LES COMPOSÉS
— LES INDÉCLINABLES
l'idée de rapprochement à celle d'écart : bailim le Tarlaros nmphis « et le Tartare profond autour, au loin » ; argaleon, ioson khronon amphis eonta, eipenai, « difficile de le dire, pour qui a été si longtemps au loin »; mais cette notion de distance est encore peu déterminée : baie kukla amphis « elle plaça les roues des deux côtés »; zugon amphis eergei « le joug les écarte de l'une et l'autre part » ; ici naît l'idée de séparation. « Les colonnes d'Atlas, dit l'Odyssée, soutiennent, en les séparant, le ciel et la terre » : gaiante kai ouranon amjohis ekhousin. « Les chevaux couraient hors de la route » : amphis odou drametën. « Athénè et Héra se tenaient à l'écart de Zeus », Dios amphis. « Être divisé d'opinions », amphis phronein.
L'enquête est plus séduisante encore en latin, parce que, l'usage de circum, circa, ayant prévalu, les traces du primiliî abhi et même du premier terme a ou am doivent être cherchées en des mots souvent mal expliqués. La forme la plus développée nous apparaît tout de suite dans ambo « tous les deux », ambivium, ambidens; dans amb-ire, ambitus, ambilio « tourner autour, circuit, ambition »; ambigere, ambiguus, ambages « tergiverser, ambigu, ambages » ; amb-ulus, ambuliim, formé comme circulus, d'où prœambulum « petite introduction »; funambulus « qui se tient sur la corde, autour de la corde », ambulare « aller et venir, se promener », amptruare et redamptuare « sauter en rond »; ambesus « rongé de tous côtés » ; ambarvalis « victime portée autour des champs »; amburbium « procession autour de la ville ». Que dire de amplusl est-il pour amp-M/i<s?Plus probablement, le suffixe est le même que dans du-plus, sim-plus. En tout cas, le sens de am n'est pas douteux dans le mot ample; pas plus que dans am-pleclor «j'embrasse », dans am-putare « couper autour », am-terminum (dans Caton l'ancien) « autour de la borne » ; amicire, amichis, « envelopper, manteau ». Dans ampulla, amphi se cache encore; mais le latin l'a emprunté au grec amphiphora « vase qu'on porte autour », amphora, amporula, ampulla « petite amphore, petit flacon ». Nous n'irions pas le chercher dans nos mots an, anneaucependant l'osque am-nud « autour » est l'ablatif d'un nom amnus, annus « le cercle » dont le dimmnm annulus a encore gardé le sens. L'année est le cercle des jours. Citons encore ancisus « coupé en rond » et ancile « bouclier circulaire » ; anceps « qui a deux têtes, qui doute »; amsegeies « dont les moissons bordent la route »; et, dans Virgile, amsancti valles « vallons sacrés de tous côtés ».
Les dialectes celtiques ont conservé ce am (breton), en irlandais imm, imme « autour»; et il semble que nous le trouvions dans
l'ougaisismic i>do-i:uropéeîn
Tancien gaulois AmInrjaL, nom d'un roi puissant, et dans ambaclus- « esclave promené pour être vendu », puis serviteur et envoyé,, humble prototype de nos fastueux ambassadeurs {ambacLiator).
Si notre amh manque au gotique et à, l'anglais, qui ont préféré le simple, bhi, il a revêtu de nombreuses formes dans les autresdialectes germaniques. Le vieux haut-allemand et môme le moyen l'ont calqué fidèlement : umpischan « voir autour », umbi-hanc- « voile », umbi-hrinc « cercle », wnbc-ganc << circuit, fréquentation » (allemand umsehen, umhang, umrjang). Le saxon ymbe appartient aux mêmes âges. En néerlandais omm, en danois om,. en norrois et en allemand wm, à la fois adverbe, préfixe et préposition, représentent dans les temps modernes l'antique abh, abhi:. c'est exactement le latin am, que nous venons de voir; er-urn « autour », dar-um « pour cela », Er geht iim « il fait un détour ;>,. umgehen « faire le tour, éluder » ; umschreiben « paraphraser,, transcrire » ; puis umlaut « changement, déviation du son d'une voyelle » ; umdrehen « renverser » ; umkommen « périr ». Es ist um uns gesehn, « c'est vu, c'en est fait de nous ».
