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SCHLEICHER FRÈRES, ÉDITEURS

i5, Rue des Saints Pères, i5

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Ce qui vous rend explorateur. — Hong-Kong. -^ Saint liouis et les Tartares. — Les divers états d'ànxe du Chinois. — Le ChoU'King ou le Livre sacré. — Les trois premiers grands bommes de la Chine, de 2.357 à 2.205 avant J.-G.

Je ne mets pas en doute le bonheur que Ton doit ressentir à laisser son existence s'écouler sans bruit à Tombre du clocher natal, et dans la tranquillité d'un groupe familial. Mais comment ne pas préférer à ces jours d'un calme trop parfait, la belle vie d'aventures avec ses rencontres imprévues, ses découvertes inespérées, ses dangers même et ses horizons changeants? Comment pouvoir rester à jamais étranger à ces souvenirs d'explorations lointaines qui, pour lé touriste devenu sédentaire, ont tout le charme d'un roman vécu? Heureux homme! Pour peu qu'il lui reste une parcelle de l'humeur vagabonde qui l'anima jadis, il ne verra dans l'approche de la mort, que la perspective d'un voyage prochain vers un audelà mystérieux.

C'est ainsi que j'ai raisonné lorsque j'eus dé-

voré toute une bibliothèque d'explorateurs, depuis le Vénitien Marco Polo, les Français Dupleix, La Pérouse, Bougainville , Dumont-d'Urville , jusqu'à Gulliver «t les attachantes aventures de Robinson Crusoé. Et alors, comme tous les bambins à vi,ve imagination :

— Mère! m'écriai-je un jour, je veux être marin I

Arrêté dans mon élan par de beaux yeux qui s'emplirent de larmes, je ne fus point marin. Peu d'années après, je n'en quittai pas moins la France, car j'avais la jeunesse et la liberté qui me permettaient les beaux voyages. Je les prévoyais traversés de périls et de désastres, mais je comptais que la vue des grands spectacles de la création y apporterait d'heureux dédommagements. Par> aucun de ces côtés, je ne fus déçu; et, si après avoir couru le monde, je ne dis pas avec Térence : a Je suis homme et rien de ce qui est hom,m^ ne m,' est étranger, » c'est parce qu'il n'appartient qu'aux poètes de parler avec cette assurance et cette fatuité.

C*est après un long séjour en Océanie et quelques mois passés en Egypte, que je débarquai à Hong-Kong, au seuil même du vieil empire chinois, plus vieux en civilisation, d'après d'authentiques annales, que cette Egypte pourtant si ancienne et si grande par ses Pharaons. Je- m'y rendais, autant pour y étudier son passé, que pour être un des premiers à saluer la transfor^ mation qui lui est réservée dans un avenir plus rapproché qu'on ne le suppose. Je dirai plus tard pourquoi. Oui, il faut se hâter, si l'on est

Fig. 1, — Hong-Kong (Vue du Pic).

désireux do pénétrer, avant qu*ellc ne se transforme, dans le passé mystérieux de cette Chine caduque qui nous fut si longtemps fermée ; le temps presse, si Ton répugne à voir se dérouler le panache enfumé d'une locomotive dans cet im-

mense plateau entouré de neiges éternelles, d'où, au moyen âge, une multitude de Barbares à peau jaunB, aux yeux bridés, aux cheveux noirs et flottants, se rua sur l'Europe.

Cinq cent mille Tartares envahirent alors la Russie, s'emparèrent de Moscou, brûlèrent Cracovie, et pénétrèrent jusqu'en Hongrie. Saint

Louis en eut grand peur; ce qui ne Tempêcha pas, rapporte le sire de Joinville, de faire un jeu de mot qui ne manquait pas de crânerie en de si terribles conjonctures.

M — Mère, dit-il à la reine Blanche, si les Tartares arrivent jusqu'à nous, il faudra les faire retourner au Tartare d'où ils viennent. »

Fig,3. — Armes.

