‹ Les races chevalines française et anglaisesChapitre 8 sur 90 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les origines de la race. — L'anglomanie. — Introduction officielle du pur sang anglais en France. — Le Jockey-club. Prospérité de notre élevage de pur sang. — Transformation de l'ancien modèle et disparition des vieilles familles françaises. — Les importations modernes anglaises. — Programmes modernes : leurs répercussions sur l'élevage. — Statistiques : le stock de pur sang en France. — Les encouragements et les sociétés de courses. — Démocratisation du sport. — Le pur sang cheval de seryice et d'armes.

Tandis que les Anglais créaient le cheval de pur sang, surnommé au début « le turc d'Angleterre »,avec l'oriental et le barbare modifiés si profondément par le climat, l'exercice, l'hygiène, la sélection parla vitesse, les Français, eux, possédaient déjà, disséminés dans leurs provinces, les mêmes éléments d'amélioration en nombre beaucoup plus grand. Seulement, ils ne s'en servaient pas de la même façon. Pendant que leurs voisins galopaient à l'extérieur, ils voltaient et viraient dans leurs protocolaires manèges. Il y eut, certes, de tous temps, chez nous, des gentilshommes amateurs de vitesse,

bien que le premier semblant de course dont le compte rendu ait été imprimé date de 1651. Ce pari eut lieu entre le prince d'Harcourt et le duc de Joyeuse, au Bois de Boulogne, « chacun sur un cheval nourri comme on le fait en Angleterre, depuis un mois, au pain fait avec anis, faveroUes, au lieu d'avoine... des œufs frais, les derniers jours, au nombre de deux ou trois cents. » (Dubuisson-Aubenay, Journal des guerres civiles.)

L'anglomanie envahit la France avec les idées libérales. Une dizaine d'années avant la Révolution, le comte d'Artois, le duc de Chartres, le marquis de Conflans, le duc de Fitz-James, le comte de Guéménée, le duc de Lauzun, importèrent les premiers chevaux de course. Des courses eurent lieu à Fontainebleau, à Vincennes, dans la plaine des Sablons. La Révolution dispersa les anglomanes et leurs chevaux. Ils ne reparurent qu'en 1814.

En 1818, les Haras introduisirent officiellement quelques pur sang anglais. Les princes du sang s'intéressèrent à l'élevage et aux courses. Un peu plus tard, les Lupin, d'Hédouville, Rieussec, prince de Beauvau, de la Bastide,

Rothschild, Lord Seymour, etc., fondèrent la Société d'Encouragement pour F amélioration des races de chevaux en France ou Jockey- Club.

La répercussion de l'afflux trop généreux du sang pur dans nos races indigènes fut déplorable ; malgré l'opinion public anti-anglomane, les Haras, préjugeant un avenir meilleur, tinrent bon. Mais, en 1848, ils faillirent être supprimés.

De l'Empire date l'ère des progrès constants de la race pure française ; sous la République, enfin, les courses sont devenues un des plus grands plaisirs du peuple, — les courses ou plutôt les paris...

Une race française de pur sang s'était créée au moyen d'importations anglaises, surtout de 1840 à 1850, qui se réclamait principalement de Monarque (Eclipse), de Dollar et de Vermout {Hérod) ; la France, de 1800 à 1805, avait élevé un grand nombre d'étalons de tête (1.636 indigènes contre 895 importés).

Le comte Wrangel, un des hommes de

cheval les plus justement écoutés de l'autre côté du Rhin, n'a pas craint d'écrire tout dernièrement que noire élevage de pur sang actuel est égal, sinon supérieur, à celui de l'Angleterre. Il fait remarquer que le sport des courses, tardif chez nous, s'y est développé d'une façon foudroyante. Vingt ans après la fondation du Jockey-Club, nos chevaux gagnaient des courses importantes en Angleterre : Jouvence, à M. Lupin, la Goodwood-Cup, en 1853 ; en 1857, Monarque, au comte de Lagrange, la même épreuve ; en 1865, Gladiateur, fils de il/oizargwe, s'adjugeait les 2.000 Guinées, le Derby à Epsom, puis le grand Saint-Léger. Entre temps Gladiateur avait gagné en France le 5^ Grand Prix. Les Anglais furent si étonnés que certains prétendirent un instant que Gladiateur avait plus de trois ans.

Depuis, le Grand Prix de Paris a été gagné 32 fois sur 18 par des chevaux français. Cette course, il est juste de le dire, est souvent courue en famille ; et d'ailleurs les Anglais n'envoient pas chez nous l'élite de leur production qui, prétendent-ils, a plus à gagner avec moins de risque en restant chez elle, d'autant

MoiHd-que gagnant du Grand prix de Paris en 1868.

