‹ Les races et les nationalités en Autriche-HongrieChapitre 34 sur 375 · HIÉRARCHIE LINGUISTIQUE EN AUTRICHE · texte numérisé non relu

HIÉRARCHIE LINGUISTIQUE EN AUTRICHE

tenant à plusieurs races, les établissements d'instruction publique doivent être organisés de telle sorte que, sans être obligé d'apprendre une seconde langue, chacun puisse recevoir dans sa langue propre les éléments nécessaires à son instruction\ ))

On a essayé de classer les langues par ordre de dignité ; d'abord une langue officielle [amtssprache) , celle des actes du gouvernement central, de la diplomatie, de la législation : cet office devait être tenu par l'allemand, mais cette prétention n'a pu triompher-. Dans les provinces bilingues ou polyglottes, les nationalités n'ont pu supporter la prééminence d'un idiome privilégié, pour les délibérations de la Diète, pour la législation provinciale, etc. de sorte qu'en Bohême, l'allemand et le tchèque ; en Tirol, l'allemand et l'italien ; en Galicie, le polonais et le ruthène régnent concurremment : ce son^ des landessprachen ou langues provinciales. Mais il est des idiomes moins qualifiés; ceux qu'emploient certains groupes numériquement plus faibles ou de culture moins avancée, comme le slovaque en Moravie, le magyar en Boukovine. Ces langues usitées [landesublich) jouissent cependant de certains droits ; elles sont autorisées dans les écoles élémentaires comme instrument d'éducation pour le peuple ; elles interviennent dans la vie communale que, dans les localités polyglottes, elles embrouillent et irritent singulièrement ■*.

J . Daresto, Conslilutions modernes, t. I»'', 1883.

2. V. rhistoriijui^ ili' la question ilan.s Poray von Madoyski (Die deidsche Slaalssprache oder Oesterveich ein deulscher Slaat, Vienne, 1884). L'auteur a été, au Reiehsrat, rapporteur du projet de loi VVurnibrand tendant à élever l'allemand au rang de langue d'Etat. (A. Fischel, Dos oesterteichische Sprachenrechl Introduction. II. Rauchberg, Oesterreichische Bûrgerkunde p. 136).

3. Les législations provinciales sont de ce chef elles-mêmes très diverses et confuses. 11 suflit de recourir, pour s'en rendre compte, aux manuels de droit public d'L'lbrich, Gumplovicz, etc. Le sommaire de Fischel {Das oesterr. Sprachenrechl), p. 382 et 389), est particulièrement édifiant. On formerait une bibliothèque avec les écrits sur la matière. 11 est intéressant de comparer la législation autrichienne avec celle d'autres Ktats à plusieurs langues. (V. Fisclihuf, Die Sprachenrechte in deu Slualeii geinischler ScUionaUlàl., Vienne, 1884.)

Un récent exemple permet de mesurer la dil'licuité du problème. Au début de l'J14, la Chambre belge a voté le régime de la langue de ronsci-

On est pris, à parcourir la liste des résolutions, ordonnances, patentes, décrets auliques, décisions auliques, rescrits de chancellerie, circulaires et règlement d'administration publique sur la question linguistique, d'une irrésistible compassion pour les gouvernements de l'Autriche qui, depuis quatre siècles, s'évertuent contre la bureaucratie récalcitrante à édicter en quels idiomes leurs sujets seront jugés, commandés, enseignés, renseignés* . Et quelles délimitations jalouses ! Que l'on circule sur le réseau des chemins de fer d'État impériaux et royaux, affiches, inscriptions, avis, en allemand, dans les rayons de Vienne, Linz, Innsbruck ; dans celui de Villach, en allemand et Slovène ; dans celui de Trieste, sur la section d'Istrie, en allemand, italien, slovène ou serbo-croate; sur la section de Dalmatie, en allemand, serbo-croate, italien. Il est prescrit que le texte allemand figurera en tête ou au premier rang à gauche sur les affiches bilingues, ou au milieu sur les affiches trilingues.

Et la moindre infraction excite protestations, fureurs et interpellations au Parlement : les Tchèques s'indignent contre l'accolade d'un nom allemand à une station tchèque, sur le réseau de Prague, et un député allemand contre la tchéquisation d'un nom allemand sur les billets.

Les bulletins fiscaux, commerciaux, les pièces de procédure sont examinés avec passion : un propriétaire Slovène a reçu de la perception de Klagenfurt sommation en allemand de payer ses impôts; l'administration a délivré à un vétérinaire ruthène un passeport en écriture latine au lieu de caractères cyrilliques ; l'affaire est portée à la tribune du Reichsrat. La ferveur nationale dramatise tous ces incidents mesquins".

gnement; cette langue est la langue maternelle, langue « véhiculairc » en belge. Des dérogations sont autorisées dans l'agglomération bruxelloise, où les Flamands jouiront, s'ils le désirent, d'une éducation française, ce qui leur est interdit en pays llamand.

i. Le Ministre de la Justice est obligé constamment de rappeler à l'ordre les autorités judiciaires qui relusent de recevoir les pièces ou parfois de laisser plaider les avocats dans la langue du pays (Fischel, ouvr. cité, passim).