Inéluctable retour des revanches! Six cents ans après le sac de Cracovie, une petite armée anglofrançaise entrait tambour battant à Pékin; elle en pillait les palais impériaux, et revenait en Europe, chargée de magnifiques dépouilles. Soldats chinois, Tartares, Mongols et Mandchous, s'étaient laissé battre par une poignée d'hommes résolus. Qu'avaient-ils opposé à notre tactique, à nos armes perfectionnées, à notre discipline? Des arcs, des fusils à mèche, des lances, des bou-

cliers barbouillés de figures fantasticfues. lis ne pouvaient que fuir, non par lâcheté, car la mort ne les effraya jamais, mais parce que toute résistance était impossible. La plupart de leurs généraux, après la défaite, ne manquèrent pas, selon Tusage, d'avaler la boule d'opium empoisonnée qui les enlevait au triomphe des vainqueurs. A Pékin, à Canton, et dans plusieurs autres grands centres de Tempire, des

Fig. U, — Casques et carquois.

femmes terrorisées se jetèrent dans des puits, afin d'échapper par la mort aux violences qu'elles croyaient que les « diables rouges »> leur feraient subir. Que savait de nous, il y a juste aujourd'hui trente-sept ans, cette multitude immense d'hommes et de femmes asiatiques? Tout autant que ce que nous savions d'eux. Ce qu'il y a de certain, c'est que, aux époques héroïques des fondateurs de dynasties, depuis Hoang-Ti, l'Empereur jaune, jusqu'à Khiang-Louanh, l'Empereur poète, plus d'un souverain eût absorbé la « Coupe de l'Immortalité, » c'est-à-dire le poison, avant que de voir l'ennemi entrer en vainqueur dans ses palais. Les jouissances d'un innombrable harem, Tar-

Togante puissance des eunuques, ont complètement fait dégénérer les Fils du Ciel. Plusieurs de ces souverains eussent même été misérablement déposés, si des femmes, leurs mères ou leurs favorites, n'eussent pris virilement en mains les rênes du pouvoir.

L'île de Hong-Kong n'était qu'un affreux rocher de forme conique, lorsque les Anglais, dès l'année I8/4I, s'en emparèrent. Les Chinois qui l'habitaient en éprouvèrent une grande colère et l'un d'eux, le seul boulanger en exercice dans la ville, résolut d'anéantir les intrus d'un seul coup : il les empoisonna. La dose d'arsenic qu'il mit dans ses pains ayant été trop forte, les Anglais en furent quittes au prix de violentes nausées ; mais ils n'abandonnèrent pas la place pour si peu de chose.

Aujourd'hui, Hong-Kong est un port maritime de premier ordre ; il s'y trouve de beaux hôtels aménagés à l'européenne, et d'élégantes villas s'y élèvent à partir du bord de la mer jusqu'au sommet le plus élevé de l'île. C'est à l'opium, à cet autre poison qui a ruiné plus de Célestes que ne voulait tuer d'Européens le boulanger patriote, que la ville de Hong-Kong doit son étonnante pros-

Fig. 5.

■ Jeune femme chinoise.

périté. Nous avons contribué à lui procurer ce développement considérable par l'appui que la France prêta à TAngleterre en 1858. C'est celle-ci qui en a le plus profité pour son commerce et sa navigation.

Quoi qu'il en soit, c'est un séjour dont on a bientôt assez, fatigué que l'on est d'être heurté par une multitude de coolies affairés ou de matelots avinés. Le bonheur de ces derniers consiste à s'enivrer, puis à danser — sans femmes — chez les marchands d'eau-de-vie de la rue Victoria^ au son d'un violon qu'accompagne une grosse caisse. Quand vient le soir, la population flottante et sédentaire se porte en masses compactes, comme à une promenade ordinaire, vers les rues montantes où se trouvent les maisons d'opium et celles des plaisirs malsains. Nul ne se sent honteux de s'y voir. Chacun de ces taudis a ses fenêtres ouvertes, brillamment éclairées, et laissant entendre des jurons effroyables proférés dans tous les idiomes; les vibrations violentes du gong s'y unissent aux chansons nasillardes des beautés chinoises ; parfois des chapelets de petits pétards tombent et éclatent en zig-zags de feu sur la tête des promeneurs ahuris. La grande activité mercantile qui y règne le jour, rachète aux yeux des

Fig. 6. — Courtisane.

maîtres de l'île les orgies auxquelles ils se livrent ouvertement la nuit.

Le contact des Célestes avec les Européens, ici comme ailleurs, n'a rien changé aux coutumes et aux idées des premiers. Quelques gros marchands indigènes, au frottement des maisons étrangères, boivent volontiers avec les représentants de ces maisons, quelques verres de Champagne ; ils leur apprendront le jeu de la MorUy qui n'est autre que celui qui, sous ce nom, se joue dans toute l'Italie.

