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CHAPITRE PREMIER

LA QUESTION DES NATIONALITÉS EN AUTRICHE JUSQU AU COMPROMIS AUSTRO-HONGROIS

A considérer sur la caj'le cet assemblage de pays qu'on nomme officiellement TAutriche-Hongrie, on a sous les yeux un monstre géographique composé de membres rapportés. On pourrait par la pensée détacher ces morceaux qui, comme les tronçons du serpent, continueraient à s'agiter, sans qu'on sache où atteindre les œuvres vives. Comment un corps aussi mal conformé révèlerait-il une personnalité saine et robuste ? Comment la configuration incohérente de cet Etat ne dénoncerait-elle pas l'incohérence de son histoire? Le patriotisme autrichien, conception des plus factices et métaphysiques, en ce qu'elle procède du raisonnement plus que du cœur, aime à vanter cette diversité d'aspects, de climats, de langues, de mœurs, qui ne trouvent leur lien que dans une fiction : l'Etat, moins encore, dans une personne : le monarque, fragile clef de voûte d'un édifice aussi irrégulier^

L'Autriche-Hongrie ne pêche point par une étendue exagérée ; elle couvre un peu plus de 673.000 kilomètres carrés (environ 140.000 de plus que la France) ; cette superficie qui se partage par fractions à peu peu près égales

4. Dans sa pénrlraiite et iiialiLieusc ■Hudc sur La Monarchie des llabsboi/rtj (l'iaduction de M. Pirniin Koz, l'aris. Armand Colin, i'Mi) Henry AVi(d<liaiu Steed pose cette tlièse que l'élément vital do la nionarehio est « rof'lice monarcliique » et « réquation personnelle » du souverain.

AlERB.\CH. 4

entre l'Autriche et la Hongrie S n'est pas par elle-même un obstacle à runité. Mais que de contrastes et de disparates dans ces limites. Un inventaire géographique ne donne que des lots dépareillés ".

A l'ouest, c'est l'Autriche alpestre^, constituée par la montagne et par la terrasse tertiaire qui descend sur la vallée danubienne. Les Alpes autrichiennes projettent une aile extrême jusque sur la grève du lac de Constance; mais elles ne se développent et s'étalent que sur la ligne des puissants reliefs où se forment les eaux de l'inn et de l'Adige. Leurs traits distinctifs, c'est la multiplication des chaînes plissées qui se# côtoient, la ramification en éventail, l'aplatissement graduel à mesure qu'elles se rapprochent de la dépression hongroise. Entre les rangées parallèles s'ouvrent de longs couloirs qui appellent la circulation : tels que le Tirol, le Pinzgau, le Pongau qui débouchent sur le bassin de Vienne ; et sur l'autre revers de la zone centrale, où se carrent les massifs qui sont les doyens, se creuse le sillon du Pustertal, qui se prolonge par la Drave jusque dans la mésopotamie croate. Ces grandes routes sont croisées par des voies transversales qui complètent ce merveilleux réseau. En dépit de l'horreur qu'inspiraient aux peuplades anciennes ces hérissements de roches sauvages et souvent neigeuses, les hommes se sont de bonne heure engagés dansces chemins qui s'offraient à eux et s'y sont établis : car ces vallées sont des bandes de terroir fertile, fécondées par des eaux vives et limoneuses, et de plus des abris sûrs. Aussi ont-elles attiré les migrations. Du nord et de l'ouest sont venus des Germains ; du sud et de l'orient, une famille slave, celle des Wendes ou Slovènes. Les deux races se sont d'abord

1. Superficio du-s pay.s roprésontés au Rciclisrat autrichien (Cislcithanio) 300,008 kilomètres carrés; des pays de la Couronne de Saint litiennc (Transleithanie) o24,8ol : des pays d'Empire (Bosnie cl Herzégovine), ol,028.

2. Comme guide géographique, nous nous contenterons de signaler le précis de A. Grund, Landeskunde von Oesferreic/i-Ungarn (Sammlung Gôschen, lyOo, in-16, 13'J, p. 1 carte en Coui. hors texte).

3. Norbert Krebs, Lûnderkunde der Oesterreichischen Alpen (Bibliothek liinderkundlicher Handbùcher, berausgegeben von Albrecht Penck, Stuttgart, Engelhorns" Nachf., 1913).

LES PROVINCES' TtEOGRAPHIQUES 3

heurtées, puis se sont délimitées par le cours delaDrave; du midi enfin, les ancêtres des Rhétiens, les Etrusques peut-être, puis'les Romains, puis les Italiens ont remonté les rivières qui de la plaine du Pô plongent dans les Alpes.

