‹ Les Races humainesChapitre 29 sur 62 · JAPONAIS · texte numérisé non relu

JAPONAIS

RACE JAUNE

RAMEAU SINIQUE.

caractère de la race mongolique, c’est-à-dire : largeur et rudesse de la figure, proéminence des pommettes, développement des mâchoires, forme écrasée de la racine nasale et ailes du nez élar-

Fig. 12t. Marchand chinois.

gies, obliquité des yeux, chevelure raide et abondante, d’un noir brunâtre tirant sur le roux, sourcils épais, barbe rare, teint couleur de froment, rouge jaunâtre.

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Ces peuples forment la population principale de l’immense empire de la Chine et s'étendent encore au delà. Beaucoup sont établis dans l’Indo-Chine, dans les îles de la Sonde, dans les îles Philippines.

La Chine, depuis quatre mille ans, a été gouvernée par vingthuit dynasties. L’empereur, dans le mécanisme gouvernemental de la Chine, n’est qu’un rouage apparent. Les conseillers gouvernent souverainement.. Il y a là une organisation administrative et une centralisation puissantes. L’autorité de l’empereur est assise sur un respect séculaire et patriarcal, qui sont d’un prestige sans bornes.

La vénération pour la vieillesse est une loi de l’État. On ren-* contre souvent dans les rues de Pékin des vieillards impotents trop pauvres pour louer des chaises à porteurs, et qui, assis dans des charrettes à bras, sont traînés par leurs petits-enfants. Ils reçoivent sur leur passage les hommages de tous les jeunes gens, qui, à leur aspect, cessent respectueusement leurs jeux ou leurs travaux. Le gouvernement encourage ce sentiment en donnant des robes jaunes aux vieillards d’un âge très-avancé. C’est là la plus grande distinction qu’un particulier puisse obtenir, car la couleur jaune est réservée aux membres de la famille impériale.

Le respect des ancêtres est également poussé très-loin chez les Chinois. 11 y a une sorte de culte domestique pour les arrièreparents.

Plusieurs religions sont professées en Chine. La religion de Bouddha, si répandue en Asie, est la plus commune; mais les classes supérieures suivent la religion de Confucius. Du reste, une tolérance excessive règne dans le Céleste-Empire sous le rapport de la religion. Les hommes des classes élevées affectent un dédain véritable pour les formes extérieures du culte, et le peuple n’y ajoute pas grande importance. Aussi voit-on plusieurs religions fort différentes être pratiquées côte à côte, dans tout l’empire.

Les bonzes sont les prêtres bouddhistes.

En Chine, la condition de la femme est servile. On considère la femme comme inférieure à l’homme. Sa naissance est souvent regardée comme un malheur. La jeune fille vit comme une recluse dans la maison paternelle ; elle mange à l’éc^t ; on la regarde comme une servante, et elle en remplit les fonctions. Manier les aiguilles et préparer des aliments, voilà toute sa science. La femme est la propriété de son père, de son frère, de

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son mari. On marie une jeune fille sans la consulter, sans lui faire connaître son futur époux, et même sans lui en dire le nom.

Chez les riches Chinois, les femmes mariées sont confinées dans le gynécée . Quand le maître les autorise à se visiter entre elles, ou

Fig. 123. Marchande de légume*.

à aller voir leurs parents, elles sortent dans des chaises hermétiquement closes. Elles sont reléguées dans un corps de bâtiment réservé, où nul ne peut les voir.

Il en est autrement dans les classes pauvres. Les femmes sortent

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à visage découvert; mais elles payent cher cette liberté, car les femmes sont à peu près les bêtes de somme de leurs maris. Elles vieillissent très-vite.

La polygamie existe en Chine, mais elle n’est que tolérée. Un grand personnage peut avoir plusieurs femmes, mais il n’a qu’une épouse légitime, la première. Les veuves ne peuvent pas se remarier. Les liançailles sont souvént conclues avant même l’adolescence des futurs époux. Une fiancée qui perd son fiancé ne peut sc remarier.

La cérémonie du mariage se fait à Pékin d’après le programme

Fig. 123. Portrait, d’après nature, d'une Chinoise.

suivant. La mariée se rend en pompe au domicile de l’époux, qui la reçoit à la porte de sa maison. Elle est parée de vêtements brodés d'or et d'argent. Ses longues nattes noires sont couvertes de pierreries et de fleurs artificielles. Sa figure est fardée, ses lèvres rouges, l’arc de ses sourcils est noirci, ses vêtements sont inondés de musc.

Beaucoup de Chinoises ont le teint et tous les attraits des créoles, une main petite et bien faite, de jolies dents, des cheveux noirs superbes, une taille longue, mince et souple, des yeux relevés vers les tempes et dont l'expression est une grâce piquante

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(fig. 123 et 124). Ce qui leur nuit, c’est l’abus du fard et la mode des petits pieds.

