CHAPITRE PREMIER
La méthode évolutive. — Opinions anciennes et modernes sur l'origine du langage articulé. — Les éléments phoniques : voyelles; semi-voyelles ; explosives ou consonnes pures. — Longue indécision entre les gutturales, les dentales et les labiales. — Les quatre stades linguistiques : monosyllabisme, agglutination, flexion, analytisme, — répondent, originairement, à des aptitudes intellectuelles différentes.
Durant de longs siècles, le principal souci de l'homme a été de s'isoler dans l'univers, d'établir entre le « dieu tombé » et le reste des vivants une ligne de démarcation d'autant plus infranchissable que sa vanité écartait de parti pris les jalons intermédiaires.
Les Montaigne et les La Fontaine, les Georges Leroy et les La Mettrie, philosophes sceptiques ou naturalistes observateurs, qui, sans aller au fond des choses, notaient chez les bêtes la mémoire et le raisonnement, les affections, les rapports sociaux, les rudiments des arts et des industries, semblaient tous infectés à quelque degré de ce qu'on nomme encore, par antiphrase, le mauvais esprit. Ils étaient suspects à l'orthodoxie des religions et des préjugés, Linné lui-même s'est repenti d'avoir classé l'homme, en avant des singes, dans l'ordre des primates. Cependant, après avoir vu tomber tour à tour les barrières élevées par
Lefèvre. ^
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la géologie, par l'anatomie et même par la psychologie officielles, l'homme, hon gré mal gré, se résigne à être le premier des mortels.
Une doctrine, fort ancienne, mais qui seulement depuis quarante ans affronte la douhle épreuve de l'expérience et de l'expérimentation, la doctrine évolutive et transformiste, est venue renverser les méthodes. Elle observe les différences, mais elle cherche les rapprochements. Elle abandonne la stérile comparaison des termes extrêmes; elle renonce -au plaisir facile de confronter à la fourmi, au chien, à l'éléphant ou au gorille Vhomo sapiens, l'homme moderne et civilisé. Elle fait d'autant mieux ressortir l'immensité des progrès accomplis par le moins imparfait des mammifères, qu'elle eu saisit, non la cause, mais le point de départ. Sans doute, elle ne répond pas à l'insoluble question : pourquoi y a-t-il quelque chose? mais une fois constatée l'existence de ce quelque chose, elle en restitue la genèse. De proche en proche, de couche en couche, elle retrouve et rattache les anneaux épars enfouis dans les profondeurs du passé. Elle développe — ce qui est le seul et vrai sens du mot expliquer — l'enchaînement certain ou probable des transitions lentes qui ont conduit l'homme à une distance prodigieuse de l'animalité. C'est ainsi qu'elle substitue aux vains regrets d'une grandeur perdue le légitime orgueil d'une grandeur conquise.
Cette doctrine, cette méthode, nous la prenons pour lumière et pour guide en ces champs presque illimités de la science du langage.
Quelques régions de ce domaine ont été, de nos jours, explorées avec une admirable sagacité; et quand nous toucherons à ces découvertes du génie moderne, nous n'aurons vraiinent qu'à relever des faits avérés, quoique trop peu connus encore. Ici, dans Ces préliminaires, une plus grande initiative nous est imposée par la confusion des doctrines.
Sur un seul point, et à condition de ne point trop presser les termes, l'accord paraît complet, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, entre les esprits les plus naïfs et les raisonneurs les plus subtils : « Le langage articulé est, avec l'usage du feu, l'attribut caractéristique de l'homme ». Ajoutons quoi que ce soit à cette formule, et nous nous heurtons à des contradictions, soit spécieuses, soit fondamentales.
L'homme pense-t-il parce qu'il parle? Parle-t-il parce qu'il pense? Ce dilemme, controversé, ne vaut pas l'encre qu'il a coûté.
CONSIDIÎIRAÏIONS GÉNÉRALES
Si l'on entend par pensée l'impression plus ou moins durable laissée dans le cerveau par la sensation, et le raisonnement plus ou moins conscient qui molive l'acte consécutif k l'impression, il est évident que la pensée est antérieure au geste vocal qui la traduit.
