PRÉFACE
En présence de la rapidité toujours croissante du mouvement social » les libres penseurs se demandent, avec anxiété, où court le monde. Peu se flattent de résoudre une pareille question, mais tous en sont préoccupés.
Les uns considèrent la civilisation comme une immense échelle dont le pied repose sur la terre et dont le sommet se perd dans le ciel. Chaque période historique est l'espace qui sépare deux échelons. Le degré étant franchi, les leviers qui ont élevé l'humanité sont trop courts et hors de service. Il faut donc s'en débarrasser et en choisir de mieux adaptés à une nouvelle progression.
D'autres penseurs prétendent que le mouvement social est circulaire, et que chaque période de la civilisation représente un tour de cercle ; ils veulent que l'humanité , comme les astres , soit fatalement condamnée à parcourir la même orbite. Us ont les
yeux fixés à terre , pour y retrouver les traces du passé comme le chemin infaillible de l'avenir.
Il en est enfin qui voient une spirale dans la marche de l'humanité. Les âges paraissent revenir au point de départ, mais en réalité ils se sont élevés d'un degré au-dessus des âges précédents.
Ces trois opinions entraînent des conséquences fort diverses.
Les partisans du mouvement ascensionnel et rectîligne sont contempteurs du passé et révolutionnaires. Ils croient ne pouvoir agir avec assez de rapidité et d'énergie, ils croient que toute progression demande un suprême effort.
Les partisans du mouvement circulaire sont, avant tout, conservateurs. Ils nient qu'il y ait dans l'homme des forces nouvelles et encore inaperçues; ils croient à la décadence de l'espèce humaine ; ils trouvent vaine et ridicule la prétention d'amoindrir les douleurs qui sont la conséquence fatale de l'organisme humain ; ils déplorent l'accélération d'un mouvement qui éloigne la société du moment de sa force; ils ne voient dans l'action révolutionnaire qu'un élément de ruine pour lés principes sociaux, dont il faudrait soigner la décrépitude.
Quant aux partisans du mouvement spiral, ils admettent bien que l'humanité doit progresser, sous
peine de décadence et même de dissolution ; mais ils disent que la direction est tracée à l'avance ; que l'avenir doit se garder de rejeter la tradition du passé; que la progression doit être douce et insensible, comme celle qui s'opère par le plan incliné. Le chemin escarpé et rectiligne ne leur semble ni le plus sûr, ni celui qui mène le plus rapidement au but. Il n'y a pas d'interruption dans la force ascensionnelle: aussi l'bumanité progresse-t-elle toujours, lors même qu'elle semble reculer.
Rien peut-être n'est aussi funeste que ces divergences de vues touchant le mouvement de l'espèce humaine; il en résulte des tiraillements qui neutralisent les forces et produisent des déchirements intérieurs. Il en résulte la formation de trois partis, dont deux sont extrêmes, tandis que l'autre oscille de droite et de gauche sans parvenir à la fixité.
Ces trois partis se retrouvent dans tous les États de l'Europe, et, on peut le dire, dans le monde entier. Nulle guerre, nulle révolution, nulle émeute, nulle perturbation sociale, qui ne soit leur œuvre; l'histoire n'est remplie que de leurs conflits. Ils persisteront tant que la question du progrès ne sera pas résolue affirmativement ou négativement : aussi doît-elle primer toutes les autres.
Et d'abord qu'est-ce que le progrès? Rien autre
chose qu'un accroissement de la vie humaine, c'està-dire plus d'ampleur donnée aux fonctions organiques, aux fonctions affectives et aux fonctions intellectuelles.
. Le meilleur moyen d'étudier le progrès organique sur une vaste échelle est certainement d'observer les races, de constater les modifications qu'elles subissent de la part du croisement, du temps et des lieux, de voir s'il en résulte une plus grande vitalité ou un amoindrissement général.
Pour ce qui concerne les fonctions affectives , le seul moyen de les mesurer est d'analyser leurs produits. Désignées, dans ce qu'elles ont d'élevé et de véritablement humain, sous le nom général de sentiment, elles trouvent leur apogée dans la religion et dans les arts qui viennent à la suite. L'abaissement ou l'élévation de ce double idéal est un second moyen de prononcer sur le progrès.
