DÉCLIN DE L ÉLÉMENT SAXON
Le progrès, parmi les populations rurales, est insignifiant l'afllux de congénères allemands a cessé de longue date^; et l'émigration appauvrit le peuple saxon.
Les causes de cette décadence sont politiques et sociales. Les Saxons s'expatrient pour échapper aux persécutions magyares. Mais ils diminuent aussi de leur propre fait: paysans aisés, ils craignent d'être prolifiques pour éviter le morcellement du fonds patrimonial-, et leur routine empêche l'amélioration de ce fonds. Ils ne fournissent plus assez de bras à la culture et à l'industrie. Le Roumain, prolifique, sobre et dénué, les supplante et avilit le prix de la main-d'œuvre. Cette concurrence roumaine semble particulièrement redoutable pour le Saxon ; mais elle est tout économique, et dans la lutte nationale, elle s'est à l'occasion convertie en une fraternité d'armes contre l'ennemi commune
Les Roumains '.
Avec l'entrée en ligne des Roumains l'action s'agrandit au lieu de la poignée de Saxons ramassés sur eux-mêmes,
1. Les derniers établissements allemands, wurtembergeois principalement, ont eu lieu en lS4o-G. (Gzoornig, III, p. 89.)
'2. Le fait a été établi par H. Siegmund. Der drohende Vol/cslod der Sieùenbiirger Sachseninfolge dev Kinderbesckriinkung {D. ErdeXII, 1913, p.42-a avec 10 planches graphiques hors texte). Les Saxons pratiquent cependant une sorte de colonisation intérieure, en acquéi'ant des morceaux des latifundia magyars; ils se défendent contre l'expansion roumaine (!6ic/.,p. 41).
3. Dans le Burzenland, la fusion s'accélère ; on ne distingue guère l'habitation saxonne de la roumaine : ainsi souvent les communs, étables, granges, s'accoleirt sous un seul toit ; un compartiment spécial, où l'on fait du feu, contient la cuisine, boulangerie, buanderie. La façade du logis donne sur la rue, mais les portes sont franchement closes : le mur mitoyen entre deux maisons est garni de niches et appartient à celui sur le bien duquel s'ouvrent ces niches. (Karl Fuchs, DerBurzenUïnder llof Mitt. Anthropol. Ges. Wien, XXXI, 1901, p. 275-96 avec 28 lig. dans le texte). La maison saxonne en général a été étudiée par Uuncker Dus siebenbilvgischsâchsisclie Bauernhaus (.Mitt. .\nthropol. Ges. Wien., XXLX, 189'.i, p. 191--'31 avec iti croquis).
4. Cette dénomination est officiellement inconnue de l'Ltat hongrois ; les Roumains sont désignés par o/o/i (valaquest. Toutefois, dans les tableaux du Recensement, le terme -.roumain, ligure dans les rubriques françaises.
396 TRANSILVANIE. LES ROUMAINS
se déploie en bataille une masse compacte de 3.000.000 d'hommes, sentant derrière elle les forces et les cœurs d'un peuple frère, jeune et libre. Aussi, quoique les Roumains aient solidarisé leur cause avec celle des autres nationalités,, leur duel avec les Magyars paraît l'épisode décisif de cette mêlée : eux vaincus, c'en serait fait des Slovaques, des Ruthènes, des Allemands esseulés ou misérables.
