‹ Les races et les nationalités en Autriche-HongrieChapitre 373 sur 375 · Rauchberg, Oesterr. Bûrgerkunde. p · texte numérisé non relu

Rauchberg, Oesterr. Bûrgerkunde. p

ravons dit, ne possède l'envergure ni l'appareil d'un État et que, vivant sous l'aile largement éployée de l'aigle autrichienne, elles redoutent les serres de Taigle allemande „ ou de l'aigle russe. C'est donc dans un système fédératifJ enfanté dans les douleurs et les convulsions, que l'Autriche aurait pu survivre ou plutôt revivre.

La Hongrie elle, moins désabusée, encore pleine de la présomption de la jeunesse, n'est pas jusqu'ici arrivée à ce sentiment des réalités. En effet, dans ce champ clos auquel les fières Garpathes font une ceinture grandiose, se vide une de ces hautes et nobles querelles, digne d'émouvoir tous ceux qu'inquiètent les problèmes contemporains du droit naturel et de la science politique. Pour le témoin désintéressé, il semble que les Magyars commettent un anachronisme lorsqu'ils tentent de fonder une nation une et vivante sur les cadavres de nationalités diverses qu'il leur faudrait tuer d'abord. Le temps est passé où les masses humaines, inconscientes et plastiques, se laissaient pétrir et mouler sous la main de despotes. Les Magyars invoquent la complicité de la nature et de l'histoire ; de la nature, qui invite à l'unité les peuples concentrés sur un territoire aux linéaments harmonieux et symétriques ; de l'histoire, qui consacre l'antiquité d'un Etat hongrois. Leurs hommes dirigeants les plus autorisés professent intarissablement, comme un axiome, comme un dogme intangible, la nécessité d'une Hongrie une et indivisible. Le malheur est que les nationa- , lités dissidentes et subalternes n'ont pas en cette nécessité métaphysique la même foi. Le salut de l'Europe exige-t-il qu'il existe un Etat hongrois, dans le sens où l'entendent ses avocats d'office ? Ne serait-ce pas une contre-façon artificielle et monstrueuse, taillée — à l'emportc-pièce — sur le patron des formations politiques plus vieilles qui n'ont pas eu à compter avec les répugnances ethniques ou le sentiment national de ceux qu'elles englobaient et soudaient ?

Ce qui enhardit les Magyars dans cette expérience, c'est la supériorité qu'ils affichent de leur civilisation, c'est leur pratique des libertés politiques, au regard de

ces troupeaux d'hommes, à peine émancipés du servage; intellectuel aussi bien que terrien, et qui ne sont pasl encore mûrs pour une vie nationale indépendante. Est-il vrai que ces nationalités naissantes soient si vierges de culture? et le fussent-elles, seraient-elles condamnées à recourir aux Magyars comme initiateurs, et à se nourrir d'une substance étrangère ? Au surplus cette culture magyare est-elle de celles qui s'imposent d'emblée? jusqu'ici elle ne sest déployée que dans un cercle étroit ; et, malgré son originalité, ses dons brillants, elle n'a encore qu'un intérêt local. En quoi a-t-elle contribué à faire cette âme collective, cet esprit en quelque sorte classique de l'Europe? n'est-elle pas plutôt un reûet, une émanation, une traduction à l'usage du groupe restreint des Magyars, que leur race et leur langue excluaient de la communion européenne ^?