Les dames tartares et chinoises qui composent la cour des impératrices, ainsi que les femmes des fonctionnaires qui résident

Fig. 124. Dame de Pékin.

dans la capitale, ont leurs pieds naturels, et seulement chaussés du brodequin de théâtre, avec lequel il est très-difficile de marcher. Mais une Chinoise de bonne famille bourgeoise se croirait déshonorée et se marierait difficilement si elle n’avait le pied déformé. Voici comment on s’y prend pour la mettre en état de

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plaire. A six ans on comprime les pieds des petites filles avec des bandelettes huilées; le pouce est replié sous les quatre autres doigts, qui sont rabattus eux-mèmes sous la plante du pied. Tous les mois on serre de plus en plus ces ligatures. Quand la jeune fille est adulte, son pied présente à peu près la forme du poing fermé (fig. 125). Aussi les femmes ainsi mutilées et chaussées ontelles grand’peine à marcher. Elles s’avancent en sautillant et étendant les bras en guise de balanciers.

Avoir les ongles des mains très-longs est un autre caractère conventionnel de beauté. De crainte de les casser, on y adapte des étuis en argent, qui servent en même temps de cure-oreilles.

Fig. 125. Pieds mutiles.

De nombreux accessoires de toilette donnent un aspect particulier au costume des habitants du Céleste-Empire : éventails, parasols, pipes, tabatières, blagues à tabac, étuis à lunettes, bourses, tout cela est suspendu à la ceinture par des cordons de soie. L'usage de l’éventail est général dans les deux sexes et dans toutes les conditions.

Dans chaque pièce d’une maison chinoise on trouve le kang, qui sert à la fois de lit, de canapé et de siège, des nattes étendues sur le parquet, et quelques chaises, ou tabourets, sur lesquels on pose des coussins. L’intérieur des maisons est le refuge impénétrable de la paresse. Le Chinois, accroupi sur ses nattes, l’éventail déployé et la pipe allumée, se moque de l’Européen qui se donne la peine de se servir de ses jambes.

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Pour connaître plus exactement la vie intérieure des Chinois, nous ferons quelques emprunts à l’intéressant voyage de M. de Bourboulon, consul français en Chine, voyage qui a été rédigé par M. Poussielgue, et qui a paru dans le Tour du monde en 1864.

« Un palais chinois, dit M. Poussiclgue, est ainsi distribué : plus de la moilié du terrain est occupée par des allées, des cours, des jardins; on y voit des rocail'.es, des ponts rustiques, des viviers avec des gouramis et des

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Fig. 176. Boudoir chinois.

poissons rouges, des volières peuplées de paons, de faisans dorés et de perdrix de Pe-tche-li, et surtout de nombreuses jarres de porcelaine ou de terre cuite peinte et vernie contenant des arbres en miniature, des vignes, des jasmins . des plantes grimpantes et des fleurs de toute espèce. La chambre principale du rez-de-chaussée est ouverte du côté du jardin ; une cloison en treillis à jour forme la séparation du salon et de la chambre à coucher. Le rez-de-chaussée comprend la salle à manger, la cuisine et quelquefois une salle de bain. Quand il y a un étage supérieur, appelé teou, il

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contient des chambres et des magasins; la salle d’entrée est invariablement consacrée aux ancêtres et aux génies de la famille. Dans chaque pièce on retrouve le kang , qui sert à la fois de lit. de canapé et de siège dans tout le nord, et des nattes épaisses qui garnissent le plancher. Les meubles proprement dits sont en petit nombre : quelques chaises ou tabourets en bois dur sur lesquels on pose des coussins, une petite table en laque rouge, un brûle-parfum et des chandeliers en bronze doré et émaillé, des jardinières et des corbeilles contenant des fleurs, des tableaux sur papier de riz, et enfin la tablette inévitable contenant quelque sentence morale ou une invocation aux ancêtres. Il n’y a point de fenêtres proprement dites : des ouvertures carrées, percées sur le côté quand la pièce donne sur la cour ou sur les jardins, ménagées entre les doubles poutres qui soutiennent le toit lorsqu'on pourrait être vu de la rue ou des maisons voisines, laissent pénétrer un faible jour à travers les interstices d’un grillage composé de minces lames de bois entre-croisées qui forment une jalousie fixe Jig. 126 et 127).

« C’est dans ces mystérieux appartements que les gens riches passent la moitié de leur existence, s’adonnant à une voluptueuse paresse; il est presque impossible à un Européen d'y pénétrer : et autant les Chinois sont disposés à être communicatifs dans les affaires, dans les fêtes, dans les réceptions, autant ils sont réservés dans tout ce qui touche à leur vie intime.

