PUR SANG, CHEVAL DE SELLE
Les nouvelles exigences de la cavalerie militaire. — Lissu de père pur sang. — L'étalon de demi-sang qualifié selle pour poids lourd. - Le pur sang et la production du hunter anglais. — La formule « inverse ». — La répugnance des éleveurs anglo normands à abandonner l'ancienne formule. — L'équivoque du trotteur galopeur. — Statistiques : combien naît-il, par an, d'issus de pur sang? — Où. se font les issus de pur sang? — Les achats delà Remonte. — Les encouragements à l'élevage du cheval de selle, par les Sociétés de courses, la Société du cheval de guerre, la Société hippique française.
Il faut avoir le courage de l'avouer : jusqu'à ces dernières années, les cavaliers civils et militaires, à quelques exceptions près, n'avaient point ressenti le besoin d'avoir des chevaux qui eussent des aptitudes très développées à la selle. Les Fils de carrossiers auxquels le trotteur donnait une certaine qualité suffisaient à des exigences sportives ou militaires fort modérées. Il n'en est plus ainsi. Notre cavalerie, enlin consciente de ses responsabilités, modernisée
LE DEMI-SANG (lALOPKL'U FRANÇAIS 149
par quelques grands ehefs, a réclamé des chevaux, capables de porter du poids, mais bien équilibrés et doués d'aptitude galopeuse.
L'expérimentation prolongée sur un effectif de 100.000 chevaux, la leçon des raids, des concours, etc., ont permis de désigner non seulement le modèle utile, mais encore la formule d'élevage dont l'ensemble des produits donne le plus de satisfaction. C'est celle du père pur sang et de la mère demi-sang ^ . Bien entendu, le père pur sang doit être un étalon de croise-
1. Dans sa brochure autographiée, Note sur la production du cheval de selle, le colonel de Montjou. écuyer en chef à l'Ecole de cavalerie de Saumur, en félicitant la Société du cheval de guerre, en approuve sa formule (père pur sang, mère demi sang) pour les raisons suivantes: « Il y a lieu d'utiliser les services des étalons de pur sang entretenus à grands frais par l'Administration des Haras ; le rôle du père dans la transmission des aptitudes est prépotent ; le mâle, se reproduisant des centaines de fois dans son existence, a une action bien plus puissante que la jument pure sur l'amélioration de la race ; nos races sont assez avancées dans ce sang pour qu'on puisse trouver par une solution judicieuse des poulinières en nombre suffisant capables de supporter 1 étalon pur »... « Les résultats obtenus jusqu'à présent tant au point de vue du modèle que la qualité, ainsi que les prix très rémunérateurs qu'ont apportés à leurs éleveurs les produits nés de cette formule, en justifient l'efficacité »...(( C'est du reste la théorie appliquée depuis de longues années avec succès par les Anglais et les Irlandais pour l'élevage de leurs hunters... »
ment vraiment digne de sa tâche, — il est rare, — et la mère une ample jument à laquelle une ascendance trotteuse, avec un certain modèle, a déjà assuré de la qualité. Cette formule du père pur sang, évidemment, peut être considérée comme transitoire, jusqu'à ce que les Haras, qui y sont invités officiellement, aient trouvé parmis les étalons de demi-sang ceux qui seront aptes par leur qualité à procréer de bons chevaux de selle pour poids lourd. Mais les Haras arriveront-ils à constituer ce lot ? Et ce lot une fois constitué et étiqueté « selle )), procréera-t-il de façon à donner satisfaction aux Remontes ?
Assurément, si le choix de ces étalons demisang selle pour gros poids s'exerce avec bonne foi et compétence; si, comme en Angleterre, ces étalons de demi-sang ont l'influx nerveux du pur sang et la masse d'un fort porteur, on peut être assuré que la question du cheval d'armes est bien près d'être résolue, du moins quant à la qualité.
Il y a lieu de protester ici, en passant, contre les affirmations absolument contraires à la réalité des personnes qui assurent que l'élevage
Transivaal, 1 m. 66, par Lauzun, pur sang, et Félicie, demi-sang, champion de la Société du Cheval de Guerre en 1907.
Doge, demi-sang, par Saint Pair-dii-Mont, pur sang, champion de la Société du Cheval de Guerre.
