ce qui est devenu banal en Europe lui paraîtra nouveau et intéressant ; il s'étonnera de tout et voudra qu'on lui explique tout, parce qu'il n'a aucune idée des principes du langage et des méthodes philologiques. Il faudra donc le préparer et l'initier peu à peu, lui démontrer chaque point, insister sur des faits qui paraissent évidents à l'Européen et ne le seront pas pour lui. C'est à ce public surtout que je m'adresse, car c'est lui qui a le plus besoin de mon travail et
(1) Voyez F$rgutson*s Archiiectura , toI !•', cbap. ni.
de mes efforts ; c'est pour lui que j'écris et que je risque ces minutieuses explications qui paraîtront inutiles aux savants d*outre-mer; heureux si, par mon exemple, je puis le décider à entrer hardiment dans la voie des spéculations philologiques et lui inspirer le goût des études américaines.