I. ÉVOLUTION LINGUISTIQUE
ch, Ih, et par suite les chuintantes, les liquides et la nasale A' qui permute souvent avec les dernières. 0^7 est l'origine de W, de F, de M et de F, S et /t, qui sont plus indépendants, ne sont point sans affinités vocaliques, par les chuintantes et les liquides confuses ; n est compté comme voyelle par les grammairiens de l'Inde; •S participe de l'aspiration, qui souvent le remplace, notamment en grec et en zend. Or l'aspiration, séparée des consonnes qu'elle renforce, n'est qu'une sorte de voyelle aphone. On ne saurait mieux la comparer qu'au frottement précurseur que font entendre les rouages d'une horloge poussive avant de sonner l'heure Elle résulte de l'effort que le souffle a dû accomplir pour émettre la voyelle distincte ou articuler l'explosive vraie.
Le plus souvent, dans l'état présent du langage, les diverses sémi-voyelles jouent le rôle ou tiennent lieu de consonnes Pour leur donner ce caractère, il a suffi d'un mouvement, qui marque le pas décisif vers l'articulation : à savoir l'arrêt momentané du souffle vocal par les contacts de la glotte, de la langue, du palais des dents et des lèvres. Dès que cet arrêt est produit et complet' la contmuité est rompue, et le bruit, prêt à faire, pour ainsi dire' explosion, ne peut être entendu s'il ne s'attache ou ne s'appuie à une voyelle ou sémi-voyelle qui le précède ou le suit, si muette si légère qu'on la suppose. Tel est le phénomène de l'articulation ' e nom de consonne, - qui sonne avec -, en exprime fort bien la condition sine qua non.
La consonne est l'ossature et la base du langage. L'homme seul la possède; et c'est la plus grande, la plus féconde de ses conquêtes. Six lettres constituent ce trésor : K, G; T, D\ P, B- les gutturales, dentales et labiales. Quelque essai que vous tènti'ez, elles résistent à la continuité; vous ne pouvez en faire que le commencement, le milieu ou la fin d'une syllabe; jamais vous ne les isolerez, soit d'une voyelle, soit d'une sifflante, d'une liquide ou d'une spirante, avec lesquelles elles forment alors une sorte de diphtongue consonante KS, SK, KV, KR, KCH et ainsi de suite. Il semble même probable que ces doubles bruits ont donné naissance à nos consonnes simples.
Ici, j'entends une objection. Les gutturales, les dentales et les labiales ne sont pas inconnues aux animaux. Nombre d'oiseaux, même de mammifères, prononcent notamment A', T, P et B. C'est une illusion. C'est nous qui prêtons ces articulations au langage animal. Nos onomatopées ne sont que des à peu près imaginés après coup. Ni le coq n'articule cocorico, ni la poule col cot codète, ni le corbeau coua, ni le bœuf et le mouton beuh et bê. Ils poussent
seulement des aspirations voisines de ces consonnes et qui, pour ainsi dire, y préludent. Ils sont sur la voie de l'émission nette; l'homme seul y est arrivé, non sans effort, avec un succès inégal, selon les facultés vocales et auditives de chaque race, de chaque groupe humain.
Et ce n'est pas là une assertion simplement fondée sur la logique évolutive. Les langues les plus parfaites comme les plus frustes ont gardé les traces d'une longue hésitation, d'une confusion singulière non seulement entre les douces, et les fortes — comme ea allemand — mais entre les trois types d'explosives et d'aspiréescorrespondantes; bien plus, entre explosives et continues. On y sent, dirai-je, à travers les âges, les tâtonnements, le bégaiement de la parole naissante.
Non seulement toutes les races ne se sont pas rendues maitress-es à un égal degré des gutturales, dentales et labiales; mais il est tel dialecte d'Afrique ou de Polynésie où la prononciation demeure incertaine à ce point que l'oreille la plus délicate hésite entre le K, et le T. Le son est indivis et se rapproche tantôt de l'un, tantôt de l'autre. Combien d'enfants de notre connaissance inclinent à dire touieau pour couteau, combien d'hommes ne distinguent pas entre cinquième et ciniiemel Ce qui s'observe dans, une seule et même langue, se produit, à plus forte raison, entre dialectes de même origine et qui ont dû se former en même temps et côte à côte.