« La paresse physique est poussée à un haut point en Chine; il est considéré comme malséant de marcher, de se promener, de se servir de ses membres. Rien n’étonne plus les indigènes que le besoin de locomotion qui nous caractérise. Ils s'accroupissent sur leurs mollets, allument leur pipe, déploient leur éventail, et contemplent d’un œil goguenard les promeneurs européens qui vont et viennent d’un bout à l’autre de la rue, en marquant le pas avec une précision mathématique. Quand on fait à pied des visites officielles, il faut s'excuser de n’ètre venu ni à cheval ni en palanquin, car c'est marquer peu de considération pour le personnage qu’on va voir ainsi.

ir Le palanquin est surtout d'un usage incessant. A Pékin, il y a de grands établissements pour la location des palanquins, où l’on en trouve de disponibles k toute heure. On paye environ une piastre par jour pour ceux qui sont portés par six hommes; pour quatre hommes, c’est une demi-piastre; deux hommes, cent sapèques. La légation de France a pour son service vingt-quatre porteurs revêtus de tuniques bleues avec collets et bordures aux trois couleurs. Les palanquins sont généralement ouverts par devant et par derrière ; il y a une fenêtre ou plutôt un carreau fixe sur le côté, et une banquette transversale sur laquelle on s’assoit.

c La passion du jeu est l’un des fléaux de la Chine : fléau qui en a engendré mille autres dans tous les rangs, tous les Ages de la société. Dan3 les rues de Pékin, on rencontre une foule de petits tripots ambulants : tantôt un jeu de dés placé dans un gobelet de cuivre sur un escabeau, tantôt une loterie composée de bâtonnets contenant des numéros que le croupier fait sauter dans un tube en fer-blanc. La foule se presse autour de

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ces industriels, et l'ouvrier qui passe, cédant à une tentation irrésistible, vient y perdre en quelques heures les pénibles épargnes de son travail. I.es coulies attachés à l’armée française perdaient leurs appointements du mois dès le lendemain de la paye ; quelques-uns, ayant engagé leurs habits aux croupiers, qui sont en même temps préteurs sur gages, s'échappaient au milieu des huées de la populace, et revenaient au camp à peine couverts d'un caleçon.

« Les combats de coqs et de cailles ont encore le privilège d’exciter les pas-

sions aléatoires des Chinois, qui y ris|uent des enjeux considérables. Les gens riches, les marchands sont aussi joueurs que la plèbe; ils se réunissent dans des maisons de thé, où ils passent jour cl nuit à jouer aux cartes, aux dés, aux dominos et aux dames. Les cirles, longues de quinze centimètres environ, sont très-étroiles; elles sont assez semblables aux nôtres, avec des figures et des points marqués de différentes couleurs. Le jeu le plus usuel parait être une sorte de besigue. Les dames sont carrées et les cases rondes ; les dominos plats, avec des marques rouges et bleues. On

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ouc aussi aux dames avec des dés : ce qui compose une manière de trictrac. Les dés sont préférés par les joueurs de profession , comme étant le jeu de hasard par excellence. Après y avoir perdu leur argent, ils jouent leurs champs, leur maison, leurs enfants, leurs femmes, et jusqu'à euxmèmes, quand ils n’ont plus rien et que leur adversaire consent à accepter ce suprême enjeu. Un marchand de Tien-tsin, qui avait à la main gauche deux doigts de moins, les avait perdus aux dés. Les femmes et les enfants jouent au volant; c’est un de leurs exercices favoris, et ils y sont d’une adresse peu commune. Le volant se compose d’un morceau de cuir roulé en boule, surmonté de rondelles de métal pour le rendre plus lourd; trois longues plumes sont implantées dans des trous percés dans les rondelles. C’est avec la semelle du brodequin qu’on renvoie le volant ; il est très-rare que les joueurs manquent leur coup.

« Le jeu, qui paralyse le travail , est une des causes permanentes du paupérisme ; il en est une autre plus désastreuse encore : la débauche. Le vernis de décence et de retenue dont s’enveloppe la société chinoise cache la corruption la plus profonde. La moralité publique n’est qu’un masque jeté sur une perversité de mœurs qui dépasse tout ce qu’on a pu lire sur les anciens, tout ce qu’on sait des mœurs actuelles des Persans et des Indous.

o L’ivrognerie, telle qu’on l’entend en Europe, est le moindre de leurs vices. Le vin de raisin a été défendu, il y a des siècle >, par des empereurs qui firent arracher les plants de vigne. Cette interdiction ayant cessé avec la dynastie mandchoue, on cultive le raisin pour la table, mais on ne fait usage que du vin de riz ou samehow. On en extrait, ainsi que du gros millet ou sorgho, une eau-de-vie aussi forte que la nôtre et qui produit une ivresse terrible. L’abus qu’en firent nos soldats dans la campagne de Chine amena beaucoup de dvssenteries mortelles dans l’armée.

« Les maisons de thé vendent des liqueurs alcooliques, mais ce sont surtout les restaurants et les auberges qui en fout un grand débit.