Mais ce sera tout. Quant au peuple, aussi insouciant du passé que de l'avenir, gouverné depuis des siècles par des lois d'une grande sagesse, il vit heureux. S'il sort de son indifférence habituelle, c'est pour maudire et persécuter qui ose se dire novateur. Aimant l'agriculture, il s'y livre avec ardeur ; il cultive avec passion les fleurs, et son passe-temps favori est de produire des arbres minuscules qu'il arrive à charger de fruits ; ou bien encore de donner à un végétal quelconque une forme originale. Son grand et unique souci est de laisser des fils qui, à sa mort, lui rendront le culte qu'il a rendu lui-même à ses pères. C'est dans ce respect des ancêtres que sont concentrés ses sentiments religieux: Chang-Ti ou

Fig .7.— Houang-Tien-Ghang-Ti, Dieu du Ciel (Musée Guimet).

le Ciel, le dieu suprême, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, ne viennent qu'à la suite.

Quant à la partie intellectuelle de la population chinoise, bourrée de citations puisées dans les A^riy, les cinq livres sacrés, et dans les œuvres des grands philosophes, elle s'efforce de conquérir à la suite d'examens sévères le grade très envié de Lettré. Muni du diplôme qui lui confère ce titre, le Chinois peut prétendre aux plus hautes fonctions de Tempire. Mais vu la multitude de ceux qui l'obtiennent, multitude qui va en s'augmentant chaque année, il arrive ce qui se produit pour les licenciés et même les agrégés de France : il y a pléthore de diplômés, et pénurie de places. Le Lettré n'en garde pas moins vis-à-vis de ses inférieurs en grade, une suprématie officielle respectée de tous. M. MarcelMonnier, dans la très intéressante relation de son voyage en Asie, nous en donne un exemple très instructif et que je crois devoir citer :

« En revenant, dit M. Marcel Monnier, à quelques pas du rempart, j'ai assisté à une scène curieuse qui montre quel est en ce pays, où l'aristocratie de naissance n'existe pas, le respect réservé à la seule puissance qui ennoblisse, au diplôme, à la paperasse. Mes porteurs venaient de s'engager sur une digue très étroite, entre deux rizières, lorsqu'ils furent brusquement arrêtés par une autre chaise arrivant en sens inverse. Celle-«i était occupée par un jeune homme élégamment vêtu, portant besicles, l'air sérieux et content de lui, apparemment quelque lettré frais émoulu des examens. Les deux équipes s'interpellaient, mais ni l'une ni l'autre ne paraissait disposée

à céder la place. La discussion menaçait de s'éterniser, quand le voyageur intervint et, s'adressant à mon chef porteur, lui cria d'un ton rogue :

« — Ne peux-tu pas te garer devant un licencié de Kan-Sou?

« Mon premier porteur, un grand gaillard bien découplé, frisant la quarantaine, ne s'émut point, et sans reculer d'une semelle, répliqua goguenard : — « Un licencié!...Et de quelle année?» Puis, sans donner à l'autre le temps de répondre, il fouillait vivement dans la petite sacoche de cuir suspendue à sa ceinture et en retirait un papier crasseux qu'il déploya fièrement,comme un drapeau, devant son interlocuteur ébahi.

a — Regarde ! dit-il.

Y . , .. Fig. 8. — Lettré chinois.

u Lejeune homme prit la feuille du bout des doigts ; mais à peine avait-il jeté les yeux sur le grimoire, qu'il le restituait avec une inclinaison de tête et, du geste, commandait à ses gens de se détourner. Mon porteur, lui aussi, avait sa licence, et depuis longtemps! Le diplôme de fraîche date cédait le pas à l'ancien. Ma chaise passa triomphalement, tandis que la sienne attendait en contre-bas du chemin, dans la rizière. »

Le Chinois a l'esprit du négoce tout aussi développé que l'ont les descendants de Sem. Il y apporte la même finesse, la même âpreté, les

mêmes tendances usurières. Toutefois, dans les grandes affaires, il se montre tout aussi large, tout aussi loyal que n'Importe quel gros marchand de la Cité ou de notre rue du Sentier. Il a fait des crédits énormes aux premières maisons étrangères qui

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Fîg. 9. — Anciens costume» chinois. [Univers pittoresque, Didot.)

eurent Theureuse audace d'inaugurer les factoreries de Canton. Sur leurs seules signatures, avec des termes éventuels de payement, ces maisons se voyaient confier des cargaisons entières de thés et de soieries. A la suite des faillites de l'Union Bank, du Comptoir national d'Escompte, et de

quelques forts comptoirs américains, ces crédits ont cessé. Une preuve de l'extrême défiance qui a succédé à tant d'abandon, c'est l'absence à Paris, à Marseille, à Lyon, d'une succursale des grosses .maisons chinoises de Shanghaï et de Hong-Kong.