Si la pensée devient un travail cérébral indépendant de l'impression présente, opérant sur des signes sonores conservés par la mémoire, raffinés par l'écriture, exprimés ou sous-entendus, substitués aux sensations que recueille le souvenir et que l'abstraction analyse, — il est non moins évident que la parole est non seulement l'instrument, mais encore la forme et la condition de la pensée. Nous verrons, en outre, qu'il existe des stades intermédiaires entre la pensée brute et la pensée élaborée, entre certains langages et la parole articulée.
Quant à la seconde question, elle est encore plus mal posée que la première. L'homme ne parle pas parce qu'il pense. II parle, parce que l'appareil laryngo-buccal communique d'une façon quelconque avec la troisième circonvolution frontale. C'est ce lien matériel qui est la raison d'être du langage articulé.
Nombre d'esprits très distingués, éminents, ont pensé et aiment encore à croire que l'homme a toujours possédé le langage articulé, voire même les parties du discours. La légende de l'Adam nomenclateur n'a pas peu contribué à entretenir cette croyance, commode autant qu'insoutenable. Disons tout de suite , pour placer les deux thèses en présence, que d'autres autorités non moins respectables ont toujours considéré le langage comme une conquête de l'homme, et que les études des linguistes ont définitivement consacré les intuitions antiques.
La croyance, assez répandue, à une origine divine du langage est l'un des arguments, bien faibles, allégués ou acceptés par les partisans de la première théorie. Tout d'abord, il ne vaut ni plus ni moins que le prétendu consentement universel si cher aux dévots et aux déistes dans l'embarras. Et nous l'écarterions, sans plus y insister, s'il ne reposait sur une confusion qu'il peut être utile de percer à jour.
Les anciens attribuaient volontiers l'invention et le don du langage à quelque dieu spécial ou national, Tauth, Viracocha, Oannès, Jahvé, c'est-à-dire à des hommes surhumains , à peu près bâtis comme eux-mêmes, doués d'un gosier et d'une bouche. C'était enfantin et irréfléchi, mais très conforme à leur état mental. Cela ne préjugeait rien sur le fond, ou même tranchait la question dans le sens d'une acquisition fortuite de la faculté
* L liVOLUTION LINGUISTIQUE
linguistique. EL en eiïet les anciens étaient convaincus que bien des siècles s'étaient écoulés avant l'apparition du langage. Quelqu'un l'avait inventé, comme Vulcain la métallurgie ou ïriptolème le labourage; et l'inventeur, comme tous ses pareils, était un dieu. Tel fut le point de vue des polythéistes. Celui des métaphysiciens modernes est fort différent. A mesure que, par élimination et résorption, la multitude surnaturelle se réduisait peu à peu à l'unité, les mérites particuliers des dieux divers se condensaient dans l'ultime précipité d'où est sorti le. dieu monothéiste, puis le dieu vague des déistes, sans forme et sans organes. Ce personnage inconsistant a donc recueilli l'héritage des Tla'loc des Cabires et tutti quanti. 11 dirige à lui tout seul, et plutôt mal que bien, les nombreux météores dont les caprices épuisaient jadis l'activité de tous les Olympiens. Entre autres offices, il a gardé la distribution de toutes les misères et de tous les bienfaits dont on ne connaît pas la source. En un mot, c'est lui qu'on invoque, lui qu'on évoque, en désespoir de cause. Les écrivains de 1830, poètes, romanciers, historiens, ont joué à qui mieux de ce deus ex machina. Les savants même se retranchent derrière ses desseins insondables. Est-il besoin de rappeler que tout recours à la divinité pour l'explication d'un fait quelconque est un aveu d'ignorance, et rien de plus. Dire que dieu a donné à l'homme le souflle, la mémoire ou la parole, c'est ne dire absolument rien.