Persiinwon, par Saint Simon el Perdila.

plus que les dalcs du Jockey-Club, du Grand Prix et du Derby d'Epsom sont à des dates rapprochées dont renchevetremcnt est prohibitif de la présence des chevaux anglais.

Tout cela devrait constituer la preuve de la prospérité de notre race pure, et cependant elle est devenue de plus en plus tributaire de l'Angleterre, au point que les représentants des trois vieilles familles françaises sont, depuis 1895, éliminés par les produits des relativement récentes importations anglaises.

Plus de la moitié des étalons fashionables actuellement en France sont des descendants immédiats du fameux Galopin, par ses fils Saint-Simon et Galliard, et des représentants de Bend!or et dOrme dont M. Blanc avait acquis le fils, Flijing-Fox\ pour plus d'un million.

Les femelles des vieilles races françaises sont encore assez nombreuses, mais elles vont disparaître avec le temps, car cette dénationalisation est la caractéristique de notre élevage actuel. La descendance de Yermont (1861) {Boyard, Perplexe Vigilant), de Trocadéro (1864)

{Narcisse, Chêne Royal, Richelieu, Fra Diavolo), de Consul (1866) (Nougat, Fripon, etc.), et de nombre d'autres bons chevaux a disparu, balayée par l'envahisseur d'outre-mer. Il ne reste plus guère quErmack ; et de tous les Dollar (Cambuse, Callistrate, Salvator, Patriarche, Fontainebleau, Vignemale, Saumur, the Condor, Upas^ seul est à peu près qualifié, Elf, le fils à'Upas, qui a donné, en 1905, Sea Sick^ et enfin Gardefeu (par Cambyse) dont les produits gagnent 300.000 francs environ cette année.

Evincée la race à' Atlantic (1872) qui fournit une si longue suite de gagnants et dont les représentants fashionables sont maintenant les seuls Sagittaire, Le Samaritain, Palmiste... Evincée la race Plutus (1860) qui fournit un moment le chiffre extraordinaire de 95 étalons faisant la monte à la même époque (dont Flageolet, le père de Zut, Rayon d'Or, Beauminet, le Destrier (^Stuart).., De tout cela il ne reste qu'une infime représentation en nombre et en valeur. . . et voilà^ — chose curieuse, — qu'un Américain, écœuré des lois américaines contre les paris, lamène en France avec de

nombreuses juments, précisément un petit-fils de ce Phitiis, par Rayon dVr, l'étalon Octagon, dont le fils Normand III vient de gagner les 2.000 Guinées à Newmarket !

Puisqu'on peut constater de si grandes modifications dans les origines de la race, on est en droit de se demander si ce fut en bien ou en mal, si, en un mot, nos chevaux sont en dégénérescence. Au point de vue purement sportif du mot, il est difficile d'accuser de dégénérescence des chevaux qui, avec 58 kilogrammes, courent beaucoup plus souvent et avec une vitesse très supérieure qu'autrefois où le poids n'était que de 54 kilos, fait remarquer le trop modeste homme de cheval qui se cache sous le pseudonyme de (( Sincère ». Mais si on considère le pur sang au point de vue pour lequel il est officiellement encouragé avec l'argent des contribuables, c'est-à-dire d'améliorateur des sous-races et des races de service, il est, en effet, en dégénérescence. Les beaux modèles d'antan n'existent plus, car le modèle du cheval de pur sang s'est modifié dans le sens exigé par les programmes auxquels on a soumis la race.

Tant que les Haras de 1833 à 1860 ont été plus riches que la Société d Encouragement , ils ont imposé des programmes favorables au fond et à la résistance. Ils pensaient au futur étalon de croisement. Dès que les Sociétés de courses furent plus généreuses que l'Etat, elles imposèrent à leur tour des programmes inspirés par la seule idée sportive (tout comme en Angleterre où ce principe domine tout) : vitesses de plus en plus grandes, sur des distances réduites et courues par des chevaux trop jeunes. Dès lors, il n'y eut plus qu'exceptionnellement de chevaux de croisement compacts, suivis, bien membres, près de terre. Les programmes, pour employer l'argot sportif, ne favorisant plus les stajjers, il n'y a plus que les flyers qu'on a été chercher en Angleterre et qui ont évincé les représentants de nos belles races françaises.

En Angleterre aussi, d'ailleurs, les éleveurs de demi-sang hunter se plaignent de la rareté de vrai étalon de croisement.