Fig. 10. — Anciens costumes chinois. {Univers pittoresque.)

Ne souhaitons pas d'y voir leurs représentants : ils n'envahiront que trop tôt l'Occident.

Les mystiques, les rêveurs, les poètes, les contemplatifs sont plus nombreux qu'on ne le suppose, en Asie. Les premiers deviennent des bonzes ou des Talapoins ; les femmes aux tendances pieu-

ses ou disposées à la réclusion se font bonzesses. Comme, entre prêtres et prêtresses de Bouddha, il s'est produit de nombreux manquements à certains vœux d'abstinence, une loi fort sage a défendu aux femmes de se vouer au culte avant rage de quarante ans. Plusieurs censeurs demandent depuis longtemps que cette limite d'âge soit encore reculée.

La poésie chez les jeunes personnes des hautes classes, surtout parmi celles que leur be^té destine aux harems, est très on honneur dans l'Extrême-Orient. Dans les paravents richement laqués, sur les éventails aux fines couleurs, on voit fréquemment de frêles Chinoises ou Japonaises aux doigts effilés, aux ongles rosés, traçant au pinceau certains caractères de l'écriture mandarine. Les caractères sont de délicates élucubrations poétiques, ayant la fraîcheur, la grâce des jeunes femmes qui les écrivent. Les fleurs do l'aubépine, du pêcher, de l'églantier et même d'un thé savoureux, y sont longuement chantées. Plus d'un empereur chinois a sacrifié aux muses : le plus célèbre de ces poètes couronnés fut Khian- Loung de la dynastie des Tartares-Mandchous, mort à la fin du siècle dernier ; Voltaire lui adressa cette épître dont le poète couronné ne dut comprendre qu'avec difficulté les derniers vers :

Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine; Ton trône est donc placé sur la double colline ! Ou sait dans l'Occident que, malgré mes travers, J'ai toujours fort aimé les rois qui font les vers. O toi que sur le trône un feu céleste enflamme, Dis-moi, si ce grand art dont nous sommes épris. Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris.

Ton pauple est-il soumis à cette Joi si dure, Qui veut qu'avec six pieds d'uae égale mesure De doux alexandrins côte à côte marchants, L'un serve pour la rime et l'autre pour le sens? Si bien que sans rien perdre, en bravant cet usage, On pourrait retrancher la moitié d'un ouvrage !

Deux autres poètes nés dans le huitième siècle de notre ère, Tchou-Fou et Li-Taï-Pé, sont restés célèbres jusqu'à notre époque.

Ils furent les premiers qui, commeMalherbe en France, réformèrent la poésie chinoise. Ils lui imposèrent des règles observées encore Fig.U. — Jeune Chinoinepoète. {Univer8\pHtoresque.)

aujourd'hui.

La paix dont a joui pendant longtemps^ le pays qui nous occupe, fait que le métier de soldat y est, comme en Angleterre, assez peu considéré. Le rôle des « Braves » s'est borné depuis bien des années, à étouffer des révoltes locales, et à se faire battre à plate couture par l'étranger. On a pu, du reste, juger de la faiblesse des armées

âO LES RACES JAUNES

asiatiques et de leurs organisations défectueuses, depuis qu'elles ont pris contact, en 1861, avec une force européenne, et, plus récemment encore, avec l'armée japonaise. A moins d'être dressée pendant un domi-siècle par des officiers européens, la Chine ne sera pas à craindre. Et il en est de même de la soldatesque jaune de la Corée, de TAnnam, du Cambodge, du Tonkiii et du Siani.

Mais les Japonais, des Jaunes aussi, dira-t-on, n'ont-îls pas fait preuve d'initiative, de grande activité, de valeur guerrière et artistique? Qu'ontils à nous envier? Il reste à prouver que les Japonais appartiennent h la race jaune du continent d'Asie. Les fils du pays des chrysanthèmes et du Soleil levant, repoussent indignés cette hypothèse, et les ethnographes Kœmpfer, Golownin, Klaproth, Siebold, la repoussent aussi. Puis, tout est relatif en ce monde; les «armées du Japon, munies d'armes perfectionnées, ont bien pu vaincre les armées chinoises très pauvrement outillées; en serait-il de même avec des troupes européennes? Ceci reste à prouver.

