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Simon, Ibidem

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l'immense population agricole du Céleste-Empire, est une preuve de grande loyauté chez ce peuple.

Ainsi la patience, la douceur, la justice, la bonté, sont nécessairement les qualités dominantes des mœurs chinoises.

On a souvent reproché aux Chinois d’être athées; mais la prière du travail, les purifications, les expiations auxquelles ils se soumettent aux moindres avertissements du ciel, les justitient de ce reproche.

Les bonzes, c’est-à-dire les prêtres du culte de Bouddha, sont environnés, chez les Chinois, d'un grand respect. Si ce peuple n’est pas très religieux au fond, il a du moins de la vénération et de la déférence pour les ministres du culte.

Nous représentons ici (fig. 132) le costume des bonzes.

L’instruction est très-répandue en Chine : les écoles y abondent. La littérature chinoise, sans avoir laissé de nombreux monuments, est cependant riche en productions estimables.

Le théâtre est un plaisir recherché du peuple et des gens lettrés.

Nous ferons appel, sur ces derniers points, au récit du voyage de M. de llourboulon, rédigé par M. Poussielgue, et que nous avons déjà cité :

« Le livre des rites, dit M. Poussielgue, veut que l’éducation d'un enfant riche commence à l’instant même de sa naissance, et ne tolère les nourrices qu’en imposant aux mères de grandes précautions pour les choisir. On sèvre un enfant aussitôt qu’il peut porter la main à sa bouche. A six ans, on lui enseigne les éléments de l’arithmétique et de la géographie; à sept ans, on le sépare de sa mère et de ses sœurs, et l’on ne permet plus qu’il mange avec elles ; à huit ans, on le forme aux règles de la politesse ; l’année suivante, on lui apprend le calendrier astrologique; on l’envoie à dix ans aux écoles publiques, où le maître lui enseigne à lire, à écrire el à compter; depuis treize ans jusqu’à quinze, il reçoit des leçons de musique, en chantant des versets moraux qui remplacent son cantique; à quinze ans viennent les exercices du corps, l’usage des armes et l’équitation ; enfin, à vingt ans, s’il en est jugé digne, il reçoit le bonnet viril et change ses habits de coton pour des vêtements de soie et les fourrures : c’est aussi l’âge du mariage.

« Les maîtres d’école chinois (fig. 133) sont des lettrés déclassés qui n’ont pu parvenir aux grades des fonctions civiles. Ils font chanter à leurs écoliers leurs leçons à haute voix el paraissent avoir compris depuis longtemps l'importance de l’enseignement mutuel. C’est avec leurs queues et des martinets qu’ils châtient les récalcitrants, en leur frappant de grands coups sur les mains ou sur le dos. Les peines morales sont également appliquées; un écriteau attaché sur le dos dénonce l’écolier paresseux au mépris public. Les enfants les plus pauvres sont reçus gratis dans les écoles.

RAMEAU SINIQUE.

« L'importance que les Chinois attachent à l’écriture, à la lecture, à la grammaire, h la connaissance approfondie de la langue, lient à la difllcullé même de cette langue.

• L'écriture ancienne des Chinois était idéoyraphique, c'est-à-dire qu'elle représentait les objets par des caractères dessinés comme les hiéroglyphes égyptiens, au lieu d’être phonétique, c’est-à-dire composés de signes corres-

Hig. 132. Bonze.

pondants aux sons de la langue parlée. Les caractères primitifs, au nombre de deux cent quatorze, étaient des figures grossières qui représentaient imparfaitement des objets matériels. L’écriture idéographique, dont l'emploi par des peuples à demi saurages s’explique aisément, doit être d'un usage fort difficile quand elle s’applique à des civilisés ayant à exprimer des idées abstraites. Les Chinois ont su modifier ingénieusement leurs caractères, de manière à les rendre susceptibles de satisfaire aux bnsoins de leur civilisa-

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lion croissante : la colère était désignée par un cœur surmonté d’un lien, signe d'esclavage, l’am»<ié par deux perles exactement pareilles, Y histoire par une main tenant le symbole de l’équité. Ces ingénieuses figures ne suffisant bientôt plus, on les combina à l’infini, on les altéra en les multipliant, et il faut toute la science d'un vieux lettré pour reconnaître les dessins de l’écriture primitive dans les caractères actuels, qui sont au nombre de plus de quarante mille. Ainsi s’est formée l’écriture moderne, écriture figurée qui ne correspond pas à la langue parlée, exception unique parmi les peuples civilisés.