Aux Alpes se raccorde la chaîne adriatique ou dinarique qui s'épaule contre le vaste môle de la péninsule des Balkans. Mais cette chaîne se diirérencie par sa direction, par l'expansion du calcaire dont l'expression la plus typique est le Karst, par la raideur de ses versants, par la rareté des percées naturelles qui lui donnent un aspect farouche et fermé. C'est donc une région indépendante. Sur les pentes et les plates-formes pierreuses ou boisées qui les couronnent se sont perchés les Croates et quelques tribus vagabondes de Roumains; sur la frange littorale ont pris pied des Italiens. L'Autriche maîtresse de la côte et d'une tranche de l'arrière-pays est devenue ainsi à la fois un Ëlat adriatique et balkanique. '

Aux Alpes se soudent aussi les Carpathes; mais cette jonction n'est plus guère attestée que par le fil ténu d'un ourlet géologique extérieur, celui du flysch, ou par quelques réapparitions d'îlots alpins; les autres traits de parenté sont effacés. Par sa structure et son orientation la province naturelle que les Carpathes déterminent est une individualité franche. Elle se compose d'un faisceau dont le noyau intérieur et le plus ancien s'est effondré etv dont il ne subsiste qu'une armature extérieure plus récente, et d'une aire déprimée, cuvette emplie d'une masse d'alluvions. Les Carpathes se déploient comme un grand arc autour du bassin plat qu'elles cernent ; le bord interne est dessiné par un parapet de collines tertiaires et, vers le sud, est renforcé par un réduit de haute saillie, la Transilvanie.

On a voulu solidariser la région carpathienne avec l'Autriche alpestre par le Danube Mais le Danube, dès son entrée dans la plaine hongroise, se métamorphose, se dénationalise ; il n'a plus rien de commun avec le Danube des platcau^c subalpins. Il n'est entre l'Autriche et la Hongrie qu'un trait d'union nominal.

Le peuplement ici s'est en quelque sorte moulé sur les contours : concentrés dans le bas-fond, les Magyars maî- Irisent les grandes vallées ; ils sont investis par des nationalités qui se sont au hasard des invasions et des poussées campées sur le rempart, Slovaques, Polonais, Petits-Russiens ; dans la citadelle transilvaine, des Roumains; et à travers les marches qui s'appelaient autrefois les Confins militaires, des Slaves méridionaux, surtout des Serbes.

Ceux-ci se relient à une tribu sœur, celle des Croates qui occupent la presqu'île nettement délimitée entre Drave et Save, pays qui n'a pas de rapports étroits avec aucune des contrées adjacentes et qui a pu devenir l'habitat d'une nationalité, l'assiette d'un Etat, le royaume de Croatie-Slavonie. C'est pour l'Autriche-Hongrie une laree avenue sur l'Orient et le monde des Slaves du Sud.

Quant aux Slaves du Nord, ils sont répartis dans des régions distinctes.

Entre les Alpes et les Carpathes, à la hauteur de l'angle où ces deux systèmes prennent un contact discret, un massif est planté contre lequel se sont butées les vagUes ondulatoires des deux soulèvements : c'est le massif bohême-morave. Sur trois côtés il est enclos de hautes chaînes : mais sur sa façade sud-orientale, il est brusquement terminé sur un atTaissement où sont enchâssées les vallées de la March et de l'Oder naissante. Sur. les paliers en contre-bas et les terre-plains de l'intérieur s'est établie la nationalité qui se dit maîtresse de cette province à la fois géographique et historique, le peuple Tchèque ; la ceinture montagneuse est envahie par des tribus hostiles de nationalité allemande: épisode analogue à celui qu'on a signalé en Hongrie, avec celte circonstance aggravante de l'infidélité d'un réseau fluvial qui déserte vers l'Allemagne. Au delà du sillon de la MiTch ou Morava, les Tchèques voisinent avec des congénères d'humeur assez indépendante, avec lesquels ils ne fraternisent qu'à demi, les Slovaques ; et vers la terrasse qui s'adosse aux Cai-pathes, confinent à une autre famille slave, de colhitéi'aux, avec laquelle ils fraternisent moins encore, les Polonais.

L'Autriche possède plusieurs tranches de la plaine sep-

l'autriche-hongrie expression géographique? 5

tentrionale de l'Europe, tranches dont la cohésion n'est qu'apparente et supeificielle. Le morcellement de la Pologne lui a donné le gradin par oii la Vistule descend vers le plat pays, gradin tout bossue de moraines, troué d'étangs glaciaires, raviné par les érosions : c'est la Galicie. Le flanc oriental des Carpathes est souligné par un plateau uni, couvert de lôss, à physionomie de steppe, par oij cheminent le Dnjestr et ses premiers affluents : c'est la Podolie. La Galicie est toute polonaise, la Podolie ne l'est que pai'tiellement ; elle touche à la Petite Russie et est la patrie des Ruthènes. Enfin, tenant la haute vallée du Pruth, rx\utriche arrive au seuil du pays moldave, c'està-dire du domaine des Roumains.

Cette tournée à travers les possessions dont se compose le patrimoine de la Maison d'Autriche nous a conduits dans les milieux les plus ditl'érents, de sorte que FAulriche- Hongrie ne mérite même pas le nom d'expression géographique'.