Avant de pénétrer plus avant dans l'intérieur du pays et d'en voir les coutumes actuelles, résumons les premiers âges de sa formation. Les traditions des Célestes ont gardé sur cette lointaine période des détails d'un haut intérêt. Les premiers habitants de la Chine vivaient dans les forêts ou dans les cavernes, comme tant d'autres peuples d'Europe, avec, pour vêtements, des peaux dé bêtes. Ils se nourrissaient d'animaux tués à la chasse. Les premiers ^pas vers la civilisation paraissent avoir été faits dans le Nord-Ouest de la

Chine, parmi les tribus campées sur les bords du fleuve Hoang-Ho. Des chefs de ces tribus prirent peu à peu Tusage de contracter des mariages réguliers ou de vivre en famille. Pour abriter celleci, ils construisirent des huttes; ayant découvert le feu, ils s'en servirent pour forger le fer et façonner des instruments aratoires ou des armes. Ils surent distinguer les plantes alimentaires des plantes vénéneuses ; ils fixèrent les dates précises des quatre saisons; ils inventèrent divers systèmes d*écriture et finirent par adopter celui qui fonctionne encore «aujourd'hui; enfin, ils apprirent l'art de tisser la soie et le coton, art dont les araignées, à ce qu'a cru un éminent sinologue, aujourd'hui décédé, M. Leblois, de Strasbourg, leur aurait suggéré l'idée.

Jusqu'au troisième siècle avant J.-C., la Chine était divisée en petits États, les uns tributaires des plus puissants, les autres indépendants. Le trop célèbre Thsin-Chi Hoang-Ti, l'empereur barbare qui, âOO ans avant notre ère, ordonna la destruction de tous les livres parle feu, réunit les petits royaumes en un seul, et c'est seulement de son époque, que date l'empire chinois; c'est aussi depuis lors, que l'habitude fut prise d'appeler toute cette partie de l'Asie Thsina (Chine), nom du royaume que gouvernait l'incendiaire.

Le livre le plus important de l'histoire chinoise esl le ChoU'King composé vers l'an 500 avant J.-C. par un nommé Khoung-Tsen. Il a été traduit par le P. Gaubil et M. L. Biot. Sa destinée fut étrange. On en croyait tous les exemplaires brûlés par les ministres de Thsin Chi-Hoang-Tî ; mais il se trouva qu'un vieux Lettré, Fou-Chang, l'avait

Stt LES RACES JAUNES

appris par cœur. Plus tard, dans le raur d'une vieille maison en démolition, on en découvrit encore un exemplaire gravé sur des planchettes de bambou.

Le livre sacré, ce trésor littéraire, aujourd'hui vieux de plus de 3.300 ans, mais qui renferme les extraits d'ouvrages bien plus anciens encore, est le meilleur des guides pour l'histoire de l'ancienne Thsina.

Il débute par le portrait d'un chef du nom de Yao, que la chronologie chinoise officielle place 3350 ans avant J.-C. Si le portrait n'est pas flatté, certes c'était un homme parfait. 11 habitait dans la province qui porte aujourd'hui le nom de Chen-si et, comme un foyer de lumière, il attirait à lui les hordes barbares qui renvironnaient. Son premier soin fut de leur recommander le respect envers Chang-Ti ou Tien, c'est-à-dire Dieu. 11 chargea aussi divers employés d'observer le cours des astres, ou plutôt de continuer ce qui avait été commencé avant lui, non dans un but de curiosité astronomique, mais pour faire connaître aux agriculteurs les époques de l'année propices à leurs travaux. Déjà, suivant le Chou-King, l'année se composait de 360 jours, et se divisait en quatre périodes bien tranchées :

P L'égalité du jour et de la nuit qui marque le milieu du printemps; ce que nous appelons l'équinoxe.

â® Le long jour qui marque le milieu de l'été : solstice d'été.

3*^ L'égalité du jour et do la nuit qui marque le milieu de rautoninc.

h° Le jour qui marque le milieu de Thiver ou solstice d'hiver.

Yao ayant demandé un homme capable de Taider à bien gouverner, on lui proposa, en premier lieu, son propre fils; il le refusa, « parce que, disait-il, c'est un homme qui manque de droiture et qui aime à disputer. >» Un autre fut refusé, parce qu'il disait beaucoup de choses inutiles, et affectait d'être modeste, bien que son orgueil fût sans bornes; on lui désigna Chun, homme de rang obscur, mais renommé par ses vertus. Quoique fils d'un père aveugle, quoique né d'une mère méchante dont il était maltraité, quoique frère d'un homme plein d'orgueil, Chun, gardant les règles de l'obéissance filiale, était parvenu insensiblement à corriger les défauts de sa famille et à empêcher qu'elle commît de grandes fautes. Il était cité partout comme le plus éminent modèle de la vertu que les Célestes estiment le plus, qu'ils considèrent comme la source des bonnes actions, de la justice et de l'humanité, celle de la Piété filiale.