Mais si les pur sang français ne sont pas très

satisfaisants comme modèle d'élalons de croisement, au moins le sont-ils quant à leur quantité. En 1833, il y avait 30 chevaux de pur sang à courir ; en 1890, 2.500 ; en 1907, 4.700, dont 3.000 en plat et 1.700 en obstacles I

450 étalons pur sang, en 1907, ont sailli 3.220 juments pur sang qui ont donné 1.920 produits (notons qu'en Allemagne il n'y a que 789 poulinières de pur sang).

Quant au nombre des pur sang existant en France, on en compte 12.400 en chiffres ronds, dont 4.500 de deux ans et au-dessous. Les pur sang en service d'armes ou civil ne sont pas comptés à ce total.

Il y a, en France, 150 élevages comptant 10 poulinières et au-dessus, et une quantité de petits élevages un peu partout, au centre et surtout dans le midi. Les plus importants sont tous aux environs de Paris et en Normandie.

On voit que l'élevage du pur sang prospère, bien que les statistiques prouvent qu'il n'est pas rémunérateur.

Les encouragements que reçoivent ces éle-

veiirs par le moyen des courses sont de 17.000.000, dont 8.950.000 en plat, 6.300.000 en obstacles, sommes à peine suffisantes pour couvrir les frais. On a constaté que l'élevage coûte en gros 30 millions, et qu'il en rapporte à peu près autant, en ajoutant au total des allocations, la valeur des ventes, etc..

• Ce sont des sociétés de courses, la Société d Encouragement (Jockey-Club) et la Société des Steeple-Chases de France, dénommées « Sociétés mères », qui assument la direction technique des courses. D'autres sociétés, la Société des Sports de France, aux épreuves jadis réservées aux seuls gentlemen, la Société sportive d'Encouragement (plat et obstacle) et d'autres encore font courir sur près de 300 hippodromes... et il en naît un tous les ans. Tout le monde va aux courses, tout le monde fait courir.

Cette démocratisation du sport a eu une influence néfaste sur notre élevage de pur sang. Ces malheureux animaux, depuis l'âge de deux ans, courent incessamment jusqu'à ce qu'il ne (( leur reste plus une jambe ». C'est pour cela

que si, en Angleterre, où les courses sont plus rares, on trouve facilement des pur sang de six et sept ans nets et relativement bon marché pour le service de la selle, en France, il ne reste plus au commerce que des estropiés.

Beaucoup de petits propriétaires ne font courir que pour gagner de l'argent et jouer aux courses. Le goût du cheval, l'idée sportive, n'y sont pour rien. On a constaté que depuis l'établissement du pari mutuel, la passion du jeu avait conquis une grande quantité d'adeptes dans les classes populaires. En 1891, on avait parié 102 millions ; en 1907, le total des paris s'éleva à 321 millions. Sur ces 321 millions, l'Etat a prélevé plus de 12 millions, lesquels ont été répartis entre diverses œuvres de bienfaisance, et à l'élevage général... et ainsi tous les ans, « ce qui vient de flûte retourne au tambour ».

Le pur sang, en dehors des courses, est le meilleur cheval de service civil et militaire ; il a le fond, la vitesse, le courage, l'adresse, et bien que ses « pattes » soient beaucoup plus solides.

que celles des demi-sang, « lorsqu'il ne lui en reste plus », a-t-on pu dire, a il marche encore avec son cœur ». Quant à son manque de rusticité, on l'a beaucoup exagéré. Il n'y a qu'à le sortir de l'état aigu et artificiel où le met Tentraînement pour pouvoir s'en servir sous toutes ces latitudes comme du premier cheval venu .

Comme étalon, le pur sang, même à l'Ecole vétérinaire d'Alfort, longtemps réfractaire à cette idée, est considéré aujourd'hui comme l'améliorateur indispensable. C'est le levain qui rend légère et utilisable la pâte lourde des races indigènes qui, sans lui, ne vaudraient guère mieux que la misérable plèbe chevaline qui végétait antérieurment au xix*^ siècle. Le pur sang est un (( bienfait nécessaire )) ; les courses sont un procédé nécessaire, et les paris, l'exploitation d'un vice nécessaire.

On semble trop oublier, depuis quelques années, que le pur sang n'est pas un but, mais un moyen. Il est le roi, c'est entendu. Seulement, comme les bons rois, il devrait être le premier serviteur de son peuple... les demi-

Nous exposons au chapitre du demi-sang ce qu'on attend du pur sang en ce qui concerne la modernisation de nos chevaux de troupe.

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