L'histoire de ana, proche parent de abhi, est plus variée encore,, surtout si l'on considère les nombreux usages du second membre na, affirmatir, interrogatif et négatif, gr. nai, nu, nun, latin 7ia7n., num, ne, nunc, nempe, enim, non, nisi, suffixe de tant de verbes,, noms, adjectifs ou adverbes [u-nu-s, do-nu-m, do-na-re, po-ne, si-ne). Ana, démonstratif qui se décline en sanscrit, en zend, en lithuanien, en polonais, a, combiné avec le diminutif lo, donné au latin unu-lu-s, ullus, olle, ul-tm, ul-tïmus, olim; aux languesceltiques, au persan, à l'arménien, le pronom an, l'article an et n : gallois an eu « le chien » ; breton ainm napstil « le nom de l'apôtre »; arménien marfn « l'homme, le mortel ». Ses cas dispersés, et devenus invariables, ont pris le sens de « certes » (ssc.),. de « sur, de bas en haut, vers, avec, dans, à travers, pendant, tour à tour, de nouveau, en arrière ». C'est en grec surtout que Ces variations se produisent, se multiplient, avec les formes ana,. anô, an, eni, ens (eis), même in (en arcadien et en cypriote). AWana, s'écrie Homère, « mais debout! debout donc! » And'Odusseus polwnètis anisialo « alors se leva l'ingénieux Ulysse ^^.Mclanesd'ana boirues êsan « en haut ou dessus pendaient les grappes noires ». Ana-thema [ex-voto) « objet voué à un dieu »; ana nêosbainein « monter sur la nef »; chruseô ana skeptrô « sur ou avec un sceptre d'or » ; ana poiamon pleein « remonter le fleuve » : anabasis «montée à travers le haut pays »; ana pasan hêmeran « pendant tout le jour »; ana meros « tour à tour »; anapiprêsko
■« revendre », anaraomai « rétracter ». Le latin n'a conservé que 'an-hdare « reprendre haleine » ; mais le gotique dit encore ana foluns « dans les pieds, sur les pas » ; le haut-allem. ana-sikt « vue » ; ■an « vers, sur, jusqu'à ». Erkomm an « il arrive ». Anglais go on, <^ome on; on the bed « sur le lit ». La combinaison de upa avec ^ana (got. iufana, af-ana) a produit l'anglais upon Çpon my soul « sur mon âme », dans Shakespeare), le v. ht-all. fatia, foiia, ■l'allemand von et le hollandais van.
Sous les formes en et in, ein, l'antique ana a battu partout en brèche le locatif, et a certainement contribué à la disparition de ce cas en grec, en latin et dans les langues germaniques; il a exprimé toiltes les nuances de mouvement vers ou contre, et delà résidence dans. On s'est demandé comment eis pouvait procéder de ■en. Ens, forme argienne et crétoise, est à en comme ex h ek, aps à ■apo, pros à pro, et en latin abs à ab, subs à sub; on peut y voir un accusatif pluriel, ou une contraction de entos. Nous savons que le -;?. grec fait volontiers place à un i [enti = eisi) \ au reste l'identité est complète, à ce point que les Doriens employaient en avec 'l'accusatif dans le sens de mouvement vers; eis est une variante postérieure, que la langue a utilisée.