Ceux qui, sans en convenir, comprennent l'inanité d'une telle assertion, y reviennent cependant par un détour assez oiseux • ■« Laissons le surnaturel , disent volontiers les inventeurs du règne humain -M nature nous suffit; c'est de la nature que l'homme tient le langage ». Si la nature est pour eux, comme on peut le croire, un simple équivalent de la divinité, la question u'a pas fait un pas. Heureusement, un terme aussi vague est susceptible d'acceptions diverses, et il n'en faut pas faire fi, s'il implique l'origine naturelle du langage. Dès que la nature représente l'ensemble et l'enchaînement des choses, elle ne nous force plus à nous arrêter court devant le mur de la création ex nihilo; elle se prête, elle s'ouvre aux recherches et aux inductions de la science. Nous pouvons donc admettre, comme une vérité inoffensive, que la nature comporte chez l'homme l'expression de la pensée par la parole. Telle était l'opinion d'Épicure, opinion brillamment développée par Lucrèce. Mais jamais ces philosophes, ni aucun .des écrivains de l'antiquité, sauf le rédacteur de la Genèse, n'ont supposé que le langage ait été unë révélation soudaine, que
C0NSIDKHA.T10NS GÉNÉRALES
l'homme ait été mis par la nature en possession immédiate du substantif, ou même des syllabes distinctes qui sont entrées dans la composition des mots. L'articulation , le vocabulaire , et la grammaire furent l'œuvre du temps et de l'exercice organique. Leur formation est intimement subordonnée au progrès infiniment lent des instruments cérébraux et vocaux et des habitudes sociales.
Un Diodore de Sicile, compilateur dont on ne vante pas d'ordinaire la sagacité, un Vitruve, autre auteur de second ordre,: ont exprimé cette conclusion si simple en des termes que ne désavoueraient ni un Schleicher ni un Whitney.
[Biblioth. hist., I, 8.) « La voix des hommes, écrit Diodore, étant encore confuse et dépourvue de signification, ils parvinrent à former un système général de désignations connu de tous, en s'exerçant petit à petit à prononcer les mots d'une manière articulée, et en établissant entre eux des signes vocaux appliqués à chaque objet. Mais, comme des centres d'organisation semblables se produisirent sur toute la terre et que, dans chacun d'eux, les mots se créèrent au hasard, il en résulta une absence d'uniformité qui donna naissance à la diversité des langues. » Ce passage, où tout est à retenir, sera bien complété par ces lignes de Schleicher (/??i;9or^.iu lang .pour V hist. naturelle de V homme) : « Le langage, que, même pendant la courte période historique de l'humanité, nous saisissons dans un perpétuel changement, est pour nous le produit d'un lent devenir... D'ailleurs, du moment que nous trouvons dans la constitution matérielle de l'homme le principe de son langage, nous sommes obligés d'admettre que le développement du langage a marché du même pas que le développement du cerveau et des organes de la parole. Mais, si c'est le langage qui fait l'homme, nos premiers ancêtres n'ont pas été dès l'origine ce que, aujourd'hui, nous appelons hommes... Ainsi donc, les résultats de la glottique nous conduisent très décidément à l'hypothèse d'un dégagement insensible de l'homme des formes inférieures. »
Les anciens, transformistes instinctifs, se sont rencontrés ici avec les modernes. Ils ont plus d'une fois et sans effort imaginé un âge où l'homme ne parlait pas, « mutum et turpe pecus, muet et vil bétail », dit Horace, « jusqu'au jour où des mots notèrent les bruits et les impressions ». C'est « l'utilité », Lucrèce l'a bien compris, qui, pour ainsi dire « fît jaillir les noms des choses », expressit nomina rerum. A quel besoin les mots auraient-ils répondu, lorsque l'anthropoïde du Néanderthal ou de la Naulette,
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solitaire et nu, dans l'atmosphère épaisse, sur le sol marécageux, son caillou en main, vaquait de fourré en fourré, cherchant quelque plante ou haie comestible, ou la piste des femelles, aussi sauvages que lui? L'acte suivait l'impulsion comme un contrecoup, accompagné du geste et du cri, joyeux ou plaintif. L'appréhension perpétuelle, l'élonnement, le désir, la faim, la soif, tout ce qu'on peut rêver de plus fruste, de plus réflexe et de moins réfléchi, curiosité passagère, empreinte rude et fugace de quelque sensation inattendue, inexpliquée, une mcmoh-e parfois tenace, mais pauvre, des sens neufs et mal exercés, un cerveau lisse et comme indivis, incapable d'analyse, rien de tout cela ne suggérait l'emploi de signes durables et variés. Pour nommer les choses, il a fallu que l'homme les remarquât, les découvrît. De plus, il a fallu l'occasion et le besoin de communiquer ces remarques et ces découvertes, une forme, si rudimentaire fût-elle, de la famille et de la société, un public, enfin, intéressé à comprendre un de ses membres et à se concerter pour une entreprise commune. Puis une longue habitude, des efl"orts continuels ont été nécessaires pour retenir et appliquer, pour coordonner et multiplier des émissions vocales incertaines et flottantes. C'est ce que Diodore a fort bien saisi; et Vitruve, qui rattache l'origine du langage à la découverte du feu, à l'influence sociale du foyer, nous montre les hommes rassemblés essayant par des gestes et des cris de se communiquer leur admiration. « Ils poussèrent, dit-il, différents sons et formèrent par hasard des paroles, puis, employant souvent ces mêmes sons à désigner certaines choses, Us commencèrent à se parler entre eux. « Tels ces sauvages d'Afrique qui ne se comprennent pas la nuit, et dont les mots indéterminés ne peuvent se passer du geste.
