AVANCES DES HONGROIS
fication dont les gratifiaient les bureaucrates allemands — ne pouvaient oublier. Vienne voulut mettre du baume sur les blessures ; une délégation croate reçut en décembre 1860 les plus flatteuses assurances de François-Joseph : usage officiel de la langue nationale, réannexion de la Dalmatie, chancellerie spéciale [hofdicasteriiim). Les esprits s'exaltèrent du mirage de la grande Croatie avec sa presse libre, son Académie yougo-slave dont M^"" Strossmayer annonçait l'imminente fondation '.
Quelques jours après, la déception survint ; le ministère fédéraliste de Goluchowski était supplanté par l'administration de Schmerling, tout allemande de doctrine et de pratique. Schmerling suscita les jalousies italiennes qui, redoutant une absorption dans le slavisme, protestèrent contre l'incorporation de la Dalmatie au royaume tri-unitaire.
Entrèrent en scène alors les tentateurs hongrois : la Hongrie humiliée avait dépouillé son, orgueil ; au lieu du défi brutal et intransigeant d'un Kossulh, s'offraient les habiles et généreuses avances d'un Deâk, tendant aux Croates « une page blanche » pour y inscrire leurs conditions. Pour les magnats croates, qui sous l'étiquette illyrienne flairaient la révolution"", laHongrie était Talliée naturelle; ils formèrent le noyau du parti magyar ou magyaron, avec les gens d'affaires préoccupés de conquérir le marché hongrois, avec les Italiens de Fiume, désireux de secouer le joug croate, et quelques libéraux reconnaissants à la Hongrie d'avoir combattu et souffert pour les principes démocratiques. Mais ce parti des Unionistes négligea de remplir le blanc seing que la Hongrie lui avait présenté; le sabor (diète) s'était montré intransigeant; ce fut une chance pour les Magyars, qui, au lendemain du Compromis de 1867, se trouvèrent maîtres de la situation.
1. Vladimir Zagorsky. François Racki et la Renaissance scientifique et politique de la Croatie (18i8-l8'Jl). (Tlièse L'niv. Paris, Hachette, l'JlO, eliap. m).
2. La plupart de ces grands seigneurs descendaient de familles étrangères, dotées de domaines repris sur les Turcs : ils n'étaient pas d'origine croate.
Il était trop tard : les Croates se sentirent à la merci de^ leurs oppresseurs. Mais leur fierté nationale ne céda pas ; la Diète de Zagreb refusa d'envoyer des représentants au couronnement du Roi à Pest, marquant que cette cérémonie ne l'intéressait en rien. La Diète fut dissoute: le baron Rauch, chef des magyarons, et ennemi juré des tendances illyriennes, fut chargé, en qualité de ban, de rappeler à la Croatie récalcitrante les droits supérieurs de la Hongrie ; des élections, savamment travail lées, sortit une Diète docile, expurgée \ dont une délégation négocia le pacte fédératif avec une délégation hongroise.
Ce pacte ou nagoda est un dualisme bâtard. Il y a pas lieu de critiquer ici ce monument constitutionnel ^. Si les intérêts économiques des Croates étaient lésés, si, sous la rubrique d'affaires communes, la Hongrie avait la mainmise sur leurs finances et leurs richesses, au moins la nationalité était respectée nominalement : les Magyars consen-*^ talent à l'existence officielle et légale d'un peuple croate, jouissant d'une quasi-autonomie interne, mais sans individualité extérieure, peut-on dire. La Couronne de Saint-Etienne encastrait et couvrait la Couronne de Zvonimir.
Dans la réalité, on ne se fait pas scrupule de ménager les Croates plus que les autres sujets : le ban n'est que l'agent de la magyarisation — au moins la plupart de ces dignitaires ont compris leur mission ainsi. — Aussi toute la vie politique de la Croatie se dépense dans la lutte
1. Lepaiti national magyarons dont Strossmayer et Racki, laissa le champ libre aux magyarons.
2. 1. Pliveric (Deitr'age zum ungarisch-kroatischen Bundesrechte, Agram, 1886), déve'oppant la thèse que Croatie et Hongrie sont deux Etats confédérés ayant passé un compromis (p. 22), étudie à ce point de vue, qui n'est pas celui des nationaux intransigeants, les rapports constitutionnels.
On trouvera une pénétrante et fine analyse de la N'agoda dans un article de M. Charles Loiseau. La Hongrie et l'opposition croate [Rev. des Deux- Mondes, i^' septembre 1896). Ilorn a donné la traduction la plus sûre de la Nagoda : (2« partie de sa thèse) : il professe, lui aussi, que ce pacte est complexe et peu clair. G. de Montbel. {La condition politique de la Croalie-Slavonie dans la monarchie austro-hongroise. Thèse, Fac. Droit. Toulouse, 1909, p. 214-21,) conclut plutôt en faveur des Hongrois ; mais si la Croatie n'est pas un État, elle n'est pas davantage une province, et il est certain qu'elle abrite un groupe ethnique ou national.