Chun ne démentît pas l'espérance que Yao avait fondée sur lui, et le Livre sacré fait l'éloge de sa juste administration. Il succéda à Yao, la loi de l'hérédité étant déjà à cette époque considérée comme dangereuse. Dès le début de son règne, il offrit un sacrifice à l'Être suprême et fit les cérémonies usitées en l'honneur des montagnes, des fleurs et des Esprits qu'on vénérait alors. Il mit beaucoup de soin à ce que la justice fût rendue . équitablement. 11 devait y avoir déjà des écoles, car il donna l'ordre de ne s'y servir que du bambou pour corriger les élèves indociles. Chun vou-

Sli LLS RACES JAUNES

lut qu'on pardonnât les fautes commises sans malice, mais que Ton frappât de punitions sévères les incorrigibles, et ceux qui abuseraient de leur force et de leur autorité. Il voulait toutefois que les juges en châtiant donnassent des marques de pitié. Les ministres portaient alors des noms attestant une origine tout à fait champêtre. On les appelait Moriy ce qui veut dire bergers. Chun, en les appelant au pouvoir, leur disait: a II faut traiter avec humanité ceux qui viennent de loin, instruire ceux qui sont près de vous, estimer et faire valoir les hommes de talent, croire les gens vertueux et charitables et se fier à eux; enfin, n'avoir pas de relation avec ceux dont les mœurs sont corrompues. » Il leur disait encore : w Si je fais des fautes, vous devez m'avertir. Vous seriez blâmables, si, devant moi, vous m'applaudissiez, et que, loin de moi, vous parliez autrement. »

Le Chou-King nous apprend encore qu'ayant chargé un homme au courant de la musique d'enseigner cet art aux enfants des grands de son royaume, il lui dit: « Fais en sorte que ces enfants soient sincères et affables, indulgents, complaisants et graves ; apprends-leur à être fermes, sans être durs et cruels ; donne-leur le discernement, mais qu'ils ne soient pas orgueilleux. » Il nomma un censeur pour surveiller les discours tenus en public. « J'ai une extrême aversion, lui dit-il, pour ceux qui ont une mauvaise langue; leurs discours sèment la discorde et nuisent beaucoup à ce que font les gens de bien ; par les mouvements et les craintes qu'ils excitent, ils mettent le désordre dans le public. »

Ne trouve-t-on pas que de semblables formules devraient être gravées dans tous les lieux de réunion publique?

Tous les trois ans, il examinait la conduite des fonctionnaires, récompensant les bons et punissant les mauvais. Peu de souverains ont mérité l'éloge que fit de Chun un de ses ministres.

« Ses vertus, dit-il, ne sont pas ternies par des fautes. Dans le soin qu'il a de ses sujets, il fait voir beaucoup de modération, et dans son gouvernement sa grandeur d'âme éclate. S'il faut punir, Isipunition ne passe pas du père aux enfants ; mais s'il faut récompenser, les récompenses s'étendent jusqu'aux descendants. A l'égard des fautes involontaires, il les pardonne, sans rechercher si elles sont grandes ou petites. Les fautes commises volontairement, quoique futiles en apparence, sont punies. Dans le cas de fautes douteuses, la peine est légère, mais s'il s'agit d'un service rendu, quoique douteux, la récompense est Jurande. Il aime mieux s'exposer à ne pas faire observer les lois contre un criminel, que de mettre à mort un innocent. » Le même ministre définissait ainsi

Fig. 15. — Un élève indocile.

36 LES RACKS JAUNES

l*homine de bien : u CeluNà est homme de bien qui sait unir la retenue avec l'indulgence, la fermeté avec rhonnêteté, la gravité avec la franchise, la déférence avec de grands talents, la constance avec la complaisance, la droiture et l'exactitude avec la douceur, la modération avec le discernement, l'esprit avec la docilité, et le pouvoir avec 1 équité. »

