l'organisme INDO-EUnOPÉJCN
Le V, qu'on a nommé à juste titre ou consonne, va nous offrir des exemples encore plus frappants de ces transitions entre les sons vocaliques et les bruits consonants. Il se présente soit comme substitut de u devant une voyelle : Divas, génitif de Bi/u-, soit comme liaison de u avec une désinence : f muas, dyavas ; dlienva « avec une vache » ; soit dans un groupe commençant par une sifflante : sva, une gutturale : gva, kva, ou une dentale, tva, dva; soit à l'état pur : và enclitique « ou », va suffixe {sarva, vkva « tout », nava « nouveau »), vant terminaison d'adjectifs et* de participes sanscrits ; và souffler (d'où vàta « le vent ») ; vid « savoir, voir », videre; vagk « conduire », vam « vomir», vak « parler », vart « tourner », avi « brebis ».
Le grec classique n'a plus de caractère pour noter le v. Mais il l'a possédé longtemps. C'était le vav phénicien, resté d'ailleurs dans la numération grecque, où il vaut 6. Les grammairiens ont appelé cette lettre digamma, à cause de sa forme qui ressemble à un double gamma; on le lit encore sur quelques inscriptions : Foida, Foikos, pour oida « je sais », oikos « maison » (latin veicus, vicus, ssc. viçd). Les dialectes béotien, laconien, éolien l'écrivirent et le prononcèrent longtemps : Foi7ios « vin » {vinwn), Fergon (ouvrage, racine varg, germanique iverk, loork). Le digamma a disparu des textes homériques tels qu'ils furent arrêtés au temps de Pisistrate; mais il existait certainement dans les chants primitifs dont les éditeurs du vi^ siècle ont tiré l'Iliade et l'Odyssée. Beaucoup de vers seraient faux si on ne l'y rétablissait. En voici deux :
Ton d'ar'hupodra idôn podas ôkus Akhilleus.
Muthôn te rhêlêr' emenai prêktèra te ergôn.
« Achille aux pieds légers, le regardant de travers.... Chantre d'anciens récits et conseil des actions. » Pour sauver la mesure, il faut lire Fidôn, Fréter, Fergôn. Les philologues ont noté ces accidents par centaines.
Enfin la lettre est tombée en désuétude, et le son avec elle. Rien de plus singuher, si l'on songe que la prononciation grecque ne répugne aucunement au u; loin de là : le 6 et Vu y ont très souvent cette valeur : vasilevs; on s'attendrait au moins à voir le v primitif représenté par l'un ou l'autre de ces caractères; mais le fait est rare : on cite boulomai, boulé, comparés au ssc. val, à vola et voluntas, et quelques formes laconiennes comme bergon, Mdein, Bergilios. Dans gounos, de gonu « genou », douros,éQ doru « lance », neûron, paûros (comparés à nervus, kpa?^vus), u semble une métathèsc du v. Cependant v est u dans duo, dans bous et dans hupnos poav svapna.
Il est probable que le digamma a été abandonné précisément parce que le b et Vu sonnaient ordinairement comme lui ; mais sa perte n'en a pas moins grandement altéré la physionomie de la langue et séparé le grec de ses congénères, le latin et le sanscrit. Tantôt, en effet, l'esprit doux, dans èmô {émétique) pDur vam, écho pour l'esprit rude dans hennumi, hesthès(vestis, veslire), dans histor « témoin, historien », dans hesperus {vesper « le soir »), remplacent le v\ tantôt il disparait totalement : dôdeka, duodecim; dlplous, duplus; boos, bovis; nêos, navis; neos, novus; en-nea, novem; ois, ovis; rhr.Ô « couler », pleô, neô « naviguer », eidon «je savais », kleos « gloire » et le suflixe klès [grava], au lieu de klévos, évidon, rhévo, pléoô, névô; il est vrai que pour ces trois derniers, les formes pleuô {pluo, pluvius), rheuô, neuô présentent des équivalents. Mais qui devinerait dans halos, pour solvos, le latin salvus, dans laïos le latin laevus, dans skaios scœvus, dans hèdus suavis, dans hulè pour sulvé, sylva, dans hos, pour svos, le thème sva, le latin suus7 Probablement le v ne répondait pleinement ni au ô ni à Vu; c'était le iv, comme le prouve la transcription Ouergilios {VirgiUus) ; et ce son n'était pas familier au grec.