LH DEMI-SANC. (lALOPEUR FRANÇAIS 151
(lu liulUor en Irlande a été abîmé par le pur sang. Il est indéniablement établi, au contraire (voir, entre autres, un récent livre de M. Meulenian), que le bunter irlandais est, soit un pur sang, soit un demi-sang très près du sang ; que, si l'abus du mauvais pur sang a compromis le modèle de bien des produits, il a été décidé cependant par les hommes compétents du Royaume-Uni que, surtout le bon, le très bon pur sang de croisement, de préférence aux autres étalons, était capable de fournir, dans sa descendance immédiate, le fort galopeur de qualité réclamé par les veneurs anglais. Or, dans toutes les polémiques contre l'étalon de pur sang, on cite toujours la première partie de cette dernière phrase, mais jamais la seconde. En ce qui concerne ce que, par anticipation certainement, on appelle le hunter français, il a été constaté dans le vaste champ d'expérimentation de la cavalerie militaire, que seul jusqu'à présent le père pur sang donnait des résultats satisfaisants avec la jument de demisang solidement charpentée, et déjà anoblie par un courant de sang trotteur plus ou moins abondant.
La formule inverse (père demi-sang et mère pur sang) devrait théoriquement, d'après certains, donner de bons résultats. Pratiquement, dans la moyenne des sujets qui passent aux concours ou aux Remontes, il n'en est rien. Cette formule inverse est, naturellement, préconisée et par les étalonniers de trotteurs et par certains éleveurs de pur sang désireux d'assurer une carrière un peu plus lucrative au « dessous du panier » de leur production femelle.
S\, d'une part, la formule dite des issus de pur sang s'exploitait économiquement d'une façon avantageuse pour les éleveurs — et rien n'empêche de le prévoir — si, d'autre part, elle était judicieusement appliquée et non au petit bonheur des saillies, nul doute qu'un élevage selle, chose toute nouvelle en France, ne prospère sur les ruines inévitables de la production carrossière. Nul doute que les Haras n'arrivent à pouvoir trouver enfin dans ces groupes les étalons selle pour gros poids qu'elle s'efforce de recruter. Nos anglo-arabes, si recherchés actuellement, même à l'étranger, trouveraient alors dans les anglo-normands modifiés de très redoutables concurrents.
Impérial, 4 ans, 1 m. 63, par Calapan, pur sang, né dans la Manche, primé aux poids lourds (Société du Cheval de Guerre .
Ahmed, 5 ans 1 m. 63, demi-sang anglo-arabe, par Faii/aron, pur sang
anglo -arabe, né en Haute-Vienne, chez M de Neuville, l^-^prix des poids lourds
(Société du Cheval de Guerre).
Nous ne parlerons pas ici de la campagne engagée contre l'issu de pur sang, ou plutôt contre le désir de la cavalerie de ne plus voir le trotteur exclusivement employé à produire des galopeurs. Cette campagne n'a rien à voir ni avec le cheval de selle ni avec 1 equitation, ni avec le sport, ni avec les réels besoins de la cavalerie, ni avec les intérêts primordiaux de l'armée et de la patrie. C'est une campagne inspirée par les seuls sentiments d'intérêt économique d'une cinquantaine d'éleveurs fort influents pour des raisons que nous n'avons pas à préciser ici. Quoi qu'il en soit, ceux des éleveurs — spécialement les gros éleveurs normands — qui bénéficiaient de l'ancien état de choses (cheval de harnais imposé aux Remontes comme cheval de selle) se montrent — c'est très naturel — assez réfractaires à toute modification dans leurs habitudes d'élevage.
Atteint grièvement par la crise due à 1 automobilisme, ils se voient encore menacés par les exigences nouvelles de la clientèle militaire» Aussi tentent-ils par tous les moyens, dont le plus important est la pression politique, d'obliger les pouvoirs publics à maintenir les Remontes
de l'armée dans ses anciens errements en se contentant, comme parle passé, de l'anglo-normand carrossier plus ou moins près du trotteur. La résistance à l'évolution est vive. En effet, la plupart de ces éleveurs s'illusionnent complètement sur la valeur selle de leurs chevaux, et ceci pour deux raisons : la première est d'ordre psychologique, la deuxième d'ordre pratique. Gustave Le Bon Ta très bien fait remarquer : « L'intérêt possède, comme la passion, le pouvoir de transformer en vérité ce qui lui est utile de croire. Il est donc souvent plus fort que la raison. » Quant à la deuxième cause, elle est très facilement constatable. Les éleveurs en Normandie, du moins dans leur grande majorité, ne sont point hommes de cheval. Jamais ils n'exploitent le cheval en mode de selle. Ils ignorent donc, chez ce dernier, le modèle et les aptitudes nécessaires. Ils restent donc naïvement persuadés que leur carrossier est (( le premier cheval du monde )), ainsi que ne cessent de le leur répéter quelques flatteurs intéressés. Ces derniers ne manquent pas de faire état de quelques courses au galop gagnées par des issus de trotteurs ; ils confondent
(( vitesse » avec « équilibre », « possibilité » avec «facilité )). Ils tentent de masquer, avec le mince rideau de quelques trotteurs galopant, la masse des escadrons de dragons et de cuirassiers alourdie, arrêtée par le manque d'allure galopeuse et le modèle disharmonique légué par l'étalon trotteur et à plus forte raison par le bourdon.