« On comprendra donc facilement que savoir lire et écrire la langue chinoise soit une science qui demande de longues études aussi bien aux gens du pays qu’aux étrangers; d’ailleurs elle varie jusque dans ses formes grammaticales ; on y distingue trois sortes de styles : le style antique ou sublime employé dans les anciens livres canoniques, le style académique qui est adopté pour les documents officiels et littéraires, et le style vulgaire.

a Les Chinois attachent un grand prix b une belle écriture; un calligraphe ou, selon leur expression, un pinceau élégant est digne d'admiration. Le capitaine Iiouvier et un des interprètes de la légation de France rendaient un jour visite à Tchcuig-louen , un des hauts fonctionnaires de Pékin ; son fils, mandarin h bouton bleu, jeune homme de vingt-deux ans, déjà père d’un enfant, c'est-à-dire d’un fils, car les filles ne comptent pas, était présent dans le salon de réception. Tchong-louen, voulant donner une idée de son précoce mérite à ses visiteurs, envoya chercher mie grande pancarte de carton sur laquelle le jeune homme avait tracé en contours superbes le mot longévité, et la leur fit voir avec la même fierté que s’il se fût agi de l’.attestation d’une action d’éclat ou d’un ouvrage littéraire. Il y a des pancartes semblables, des modèles d’écriture pendus dans les chambres des maisons, comme on le fait en Europe pour les dessins d’académie.

a L’aspect de l'écriture chinoise est étrange : les caractères sont placés les uns au-dessous des autres en lignes verticales, et vont de droite à gauche ; en un mot, sur ce point comme sur tant d’autres, les Chinois procèdent d’une manière absolument inverse de la nôtre. La position dans laquelle sont placés les caractères est d'ailleurs fort importante; par exemple, le nom de l'empereur doit s’écrire avec deux lettres plus hautes que les autres; y manquer serait se rendre coupable de lèse-majesté. Tout le monde connaît l’encre de Chine : c’est avec cette substance délayée dans l'eau et un pinceau que les Chinois tracent les caractères de leur écriture, en tenant leur main perpendiculaire au lieu de la placer horizontalement sur le papier.

« La langue parlée est beaucoup moins difficile; elle se coni|>ose de monosyllabes dont la réunion, variée à l'infini, exprime toutes les idées. 11 faut y ajouter les accents qui donnent une tonalité et une expression différente aux racines monosyllabiques. La langue du midi diffère assez de celle du nord pour que les indigènes ne puissent se comprendre sans le secours du pinceau. En outre, chaque province a son patois particulier.

a Malgré les difficultés que présentent l’écriture et la lecture des caractères chinois, la Chine est assurément le pays du monde où l’instruction primaire est le plus répandue. On trouve des écoles jusque dans les plus petits hameaux, dont les agriculteurs s’imposent volontairement pour entre-

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tenir les maîtres. Il est très-rare de rencontrer un Chinois complètement illettré. Les ouvriers, les paysans sont capables de faire eux- mêmes leur correspondance, de déchiffrer les affiches et proclamations gouvernementales, de tenir note de leurs affaires journalières. L’enseignement des écoles primaires a pour base le San-tse-King , livre sacré attribué à un disciple de

Fig. 133. Maître d'école chinois.

Confucius, qui résume en cent soixante-dix-huit vers toutes les sciences et toutes les connaissances acquises. Cette petite encyclopédie, convenablement expliquée et développée par le professeur, suffit pour donner aux enfants chinois le goût des choses positives, et les mettre à même de travailler à acquérir une instruction plus sérieuse. 11 existe aussi dans les grandes villes des collèges où les enfants des lettrés et des mandarins reçoivent une éducation complète. Tel est entre autres le collège impérial à Pékin.