Le latin est ici beaucoup plus fidèle au type originel. Il dit vinwn, vicus, verto, vigor, valere, volere, videre, vehere, vir, vis (gr. is), nervus, parvus, salvus, novus, curvus, eqvus, boves, novem, divus, Jovis (Dios), arvum, alvus, « ce qu'on laboure (de arare) », « ce qui nourrit (cf. alu~mnus) ». Toutefois deux causes particulières au latin ont amené souvent l'altération ou la perte du v. La première est la confusion avec le son et la lettre u; la seconde la tendance aux contractions.
Le latin avait affecté à la spirante f le vav de l'alphabet phénicien; il ne lui restait donc pour I'om voyelle et le ou consonne qu'un seul caractère. Claude, qui a eu quelques bonnes idées, avait proposé pour le V pur un F renversé, qu'on trouve sur quelques inscriptions de son temps; mais l'usage vicieux l'a emporté sur la sage réforme, et l'on ne sait vraiment si quatuor, vacuus, rehquus, fatuus, equus se prononçaient qvaivor, reliqvos, fatvos, eqvos ou katour, vacous, reliqous, etc. Dans duo et duplex, le v était un véritable ou, comme dans boum, bubus, pour bovum et bovibus. Dans le, se, sibi, dio, diu, dies, le v avait simplement disparu; une sorte de frottement intérieur l'avait oblitéré. Quelquefois il se cache dans une syllabe contractée : nôlo pour non volo, nuper pour novwnper « récemment », nauta pour navita, upilio « berger » , pour ovipilio (organ, avipalayàn), prudens pour providens (le prudent est celui qui prévoit); seorsum, seversum; rursum « de nouveau »,
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reversum; ailleurs il a été coupé sans laisser de traces; comparez retrorsuni avec retroversum; su-rsum avec subversum; concio avec convenlio; dilior, junior, 7ionus avec dives, juvenis, novrm- malo avec magvolo (qui se retrouve d'ailleurs en partie dans 7fiavult)commorunl, peiii, probai, avec commoverunt, petivi, probavi Un organique, aiva-s « le temps «, dont le grec a tiré aion et moi donne tout naturellement en latin aevum; l'addition des suffixes tas ter nus, hs, eus l'allonge en aevitas, ueviternus, aeviternalis, aeviternitas, aevitali-cum, dont on connaît les formes latines et françaises, aelas, aeternus, aelernalh, éternel, élernUé, èdarje, éage, aage, et finalement âge. Ainsi âge et éier7iilé proviennent, sans doute possible, d'une même racine; dans le second de ces mots é initial représente encore la première syllabe de aetas; mais dans âge, tout au plus l'accent circonflexe révèle la violente contraction qui a dévoré les parties signiflcatives du mot.
Le zend aime le w; et bien qu'il le change volontiers en u {daeum pour daevam, le dév « le démon »), il le garde parfois là où le sanscrit l'altère : vavalcha « il parla» est mieux conservé que lesscr. nvatcha; vaz (vagh), viz (vid), vie (habitant), haurva (sarva). bavami, vayu{vayou « le vent «) se montrent, quant au v, fidèles à la forme organique; w dans l'accusatif thwam « toi », dans rathtvô, rathive « du maître, au maître », n'est qu'un renforcement euphonique.
Il est d'autres métamorphoses, que nous allons retrouver cà et là en latin et en grec, et qui dépendent de la consonne à laquelle V se trouve lié dans une sorte de groupe indissoluble. Âva, gva, sva, dva sont assez ordinairement considérés comme des caprices nationaux, des phénomènes attribuables à des préférences plus ou moins tardives, et qui présentent chacun des variations intéressantes, mais fort secondaires, comme par exemple dans Wilhelm (prononcez Vilelm), William, Guillaume, Gilles. Pour moi, je suis disposé à reconnaître dans ces groupes des transitions, fort antiques, entre les semi-voyelles et les consonnes.