« Nous ne parlerons pas de la production du thé, ni de la vaste industrie qu’il alimente : c’est un sujet qui appartient en propre à la Chine méridionale; disons seulement que l’usage du thé n’est pas moins répandu dans le nord que dans le sud. Entrez-vous dans une maison, aussitôt on vous offre le thé : c’est le signe de l’hospitalité. On vous en sert à profusion; dès que votre lasse est vide, un serviteur muet la remplit, et ce n’est qu'après en avoir avalé une certaine quantité qu’il vous sera permis par votre hôte d'exposer l’objet qui vous amène. Les maisons de thé sont aussi multipliées que les cafés et les cabarets en France; l’élégance de l’ameublement et du service, ainsi que l’élévation des prix, les distinguent entre elles; le riche marchand et le désœuvré élégant, évitant de s’y rencontrer avec l’ouvrier aux mains noires et le rude campagnard, ne se réunissent que dans les maisons consacrées par le bon ton. Les maisons de thé se reconnaissent au laboratoire qui occupe le fond des salles et qui est garni de vastesbouilloires.de théières massives, de tours et d’étuves alimentant d'eau bouillante des chaudrons monstrueux aussi hauts qu’un homme. Une horloge singulière est placée au-dessus du laboratoire; elle se compose d’un gros bâton d'encens moulé portant des marques à égale distance, afin

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que le progrès de la combustion de la mèche donne la mesure des heures. C'est ainsi que les Chinois peuvent se servir littéralement de l’expression : consumer le temps. Le matin et le soir, les salles sont pleines d’habitués qui, moyennant deux sapèques, prix d’entrée, viennent y parler affaires, y jouer, y fumer, y entendre de la musique, et assister aux farces des saltimbanques et aux tours de force des jongleurs et des athlètes. Ces deux sapèques donnent encore droit à une consommation de dix tasses de thé (tasses minuscules, il est vrai), que de nombreux garçons portent, en courant dans toutes les directions, sur des plateaux garnis de gâteaux et de fruits secs.

« Un jour, nous écrit M. X., officier au 101' de ligne, nous avons voulu diner à la chinoise dans un restaurant chinois; le prix convenu d’avance par l'entremise de nos coulies était de deux piastres par tête : ce qui constitue une somme considérable, eu égard au bon marché des denrées alimentaires. Comme préparation au dîner, il nous a fallu franchir un dédale de ruelles peuplées de bouges où croupissent, en empoisonnant l’air de leurs exhalaisons, des milliers de mendiants en guenilles. A l’entrée du carrefour où s’élève le restaurant, il y a des tas d’immondices composés de vieilles bottes de légumes, de charcuterie pourrie, de chiens et de chats morts, et dans tous les coins des ordures aussi désagréables à l’odorat qu’à la vue. il faut avoir l’estomac solide pour avoir encore faim après avoir traversé cet étalage peu appétissant. A la porte de l’établissement sont assis des buveurs de thé et des joueurs qui paraissent fort peu se soucier de ce voisinage pestilentiel. Nous avons le courage d'en faire autant, après avoir admiré les deux lanternes monstrueuses qui décorent l’entrée et l’enseigne qui porte en grosses lettres : Aux trois virlus par excellence. Espé. rons.que la probité sera une de ces trois vertus, et que le restaurateur nous en aura donné pour notre argent.

« Notre entrée dans la salle principale excite une certaine émotion ; quelque habitués que les Chinois soient à nous voir, notre vue excite encore chez eux une curiosité mêlée d'effroi, surtout dans ce quartier où les Européens s'aventurent rarement. On nous a préparé deux tables carrées entourées de bancs en bois, sur lesquels on a placé, par une gracieuse exception, des coussins rembourrés. Des garçons s’empressent autour de nous avec des théières en grès rouge et des tasses en métal blanc; il n'y a pas de cuillers, on jette de l’eau chaude sur une pincée de feuilles de thé placée dans chaque tasse, et nous sommes forcés d’aspirer l’infusion par un petit trou ménagé dans le couvercle de nos lasses. Après nous être acquittés de ces fonctions en vrais Chinois, nous demandons le premier service, qui se compose d’une foule do petits gâteaux à la graisse, sucrés, mais très-mauvais, de fruits secs, et, comme hors-d’œuvre, d'une sorte do caviar ou de salaison où entrent des intestins, des foies, des rates de poisson : le tout confit au vinaigre ; puis des crevettes de terre cuites à l’eau salée : ce sont tout bonnement de grosses sauterelles ; ce mets, en usage dans tous les pays chauds, n’est réellement pas mauvais. Nous ne faisons pas grand honneur au premier service, que remplace immédiatement le second. Les garçons placent sur la table des assiettes ou plutôt des soucoupes, car elles en ont la forme et la dimension, et des plats ou plutôt des bols contenant du riz accommodé de différentes manières avec de la