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« Les citoyens du Céleste-Empire jouissent de la liberté de la presse la plus complète, mais à leurs risques e* périls : l'autorité, qui n’a droit d'empècher aucune publication, se venge après coup parle bâton des pamphlets ou des satires virulentes qu'on publie chaque jour sur son compte. Un grand nombre de petites presses mobiles existent chez les particuliers, qui en usent et en abusent. Il n'y a pas un pays au monde où les murailles soient placardées d’autant d’affiches.

« L'art typographique a élé pratiqué de temps immémorial chez les Chi-

nois; mais comme leur alphabet se compose de plus de 40 000 lettres, ils ne pouvaient se servir de types mobiles; ils se sont donc bornés à tailler en relief sur une planche de bois dur les caractères dont ils ont] besoin, à enduire ces caractères avec leur encre, et à en tirer un nombre déterminé d’empreintes, en y appliquant successivement dilférentes feuilles de papier- Les relieurs, à l’inverse des nôtres, réunissent ces feuilles en volumes en les attachant par les bords; une note de la préface indique ordinairemen l’endroit où ont été déposées les planches qui ont servi à la première édition de l'ouvrage.

Fig. 13S. Brouette à voile, en Chine.

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« Il y a à Pékin plusieurs journaux quotidiens, entre autres la Gazette officielle. journal du gouvernement, à laquelle on s'abonne moyennant une piastre par trimestre. Cette feuille, imprimée en forme de brochure, est un carré long qui a une douzaine de pages et dont la couverture porte l'image du philosophe Meng-tseu. On y trouve un aperçu de toutes les affaires publiques et des principaux événements, les placets et les mémoires adressés à l’empereur, ses décrets, les édits des vice-rois de provinces, les fastes judiciaires et les lettres de grâce, des tarifs de douane, un courrier de la cour, les nouvelles diverses, incendies, crimes, etc., enfin les événements heureux ou malheureux de la guerre contre les rebelles Tai-pinq. On y convient même d'avoir été battu, franchise qu'il est bon de signaler aux journaux officiels de l'Europe et de l’Amérique.

c Les Chinois attachent un respect traditionnel et quasi religieux à la conservation des papiers imprimés et écrits; on les recueille soigneusement et on les brûle quand on les a lus, afin de les dérober à toute profanation. On prétend même que des sociétés se sont formées qui payent des porteurs chargés d'aller de rue en rue avec d’énormes corbeilles pour en ramasser tous les fragments. Ces chiffonniers d’un nouveau genre reçoivent une prime pour le sauvetage des épaves de la pensée humaine.

i Les arts, comme la littérature, ont été poussés assez loin dans le sens utilitaire et industriel. L’art plastique, le beau absolu sont des idées incomprises.

« Si l’on a pu reconnaître la supériorité avec laquelle les Chinois ont traité l’économie sociale, la philosophie, l'histoire, toutes les sciences morales et politiques, basées sur l’expérience et le raisonnement, il faut bien avouer aussi la rareté des œuvres purement littéraires. Il ne faut point en conclure qu’il n'y ait pas en Chine, comme en tout pays civilisé, abondance de poètes, de romanciers et d’auteurs dramatiques, mais leurs productions, peu estimées et peu rétribuées, sont éphémères; on fabrique une ode, une pièce de circonstance ; on la récite, on la joue au milieu des applaudissements; le lendemain, il n’en reste plus rien.

« Ce n’est pas que le goût des représentations théâtrales ne soit très-vif dans la nation, mais on rougirait d'attacher une trop grande importance à un divertissement futile. Les directeurs des troupes sont le plus souvent les fabricants des pièces qu’ils font représenter, ou du moins ils les modifient suivant les exigences des acteurs et la convenance des costumes. Il n’existe pas de théâtres permanents ni autorisés à Pékin; le gouvernement en tolère la construction provisoire sur les places de la ville pour un temps limité à l’époque des fêtes publiques, mais il y en a dans beaucoup de maisons de thé analogues à nos cafés chantants, et chez tous les gens riches qui, chaque fois qu’ils ont loué une troupe d’acteurs pour se réjouir ou pour célébrer un anniversaire de famille, ont soin, dans un but de popularité, de laisser entrer librement la foule dans la partie de leur maison réservée au théâtre.