Si vous comparez les relatifs kas (sscr.), 750s ou kos (gr.), à l'ombrien po-ei, au latin qui et quis, au germ. hva, who, vous -verrez qu'ils ne diffèrent que par l'abandon ou la conservation de la semi-voyelle v. Le thème originel semble avoir été kva. Il en est de même pour les formes kuôn, canis, çvan, en zend çpan. La racine kvit, çoit « briller », conservée dans le sanscrit cuêfos « blanc », le got. hveits, ail. weiss, angl. lohiie, donne en zend çpaetô « brillant ». D'où viendraient ces u, ces v, ces p, si le v, vocalisé en w, durci enp, n'avait pas fait partie de la racine? Le ç des mots zend
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et sscr. çoan et çpan représente toujours un k primitif, comme dans âçu « rapide », gr. ôkus; açva, latin equus. Le zend açpa, viçpa « tout », nous aide à comprendre {h)ippos. Les Grecs ont reçu le clieval d'Asie, où il s'appelait déjà aspas ou ispas {Ispa-han); le s, représentant affaibli du k primitif, s'est assimilé au p, où les Grecs ne sentaient plus le v originel; certains dialectes, qui distinguaient mal les sons p et A-, ont adopté la forme ikkos, qui ne correspond qu'en apparence à equus. Les deux mots sont bien les mêmes au fond, seulement ils ont passé par des fdières différentes. Mais le point de départ de ces métamorphoses, c'est la présence d'un v dans la racine. Ainsi pour quatuor, ichatvar, tessar, phur, patiir, fidvor : le type est kvatvar.
Assez souvent la gutturale douce g, souvent patalisée en sanscrit dj, correspond, en grec et en latin, à un 6, à un u : gaus est bous,bos;ga (sanscr. gam) « aller » se retrouve dans le grec bainô, dans le latin va-do; djiv « vivre », dans bios (p. bivos), dans vivere, vila. Le zend dit zbayemi « j'invoque » pour ghvayàmi, sscr. hvayàmi (d'où hôtar « le prêtre », en zend zaolar); de même les divergences entre le sanscrit et nos deux langues classiques nous révèlent des formes primitives gvaus, gvam, gviv. Le premier a préféré la gutturale, les deux autres ont préféré le v, pur ou durci en b.
L'exemple des groupes iv, dv vient à l'appui de cette explication. Nous ne reviendrons pas sur les changements de iva^n en te, en tibi (pour tve, iubï), si ce n'est pour y rattacher vos, en sanscrit vas, qui pourrait être le reste d'un pluriel tvas. Mais dv présente un intérêt particulier; le zend dbis « haïr » pour dvish, baê pour dvê, nous montrent l'évolution du u en 6 ; bien plus encore le latin : duo, duellum, duonus, duplex comparés à bis, bellum, bonus (ital. buono, espagn. bueno), bidens. Le grec, rejetant le v, a gardé la dentale : dôdeka, dis, pour duodeka, duis. Ainsi, il y a identité entre ces formes, non pas parce qu'un d se change en b, mais parce que, de deux sons confondus en un même groupe, les diverses langues ont fait un usage différent.
Le groupe sva n'a pas eu moins de variantes; il reste pur en sanscrit : svaa « résonner », svai' « briller, ciel », svaçura « beaupère », svasar « sœur », sva « lui », svadu « doux », svapna « sommeil » : le latin l'a rarement conservé, dans (suadois, suadëre, suus) ; d'ordinaire il l'a contracté en so : sonus, sonare (notez l'italien suono); sol, socer, socrus; soror pour sosor; somnus. Le grec a fait effort pour l'imiter dans sphos, sphéiéros, mais il a renoncé au v et n'a jamais aimé le s initial, qu'il change en esprit rude; force
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lui est donc de le représenter par he, hè, hu, ho : helios, helenè, pour svarya, surr/a, svarana « la brillante » ; hekuros pour svaçura, soccr; huptios pour svapna; hêdm pour svâdu.