Je citerai quelques exemples empruntés aux langues indo-européennes. Dans toute cette classe d'idiomes, tous les noms de nombre jusqu'à dix, sauf le nombre un, sont identiques; mais il n'est pas aisé, au premier abord, de reconnaître pour sœurs ceseffigies d'un même coin. Pour se sentir persuadé que eight et ocio^ que zehn et déka sont les mêmes mots, il faut l'avoir entendu dire plus d'une fois. Le fait est cependant certain, et je n'y insiste pas. Arrêtons-nous aux noms du quatre et du cinq, les seuls dont nousayons besoin en ce moment. Au latin quatuor, quadru, qui a donné qualiro et quatre, correspondent le sanscrit tchatvàras\ zend tchathwar, tchatru- pâli tchatlaro; indoustani tchar; Uthuanien keiuri; slave tchetûri, tchetvero; arménien tcliorq, tchors; le grec tettares et iessares; et aussi l'ombrien et le celtique patour, pewar; l'éolien pisures; l'anglo-saxon et l'anglais fidvor, four. Nous passons ainsi de diphtongues gutturales et dentales- KV, TV, TCH à diverses dentales et labiales p, f; sans parler du double l, alternant avec le simple ou double s, et de la transformation de la sémi-voyelle u eji w et ou dans quaiuor,AB.m patour
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elpisures, en o dans /idoor. On voit bien, à la rigueur, qu'il y a eu lutte entre la tendance gutturale et l'émission labiale- et que tantôt a prévalu le K (dans quatre) tantôt le V durci en F et en P (dans /?o(yo'/', four, pisures, palour); on comprend moins la présence de la dentale chuintante Ichalvaras, et pure lessaresmais il est visible que, dans le temps où le latin, l'ombrien le celtique, le grec, l'allemand, etc., se dégageaient de la lang-ue mere d'où ils sont issus, il y avait équivalence et doute non seule ment entre K, Ton D, et P ou F, mais même entre ces articulations et les groupes tch, kv, Iv. Cette conclusion sera plus nécessaire encore si nous rapprochons les diverses formes de cinq • sanscrit pantchan; lith. penJd; armén. hing- ombrien pumngotique A»./-, angl. five; allem. filnf^ grec pempe, pente; Jyè panti; latin qmnque, ital. cingue; irlandais coic. D'où prorèdent des dérivés aussi différents que Quinclius, Pompeius, Pentecôte Mly. Ajoutons quelques transpositions bien connues • cvire latin coquere,coquus, grec pep-lô (d'où pepnne), sanscrit patch et paksmvre, h^, latin sequere, sanscrit satch et sak, grec hép-Lai; bœuf bos, ùous, gaus, kuh, corv ; œil, ïe^tin oculus, grec optomai, ophthalmos, osse pour opse, sanscrit okch {akchan) : la forme latine est ici plus simple ou simplifiée que les formes grecques et sanscrites qui se répondent, le kch sanscrit, sonnant en grec kt pt ss Aucune des formes respectivement adoptées par l'une ouVaùtre des sept ou huit familles qui constituent le groupe entier ne pouvant reclamer la priorité, aucune n'étant entrée par voie d'emprunt dans l'un des vocabulaires indo-européens, on est amené a y voir, comme nous l'indiquions, des prononciations diverses d une forme primitive qui, évidemment, les contenait toutes en germe.
Mais cette forme primitive, incertaine et confuse, combien de milliers d'ans avait-elle évolué, plus vague encore, avant de se lixer, telle quelle, dans la langue mère, qui, si ancienne qu'elle nous semble, n'était pas conçue peut-être au temps des pyramides de Dachour et de Giseh, il y a environ soixante siècles?
Remarquez, en passant, que ce phénomène, la variation phonétique, ne s'apphque pas seulement aux consonnes explosives quil s étend aux continues de tout ordre, et aux voyelles, cela dans chaque branche d'un même tronc, et dans chaque tronc de cette foret aux trois mille rameaux; et qu'en lui réside la cause de la diversité originelle ou acquise des langues congénères. Uuant aux divergences bien autrement irréductibles qui séparent les lamilles ou groupes linguistiques : indo-européen, sémitique,
CONSIDÉUATIONS GKÎSÉRALES 11
chinois, ouralo- altaïque, dravidien, basque, algonlcin, maya, malais ou bantou, c'est plus profondément encore qu'il en faut cliercher le point de départ, non seulement dans la prédominance de quelque aptitude phonique, mais aussi dans la variété et l'inégalité du développement intellectuel.