* Je viens d’assister, dit M. Trêves, à une représentation théâtrale donnée par le secrétaire d’État Tchong-louen dans le jardin de son palais de la ville tartare en l’honneur de la nouvelle année. Le théâtre ressemble à ceux que l'on élève à Paris sur l’esplanade des Invalides lors de la fête de

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l’empereur : c'est un grand quadrilatère de la forme d’un temple grec, soutenu de chaque côté par quatre colonnes rubannées de bleu de ciel, de jaune d’or et d'écarlate, et dont le fronton est surchargé de sculptures et d'ornements. La scène, beaucoup plus large que profonde, est une plateforme parquetée et surélevée de deux mètres environ. Un vaste paravent la sépare des coulisses situées à l’arrière où les acteurs s’habillent et se fardent. Les décors n’existent pas; il y a seulement deux ou trois chaises et un tapis. La salle circulaire, et très-vaste en proportion de la scène, est dallée sur le devant en pierre de marbre; elle est à ciel ouvert, et les spectateurs n’ont d’autre abri que les grands arbres qui l’ombragent (fig. 136).

« Nous prenons place sur une estrade réservée, élevée exprès pour nous en face de la scène ; des deux côtés sont des loges grillées avec des jalousies en bambou d’où les femmes de notre hôte et celles de ses invités assistent au spectacle : de peur qu'on ne les entrevoie, elles se sont voilé la figure avec un filet de soie ù réseau. Les visiteurs d’un rang moins élevé sont assis au premier rang sur des chaises disposées autour de petites tables pouvant contenir quatre ou cinq personnes. Derrière eux on voit onduler comme une fourmilière de tôles humaines : c’est la foule des spectateurs populaires qui St pressent et s’entassent pour jouir du spectacle qu’ils doivent à la munificence de l’illustre Tchong louen. A Pékin comme à Paris, Ls gens du peuple allrontenl volontiers pour leur plaisir la fatigue de se tenir debout et sans point d'appui pendant des heures entières. Quelques bons pères de famille ont deux ou trois enfants juchés sur leur dos et sur leurs épaules, mais je n'aperçois aucune femme.

« Cependant, sur un signe parti de notre tribune, l’orchestre placé sur un des côtés de la scène et composé de deux tlùtes, d'un tambour et d’une harpe, attaque un charivari qui tient lieu d’ouverture; puis le paravent s’écarte, les acteurs paraissent tous ensemble en costume de ville, et, après s'être inclinés si profondément que leur front touche la terre, ils détachent près de la rampe le chef de la troupe qui vient nous réciter le répertoire pompeux des œuvres dramatiques qu’ils vont représenter. »

Ici l’auteur donne une idée des pièces représentées sur le théâtre, et qui sont des espèces d’allégories et de spectacles historiques.

Outre les théâtres véritables, il existe à Pékin beaucoup de troupes d’acrobates, des danseurs et danseuses de corde, et enfin des hippodromes ambulants.

On voit en Chine des marionnettes, qui sont absolument semblables à celles d’Europe. Lequel des deux peuples est l’inventeur des marionnettes? Le mot d'ombres chinoises , dont nous nous servons en France de temps immémorial, semblerait prouver que les Chinois ont la priorité.

L’homme qui met les poupées en mouvement, monté sur un tabouret, est enveloppé dans de larges draperies de cotonnade bleue. Une boîte représentant un petit théâtre est appuyée sur

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ses épaules et s'élève au-dessus de sa tète ; ses mains agissent sans qu’on devine le moyen mécanique qu’il emploie pour im-

Fig. 136. Le thcilre en Chine.

primer les allures de comédiens à ses très-petits automates (Qg. 137).