Mais c'est en zend que l'écart est le plus considérable. La sifnante lui est insupportable au commencement et même dans le corps des mots; il la supplée par une aspiration très rude ou nasale, prononçant par exemple hazanhrem le sanscrit sahasrum qui veut dire mille. Il dira donc hva, pour sva, hvaré pour svar. Ce ne serait rien s'il s'arrêtait là; mais, le plus souvent, son aspiration initiale est si forte, qu'elle équivaut à une gutturale dure; alors toute trace du v disparaît, et la sifflante devient 7. Qa représente sva. Qàdata, qui s'est altéré en Koda « dieu » ; (« J'aime Koda, Bidi me paraît un bon sire », a dit Alfred de Musset). Qàdata, « l'éternel, celui qui trouve en soi sa base, sa loi », est le sanscrit sva-dhata, et pourrait se rencontrer en grec sous la forme sphethetos, autoihelos. Qafna est svapna, hupnos, somnus; qap, sopire; qar « briller « et « manger », de svar, svorare, vorare ; qan « résonner » (rapprochez le latin canere, canoriis); qanhar, soasar, soror; Haraqaiii « pays des fleuves », Sarasvati. La transcription grecque Arachosia , l'Arachosie , laisse soupçonner qu'un v ou un 0 se faisait encore entendre après l'aspiration.
Qui pourrait dire, après ces divers exemples, si les labiales b et p ne sont pas un durcissement du v, lui-même issu de la voyelle ou, et si les dentales, les gutturales et leurs aspirées ne sont pas nées de l'effort fait pour émettre ou varier le son u; cet effort, ce souffle aurait produit des bruits d'abord confus, qui se seraient précisés à mesure que les frottements de l'agglutination usaient et oblitéraient la semi-voyelle. Il y a là peut-être plus qu'une hypothèse. En tous cas, ces considérations ne sembleront pas déplacées dans une étude philosophique du langage et de la formation des sons. Elles font, semble-t-il, prendre sur le fait les causes physiologiques, si longtemps ignorées, de ces déviations, de ces divergences qui, dès le principe, ont dérobé aux Latins, aux Perses, aux Germains l'identité fondamentale de leur vocabulaire.
• La sifflante pure S, qui a reçu des traitements si divers chez tous les peuples, selon qu'elle est initiale, médiane ou finale, et selon les rencontres des voj^elles ou consonnes qui l'accompagnent, peut être rangée parmi les éléments premiers du langage; elle est commune à l'homme et à beaucoup d'animaux, tels que l'oie et le serpent; c'est même un des bruits de la nature. Le
souffle humain le produit, comme T haleine du vent. On classe volontiers s, et à bon droit, dans l'ordre des dentales; par z en effet, il confine à cl pur ou aspiré; il permute sans cesse avec \et; mais la chuintante ch l'apparente aussi au ç, au tch palatal, et par suite aux gutturales. Enfm, pour le gosier du Perse et du Grec, elle se confond avec l'aspiration rude; pour les Latins avec la liquide r. Ces affinités multiples rendent son histoire des plus compliquées.
Nous nous bornerons à des notes rapides. En sanscrit, -s primitif est quelquefois remplacé par la palatale ç : çushka, latin siccus (zend hushka); çvaçuva, latin socer; par la cérébrale sh : ush « brûler «, latin œslus, us tus {aurora, aurum, de urere)\ tarsh, « sécher », grec tersô, latin iersa, terra « la sèche ». Très souvent, devant certaines consonnes, et d'après des lois euphoniques propres au sanscrit, il tombe aux désinences et est suppléé par une légère aspiration ; l'a qui précède prend le son o : divas, divah et divô] ce phénomène est ordinaire en zend. Mazdaô, pour Mazdas. La chute est fréquente en grec, et en latin dans l'ancienne poésie : omnibu\ intiC , dans Ennius. Autrement il garde en sanscrit sa valeur première. Beaucoup de racines commencent par la sifflante : sad « s'asseoir », d'où sadas (gr. hcdos) et sadanam ; satch (pour l'organique sak) « suivre » ; su et su « arroser, mettre au monde », d'oîi sôma « la liqueur sacrée », et sunu « le fils »; sru « couler » ; svid « suer », stha « se tenir debout », star « étendre », smar « se souvenir », etc. S persiste également (sauf les exceptions que nous venons d'indiquer) dans le corps et à la fin des substantifs et des verbes : asti, bharès, abharas, svasar, vakchas [vocis), manas.