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viando découpée en petits morceaux et dressée en pyramides. Des bâtonnets accompagnent ces plats succulents. Comment allons-nous faire? Il faut être tout ce qu’il y a de plus Chinois pour pouvoir manger avec ces deux petits morceaux de bois, dont l’un, fixe, se tient entre le pouce et l’annulaire, tandis que l’autre, mobile, se manie avec l’index et le doigt du milieu. Les indigènes portent la soucoupe à leurs lèvres et avalent leur riz en le poussant avec les bâtonnets : c’est ce que nous essayons en vain de faire, d’autant plus que nous rions tellement qu’il nous est impossible de nous livrer à une expérimentation sérieuse. Nous ne pouvons cependant compromettre notre dignité de civilisés en mangeant avec nos mains comme des sauvages! Heureusement l’un de nous, plus avisé, a apporté un nécessaire de campagne contenant une cuiller, une fourchette et un couteau. Chacun plonge successivement la cuiller dans le bol qui est devant lui, mais avec une certaine défiance qui paralyse la dégustation de ces mets de haute saveur. Enfin apparaissent des plats moins mystérieux et en quantité suffisante pour rassasier cinquante personnes : des poulets, des canards, du mouton, du porc, du lièvre rôti, des poissons et des légumes bouillis. On nous sert en même temps du vin blanc de raisin et du vin de riz dans des tasses microscopiques en porcelaine peinte; aucune de ces boissons, même le thé, n'est sucrée; en revanche elles sont bouillantes! Le repas se termine par un potage, qui n’est autre chose qu’un gros ragoût nageant dans une sauce abondante.

« Plus rassasiés que satisfaits, nous aurions voulu quelques mets plus chinois : des nids d’hirondelles ou une fricassée de racines de ging-seng; mais il parait qu'il faut commander ces mets recherchés plusieurs jours à l’avance et qu’ils se payent au poids de l’or. Nous allumons nos cigares en dégustant du tafia qui commence à être très-répandu dans les restaurants chinois, et nous regardons autour de nous. La fin de la journée s’avance ; les salles, d’abord à peu près vides, se garnissent de nombreux consommateurs, qui, après nous avoir épiés à la dérobée, se livrent sans contrainte <1 leurs occupations habituelles. Les garçons chantent h haute voix le nom et le prix des consommations que répète à l'unisson un huissier placé près du comptoir où siège le maître de l’établissement. Des marchands jouent à pigeon-voie : l’un annonce les chiffres de un à dix avec ses doigts; les autres doivent deviner dans scs yeux et lever en même temps que lui le même nombre de doigts; le perdant boit une tasse de vin de riz.

« Cependant la salle se remplit d’odeurs nauséabondes, où domine la fumée de l’opium. C’est l’heure des fatales ivresses! Les fumeurs au teint jaune, aux yeux caves, se retirent mystérieusement dans les cabinets placés au fond de la salle. On les voit s’étendre sur des lits garnis de nattes et d’un oreiller en crin dur. »

La figure 128 représente un des petits cabinets qui donnent asile aux fumeurs d’opium. Sur une table sont placés les ustensiles et engins servant à préparer les pipes d'opium et à allumer la substance narcotique.

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L’agriculture est arrivée, en Chine, à un degré remarquable de perfection. Elle est la grande source de la richesse du pays; c’est son état avancé qui permet au Céleste-Empire de nourrir, sur un espace relativement limité, une population prodigieusement nom-

Fig. 128. Fumeurs d'opium eu Chine.

breuse. Aussi la profession d agriculteur est-elle la plus honorée. Ecoutons à ce sujet M. Poussielgue :

« On a vu, dit cet écrivain, le prince Kong, régent de l’empire, se rendre en grande pompe, vers la fin de mars 1861, au temple de l’Agriculture, situé à l’extrémité de la ville chinoise à Pékin, et là, après avoir offert un sacrifice au dieu protecteur des hommes, qui les encourage au travail en leur donnant tous les biens de la terre, diriger lui-même la charrue et

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iracer plusieurs sillons ; une foule de grands personnages, les ministres, les maitres de cérémonie, les grands officiers de la couronne, et enfin trois princes de la famille impériale, ainsi qu'une députation de laboureurs, accompagnaient le représentant de l’empereur. Aussitôt que le prince Kong eut terminé le labourage de la parcelle réservée qui était désignée par une étiquette jaune, et qu'on eut replacé dans leur fourreau les outils destinés au chef de l’État, les trois princes de la famille impériale, puis les neuf premiers dignitaires de l’empire, conduisirent successivement la charrue jusqu’à ce que le champ fût labouré en son entier; derrière eux des mandarins inférieurs ensemencèrent les sillons ouverts, tandis que les laboureurs recouvraient avec des râteaux et des rouleaux les germes sacrés confiés à la terre. Pendant toute la cérémonie, des chœurs de musique et de symphonie ne cessèrent de se faire entendre.

« Cette intelligente protection, cet ennoblissement de l’agriculture ont eu d’immenses résultats. Aucun pays du monde n'est cultivé avec tant de soin et peut être avec plus de perfection que la Chine. 11 n’y a pas un pouce de terrain perdu.