Le Hoang-Ho, c'est-à-dire le Fleuve Jaune y grand fleuve qui sort du Thibet, et se jette dans le golfe du Petchili après un parcours de J4,700 kilomètres, a toujours causé de grands ravages en Chine. Chun fît appeler un ingénieur de talent nommé Yu et le chargea des ouvrages de canalisation et d'endiguement. Une inondation formidable se produisit, et l'on trouve dans le Livre sacré le récit assez peu modeste que Yu fit de ses travaux : « Quand la grande inondation s'éleva jusqu'au ciel — sic — quand elle environna les montagnes et couvrit les collines, le peuple troublé fut submergé parles eaux. Alors je montai sur les quatre moyens de transport, je suivis les montagnes et je coupai les bois. Je fis des provisions de grains et de viande pour faire subsister le peuple. Je ménageai des lits pour les rivières que je fis couler vers les mers. Dans les campagnes, je creusai des canaux pour communiquer avec les rivières, j'ensemençai les terres, et, à for^e de travail, on en tirait de quoi vivre ».

Le souvenir de ces travaux gigantesques est resté ineffaçable dans l'esprit des Chinois ; ils en gardent à Yu une inaltérable reconnaissance. Le IIoang-Ho n'en est pas moins resté la grande dé-

solation de l'Empire, car, en 1780 et 1819, il causa de grands ravages et fit périr un nombre considérable de riverains.

Le talent et les vertus de Yu firent que Chun le choisit pour son successeur. Le dialogue qui se tint à ce propos entre le souverain et son sujet est fort curieux.

— « Vions, dit Chun à Yu. Je règne depuis

Fg. 13. — Un pont chinois sur le Hoang-Hô.

trente-trois ans; mon grand âge et ma faiblesse ne me permettent plus de donner aux affaires toute l'application convenable ; je veux que tu règnes; fais des eifortspourt'acquittsr dignement de cette tâche.

— Ma vertu, répond Yu, est insuffisante pour gouverner, le peuple ne m'obéirait pas.

Et il en recommande un autre.

Chun insiste en ces termes :

— Quand nous eûmes tout à craindre de la

grande inondation, tu travaillas avec ardeur et avec droiture; tu rendis les plus grands services, et tes talents ainsi que ta sagesse se manifestèrent dans tout le pays. Quoique dans ta famille tu aies vécu avec modestie, quoique tu aies bien servi TEtat, tu n'as pas cru que ce fût une raison pour te dispenser de travailler; et ce n'est pas une vertu médiocre. Tu es sans orgueil, il n'est personne dans le pays qui, par ses bonnes qualités, soit audessus de toi. Nul n'a fait de si grandes choses, et cependant tu ne fais pas valoir ce que tu fais. Personne dans le pays ne peut te le disputer en mérite. »»

Yu devint donc chef suprême, et son nom fut associé par la postérité à ceux de Yu et deChun. Le Livre sacré nous a transmis plusieurs de ses pensées ; je cite les plus belles. « Celui qui obéit à la raison est heureux, celui qui lui résiste est malheureux. — La vertu est la base d'un bon gouvernement: ce gouvernement consiste d'abord à procurer au peuple les choses nécessaires à sa subsistance et à sa conservation. Il faut ensuite penser à le rendre vertueux, lui enseigner l'usage utile de toutes les choses, enfin, le préserver de ce qui peut nuire à sa santé et à sa vie. — Le prince qui connaît bien les hommes, n'emploie que des sages dans les fonctions publiques ; son cœur généreux et ses libéralités le font aimer, w

Lorsque Yu mourut, les chefs perdirent l'excellente coutume de lui choisir pour successeur l'homme le plus illustre et le plus sage d'entre eux. La loi d'hérédité fut reconnue et les dynasties se succédèrent là comme ailleurs, longues si

1:^ peuple en était satisfait ; courtes si elles étaient mauvaises. Il y avait pourtant une exception heureuse à la loi d'hérédité. L'empereur régnant pouvait choisir pour lui succéder celui de ses fils qu'il croyait le plus intelligent. Comme généralement, un empereur Chinois en a des cinquantaines, sans compter les filles, il n'a que l'embarras du choix.

Canton. — Le fleuve Ghan-Kiang. — L'esprit des mûriers. — Une vengeance sanglante. — Les fêtes de deux divinités. — Comment il faut faire l9 thé, — Sa culture.

D'élégants et confortables bateaux à vapeur partent tous les jours de Hong-Kong pour Canton. J y pris passage par une belle matinée de printemps, et une de ces fraîches brises de la mer qui rendent la vie et les forces à qui revient énervé d'un trop long séjour sous les tropiques. A bord, je n'aperçus aucun visage blanc, tout le commerce européen s'étant porté à Hong-Kong, depuis rincendie par les Célestes des belles factoreries élevées autrefois aux portes de Canton par les traitants européens.