Pour le zend et le grec, on a vu déjà quelles altérations y subit le s initial ; selon une loi constante, à sad, sadas correspond hed, hédos, hedra; si bien que dans nos mots chaise, chaire, chayère, dérivés de cathedra, il n'y a plus une lettre qui rappelle la racine sad; à saptan répond hepta, d'où hebdomadaire, qui ressemble aussi peu que possible à semaine; sak devient hep, hepomai; sru est hru; huô a pleuvoir » et huios « fils » sont dans le même rapport que su et sunus. La disparition du s entre deux voyelles a jeté le trouble dans les formes de la déclinaison, même de la conjugaison. A^/row., logou, ihéou cachent agroio,agrosio, logosio, theosio; ménous, génous, méneos, ménésos, génésos ; eiên, ésiên; phérê, phèréai, phêrésai; ôn « étant », éôn, esôn; lelukuia, lelukosia. S tombe avant et après r : rhéô, paiêr, cheir ; il se substitue volontiers au t : tessares, thalassa, melissa, poiousi, phérousi « ils font, ils portent », posis {jpali], phusis (ssc. bhuti), mousa {montia). Tous les anciens abla-
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tifs en ôl sont devenus des adverbes en ôs : homôs, têlikôs, alèthôs, sophos, etc.
Chose bizarre que, malgré ces anomalies, ces répugnances, le s soit encore, en grec, une des lettres les plus fréquentes. Tantôt au commencement d'un mot, il a été préservé par la consonne où la voyelle qui le suit : slhnios « force », sténos « gémissement » slêsô « je poserai », stornumi « j'étends » ; skôr, skalos, d'où scorie et scatologie (ne pas confondre avec eschalolorjie, science consacrée à certains résidus métaphysiques), sUos « pain » (peut-être çvêla, « blanc »), sélénè, seirios pour sva^ enfin tous les mots composés avec le préfixe sun. Il y a là bien des dérogations aux habitudes les plus générales; mais il faut admettre que la prononciation a changé avec le temps, et que les doubles formes : Séléiiè, Hélène; Srllos,Bellên; Seirios, ffélios, se rapportent à différentes 'périodes de la langue. Parfois, dans le corps du mot ou dans les terminaisons, il se maintient entre deux voyelles : ésomai, lusô, élusa, lusas, lusan. Enfin il abonde en général à divers cas de la déclinaison', notamment à des nominatifs et génitifs singuliers, à des nominatifs et accusatifs pluriels : domos, néanias, podos, opos, poléos; paieres, andras, logous.
Le latin, qui n'a pas de ces partis pris violents contre certains sons, surtout aussi modestes, aussi faciles à émettre que le y, \qv ou le s, a bien mieux conservé que les autres langues — voire le sanscrit — la prononciation indo-européenne. Il laisse partout, au commencement des mots, s aussi bien que v ou à moins qu'une trop grande accumulation de consonnes ne l'oblige à une sorte de déblaiement. Locus, nous disent les grammairiens, est pour s</ocms ; lis « procès », pour sllis (d'une racine str : allemand sireil). Mais le s pur ou modérément accompagné demeure inaltéré dans tous ces mots que nous avons cités ; sedes, sedeo (rac. sad. gr. hed), sudare sudor (rac. svid, gr. hudôr), sonare (sva?i), sequi, septem, serpere {herpô, herpeton, herpétologie), servus, salvus (sarva, holos), et sollus, sum, etc.; et aussi partout où nous le voyons figurer dans les désinences grecques ; dominus, dominos, dominis, geniis, tempus, manus, manibus ; fralris, fratres, fratribus, dies, materies, etc. Cependant, nous l'avons dit, il tend à s'effacer dans les désinences. Joignons quelques exemples à ceux que no.us avons donnés : vita dignu locoque; omnibu pinnceps « le premier avant tous » ; sur de vieilles inscriptions : Furiô, Terentiô pour Furius, Terentius; dans l'usage même relevé: exoriarealiquisnoslris ex ossilms ultor;amare, sequere ; pour sequeris, arnaris, exoriaris ; mage pour magis {magius), pote, pour polis. Messala, dit Quintilien, (dès Auguste), voulait
qu'on cessât d'écrire le s final. 11 a disparu dans le corps de quelques mots, tels que pono {pos-no) comparé kpos-itus,pos-m, repostum; remus « la rame », pour mmî/s (gr. creihmos); Camillus T^our Casmillos, (comparez Kadmos et le cabire Kadmilos) ; camena pour cas-mena (rac. cas, çans « chanter »).