1. GoUc conclusion cnoncco déjà dans la 1" édition de cet ouvrage est contredite par dos géographes autorisés, qui ne sont pas tous autrichiens. A. Supan [Lunderkunde von Europa 1", p. 3), professe que l'Autriche « représente, en dépit de la diversité des éléments fondamentaux de son orographie, une unité géographique ». A. Grund [ouvr. cité, p. 81) vante l'Autriche-Hongrie conime « une preuve de linfluence des conditions géographiques sur la formation d'un État... C'est grâce aux conditions géographiques que les dilférentes parties de rAutriche-Iiongrie sont mises on rapports ensemble ». Le bassin de Vienne est « le foyer de trois sphères d'iniluence ». G'est la thèse aussi de Ki-ebs (Ldnderk. der oesterr. Alpen, p.:;).

Hatzel {l'oiitische Geofjraphie) remarque avec raison que 82 p. 100 des pays de la monarchie sont situés dans l'aire de drainage du IJanube et de ses aflluents qui sont dos artères Vitah.'s (p. G2j), et que le Danube, en vertu do son cours orienté vers l'Est, soude l'Autriche et la Hongrie.

VA sur ce thème, M. Eisenmann [J.e Compromis ausfro-hongrois de IS67, p. 2), renchérit. « Les territoires (de la Monarchie) ont une orientation conmiune; ils subissent une même influence, celle du système hydrographique formé par lo Danube et ses affluents. Le Danube les domine, il les pousse, les jette l'un vers l'autre, il donne à la monarchie son caractère géographique, fondamental et durable de puissance danubienne ».

Cependant ceux mêmes qui exaltent ainsi l'imité géographique' de l'Autiiche-llongrie, reconnaissent ce qu'il y a de composite, et, selon l'expression do Hatzel (p. lo"J), « d'inorganiiiue » dans cette construction, Grund confesse que la Galicie, la Boukovine, la Dalmatio échappent , à l'inlluencîo du bassin de Vienne, que la côte adriatique et les ilos sont étrangères à l'arrièro-yays montagneux, c'est pour(|uoi elles sont demeurées jusqu'à la lin du wvi" siècle possessions vénitiennes.

D'autres géographes dénient radicalement à r.Vutricho-llongrio la j)ersonnalilé géographique. A. Ilottnor ((irundziige der Làndevkunde, l Europa,

ïoiitefois cet organisme, dont il semble aujourd'hui que les membres et les cellules ne fonctionnent que pour se contrarier, cet organisme a vécu pendant des siècles, et a même otîert les apparences de la force et de la prospérité. C'est que la Maison de Habsbourg n'a cessé de prolester et de réagir contre la fatalité de sa complexion; elle s'est ingéniée à maintenir la cohésion d'éléments toujours susceptibles de se dissocier. Elle n'a pas craint, pour servir ses ambitions d^'iiastiques, d'entraîner ses peuples dociles dans les complications européennes, de les sacrifier à des intérêts qui leur étaient étrangers, étouffant en eux le sentiment de leur nationalité qui ne se manifesta que par de brusques et fuy-itifs accès : elle trouva môme des auxiliaires bien involontaires dans les Turcs, qui mirent la plupart de ces peuples sur un qui-vive perpétuel et en tinrent quelquesuns assujettis. Mais du jour oii les gouvernants de l'Autriche mesurèrent le péril que créait la question des nationalités, ils travaillèrent énergiquement à consolider l'idée unitaire. Ils employèrent l'engin d'unification le plus naturel et le plus efficace, la langue : aussi la politique centraliste, en Autriche, a été une politique linguistique.

Tant qu'avait régné le latin comme idiome de la civilisation et de l'Eglise, aucun idiome national ou populaire ne l'avait évincé. D'ailleurs, l'Eglise avait tout intérêt à maintenir en communion la chrétienté, et à ne -pas laisser s'accuser les différences nationales. Mais le latin cessa d'être un instrument de règne aussi bien dans les choses sacrées que dans les profanes. La Réforme l'avait rejeté;

p. 27o), prononce que l'Autiiclio, avec sa configuration, toute de lambeaux, est peut-être la formation politique, en Europe, la moins naturelle au point de vue géographique »; sans sa liaison avec la Hongrie qui fait le pont entre sa partie ^J.-E. et sa partie S.-1'j., « elle serait à peine viable ».

Cette controverse, dont nous pourrions multiplier les témoignages (Cf. G. Siéger, Geograpk. Jahresbevichl, X, 1913, p. J^O), enseigne avec quelle prudence la raison géographique doit être invoquée : si cette raison prévalait, il faudrait attribuer la Bohème à IWllemagne, la Galicie à la Russie, le Tessin à l'Italie, en vertu d'un irrédentisme hydrographique. Avant l'invention d'une Autriche-Hongrie, entité politique artiticielle, l'Autriche et la Hongrie, bien que physiquement reliées par le Danube, ont vécu indépendantes, souvent ennemies l'une de l'autre. Cette question olfre de quoi exercer Tesprit de finesse des géographes et des historiens.

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