Tout cela fait que, malgré les millions qui leur sont prodigués en allocations, les éleveurs normands, commerçants avisés, ne tiennent point à changer leur matériel. Leur mauvaise volonté est assez politiquement appuyée pour que lEtat hésite à s'engager franchement dans la voie que lui indiquerait le souci élevé des intérêts nationaux.
Qu'on veuille bien me pardonner cette digression qui manque, certes, d'objectivité, mais si, dans une dizaine d'années, le statu quo ayant été maintenu, quelqu'un s'étonne que notre cavalerie se trouve être une des moins bien remontées d'Europe et que ce quelqu'un parcoure, par hasard, ce livre, il y trouvera l'explication de ce fait exorbitant : l'intérêt général sacrifié à l'intérêt particulier non d'une pro-
vince, mais d'une cinquantaine de gros éleveurs de trotteurs.
On pourrait croire, quand on lit les protestations violentes et répétées, suggérées par ces étalonniers trotteurs, que l'étalon de pur sang domine par le nombre de ses saillies la production du demi-sang. Il n'en est rien. En 1904, les étalons de pur sang saillirent 6 795 juments de race carrossière ; en 1907, 4.034;en 1908, 4.308; en 1911, 4.545. Ce sont là les chiffres donnés par les Haras qui les font régulièrement suivre de cette mention : '( On voit que l'emploi du reproducteur pur avec nos races carrossières (1^', 2^ et 3^ arrondissements) reste toujours très limité. » En effet, cet élevage particulier a, lui aussi, subi sa crise concordant avec celle du demi- sang ordinaire, et l'armée a vivement regretté la diminution, dans ses effectifs de tête, de sujets si méritants. Cependant, si l'on veut savoir, à peu d'unités près, le nombre de naissances annuelles des demi-sang issus du père pur sang, il faut faire entrer en ligne de compte avec celles des pur sang nationaux, les
saillies des approuvés et des autorisés. Eu 1908, les approuvés ont sailli 942 juments carrossières (10 de plus qu'en 1907), les autorisés 24 (soit 12 déplus qu'en 1907). En ajoutant ces chiffres — qui sont du reste sensiblement les mêmes en 1910 — au total des saillies du même genre effectuées par les pur sang nationaux en 1910, nous obtenons un total de 5.048 juments carrossières saillies par le pur sang, soit environ un total de 3.000 naissances de demi-sang issus de pur sang contre plus de 50.000 naissances d'issus de demi-sang de père et de mère... On peut se rendre compte que si, d'un côté, la crise du demi-sang n'est point imputable à la formule incriminée, de l'autre nos Remontes ne trouvent encore qu'un stock fort restreint où puiser afin d'alimenter (les ratés une fois écartés), les effectifs de la cavalerie en chevaux tout à fait aptes.
Mais les Remontes, étant donné le taux par trop bas des prix réglementaires qui leur sont imposés, même depuis la majoration- de 250 francs par tête (1912), ne peuvent prétendre à ce que les éleveurs leur présentent en nombre croissant des chevaux que leurs origines,
leur mode d'élevage font des sujets certainement plus chers à élever que les anciens chevaux de tête. Ces derniers n'étaient d'ailleurs que les laissés pour compte des attelages de luxe, les invendus et les ratés des trotteurs.
Nous donnons ici un tableau indiquant par dépôt de Remonte le nombre des issus de pur sang achetés par les services des Remontes. En se rapportant au tableau général des achats publiés en fin de cet ouvrage, on pourra facilement se rendre compte de la relativité de cet élevage particulier et trop restreint qui a déjà donné des résultats très remarquables.