« Dans le Pe-tche-li, la propriété territoriale étant très-divisée, les exploitations agricoles sé font sur une petite échelle; mais l’intelligence avec laquelle elles sont dirigées remédie aux graves inconvénients du morcellement. On rencontre peu de villages; en revanche, un grand nombre de petites fermes et de métairies s’élèvent çà et là, ombragées par quelques grands arbres. Les bâtiments tiennent peu de place, et les paysans sont si économes du sol, qu’ils établissent leurs meules et leurs gerbes sur les toits de leurs maisons disposés en plate-forme (fig. 129).

a S’ils ménagent le terrain, ils ne se ménagent pas la peine; grâce à l’abondance des bras et au bon marché de ia main-d’œuvre, ils ont pu adopter le mode de culture par rangées allernativcs, qui leur permet de ne jamais laisser reposer la terre et d’avoir des récoltes pendant tout l’été. Ainsi, entre les rangées de sorgho ( Hulcus torghum) qui s'élève jusqu’à dix et douze pieds de haut, ils sèment une céréale d'une taille plus faible, le petit millet fanicum Ilalicum), qui s’accommode de croitre à l’ombre de son gigantesque voisin. (Juand le sorgho est moissonné, le millet exposé au soleil mûrit à son tour; des fèves [Dolichos tirunsi»'' sont plantées en rangées au milieu des champs de maïs, et elles ont donné leur récolte avant que celui-ci, qui est tardif, soit assez monté pour les étouffer; la terre retirée des fossés d’écoulement ou d’irrigation est plantée de ricins ou de cotonniers dont les larges panaches verts encadrent en guise de haies les champs de céréales ; enfin, quand le sol est trop aride ou qu’ils n’ont pu en enlever les pierres, ils y sèment du pin à résine ou du calhsé, plante oléagineuse qui s'accommode des plus mauvais terrains.

« Rien de plus animé que le tableau que présentent les vastes plaines du l'e-tche-li à l’époque des moissons. Les efforts du laboureur ont produit leurs fruits; les récoltes de toute sorte viennent gonfler ses greniers; les batteurs, les vanneurs, les moissonneurs, accompagnés de troupes de femmes et d’enfants qui glanent, font retentir l’air de leurs chants joyeux, et, à demi nus sous un soleil ardent, la queue enroulée autour du crâne, ils travaillent avec ardeur de; uis le point du jour jusqu’à la tombée de la nuit,

.Fig. U9. L agriculture eu Cluue.

ne s'interrompant quelques minutes que pour manger des oignons et une poignée de riz. pour tirer quelques bouffées de leurs pipes, et pour s’éventer avec ardeur quand le soleil devient trop chaud, et que la sueur inonde leurs membres robustes.

« Les eaux de cette province ne sont guère moins exploitées que le sol.

« La pisciculture est pratiquée sur une grande échelle et de la manière la plus intelligente. Au commencement du printemps, un grand nombre de marchands de frai de poisson parcourent les campagnes pour vendre celte précieuse semence aux propriétaires d’étangs. Les œufs, fécondés par la laitance, sont transportés dans des tonnelets garnis de mousse humide. Il y a aussi des marchands d’alevin, habiles plongeurs qui vont prendre dans les trous des fleuves, avec une poche à mailles très-serrées, des petits poissons nouvellement nés; on élève cet alevin dans des étangs particuliers, d’où il est répandu, quand il est plus fort, dans les lacs et les grandes réserves. Les Chinois sont parvenus à conserver dans des bassins artificiels et à nourrir en domesticité les espèces les plus intéressantes et les plus productives de leurs fleuves. Dans les vastes étangs situés près du temple du Ciel, à Pékin, ou élève des dorades, une sorte de brème qui pèse jusqu'à vingt-cinq livres, des carpes et le fameux gourami ou kia-yu , poisson domestique; matin et soir les gardiens apportent des herbes et du grain aux poissons qui s’en nourrissent avec avidité, et qui atteignent en peu de temps des proportions considérables, grâce à cet engraissage forcé. Dans ces conditions, un étang rapporte plus à son propriétaire que les meilleures terres de labour.

