LE RÉGIME AUSTRO-HONGROIS
leurs frères de race, dont les sépare leur religion, ils trouvent ces intrus qui ajoutent encore à la confusion et à la lutte ethnique et confessionnelle.
Le musulman bosniaque, résigné à son sort, ne souffre pas dans sa conscience nationale — car il n'a point d'idée de sa nationalité — mais il s'attache avec une ferveur d'autant plus inébranlable à sa foi et à son culte ^ Il confesse sa religion « turque », et s'appelle lui-même Turc, vocable qu'il identifie avec Croyant". Le gouvernement n'a guère porté atteinte à son statut religieux. L'Autriche et la Hongrie, qui exercent le condominium sur le pays annexé à la monarchie austro-hongroise, ont joué assez habilement leur rôle de puissance musulmane.
Leur activité s'est déployée, avec plus de virtuosité encore, contre l'élément orthodoxe, en langage laïque, serbe : le soulTre-douleurs, bien que les ouailles aient été délivrées de l'exploitation de leurs pasteurs, métropolites et popes ; les dîmes furent perçues par les agents du fisc et bientôt supprimées. Mais l'autonomie réclamée par les orthodoxes ne leur a pas été octroyée, parce que le cadre de l'organisation ecclésiastique forme le cadre de l'organisation de la nationalité. L'Autriche en restreignant les libertés religieusesapoursuivi une action systématique, qui n'a rien d'une improvisation, car elle s'intègre dans la politiqueadriatique et balkanique : la guerre aux Yougo- Slaves, dont le procès d'Agram a révélé le plan et les moyens, et qui a provoqué les tragiques attentats de Sarajevo. L'histoire dira si la paix austro-hongroise, en dépit des quelques bienfaits matériels qu'elle a dispensés, a été plus goûtée des populations indigènes que ne le fut l'anarchie turque.
1. La socioté musulmane de Bosnie et Herzégovine a été très fidèlement décrite par un instituteuj- qui a pu l'observer de près, Anton Hangi. Il ne semble pas «jucn dépit de srs libéraliti's et de son libéralisme, l'administration se soit concilié l'élément mahométan. Celui-ci a obtenu (jue le reis el uléma de Sarajevo suit nommé d'accord entre le gouvernement austro-hongrois et la Sublime i'orte après avis du clieik-ul-islam, qui donne l'investiture canonique, et sur présentation d'une liste dressée par le clergé indigène. Les rapports spirituels — sinon politiques — avec le Sultan, sont ainsi maintenus.
2. Les descendants des Turcs authentifiues sont appelés Tourkouchi : ils sont de ]ilu^ .'Il plus absorbés dans la société indigène.
Alkku\ch. : I
Nous avons essayé de montrer, en Autriche et en Hongrie, les communautés ethniques en travail d'une forme nouvelle de leur vie politique. Si l'on se garde d'énoncer le mot toujours suspect de loi historique, devant cette éclosion des nationalités, au moins est-on frappé de la généralité, de l'ordre, du rythme, des phases par où ce phénomène se manifeste : c'est d'abord la réfection de la-r langue écrite et parlée, l'exhumation et l'ennoblissement ! des traditions populaires, la renaissance intellectuelle, puis l'action politique et parlementaire. Il faut saluer ce mouvement comme une ascension vers une culture plus haute, comme l'épanouissement des forces vives de races qui végétaient et s'ignoraient.
Ce qui ajoute, sur le théâtre étroit oii nous l'observons, à l'intérêt, à la curiosité du spectacle, c'est que l'idée de nationalité n'agite pas ici de grandes masses d'hommes qui aspirent à la communion, comme firent au dernier siècle les Allemands et les Italiens, mais de petits groupes' qui constitueraient des nations, ou au besoin des Etats, de format exigu et d'une complexion territoriale souvent incohérente : 11 millions dAUemands; 8 millions de Tchèques, Moraves, Slovaques; 8 à 9 millions de Magyars, 4.200.000 Polonais; 3.800.000 Ruthènes; un peu plus de 3 millions de Roumains; environ 1.200.000 Slovènes; 3 millions et demi de Croates et Serbes ^ Ce morcellement aussi bien que celte faiblesse numérique semblent pour l'avènement des nationalités des gages de succès : aucune
1. En réunissant les conaénères cisleithans et transleithans.
d'elles en effet n'est assez puissante pour se subordonner les autres ; c'est dans leur respect mutuel qu'elles trouveraient leur propre sécurité. Aucune d'elles non plus ne saurait affecter l'indépendance absolue, soit qu'elles s'agrègent aux peuples dont elles se considèrent comme des membres séparés, soit qu'au sein de la monarchie elles s'individualisent en provinces autonomes.