Nous avons signalé à maintes reprises la mortifiante contradiction où les Magyars sont réduits d'infliger à leur passé et aux principes dont ils se sont réclamés le plus injurieux démenti, en attentant chez autrui à cette nationalité dont ils sont si jaloux et dont la conquête leur a coûté si cher. Mais on se demande si les Magyars sont aveugles au point que le spectacle voisin de l'Autriche — sans parler d'autres éj)isodes plus lointains — ne suffit pas à les éclairer. Par quelle aberration s'obstinent-ils à un rôle où. les Allemands de la monarchie cisleithane ont si pileusement échoué. Et pourquoi leurs hommes d'Etat se modèlent-ils sur Bach et Schmerling^? Les Allemands aussi ont fondé l'Etat qui fut l'Autriche ; eux aussi se sont targués d'une culture plus haute et plus ancienne

1. A la séance solennelle annuelle de l'Académie hongroise, le 12 mai 1893, le président, le baron Roland Eôtvôs, ne craignait pas de s'exprimer en ces termes : « Notre nation n'occupe pas encore dans le monde scientiiique le rang auquel elle aurait droit en vertu de son nombre d'hommes et de son importance politique... Nous rencontrons ici un grave obstacle, c'est cette exclusion hors de la science du monde où nous vivons et ce qui est plus dangei-eux, c"est que nous nous complaisons dans cette exclusion. » (Ung. Revue, X /, p. 2'2j).

2. Le comte de Mailath consacre un chapitre de son volume (p. 285 suiv.) à protester contre les imputations calomnieuses dont ses compatriotes magyars sont victimes, dans lopinion des étrangers ; imputations propagées, selon lui, par les publicistes des nationalités hostiles.

pour s'arroger la suprématie; eux aussi ont détenu, comme un monopole, et débité les idées libérales et les lumières. Arguments périmés. A cette heure même se laisse entrevoir pour l'Autriche le terme fatal de son évolution ; la vétusté conception unitaire et centraliste a fait faillite. Et la Hongrie qui est un organisme de même complexion que l'Autriche, minée par le même mal, rongée sur ses hords par des nationalités hostiles comme par autant de dissolvants, la Hongrie s'évertue à resserrer le moule qui, sous la poussée tumultueuse des peuples, a craqué déjà.

Ni l'Autriche ni la Hongrie n'ont mesuré l'impuissance et la vanité de leur gouvernement bureaucratique et policier; elles n'ont pas-eu le sens de la mission qui les sollicitait et qui, en les transformant,, eût assuré leur fortune et leur durée. Il leur appartenait d'instaurer des associations de groupes ethniques volontairement unis, et de créer à ces sociétés encore indécises, à ces âmes dont elles avaient charge, une patrie fédérale — ces deux termes n'ont rien que de conciliable — où les peuples se seraient développés, auraient vécu, sinon dans une idyllique fraternité, du moins en une cohabitation paisible, où ils auraient pris une commune conscience de leurs intérêts et une certaine solidarité morale, sans rien sacrifier de leur originalité ou de leurs traditions. L'expérience méritait d'être entreprise par des hommes d'Etat de grand style ; mais les dirigeants de Vienne comme de Budapest se sont montrés ou des succédanés abâtardis de Metternich ou des empiriques, appliquant la peu glorieuse et peu salutaire maxiuie : diviser pour régner. Ils ont divisé: mais à quel prix ont-ils régné?

Ce n'est point pour sa vertu de résistance interne que l'Autriche-Hongrie, édifice disjoint et branlant, s'est conservée debout: c'est grâce aux étais extérieurs qui en ont soutenu la façade. En d'autres termes, l'alliance* allemande — et c'est un des secrets de la dévotion avec laquelle ce système diplomatique a été pratiqué — est apparue comme la plus sûre garantie contre toute désintégration, tout séparatisme ; c'est elle qui a conjuré le péril slave et le péril italien.

Voilà pourquoi les nationalités ont continué à évoluer dans l'orbite de l'Autriche-Hongrie, que les plus faibles ont dû se défendre sans relâche contre l'assimitation par contrainte ou l'extermination même. Cet état de choses a été considéré comme un élément de l'équilibre européen d'hier. Dans l'ordre européen de demain, dans un droit public que la démocratie victorieuse aura pénétré de son esprit, les communautés ethniques trouveront, avec la sécurité, des destins plus prospères et plus relevés.

TRANSCRIPTION ET PRONONCrATION

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