Restent les fonctions intellectuelles, qui se résument dans la raison et dont l'idéal apparaît dans la philosophie et la science. Ici la prospérité et la décadence sont faciles à constater.
Mais il ne suffit pas d'analyser Tune après l'autre les diverses portions de la vie des nations pour avoir la solution définitive de la question du progrès. Il peut arriver qu'une fonction périclite, tan-
dis que l'autre prospère ; il peut arriver encore que toutes se développent , mais successivement et dans un ordre variable, selon les races ou les peuples.
Dès lors apparaît la nécessité d'une nouvelle étude y celle des mœurs , qui résument dans un fait multiple la vie organique , la vie affective et la vie intellectuelle de l'humanité.
Tel est le plan de ce travail .
Bien des gens blâmeront la prétention de condenser en un volume ce que de grandes bibliothèques ne peuvent contenir. Voici les raisons qui justifient cette tentative.
L'époque actuelle, en donnant des proportions colossales au champ de la science, n'a pu le cultiver qu'en le divisant en une multitude de domaines. Les fermiers ont adopté des systèmes différents d'exploitation. Il en est résulté l'exubérance dans certaines productions, la pénurie dans d'autres, partout le manque de proportion.
Telle est la masse des connaissances humaines et le défaut d'ordre qui les caractérise, que l'esprit est comme affolé en les contemplant. On pourrait les comparer à la Bibliothèque impériale, où les volumes s'accumulent en si grand nombre qu'il devient impossible de les retrouver.
Le seul moyen de sortir d'une situation faisant de l'excès de la richesse l'équivalent de la pauvreté consiste à prendre ce qu'il y a de vrai , de simple et d'essentiel, dans chaque portion de la connaissance, à le classer méthodiquement et à le condenser dans un seul tableau. Des rapports nouveaux feront surgir des idées nouvelles; les jugements s'élèveront quand ils retourneront aux simples et belles formules de l'antiquité.
Ce qui profite à l'humanité n'est pas la pensée pbscure et transcendante cherchant à embrasser mille faits et naissant avec effort dans un cerveau de premier ordre , mais bien la notion claire et simple que toutes les intelligences peuvent admettre. Une idée ne devient féconde qu'en devenant accessible au peuple ; la mettre à sa portéç est donc une œuvre utile à tous égards.
Voilà ce que j'avais à dire pour me justifier d'avoir demandé à l'histoire naturelle ce qu'il y a d'essentiel dans l'organisation des races, aux diverses révélations les principes qui déterminent l'évolution religieuse, aux philosophies les lois qui marquent l'évolution de la raison humaine , à l'histoire et à la littérature les traits saillants des mœurs.
Cette méthode m'a conduit à des conclusions im-
prévues^ ma^ gue j'ai.dû, accepter avec toutes leiir^ con3éq^enpe3., comme on admet les produits d'ijjnej opération mathématique, lors même qu'ils trompent
les prévisions.
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Mon livre n'est qu'un essai pour mesurer le génie des peuples et fournir un point d'appui à Thistoire , qu'elle veuille juger le passé, apprécier le présent, ou prédire l'avenir. Les historiens ne sauraient trouver la logique des faits en appliquant la même mesure aux âges et aux peuples. S'ils considèrent comme des anomalies et des catastrophes certains actes qui sont conformes au génie d'une race étrangère, ils ne peuvent apprécier la loi qui préside à la grandeur et à la décadence des nations. Autres seraient leurs jugements s'ils connaissaient les rapports naturels du sang avec la religion, la science et les mœurs. Bien des faits, illogiques en apparence , seraient expliqués.
Mes titres pour oser entreprendre un pareil livre sont, dans l'ordre moral, ma conviction et ma bonne foi; tandis que, dans l'ordre intellectuel, je présenterai mon titre de médecin. Celui qui, par le fait de ses études , est naturaliste et philosophe ; celui qui connaît ce qu'il y a de plus intime dans la vie des hommes sains et malades, pauvres et riches, heureux
et misérables , intelligents et aliénés ; celui qui voit toutes les passions se débattre en face de la mort est, aussi bien que tout autre, en position d'estimer la valeur de l'humanité.