SERBES ET CROATES : IDENTITÉ ETHNIQUE
même des penseurs et des savants : cette solidarité intellectuelle n'est pas rompue ^
Les Slaves de la Dalmalic sont désignés officiellement sous le nom de Serbo-Croates. Ils semblent donc appartenir à deux tribus. Tout le nord et le centre de la province jusqu'à la Narenta se dit croate [horvacki) ; au sud de cette frontière, la population, surtout celle qui appartient à l'Église orthodoxe, déclare parler le serbe (srpski). Mais une différence linguistique ne saurait faire loi pour l'ethnographie; car Gzœrnig considère cette différence comme insignifiante et sensible seulement par des transitions graduées-. Cet auteur range tous les Slaves dalmates (Morlaques, Ragusains, Bocchesi, riverains et insulaires) dans la famille serbe, et exclut de la province les Croates ou Serbo-Croates ^
Les slavisants paraissent pencher à identifier ou plutôt à confondre Croates et Serbes^ Les deux groupes auraient fait partie de ces Selavini, IxAa, Sr.vo-!, dont l'avant-garde se projeta jusqu'au cœur de l'Allemagne, vers la Saale et dont un fort détachement, les Wendes, dénommés plus tardivement Slovènes, pénétra dans les Alpes Orientales. Ceux qui se répandirent dans Tarrière-pays adriatique, charriés par les invasions des vi"" et vu'' siècles, ne se distinguèrent pas à l'origine ; leur idiome faisait transition entre le Slovène et le Bulgare. Ce qui différencia
\ . Xuus signalons, sans en tirer argument, un ouvrage collectif où sont exposés les arguments de litalianité, — l'ouvrage a en effet paru depuis la guerre — La Dalmazia, sua ilalianitâ ; suo valore per la libevlà d'italia neW Adriatico (Gènes, Formiggini, 191o).
o. VuUcertafel, p. 78.
4. Jagic, Ein Kapitel ans der Geschichle der sikislavischen Sprac/ien (Archiv. iûr slav. Philologie, XVJ], 18'Jj, p. 47-87). L'auteur rejette le dualisme, après examen des théories adverses. Emile Haumant {La nalionalilé serbo-croate Annales de Géogr., 23» année, l'J14, p. Hi) écrit : o Identiques à leur début dans l'histoire, les Serbes et les Croates se sont modiliés au cours des siècles ». Ces modifications tiennent, selon l'auteur, à l'absorption de groupes très divers, Avars, Koumanes, \ laiiues, 111\ riens, Gépides, Goths, etc. Mais où est le point de bilurcation?
Voii' Matthias Murko Die slidslairischen •Lileralureu dans le Recueil intitulé Die osteiiropâischen Lilleraltiren und die slawisclien Sprachen (Die Kultur der Gegenwart hrsgb. von Paul liinneberg. Berlin et Leipzig, l'JOS, repartie, section L\', p. l'J4suiv.).
les Croates de ceux de leurs frères qui, sous le nom de Serbes, se créèrent un Etat et menèrent une vie nationale, c'est qu'ils pur-ent, grâce à la configuration du pays dalmate, préserver leur indépendance, les uns sur les hautes crêtes de leurs causses, les autres dans leurs repaires de pirates : ils ne tombèrent pas comme les peuples de la Grande Serbie sous le joug osmanli; et ils eurent la bonne fortune d'être conservés par Venise à la communauté européenne. Non seulement les Serbes de Dalmatie se sont isolés de la masse de leurs congénères par un large faisceau de haut relief, impraticable et inhospitalier, mais davantage encore en relâchant jusqu'aux liens spirituels. Tandis que les Serbes en effet sont incorporés à l'Eglise grecque orientale, les Dalmates sont acquis à l'Eglise romaine (83 p. 100), à l'exception du groupe méridional des Bocchesi de Knin oii les Grecs Orientaux se dénombrent à plus de 70 p. 100, (lOoOtiO lidèles) ; encore celle fraction est-elle étrangère à la Serbie ecclésiastique et rattachée à la métropole orthodoxe de Boukovine.
Les Dalmates ont vu jadis leurs destinées plus intimement soudées à celles de la Grande Croatie, dont leur pays fut un moment le centre politique. Cette péiiode d'union fut agitée et tragique . les rois de Hongrie, la dynastie normande de Naples, Venise, les Turcs s'arrachèrent tour à tour les lambeaux de ce territoire croate. La Ci'oatie propre échut à la Hongiie; la Dalmatie à Venise, puis à l'Autriche; c'est seulement depuis la restauration du royaume tnunitaire que les Croates de Dalmatie se reprennent au rêve d Une pairie commune *.
Qu'ils forment une ou deux familles elhriiques — le procès est irrésolu — il est certain qu'ils se scindent en deux groupes dialectaux, distingués d après le pronom interrogalif : quoi? Les uns disentca, les autres s/o^ Le cakaveest plus archaïque et son domaine plus restreint; il règne dans le chapelet septentrional des îles, sur un tron-
1. Gh. Loiseau. Le conflit serbo-croate (Revue des Deux-Mondes, !'■■ sept. 18'j6, p. 8o suiv.).