Une des preuves les moins équivoques en faveur de ces vraisemblances, c'est l'admiration universelle dont fut saluée l'invention, ou mieux l'acquisition du langage, cette foi aux litanies et aux formules, cette puissance magique attribuée à la parole, révélatrice, quasi créatrice du monde, ces honneurs divins rendus à l'hymne personnifié, à la poésie, au Logos, à Brahma et au Verbe, cette confusion inévitable entre la lumière et le langage, entre le langage et la raison.
L'examen des éléments phoniques vient à l'appui des arguments moraux et des considérations générales. 11 ne s'agit pas encore des syllabes, si diversement combinées dans les milliers d'idiomes répandus sur la surface de la terre. Dans leur état le plus ancien, elles ne nous conduisent guère qu'au début des langues, mortes
OU vivantes, qu'on peut nommei' actuelles, et qui se sont formées des débris d'autres milliers de dialectes à jamais disparus. La phonétique doit remonter plus haut vers les origines. Elle s'attaque aux lettres elles-mêmes, aux sons qui ont constitué les syllabes.
Parmi ces matériaux premiers, beaucoup nous sont communs avec les animaux. Il est presque superflu de noter que les voyelles, pures ou assourdies, brèves ou longues, nasalisées, combinées en diphtongues, figurent dans les cris du chien, du chat, du cheval, du bœuf, du mouton, de la grenouille, du crapaud, du corbeau. Avec les sons particuliers à chaque espèce, il est facile de reconstituer, sans en omettre une seule nuance, un seul timbre, la gamme entière du vocalisme : à, «, an; e, e, eu, en; î, ï, in; ô, 0, on; ou, où; eu; û, ïi, un; oa, oe, oï, oiià, oue, ovon, oui, là, etc. — Vous remarquez combien Ve et l'ô sont apparentés à Vâ, l'o à Vou, Vou à Vu, Vi à l'é et à Vu; que les voyelles simples ou nasalisées sont toutes continues et se prononcent la bouche plus ou moins ouverte; que, dans les diphtongues, la voyelle finale est seule continue, tandis que la première cesse de se faire entendre, aussitôt émise, et joue en quelque sorte le rôle d'explosive.
Une autre classe de sons donne lieu à des observations pareilles. Les voyelles ne sont pas seules susceptibles de continuité. Certains sifflements, certains roulements, franchement continus, très familiers aux animaux, ont joué dans la formation du langage humain un rôle si important qu'on ne saurait les étudier avec trop de soin. On ne peut non plus les séparer d'autres émissions indécises entre la continuité et l'articulation, et que l'on a ingénieusement nommées sémi-voyelles ; joignons-y encore les aspirations, dures ou molles, qui précèdent ou suivent les voyelles, les sémi-voyelles, les sifflements ou roulements et les vraies consonnes. Toutes ces lettres nous apparaissent aujourd'hui comme des variantes ou dégénérescences des consonnes, auxquelles elles sont réellement apparentées; mais ce fait, que nous les trouvons toutes dans le langage animal, à l'exclusion des pures explosives, peut et doit être invoqué en faveur de leur antériorité. Elles forment la transition et le lien entre le vocalisme et le consonantisme.
Si en effet l'on ne peut méconnaître l'action des dents, de la gorge, du palais et des lèvres dans les liquides R, L, LH, dans les chuintantes J, CH, SB, dans les sifflantes Z, S, dans les séminasales M, N, et sémi-labiales W, V, F, il est impossible de les séparer de certaines voyelles; c'-est bien de / que procèdent y,j,