• Les côtes de la mer à l’embouchure du Peï-ho sont garnies, sur toute leur étendue, de parcs pour prendre le poisson à marée basse. Ce sont des madragues consistant en plusieurs carrés de cotonnade bleue, tendus en travers sur des bouls de rotin qui sont fixés eux-mèmes à de petits piquets se déployant comme les feuillets d’un paravent; on se sert aussi de la seine et d’un chalut qui se traîne à fond. On prend dans le golfe de Pe-tche-li des plies, des soles, des flétans, des crapauds et des brèmes de mer, des dorades, des merlans, des germons, des morues et une foule d’autres poissons. On y rencontre des cétacés, cachalots et dauphins, plusieurs epèces de squales, parmi lesquelles le requin-tigre (Sgualus ligrinus ), dont la peau rayée et tachetée sert à divers usages industriels, et d'énormes tortue» de mer.

c La pêche des rivières, qui nous est mieux connue, se fait de différentes manières fort ingénieuses : il y a la pêche avec des cormorans privés, la pêche au feu, au trident, à la nasse et à l’échiquier; on tend aussi des tramails pour barrer le cours d’eau à l’époque des migrations des poissons voyageurs. Le Peï-ho, peuplé de nombreux pêcheurs, présente l’aspect le plus animé : de grandes barques contiennent des familles entières; les femmes sont occupées à raccommoder les filets, à fabriquer des nasses en osier, à vider et à saler les produits de la pèche, à transporter dans les étuis les poissons qu’on veut conserver vivants; les petits enfants, le corps entouré d’une ceinture natatoire en vessies de porc, courent sur le3 bordages et grimpent comme des chats aux mâts et le long des cordages; des hommes laissent tomber à l’eau perpendiculairement leurs vastes échiquiers

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qu’ils relèvent sans peine par un mécanisme ingénieux, en pesant de tout le poids de leur corps sur un montant en bois qui forme balance (lig. 130;; d'autres visitent les filets dormants qui occupent tout le fond du fieuve, et qui sont reconnaissables aux morceaux de bois flottant çà et là; enfin quelques-uns descendent le courant en harponnant les gros poissons avec un trident attaché à leur poignet par une forte corde. Pour ne pas effaroucher leur proie, ils ont imaginé de construire une soi te de radeau composé de deux poutres reliées entre elles par des barres de bois. C’est absolument la forme d'une échelle : lavant est taillé en pointe; à l'arrière, qui est carré, est placée une pagaie avec laquelle ils peuvent godiller. Par un miracle d'équilibre, ils parviennent à se tenir debout, un pied sur chacun des montants, le bras levé et armé du trident, et le cou tendu pour apercevoir le poisson qui dort au soleil à la surface de l’eau. C’est un spectacle émouvant que de voir cinq ou six pécheurs descendant le courant du fleuve en ligne sur ces frêles esquifs; ils ont pour coiffure un grand chapeau de paille, et pour vêtement une casaque en jonc tressé imperméable, et une culotte formée de petites tiges de roseaux non aplaties et cousues ensemble ; leurs jambes et leurs bras nus sont nerveux et bronzés, leur figure est énergique et son expression calme annonce l'habitude du danger. Cependant, quoiqu’il arrive souvent que la proie harponnée, plus vigoureuse que le harponneur, lui fasse perdre l’équilibre et le précipite dans l’eau, où il n’a d’autre res- • source, s’il ne veut être entraîné dans ses profondeurs, que de couper la corde attachée à son poignet, on entend rarement parler d’accidents, car tous sont excellents nageurs. La nuit, il se fait un bruit étrange sur les eaux qui sont illuminées par des torches de résine; les pécheurs parcourent en tout sens le fleuve en exécutant des roulements précipités sur des tambours de bois afin de chasser le poisson vers les endroits où sont tendus leurs filets. »

On vit en Chine avec une grande économie, par suite de l’habileté des agriculteurs et des artisans ou ouvriers des manufactures. Avec un ou deux kilogrammes d’herbe desséchée, qui coûte à peine vingt centimes le kilogramme, on peut faire cuire le repas d’une famille.

On fait peu usage de cheminées, sinon dans les provinces du nord; mais on s'habille chaudement quand la température l’exige. Les maisons sont basses, de sorte qu'avec la houille qui existe dans le' sol de plusieurs provinces, avec les élagages des arbres et les racines des arbrisseaux des montagnes, on a à bas prix tout le combustible nécessaire pour se chauffer '.

Les bois manquent presque entièrement en Chine, le pays ayant été entièrement défriché pour nourrir sa surabondante population. Les prairies sont également rares : ce qui revient à dire que

1. Simon, Bul'clin delà Société d’a: c'imatation, mars I8ii9.

Fig 130. I.a pèche dans une nviere en Chine.

prend du poisson dans les rizières, et même dans les flaques d’eau formées par les orages, tant la multiplication du poisson est rapide.

11 existe en Chine des espèces de poissons qui se multiplient

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les animaux de boucherie, la viande de bœuf et de mouton, sont rares. On s’en passe, grâce aux innombrables cours d'eau, fleuves, rivières, lacs et canaux qui sillonnent la Chine, et qui fourmillent de poissons.

Ce n'est pas seulement dans les cours d'eau que l'on pèche. On

RAGE JAUNE

d’une façon si prodigieuse, qu’elles produisent jusqu’à deux pontes en un mois. Aussi les poissons ne coulent-ils pas plus de vingt centimes le kilogramme, et les plus chers, un franc. On pèche avec des filets de toutes dimensions, à la ligne de fond, à la loutre, au cormoran. C’est ainsi que l’on pourvoit à la nourriture animale habituelle de quatre cents millions d’habitants.