Il semble que les adversaires aient à vider une vieille querelle de possession d'état, d'un intérêt en apparence tout rétrospectif, mais que- leur passion ne laisse point prescrire. Les Roumains se proclatnent de tous les occupants actuels de la Transilvanie les plus anciens et les plus qualifiés, c'est-à-dire descendants de ces légionnaires et de ces colons que ïrajan établit dans la Dacie et qui implantèrent dans ce sol la civilisation. Les Hongrois leur dénient cette origine et les considèrent comme le dernier venu des groupes ethniques aujourd'hui fixés en terre transilvaine. Sans reprendre ici dans le détail une controverse qui n'est pas épuisée, il n'est pas sans intérêt de résumer les arguments de ce qu'on peut appeler un procès de droit historique \
1. IS. Jorga [Geschichte des rumnnisclien Volkes im Rahmen seiner Staatsbildungen. Gotha, F. A. Perthes, vol. I, 1905, p. 86-1)0) a esquissé une bibliographie critique de la question roumaine. Avant même que les Roumains n'eussent énoncé leur prétention d'être les descendants des colons amenés par Trajan, cette thèse lut révoquée en doute dès la lin du XVIII' siècle par Sulzer (Introduction bibliographique, ibid., p. :2). A l'école anti-roumaine ou romaine s'opposa, mais assez tardivement, vers le milieu du xix" siècle seulement, une école nationaliste avec Lincai, Petru Ma'ior, Onciul, etc. Les arguments hostiles lurent de nouveau ramassés par Rœsler (Românische Studien. Leipzig, 1871) qui a défraye la polémique et la politique magyare. A'ous nous bornerons à signaler que plusieurs ouvrages sur la matière sont écrits en français ; ceux de Xénopol, proL à l'Université de Jassy {Histoire des Roumains de la Dacie trajane, 2 vol., Paris, dS'Jô, couronnée 'par l'Institut), dont M. Jorga ne pense pas grand bien (p. 7) d'Ovide Densusianu {Histoire de la langue roumaine, tome 1". Les origines, Paris, 1902). >«"ous avons eu la bonne fortune, au moment de mettre sous presse, de consulter l'Histoire des Rownains de Transylvanie et de Hongrie, par M. lorga {2 vol., Bucarest, imprimerie » Gutemberg » 1915 et 1916, avec une Carte des droits territoriaux du peuple roumain, tracée pour V « Univers pittoresque » d'Ubicini vers 1840; illustrations et photographies). La cause roumaine est plaidée, sans aperçus nouveaux, mais avec clarté, dans une thèse présentée à la Faculté de Droit de Paris, par ^L Mircea R. Sirianu. La question de Transylvanie et l'unité politique roumaine I Paris. louve 1916, avec un cro(|uis des Paijs Roumains d'Autriche-
LA ROMANISATION 397
On sait que pour repeupler et maîtriser la Dacie, Trajan, vers l'an 107, y introduisit des colons sollicités de tout le monde romain [ex toto orbe Romano). Ces gens de toutes races et de toutes provenances, — Sémites, Syriens, Palmyriens, Celles, Grecs, Illyriens, etc., et de tous métiers, prospecteurs, ouvriers, paysans, qui affluèrent en masse {infuiitm copiais homimim)^ s'il en faut croire à la lettre le chroniqueur, durent, pour se comprendre et frayer, jargonner le latin, l'idiome militaire et administratif, et se romanisèrent, surtout dans les villes, dont la floraison fut rapide. Quant aux indigènes, les Daces, ils se cachèrent dans les montagnes, ou furent transportés comme légionnaires aux Confins occidentaux de l'Empire ; il est possible que des femmes de cette nation aient contracté union avec les nouveaux venus et fait souche de métis daco-romanisés \ L'établissement romain vécut d'une vie brillante, mais précaire, et ne dura que cent soixante-dix ans ; les Barbares, alléchés par les richesses et le confort de cette « Dacie heureuse », tâtèrent sans cesse le limes daciciis, qu'ils finirent par forcer, occupant les friches et les steppes herbues, pillant les localités, municipes ou colonies, dont bon nombre dépérirent, de sorte qu'Aurélien jugea la province perdue pour l'Empire, et ramena les restes des garnisons et de la population civile, les fonctionnaires, de l'autre côté du Danube, en Mésie (274). Mais, dit l'école roumaine, l'évacuation ne fut pas complète; des sujets romains se sauvèrent dans les abris inaccessibles des massifs, et tandis qu'étaient balayés par les
Hongrie, où ligurent les chiffres de la densité (sic) de la population roumaine par « district ». L'auteur semble commettre une confusion entre la densité et le pourcentage qui est seul inscrit).
On trouvera des exposés plus ou moins partiaux dans les nombreux écrits polémiques, les manifestes de la jeunesse universitaire des deux nationalités, etc. « L'examen de tant de plaidoyers reconventionnels, a écrit avec trop de scepticisme peut-être, Léon de Kosny, ne prouve qu'une chose : c'est la ])ossibilité de donner, dans ce débat, une apparence vérité aux systèmes les plus discordants » [f.es Romains d'Orient. Aperçu de l'ethnographie de la Roumanie, Paris, Maisonneuve, 188.i, p. 20).
1. Le peuple dace ne disparut pas sans laisser (luehjues traces (Geza Kuun, Elude sur l'origine des nationalilcs de la Transglvanie. Rovue%rLtlinographic, vol. vn. 1888, p. :240). On ne saurait adopter tout(>s les conclusions de cette étude un pou superficielle.