Mais il est temps de tirer quelque enseignement de ces nomen- 'clatures. Toutes nous montrent l'influence réciproque de la forme •et de la pensée, la précision du sens s'accentuant à mesure que les variantes se multiplient. Qu'il s'agisse de prépositions simples, pa7\ pour., de^ à, ou composées, sur, en (inde), dans (de 'hitus), sous ■■(subtus), etc., ou de conjonctions soit relatives, soit dubitatives, dass, denn, when, ob, if, que, quand, si, soit copulatives et disjonctives, al, et, que, und, and, partout nous trouverons à l'origine nne racine ou un groupe de racines pronominales, de valeur indécise; ces syllabes, qui ont servi à la suffixation et à la déclinaison, étaient capables d'une vie indépendante. A mesure que la flexion les atrophiait dans le corps et à la fin des mots, la liberté ■ou le service moins étroit de la préfixation conservait leurs formes, tout en les variant, et accentuait leurs significations diverses. Elles s'apprêtaient ainsi à suppléer, à remplacer avec avantage les terminaisons usées. En donnant à la phrase et à la pensée plus de justesse et d'élasticité, elles rompaient les entraves de la synthèse grammaticale, et poussaient le langage dans la libre voie de l'analyse. Comme les auxiliaires ont à la fois simplifié et élargi le verbe, les mots invariables ont disloqué la déclinaison. Les linguistes sont enclins à regretter les ingénieux mécanismes qui n'ont pu résister au sourd travail de ces particules
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dissolvantes; mais, quelle que soit notre admiration pour la belle ordonnance du latin, pour la richesse luxuriante du grec et de l'allemand, nous ne voyons pas que la langue de Rabelais et de Ronsard, de La Fontaine, de Molière, de Voltaire, de Mérimée ou de Victor Hugo, que la langue de Cervantes, celle de l'Arioste, celle entin de Shakespeare, de Swift, de Byron, de Shelley, de Dickens, redoutent la comparaison avec les idiomes fameux d'Homère, d'Eschyle, d'Aristophane, de Lucrèce, de Virgile, de Cicéron, d'Horace, de Tacite, avec les langues de Schiller et de Gœthe, de Tolstoï ou de Mickiewicz. Les regrets, d'ailleurs, seraient superllus. Le langage échappe à la volonté; il a suivi fatalement, inconsciemment, sa voie.
Dans le cours de ces recherches parfois laborieuses, de nombreuses comparaisons ont fait voir quelles métamorphoses, quels accroissements, quelles mutilations, quels changements dans la forme et le sens font subir aux éléments et aux combinaisons du langage indo-européen les préférences, les aptitudes, les décadences et les progrès des nations qui ont reçu l'éducation aryenne. Parmi les circonstances, les causes — certainement naturelles et fatales — qui ont le plus contribué à la différenciation et à l'originalité respective des idiomes, la plus puissante fut, sans aucun doute possible, la diversité originelle ou acquise des organes vocaux. Pourquoi le français dit-il mois ou voir, quand le latin prononçait mensis et viderel Pourquoi l'anglais dit-il tooth, l'allemand zahn et le latin densl Pourquoi le grec entend-il pente, le latin quhique; tessares au lieu de quatuor ou de tchatvaras; hupnos pour svapna et somnusl Avant tout, parce que, à un moment donné, chez ces différents peuples, le larynx, les dents, les lèvres et la troisième circonvolution frontale ont fonctionné diversement. Ces divergences initiales échappent à l'examen physiologique, parce que l'observation ne pourrait opérer, à la rigueur, que sur des morts; mais s'il est presque impossible de les constater en elles-mêmes, il est intéressant, et relativement facile, d'en décrire les efl'ets et d'en classer les résultats. Cette étude comparée des diverses prononciations d'une même voyelle, d'une même consonne, ou d'un même groupe vocal originel, est l'objet de la phonétique. On jugera de son importance si j'en indique d'avance la conclusion : règle générale, à moins d'emprunt, ou de rencontre fortuite, ou d'affinités particulières, un même mot ne peut pas, ne doit pas, exister sous la même forme dans la série des langues congénères. C'est là le principe de l'étymologie scientifique.