Mais l'aventure la plus intéressante du s en latin, c'est son affinité avecr : nasiis, naris;'carmen pour casmen; arapouvasa. Dans toute une catégorie de mots, entre deux voyelles dont la dernière est un ï ou un e, parfois un a, un s primitif se change constamment en r. Ce phénomène affecte, par exemple, tous les mots de la troisième déclinaison terminés en us bref, en ûs, en as et en ôs longs. Dans corpus, genus, onus, pecus, opus, latus, veius, scelus, Venus, jus, mus,mas, glis, «loir », qui correspondent à des mots grecs en os, sanscrits as, s fait partie du radical, et se retrouve dans les dérivés musculus, masculus, corpusculum, onusius, vetusLus, venustus, scelestus, justus; de même dans arbos, arbustum; honôs, honestum ; robur, robustus ; flos, flosculum ; mais tous les cas obliques se déclinent sur un thème en or, en er ou en ur : mûris, maris, glires, cor paris, pécaris, juris, generis, operis, laleris, veteris, sceleris, veneris, raboris; et dans la seconde série : arboris, honoris, floris, odoris, coloris, laboris, etc., si bien que ces formes, réagissant sur le nominatif, ont presque partout changé os en or;,arbor, honor, color, odor, labor, sapor, amor, robur. Les nominatifs en us ont persisté; mais r a triomphé dans la dérivation et nous a donné toute une multitude de verbes, substantifs, adjectifs, qui ont passé dans les langues romanes. Opéra « œuvre », operare « ouvrer » et « opérer », operarius « ouvrier », urere, aurora, pour usere, ausosa; jurare, juralus, pejerare, generare, generosus, sceleratus, veternum, venerari, onerare, anerosus. Rappellerai-je arbre, arboricole, honneur, labeur, odeur, couleur, honorer, honorable, colorer, corroborer, incorporer, odorant, vétéran, laborieux, liquoreux, savourer, savoureux, tous mots qui sont de simples décalques de termes latins. La conjugaison latine n'a pas été moins influencée par cette permutation de s en r, si toutefois il est vrai que le re des infinitifs soit partout le substitut de se. Nous le pensons, quant à nous. Esse, posse, amavisse, fuisse, legisse, audiisse ne semblent pas pouvoir se séparer de légère, audire, amare, fore, gignere, surtout si on les compare à amore, génère; la même cause a pu seule produire des effets si analogues. Le passif tout entier {amor, amaris, amamur, legor, legeris) est fondé sur la même métamorphose du s. Il a fallu que l'attrait de rfùt bien puissant pour alléger en or le suffixe Jans, iôn, du comparatif : major, pejor, suavior, etc. (corres-
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pondant au grec meizôn, hèdiôn), qui ont passé par des intermédiaires marjions, magios, majosis, majus; l'ancien s se sent encore dans mnjestas. Aucun accident phonétique peut-être, sauf le rejet des aspirées, n'a plus nettement séparé le latin de ses congénères indo-européens. La substitution de la liquide à la sifflante demeure un des caractères principaux de cette langue et de ses dérivés romans. Le r latin n'est pas seulement apparenté à s, i! l'est encore à la dentale douce : meri-dies : est pouv medi-dies ; on trouve arvena pour advenu.
Les affinités multiples ne manquent pas plus à la liquide qu'à la sifflante; toutes deux peuvent être à la fois dentales et gutturales. Dans les langues sémitiques, la double aspirée gutturale se confond avec r : GAadamès se prononce /?/iadamès. En grec, il est facile de distinguer deux prononciations du ?',rudeau commencement des mots (rhéô, ou mieux hréô, hrègnumi, etc.), douce dans le suffixe ra ou ro, si fréquent dans nos langues, hêméra, lura, ankura, ischuros ; encore aspire-t-il la consonne qui le précède, eruthros « rouge »,anthrôpos pour andrôpos « figure d'homme, l'homme », phratôr, comme dans le sanscrit bhratar; quand deux r se rencontrent, le second est marqué d'un esprit rude; le premier porte un esprit doux. Cette aspiration est constamment attachée au r initial, qui est toujours annoncé par un souffle labial; d'où les formes dialectiques brodon « la rose », brétor « l'orateur >>.