Terminons par un coup d’œil jeté sur l'administration de la

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justice et les formes judiciaires. C’est au récit de M. Poussielgue que nous aurons encore recours :

<t 11 y a en Chine un rapport immédiat entre l’application pénale de la justice et l’organisation de la famille. Si l’empereur est le père et la mère de ses sujets, les magistrats qui le représentent a tous les degrés sont aussi le père et la mère de leurs administrés. Tout attentat contre l’autorité est un attentat contre la famille. L’impiété, un des plus grands crimes prévus et réprimés par la loi, n'est autre chose que le manque de respect aux parents. Voici comment le Code pénal a défini l’impiété : Est impie qui insulte ses proches parents , qui leur intente un procès , qui ne porte pas leur deuil , qui ne respecte pas leur mémoire , qui manque aux soins dus à ceux à qui il doit l'existeene , de qui il tient l'éducation ou par qui il a été protégé et secouru. Les peines encourues pour le crime d’impiélé sont terribles; nous en parlerons plus tard.

« En transportant ainsi le sentiment de la famille dans le domaine politique, les législateurs chinois ont créé une machine gouvernementale d’une force prodigieuse, qui dure depuis trente siècles et que n’ont pu détruire ni môme ébranler sérieusement les nombreuses révolutions et changements de dynastie, les oppositions de race entre le nord et le sud, l’immensilé territoriale de l’empire, l’incrédulité religieuse, et enfin le culte égoïste des intérêts matériels développés à l’excès par une civilisation caduque et immobile. «

« Parmi les cours suprêmes siégeant à Pékin, se trouve la cour d'appel ou de cassation ( Ta-li-sse ). Après elles viennent les prétoires de justice qui siègent dans les chefs-lieux de chaque province, et qui sont présidés par un magistrat spécial portant le titre de commissaire de la cour des délits; un autre magistrat de grade inférieur y remplit les fonctions d’accusateur public. On trouve ensuite dans les villes de deuxième et de troisième ordre des tribunaux inférieurs qui n’ont qu’un seul juge, le mandarin ou le souspréfet du département. Les peines appliquées par ce dernier sont limitées ; quand le crime a mérité un châtiment plus grand, l'accusé est renvoyé devant le prétoire siégeant au chef-lieu de la province; si ce tribunal déclare qu’il a encouru la mort, la procédure doit être expédiée à la cour d’appel de Pékin; celle-ci juge en dernier ressort aux assises d’automne. Aucun tribunal de province n’a donc le droit de prononcer la peine de mort; toutefois, en certains cas, lorsqu'il y a révolte à main armée, un gouverneur peut être investi de pouvoirs judiciaires analogues à ceux que confère en Europe l’état de siège. Enfin, il y a dans toutes les localités une salle des instructions où le sous-préfet qui fait sa tournée trimestrielle doit s’informer de tout ce qui se passe, juger les différends, et faire un cours de morale au peuple; mais cette excellente institution, qui a une certaine analogie avec nos justices de paix, est tombée en désuétude par suite du relâchement des liens gouvernementaux et de l’incurie des mandarins.

« 11 résulte de celte organisation judiciaire que le sous-préfet est investi de tous les pouvoirs correctionnels dans le ressort de sa juridiction administrative, état de choses très-vicieux et qui a enfanté d’énormes abus.

« Il n’y a pas d’avocats en Chine, et, comme on le voit, très-peu de juges: aussi la manière de rendre la justice est-elle extrêmement sommaire,

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et les garanties qu'elle oITre à l'accusé à peu près nulles. Les amis ou parents peuvent, il est vrai, plaider sa cause, mais il faut que cela convienne au mandarin chef du tribunal. Quant aux témoins, ils sont exposés à rece-

Fig. 137. Ombres chinoises.

voir des coups de rotin, suivant que leur déposition plait ou ne plaît pas : en général, les dépositions les plus longues sont celles qui plaisent le moins au mandarin; car il a une foule d'atfaires à expédier, et son temps ne suffirait pas à les examiner toutes dans leurs plus petits détails. Aussi la con-

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damnation ou l’acquittement dépendent-ils des officiers de justice subalternes qui ont préparé la procédure d’une manière favorable ou contraire à l’accusé, suivant qu’ils en ont reçu plus ou moins d’argent.