En dehors des préjugés bibliques ou nationaux qui font descendre d'un seul couple le genre humain tout entier, et quoique la science — désintéressée ou complaisante — mais certainement influencée par les croyances courantes, ait elle-même consacré, sous le nom de monogénisme, la doctrine de l'unité originelle, — l'apparition multiple et simultanée du type homo en divers lieux, sous des climats différents, m'a toujours semblé difficilement contestable.- Il est bien vrai que, plus nous remontons vers les périodes préhistoriques, plus nous remarquons d'analogie, d'uniformité dans les industries et les idées rudimentaires. Mais, de ce que les premiers efforts de l'homme pour se dégager de l'animalité Font partout conduit aux mêmes procédés de fabrication, aux mêmes tendances sociales, aux mêmes erreurs dans la conception de l'univers, il ne s'ensuit nullement que la structure du squelette, que la forme du crâne, que les aptitudes cérébrales aient jamais été partout complètement identiques. De même qu'il n'y a pas d'individu qui ne diffère, par quelque endroit, de ceux qui lui ressemblent le plus, de même les plus lointains ancêtres de races aujourd'hui séparées par la couleur et le système pileux, par le régime social et l'usage des facultés intellectuelles, ont dû posséder, pour les transmettre à leurs descendants, les germes premiers de ces différences qui se sont traduites en inégalités si variées et si manifestes. Quoi qu'il en soit, primordiaux ou acquis, ces caractères distinctifs, particuliers à chaque groupe de races pures ou croisées, se sont fortement empreints dans l'organisme du langage.
Jetez un coup d'œil sommaire sur la carte linguistique, et vous verrez tout d'abord qu'un tiers de l'humanité, — non le moins avancé en culture, — le monde chinois, avec son appendice indochinois et birman, se passe de ce que nous appelons grammaire. Depuis que ce monde existe, il se contente, pour exprimer sa pensée, de syllabes isolées auxquelles une syntaxe étroite assigne tour à tour la valeur de verbe, de substantif, d'adjectif, d'adverbe, de préposition.
Partout ailleurs, autant que nous pouvons le savoir, infmies ou bien doués, homogènes ou allophyles, et qu'ils comptent des centaines ou des milUons d'âmes, les autres groupes humains ont
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associé cà une syllabe significative — centrale pour ainsi dire — d'autres syllabes qui en modifient le sens et la valeur. Cette agglomération — qui n'implique aucune parenté entre les idiomes — comporte elle-même deux degrés, deux phases capitales.
Dans les familles, — quelques-unes très variées et très riches
qu'on nomme mongoliques, ouralo-altaïques, dravidiennes, malaises, dans les innombrables dialectes de l'Océanie, de l'Afrique et de l'Amérique, la syllabe significative demeure d'ordinaire inaltérée; les syllabes accessoires, préfixées ou suffixées, s'oblitèrent plus ou moins selon certaines habitudes spéciales à'chaque famille et à chaque dialecte. A ces langues est réservé le nom d'agglutinantes. Ici encore, l'affinité est purement formelle, puisqu'elle range dans la même catégorie des types aussi étrangers l'un à l'autre que le japonais et le basque, le mandchou et le tamoul, le polynésien et le turc, l'algonkin et le cafre ou le bochiman. Nous insistons d'autant plus sur l'incohérence de cet embranchement linguistique que l'on a essayé d'en former une unité, sous le nom fantastique de famille touranienne.
Les Sémites et les Indo-Européens, poussant plus loin la fusion des syllabes agglutinées, altèrent et infléchissent la racine elle-même et réduisent à des débris souvent méconnaissables les affixes, préfixes et suffixes; les Sémites, toutefois, respectent les consonnes radicales; si bien que, abstraction faite des désinences, comme les écritures sémitiques négligent ordinairement les voyelles, le vocabulaire, foncièrement identique, paraît invariable en assyrien, en phénicien, en hébreu, ou en arabe. Chez les Indo-Européens, soit de langue à langue, soit dans le même idiome, la variation n'épargne ni voyelles ni consonnes. Nous ne pouvons que noter, en passant, ces traits distinctifs. Les deux types — si tranchés — que nous venons de définir constituent l'ordre des langues à flexion. Ils diff'èrent des précédents autant que les animaux vertébrés diff'èrent des articulés. L'artifice flexionnel fait de chaque mot un corps, un individu solide et résistant qui se distingue, par la forme autant que par le sens, des vocables où l'analyse parvient à découvrir les mêmes racines originelles; il donne à la pensée une liberté et une netteté incomparables et lui fournit un répertoire abondant de termes précis, et de dérivés indépendants de leurs parents et congénères.