La liquide primitive flottait entre r et /. Dans le Véda, la racine sanscrite lih, gr. leichô, latin lingo, lécher, est encore écrite rih ; plu {pléô, pluere, fluere) se présente encore sous la forme pru. Le zend et le perse n'ont pas connu, sinon le son, du moins la lettre /. 11 y a, dans les autres langues, équivalence parfaite entre les deux liquides ; du moins, dans le corps des mots, des raisons euphoniques déterminent seules l'emploi de l'une ou de l'autre; le grec dira képhalargin, léthargia, de algos douleur (latin a/^ere, algidus), pour varier le son; le latin se servira ainsi du sufiîxe arts ou alis: saluiaris, floralis, militaris, mortalis, normalis, jocularis. Mais, au commencement des mots, le sanscrit, le latin, le grec, les langues germaniques ont en général adopté / ou r une fois pour toutes et ne s'en départent plus. Le sanscrit a choisi lump pour le sens de rompre, le latin rump; pour dire « abandonner », c'est r/A% ritch qui a plu au sanscrit ; le grec se sert de Up : leipô, loipos; le latin de liq, reliquus, reliclus, linquere. « Briller » sera en sanscrit ruk, rutch, en grec leick, luk: leukos « blanc », lukeios «Apollon Lycicn (le brillant) », en latin lue : lucere, lucidus, Lucina, lu[c)na, lu{c)men, Imciniola, rossignol « qui chante vers le matin »; ici le
français est revenu au son r, comme dans scandalum, esclandre, apostolus, apôtre.
On compte au nombre des liquides n, que nous avons rencontré déjà comme timbre nasal des voyelles, mais dont l'existence indépendante est fort antérieure à la séparation des idiomes; il n'en reste pas moins apparenté à l'i, qui le sifpplée souvent dans les terminaisons grecques; une des traces les plus visibles de cette parenté, c'est l'addition inorganique de n à beaucoup de finales grecques en î et en é : philousin « ils aiment », epoièsen « il fit ». Le grec aime le n presque autant que l'allemand. Gomme liquide, n se confond rarement avec / ou r; cependant lympha et nympha sont bien le même mot, et l'on sent que donum et plénum en latin, dôron et plêron en grec, sont des formes équivalentes. Dans ullus pour unulus, bellus pour honulus , n s'est assimilé à /. Enfin le français diacre pour diaconus, le provençal canorgue, canonicus, montrent encore l'affinité des trois liquides. iV, consonne initiale et pure, persiste dans un grand nombre de mots, nac « tuer », necis, necare, nekus « cadavre »;nam «prendre, ranger », némein, nomos; nava, novus « neuf»; nara, nero, anër « homme »; mais souvent il est le reste d'un groupe gulturo-nasal gn : gnèios, gnatus; gnotos, gnotus; notus, nomen, noscere; anglais know,
M, à la fois liquide et labiale, préférée pour les désinences par le sanscrit, le zend, le latin, familière aussi aux langues germaniques, alterne avec n dans la composition, selon des lois euphoniques particulières à chaque langue; il le remplace devant les labiales : emmener, embonpoint, ambrotos, immorlalis. Au commencement des mots, il est simplement une labiale douce, extrêmement fréquente, ou le reste d'un groupe sm : smar « se souvenir», smemor. Rappelons mar « mourir », moros, mors; marta et mard a l'homme », en zend : Ariomardas « l'illustre mortel », Gayomereia « la vie mortelle, le premier homme » {Gaiomarz en pehlevi) ; marg (marquer), Marcus « l'illustre », margo, mark « marge, frontière »; mrdj « pétrir, adoucir », mulcere, mulgere, mollis (ponv moldis), mardjara, nom sanscrit du chat, « qui se lèche, se polit sans cesse »; man « mesurer, penser », manu « l'homme »; enfin ma, ce fameux moi, qui a joué un si grand rôle dans l'histoire, la vie sociale et la philosophie. Je m'arrête : la racine ma et ses dérivés nous sont déjà familiers.