« S’il y a des choses dignes d’approbation dans la jurisprudence chinoise, en revanche l’application de la pénalité est effroyable. L’homme est considéré comme un être sensible seulement à la douleur physique et à la mort.; les législateurs n’ont pas cherché à frapper le coupable dans son honneur, dans son amour-propre, ni môme dans son intérêt. L’échelle pénale se compose surtout de la bastonnade appliquée avec un épais bambou du gros ou du petit bout et depuis dix jusqu’à deux cents coups, suivant que le délit est plus grave ou que l’objet volé a plus d’importance. La bastonnade se donne de suite et devant le tribunal. Les peines les plus ordinaires sont ensuite la cangue, le carcan, la prison et le bannissement perpétuel en Tartarie pour les mandarins qui ont commis des fautes politiques. Nous avons dit que la haute cour d’appel décidait seule de la peine de mort; mais les souffrances infligées par l’ordre des tribunaux inférieurs sont si affreuses, les bourreaux sont si ingénieux à varier les tortures sans amener la mort, le régime des prisons est si odieux, enfin un homme condamné à la cangue, au carcan ou à la cage est exposé à des angoisses si terribles, que, lorsque l’ordre de mort arrive de Pékin, tous ces malheureux marchent gaiement au supplice, comme si leur dernier jour ôtait celui de leur délivrance.

« Les exécutions A mort, horriblement variées dans les âges passés, se réduisent maintenant à trois : la strangulation, la décapitation et la mort lente ou le supplice des couteaux.

a La strangulation s’opère au moyen d’un lacet de soie que deux bourreaux tirent de chaque côté, ou d'un collier de fer qui se serre par derrière avec une vis; ce dernier moyen a une grande analogie avec le supplice du garote , encore usité de nos jours en Espagne. La strangulation par le lacet de soie est réservée aux princes de la famille impériale ; le collier de fer sert à faire disparaître à l’ombre des prisons ceux dont on a* intérêt à cacher la mort.

« Sur la place publique, il n’y a pas d’autre supplice que la décapitation, appliquée à tous les crimes vulgaires. Les apprêts en sont très-simples et les péripéties très-rapides, vu la trempe et la lourdeur des sabres et l’habileté des bourreaux. Jamais la guillotine n’atteignit à la dextérité fou* droyanle des satellites du terrible Yek, ce vice-roi dont les Anglo-Français délivrèrent la province de Canton ; il ne leur fallait que quelques minutes pour faire tomber une centaine de têtes. Il est vrai que leur maître se vantait de leur avoir dressé la main aux dépens de plus de cent mille victimes en moins de deux ans.

a La mort lente ou le supplice des couteaux est infligée pour le crime de lèse-majesté, pour le parricide et l’inceste. Les apprêts de ce supplice doivent redoubler encore les angoisses du condamné : attaché solidement à un poteau, les mains et les pieds serrés par des cordes, il a le cou pris dans un carcan; puis le magistrat chargé de veiller à l’exécution tire d’un panier couvert un couteau sur le manche duquel est désignée la partie du corps qui doit être frappée par le bourreau. Celle affreuse torture se continue ainsi jusqu’à ce que le hasard ait désigné le cœur ou tout autre organer

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vital. Disons vite que le plus souvent la Camille du condamné achète à prix d'argent l'indulgence du juge, qui s'arrange pour tirer de suite du panier le couteau qui doit donner le coup mortel.

• Devant de telles pénalités, devant les hideux et fréquents spectaclts qu'elles donnent, comment s'étonner que les Chinois soient familiarisés de bonne heure avec la mort, et que les femmes et les enfants mêmes possà-

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Fig. 138. Un tribunal chinois.

dont au plus haut degré le courage passif qui la fait airronter avec calme? l’our beaucoup de ces pauvres gens, ce n’est que la fin d'une misérable et douloureuse existence.

« J’ai eu la curiosité d'assister à une des dernières séances de justice, et, sur ma demande, une place m’a été réservée d'où je pouvais voir sans être vu.