Il faut porter le deuil de la grande Autriche ; et le culte du gesainmtstaat, sous le signe de la centralisation, ne compte plus de zélateurs. C'est qu'en effet cette conception toute bureaucratique n'a jamais pénétré l'âme des sujets de la monarchie : la tentative impérialiste de Joseph II est restée incomprise; le système de Bach n'a séduit que les fonctionnaires épris d'uniformité, et n'a même pas rallié tous les Allemands, bien que la centralisation impliquât la germanisation.
D'ailleurs à quel moment de son histoire l'Empire des Habsbourg a-t-il connu même cet équilibre de ses parties qui donne l'illusion de l'unité? Le miracle, c'eût été la fusion d'éléments, accolés par d'avantageux acquêts matrimoniaux ^ Le mouvement des nationalités n'apparaît donc pas comme une rupture avec le passé. Dans la machinerie* de l'État autrichien, mue par des courants contraires, il joue comme pôle négatif, tandis que le pôle positif centra-j lisateur exhale ses dernières énergies.
Est-il au moins générateur de concorde et de prospérité ? Outre l'anarchie morale, l'on en dénonce les méfaits d'ordre matériel. Chaque nationalité réclame ses institutions propres, par exemple un enseignement depuis l'Université jusqu'à l'école élémentaire, son personnel : doubles et multiples emplois qui obèrent provinces et communes polyglottes. Le gouvernement, pour le succès de ses combinaisons parlementaires, distribue des subsides, légitime ainsi et encourage les revendications des groupes nationaux.
Ceux-ci ont cause gagnée; car ils rallient parmi les congénères toutes les classes sociales. Un très pénétrant,
1. « Wii' sind der zusaïuuicngclioiiathete Lànderbesitz ciner Hcrrscherlamilie » (R. Springcr, ouvr. cité, p. 6).
mais peut-être ici trop exclusif historien a professé que « socialement la question des nationalités se concentre dans la bourgeoisie^ ».
Opinion qui date déjà. Paysans et ouvriers ne se désintéressent plus des destinées de leur langue ou de leur culture traditionnelle. Les prolétaires socialistes ou syndicalistes unifiés, en doctrine, planant au-dessus des contingences de races et de frontières, ont subi l'emprise de leur instinct ethnique; ils sont, eux aussi, sectionnés par nationalités. Leurs députés mènent une vie parlementaire en partie double. Véritables Maîtres Jacques, ils revêtent tantôt la livrée de leur fraction ou club polititique, tantôt l'uniforme de leur nationalité ; tantôt il font bloc avec leurs frères de classe contre la bourgeoisie capitaliste ; tantôt ils se coalisent avec les bourgeois et capitalistes et réactionnaires, leurs frères de race et de langue, pour la défense de leur nationalité".
Les nationalités semblent provisoirement avoir trouvé leur formule dans l'autonomie provinciale ; n'hésitons pas à dire : dans le système fédératif, puisque ce vocable est accueilli et défini dans les manuels les plus autorisés du droit public autrichien ^ Le régime fédératif exige un remaniement territorial. Palacky avait ébauché des circonscriptions ethniques, que le projet constitutionnel de Kremsier avait presque sanctionnées. La carte linguistique servirait de canevas. Délimitation scabreuse qui peut être fatale aux enclaves, aux essaims d'enfants perdus et d'autant plus chers.
La dislocation des kronlànder n'entraînerait pas nécessairement celle de l'Autriche. Une réorganisation, si elle Lavait entreprise à temps, l'aurait nantie d'un bail nouveau avec la fortune. Les nationalités les plus vigoureuses et les plus conscientes avaient intérêt à maintenir une Autriche qui leur servît, non de patrie commune, mais de cadre commun, puisqu'aucune d'elles, nous