Enfin, à force de s'user dans leurs frottements et leurs pénétrations intimes, les mots des langues à flexion finissent par perdre toute trace des syllabes qui s'étaient atrophiées en désinences casuelles et verbales, et reviennent, par un long détour, à
CONSIDÉRATIOINS GÉNÉllALES
ia syntaxe des langues monosyllabiques. Et le rôle dévolu à ces désinences de la déclinaison et de la conjugaison est attribué à des particules détachées et à des auxiliaires. Le type de ces langues est l'anglais moderne, et, à un degré à peine moindre, le groupe des langues novo-latines ; on les nomme analytiques, par opposition aux idiomes anciens d'où elles dérivent, et qu'on appelle synthétiques.
L'évolution du langage se résume ainsi en quatre stades : raonosyllabisme, agglutination, flexion, analytisme.
Sans examiner encore si le monosyllabisme n'est pas, lui-même, issu d'une contraction opérée sur quelque modulation confuse et prolongée, il est permis, du moins, de considérer comme successifs les quatre degrés ou plans que nous présente le tableau du langage. Nul abîme ne les sépare; il est facile de trouver des transitions de l'un à l'autre. De même que nos langues analytiques sont nées d'idiomes flexionnels, ceux-ci n'offrent qu'une simple variété de l'état agglutinant, lequel se résout en monosyllabes juxtaposés, mais susceptibles d'une vie indépendante. Maintenant, pourquoi, sur la route commune, certaines langues se sont-elles arrêtées à la première ou à la seconde étape, tandis que d'autres atteignaient ou dépassaient la troisième? Quelque part que l'on fasse à des circonstances historiques, n'est-on pas forcé de recourir à une inégalité native?
Toujours est-il que le monosyllabe est l'embryon de toute langue, de tout vocabulaire aujourd'hui connu, et que l'analyse doit y remonter, à travers toutes les modifications ultérieures. Cette recherche des éléments premiers est l'un des plus grands attraits de la linguistique. Car, si nous avons bien défini les rapports intimes qui identifient la pensée à la parole, il y a chance de retrouver en ces syllabes, ou racines, comme on les nomme, la trace des premiers mouvements intellectuels de l'encéphale, le début même de la pensée. Or, nulle part, ces investigations délicates n'ont plus de charme que dans les groupes linguistiques les plus avancés, dans ceux où l'intelligence a trouvé le plus puissant véhicule, les ressources les plus inépuisables.
En montrant les séductions et l'importance du but poursuivi, nous ne voulons pas dissimuler les difficultés qui attendent le chercheur, les écueils qu'il lui faut éviter. Premièrement, les difi"érences formelles, morphologiques, qui séparent les quatre grandes catégories, interdisent toute comparaison utile. Le chinois n'est d'aucun secours à qui étudie le turc; les langues américaines, cafres ou malaises n'éclairent point les idiomes sémi-
l'kvolltiois mnouistiquk
tiques, berbers, indo-ciii-opéens. Et non seulement les organismes grammaticaux ne se prêtent à aucun rapprochement, mais la diversité fondamentale des vocabulaires creuse un bien autre fossé.
Partout, j'entends dans toutes les familles de langues, on pourra trouver des associations identiques de voyelles et de consonnes; mais nulle part le môme son ne correspondra au même sens. Encore une preuve de la diversité originelle des facultés phoniques.
Poussons plus loin. Si, dans une même famille de langues, où les mêmes racines forment le fonds commun à tous les idiomes anciens et modernes, nous analysons ces syllabes significatives, nous verrons le sens s'évanouir. Yoici, par exemple, les racines indo-européennes, qui ne dépassent guère le nombre de cinq cents. Déjà chacune admet plusieurs sens fort différents qu'on rattache, tant bien que mal, à une signification générale et confuse. Beaucoup parmi elles ne diffèrent que par l'adjonction probable d'une autre racine atrophiée, qui semble avoir servi à en préciser le sens; enlevez ce renfort adventice, et vous les réduirez à quelques douzaines, dont la valeur est aussi douteuse que la forme en est simple et fruste.
Reste à savoir, s'il est possible, pourquoi telle émission instinctive, vocale ou consonante, a caractérisé ou évoqué telle ou telle sensation, image, ou relation entre les pensées et les actes. Est-ce dans l'interjection, dans le langage émotionnel, est-ce dans l'imitation de certains bruits, dans l'onomatopée, qu'on peut espérer découvrir le germe de la parole articulée et significative? Comment certains sons, pourvus d'un certain sens, se sont-ils fixés dans la mémoire d'une horde, d'un clan, et imposés de proche en proche aux tribus que le voisinage ou l'intérêt mirent en contact?