Le porc, le canard et la poule sont aussi une grande ressource. Le porc est si bien entré dans l’alimentation générale, qu’il coûte plus cher que le bœuf, bien que celui-ci soit plus rare.

C’est par troupeaux de trois ou quatre milliers qu’on rencontre les canards nageant sur les eaux. Ils sont gardés par des enfants montés sur des sortes de petites pirogues. Quelquefois ce sont des coqs qui les conduisent jusqu’à l’eau, et qui, de la rive, les surveillent et les rappellent, quand il le faut, d’un cri aigu, que les jeunes canetons comprennent fort bien.

Le canard est l’objet d’un très-grand commerce. On le sèche en le comprimant entre deux planches, comme une plante dans un herbier, et, sous cette forme, on l’envoie jusqu’aux parties les plus reculées de l’empire. On prépare aussi, de la môme façon, mais pour les classes les plus pauvres, les chiens d’une race particulière, que l’on élève pour la boucherie dans les provinces du sud.

Les chèvres et les moutons entrent également pour une bonne part dans l’alimentation, mais ils ne viennent qu’après le porc, le canard et la poule.

Les Chinois ont donc appris à suppléer à l’insuffisance des grands animaux de boucherie.

Toutefois les végétaux forment la base de leur nourriture. C'est ce qui explique que quatre cents millions d’hommes puissent vivre sur une surface qui ne dépasse pas, en tout, quatre à cinq fois celle de la France. Il y a dans rhorticulture chinoise soixantedix à quatre-vingts espèces de légumes, et de ces quatre-vingts espèces, vingt-cinq au moins sont destinées à la nourriture directe de l’homme. Mais la plus précieuse entre toutes, c’est le riz. Aussi rien ne coûte aux Chinois pour perfectionner la culture du riz. Pour cette culture, non -seulement on a renoncé aux forêts, mais on a créé, creusé des lacs immenses, on a percé des montagnes énormes. Pour elle, on retient l’eau des fleuves et des ruisseaux, du pied des montagnes on la ramène à la surface du sol à irriguer. U n’existe peut-être pas dans le monde d’œuvre plus belle

Fig. 131. Douane !i Shang-Hai.

RAMEAU SINIQUE.

et plus grandiose que le vaste système hydraulique qui, dans toute la Chine, de l’ouest à la mer, conduit les eaux et les met sous la main du cultivateur.

Il y a quatre mille ans que ce grand travail a été exécuté, mais la reconnaissance publique n’a pas oublié celui qui l’a entrepris. On montre encore, non loin de Ning-Po, le champ où laboulait le petit paysan qui, plus tard, après l’accomplissement de son œuvre, devint le grand empereur Yu. Tous les habitants du canton où il est né, considérés comme ses descendants ou ceux de sa famille, sont exemptés d’impôts; et, dans un temple spécial, on célèbre chaque année l’anniversaire de sa naissance avec la même ferveur que si le bienfait datait d’hier.

Ce n’est pas seulement au riz que le Chinois rend justice, mais à toutes les récoltes, et, pour mieux dire, à la terre elle-même, à la terre qui les produit. Pour le Chinois, l’agriculture est vraiment plus qu’une profession, c’est presque un sacerdoce. Le Chinois se dit ces paroles de l’ancienne loi de la Perse : « Fais justice à la plante, au taureau, au cheval; ne sois pas ingrat pour le chien. La terre a droit à la semence : négligée, elle maudit ; fécondée, elle remercie. A l’homme qui l'aura remuée de gauche à droite et de droite à gauche, elle dira : Que tes champs portent tout ce qui est bon à manger, que tes villages nombreux soient abondants en tous biens. » Il se dit encore : « Laboure et sème; celui qui sème avec pureté accomplit toute la loi. »

Aussi lorsque la terre ne lui fournit pas d’abondantes récoltes, le Chinois s’accuse-t-il lui-même. 11 se puriüe et fait abstinence. Confucius, d’ailleurs, a dit : « Voulez-vous de bonne agriculture, ayez des mœurs * . »

La terre rend en Chine jusqu'à douze mille kilogrammes de riz par hectare. Un tel résultat indique de bonnes mœurs. On n’a pas le temps de mal faire ou de mal penser quand on fait produire autant à la terre. Un moraliste a dit : « Point de culture sans l’ordre. La justice est née du sillon. Cérès, qui à Thèbes et à Athènes a rapproché les hommes et fait les lois, est la pensée sérieuse des peuples agricoles 2. » Comment l’agriculture chinoise, qui pour la culture du riz emprunte à l’eau, si facile à détourner, le principal élément de sa fécondité, serait-elle possible sans la justice? La régularité de la distribution des eaux, au milieu de

1. Simon, Bulletin de la Société d'acclimatation , mars 18fi9.

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