« Le prétoire jflg. 138) n’a rien de remarquable au point de vue architectu-

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ral. Il est défendu par un grand mur de clôture presque aussi élevé que l’édifice principal. La première cour d’entrée est entourée de bâtiments qui servent de prisons ; on y remarque des loges basses, grillées avec d’énormes barreaux en bambou, où on renferme les prisonniers pendant la nuit.

« Dans cette cour gisaient accroupis en plein soleil une foule de malheureux aux membres décharnés, à la face livide, et recouverts à peine de quelques sordides haillons. Les uns étaient attachés par le pied à une chaîne de fer rivée à un cône en fonte d’un poids tel qu’ils ne pouvaient le changer de place, et ils tournaient autour comme des bêles fauves, dans un rayon de

Fig. 139. Un condamne.

quelques pieds; d’autres avaient les jambes et les bras entravés, et ne pouvaient marcher qu’en faisant des petits sauts saccadés et très-douloureux, à en juger par la contraction de leurs muscles.

« Un de ces condamnés avait la main et le pied droit retenus par une planche en bois haute à peine de quelques décimètres; un soldat de police le tirait en avant par une chaîne de fer attachée à un lourd collier qui emprisonnait son cou, tandis qu'un autre bourreau le fustigeait par derrière pour le faire avancer. Le malheureux se traînait avec peine sur sa jambe restée libre, le corps courbé en deux, dans la position la plus pénible (fig. 139).

« Dans un coin de la cour, d’autrçs prisonniers subissaient leur condamnation à la canguç. J’y remarquai une scène touchante : un voleur était enterré tout vivant dans une cage de bois.

« Qu’on se figure un lourd cuvier renversé sous lequel on fait accroupir

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un être humain, après avoir fait passer sa tète et ses mains dans des trous ronds tellement étroits qu’il ne peut ni les remuer ni les retirer. La cage de bois pèse sur ses épaules ; quelque mouvement qu’il fasse , il faut qu’il la traîne avec lui. Quand il veut se reposer, il doit s'accroupir sur les genoux, dans la posture la plus fatigante; quand il veut faire de l’exercice, il peut à peine soulever cette lourde machine )fig. 140). On recule d'effroi en songeant à ce que doit être l'existence d’un homme condamné à un mois d’un pareil supplice. Cet infortuné ne pouvant ni manger ni boire, sa femme s’était chargée de ce soin : elle était debout près de la cage, et tirait d’un panier qu'elle avait apporté quelques grains de riz et de petits morceaux de porc qu’elle lui faisait avaler avec des bâtonnets ; elle essuyait de

Fig. 1 «0. La cangue chinoise

temps en temps avec un vieux morceau d’étoffe la figure livide de son mari qui ruisselait de sueur, tandis que sou petit enfant, qu’elle portait attaché par une courroie sur son dos, souriait dans son ignorance de la douleur, et jouait avec les boucles de la chevelure Doltante de sa mère. Ce spectacle m’a vivement ému, et j’ai pressé le pas pour ne pas céder à la tentation de me révolter contre ces atrocités.

« L’entrée du prétoire est décorée d’un portail extérieur où sont peintes en couleurs éclatantes des scènes mythologiques.

« Mais voici que les portes à deux battants s'ouvrent avec fracas devant la foule qui se presse dans la première cour. Au fond de la grande salle, sur une estrade élevée, j’aperçois Tchong-heou dans son costume d’apparat,

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entouré de ses conseillers et des officiers de justice subalternes. Devant lui, sur une table recouverte d'un tapis rouge, sont les cahiers des procédures criminelles, les pinceaux et la palette pour l’encre de Chine, un casier recouvert d'étoffe où sont les codes et les livres de jurisprudence qu'il doit consulter, enfin un vaste étui qui contient des morceaux de bois (teints et chiffrés. Derrière le mandarin est son porte-éventail et deux enfants riche-

Fig. 141. Soldats chinois.