'2. Ces incidents sont pris au hasard dans les débats parlementaires de la 20« session, 1909 (Chambre des Députés). Outre les comptes rendus sté-

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Mais cela même confère au choix do Vinngangssprache une singulière signification. Choix qui n'est pas toujours spontané ou libre : qu'un Italien s'établisse parmi les Allemands, il prendra l'allemand comme iimgangssprache ; s'il émigré en pays tchèque, il faudra bien qu'il parle tchèque et, suivant son intérêt, se laissera enregistrer sous la rubrique linguistique de son ambiance. Vienne comptait en 1900, plus de 232.000 habitants Bohèmes, Tchèques de naissance. Or environ 53.000 seulement se sont fait inscrire sous leur iimgangssprache natale; ainsi ont (ait 23.000 Moraves, sur 173.000. A Trieste, 6.000 personnes originaires de Carniole ont déclaré parler italien : or en Carniole cet idiome n'est nulle part usité On saisit par ces exemples la dilTérence entre la langue maternelle et la langue couramment parlée'.

Mais ce dernier élément statistique est moins illusoire, moins traître qu'il ne paraît. Il implique la consultation de la volonté, et le recensement s'élève ainsi presque à la signification d'un plébiscite. Qu'un individu se dépayse, adopte les coutumes du milieu étranger où il s'enracine, il ne peut effacer ses traits de race ni se dégager de ses hérédités. Mais le signe le plus manifeste qu'il donne de son adhésion à un groupe national, c'est la langue qu'il confesse, parce qu'avec la langue il s'assimile l'esprit, la culture de la province historique ou morale dont il se proclame citoyen. L'Allemand slavisé de Bohème qui déclare parler tchèque s'affilie à la nationalité tchèque ; on recueille des exemples — absurdes au point de vue statistique — mais touchants au point de vue patriotique, de la fidélité des individus à leur langue, c'est-à-dire à leur nationalité. Les districts abondent oii une seule personne est enregistrée comme se servant d'une langue

nographiquos des débats parlementaires (Rcichsrat), on trouvera les résumés des discussions des Diètes provinciales dans la Pariamentarische Chronik tanneve de la Pulitiscke uitd Wivlsckafliiclœ Chronik der ôsterr. ung. Monarchie, publiée à Vienne depuis lui:; en lascicules mensuels par Karl iNeisser, directeur des Archives de la Chambre des Députés).

1. Fr. von Meinzingen, Die binnenlândische Wanderung und ihre liiickuArkung auf die Lmgangssp ruche nach der letzlen Volkszûhlung (5>tat- Monatsschr. N. F., Jahrg., 1902, p. 693-729).

usuelle, alors que tout le monde autour d'elle emploie la véritable langue courante. Nous relevons au hasard, dans le Tirol, 1 Slovène dans le district de Levico sur lo. 000 habitants ; 1 Serbo-Croate sur 18.000 dans celui de Brixen : 1 Ruthène sur 20.000 dans celui de Cavalese. Avec qui ces exemplaires égarés du slavisme converseront-ils couramment? Ces cas isolés, qui sont des contre-sens statistiques, témoignent que la conscience parle souvent plus haut que l'intérêt; et que, pour le commun des hommes, la nationalité s'identifie avec la langue. La manifestation est d'autant plus sincère que les querelles nationales sont plus vives.

Elle pourrait être, il est vrai, plus complète et sincère, si le recensement portait sur deux ou plusieurs langues \ Cette géographie linguistique est pratiquée, jusqu'à la plus minutieuse discrimination, par l'Etat hongrois qui se plaît à cette décomposition des groupes non magyars. On a songé aussi à la mise en valeur de la langue familiale, à condition que la famille soit homogène"'.

Mais pourquoi se dérober à une enquête franche et directe sur la nationalité même? pourquoi ne point réserver une colonne spéciale à ce vocable qui défraie presque toute la vie politique et sociale de l'Autriche et de la Hongrie? Théoriciens et parlementaires ont réclamé cette innovation \ Il serait piquant de confronter les notations de Yumgangssprache et de la nationalité.

Les statisticiens professionnels et les bureaucrates s'ingénient à démontrer l'inanité et le danger de cette sorte de monstruosité dans l'histoire des recensements*. Ils

1. Rauchbcrg, Die Bevolkening Oesterreichs, p. 20.3. (Cf. Schimmor, Die einheimische Bevôlkeruncj Oesterreichs nach der Umr/anc/ssprache, Stat. Monatsschrift, 1882, p. 105).

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