ment vêtus de soie, qui élèvent au-dessus de sa tête les insignes de sa dignité. Sur les douze marches de pierre qui mènent à l’estrade sont échelonnés d’abord le bourreau, reconnaissable à son chapeau en fil de fer et à sa robe rouge; il appuie sa main droite sur un énorme rotin, tandis que la gauche est armée d’un sabre recourbé ; puis ses aides et les greffiers de justice qui agitent tous, avec un cliquetis épouvantable, différents instru-

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ments de torture, et qui poussent à l’unisson des cris affreux pour jeter l’effroi dans le cœur des coupables. Tout autour sont groupés des soldats de police, coiffés du bonnet mandchoux à gland rouge, et armés d’une pique courte et de deux sabres contenus dans le môme fourreau. L’intérieur du tribunal est orné de draperies rouges, sur lesquelles sont inscrites des sentences, et de lanternes représentant des monstres ; enfin, tout a été fait

Fig. lis. Cavalier chinois*

pour frapper par le spectacle impo sant de l’appareil judiciaire la foule avid et curieuse qui se répand sous les portiques des galeries latérales.

« J’assistai, d’un cabinet réservé situé derrière l’estrade de justice, à la condamnation d’une dizaine de voleurs. Je ne m’étendrai pas sur les scènes de torture qu'amenèrent leurs négations répétées. L'accusé persistait à nier, le juge jetait devant le bourreau un de ses bûtons peints ou jetons

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placés sur sa table dans un étui et qui contenait la désignation du nombre de coups de rotin ou le genre de torture qui devait être infligé. L’exécution se faisait immédiatement, sous les yeux du juge et des greffiers, qui enregistraient soigneusement les demi-aveux que laissait échapper la victime au milieu de ses cris de douleur, a

La question militaire a peu d’importance en Chine. Ce peuple sceptique et timoré ne croit guère à la gloire ni à la puissance des armes. On a vu, par notre campagne de Chine, quel fonds peuvent faire les Chinois sur une armée. Une nuée de combattants fut aillée en pièces par le général Cousin Montauban, depuis comte

Fig. lfc3. Grande muraille de la Chine, prés de Pékin.

de Palikao, après quelques engagements dans lesquels on voyait les Chinois fuir à toutes jambes dès qu’ils apercevaient seulement un uniforme. Une nation de quatre cents millions d’hommes fut vaincue par six mille Français. L insigne lâcheté du Chinois explique que ce peuple soit à la merci de tous les conquérants.

Nous nous bornerons, en ce qui concerne l’art de la guerre chez les Chinois, à donner leurs costumes militaires. On voit (fig. 141) le costume des fantassins et (üg. 142) celui du cavalier.

Le soin avec lequel le peuple chinois se tient à l’écart de l’étranger, et emploie tous les moyens pour lui interdire l’accès de l’empire, est sa véritable armée. Retiré derrière sa muraille, il est

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heureux à sa manière et se passe de soldats. Le système est bon, puisqu’il est suivi depuis tant de siècles.

La muraille de la Chine, qui ferme scrupuleusement cet empire aux étrangers, n’est pas une simple métaphore. C'est une solide réalité. Nous représentons ici (fig. 143} une vue de la grande muraille prise près de Pékin.

M. le marquis de Moges, qui fut attaché à l’ambassade de .M. Gros en Chine, a résumé avec esprit, dans le récit de son voyage, les deux contrastes qui existent entre la civilisation chinoise et celle de l’Occident. En Chine, nous dit-il, l’aiguille aimantée marque le sud; — il y a cinq points cardinaux; — la gauche est la place d'honneur; — la politesse exige que l’on reste la tète couverte devant un supérieur ou devant une personne que l’on veut honorer; — on lit un livre en commençant par la droite; — on mangfe des fruits au début du diner et la soupe à la fin ; — dans les écoles, les enfants apprennent tout haut leur leçon et doivent la réciter tous à la fois; — on y punit le silence comme une preuve de paresse; — enfin la noblesse conférée à un homme pour un service éclatant rendu à l'Etat ne s’étend point à ses descendants, mais remonte à ses ancêtres pour les anoblir.

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