Mes compagnons de route, tous Chinois, sont vêtus de cotonnade bleue ou blanche, chaussés de souliers à épaisses semelles, leur tête couronnée d'une calotte en crin d'où s'échappe une longue tresse en faux cheveux souvent, et qui leur tombe jusqu'aux talons. L'équipage, qui est américain, les surveille d'un œil attentif, car, plus d'une fois, ces voyageurs d'aspect paisible se sont transformés en audacieux pirates. Ils pillaient les bateaux et, après les avoir incendiés, ils gagnaient la terre la plus proche.

Les rives du grand fleuve, le Chan-Kiang, *sur lequel nous naviguons, et dans lequel on n'entre

qu'après avoir dépassé les ruines d'un fort constiniit au temps de la toute puissance des Hollandais, sont bordées de vertes rizières ; des monticules, au sommet des-

quels s élèvent des -^i''- ■■ '■ - ^ '■■■■■ ■ ■-- ''^i^^

pagodes solitaires, les dominent; au cinquième étage de Tune d'elles, se détache dans le ciel un fragment de cloche ; elle fut réduite de moitié par un boulet français. Grande dut être la stupéfaction du Chinois qui avait été posté dans le svelta édifice pour guetter les mouvements des escadres ennemies, lorsque le projectile vint frapper le bronze sonore, et le fit voler en éclats.

Que n'y vit-il un providentiel et salutaire avertissement!

Le fleuve descend

Fig. U. — Une pagode.

avec une fière allure vers l'Océan, puis se resserre, devient jaunâtre comme le Nil au temps de sa crue; sans lorgnette, je distingue très clairement quelques pauvres villages aux toitures couleur de rouille, villages de pêcheurs sans

3i LES RACES JAUNES

doute. Ah I que Ton est loin des rivages do la Seine, du Rhône et de la blonde Gironde !

combien je leur préfère encore ceux du Nil que je viens de quitter, même avec ses masures pétries avec un noir limon, ses dattiers plus sveltes que le présomptueux bambou, ses molles fellahines mille fois plus féminines que les rudes Chinoises que je vois sur les bords du Chan-Kiang traînant de lourds fardeaux et dont les têtes couvertes d'un large chapeau, les formes massives, la marche assurée, jettent dans mes idées un étrange embarras sur leur sexe. Encore quelques tours de roues, et Tune de ces viragos m'enlèvera de l'échelle du bateau qui stoppe devant Canton ; elle me prendra dans ses bras robustes comme si j'étais un baby délicat et me mettra au fond de sa barque. Riant aux éclats do ma stupéfaction — je n'avais plus d'hésitation sur son sexe — après quelques vigoureux coups do rame, elle me déposera avec les mêmes soins maternels, sur le débarcadère de la petite île de Hainan où je suis attendu.

Canton n'offre qu'un intérêt historique : celui d'avoir été la ville chinoise qui, la première, se mit en rapport, en l'an 618 de notre ère, avec les étrangers. D'où venaient-ils? Do Ceylan peut-être, et du continent africain sans doute. Ce qui le prouverait, c'est que ces étrangers apportaient des dents d'éléphants, des cornes de rhinocéros, du corail, des perles, du bois rouge, des médicaments; en échange, ils recevaient des métaux, c'est-à-dire du cuivre, de l'étain, de l'or et de la soie, de la soie surtout, qui se fabriquait

déjà dîins le Céleste Empire vingt-sept siècles avant Jésus-Christ. C'est la femme du grand empereur Iloang-Ti, — l'empereur jaune, — nommée Louï-Tseu qui enseigna au peuple l'art d'élever les vers à soie et de filer leur produit. Cette industrie a donné tant de richesses à la Chine, que Louï-Tseu a été élevée au rang des génies bienfaisants, et honorée sous le nom de VEf^prit des mûriers et des vers à soie.

En llâ7, il fut publié un éditpar lequel il était déclaré que l'exportation des métaux était interdite et que les produits importés ne seraient plus payés qu'en argent. Beaucoup plus tard, un navire français, disent les annales chinoises, étant entré dans la rivière de Canton en tirant le canon d'une façon abusive, les relations avec 1 étranger furent rompues. Toutefois ces relations reprirent à la suite d'ambassades envoyées par le Portugal en lJi35, et par la Hollande en 1601. Vers le commencement de ce siècle, les Européens eurent l'autorisation de construire les belles factoreries qui devaient être incendiées, ainsi que je l'ai dit plus haut, en 1858, par la populace cantonnaise. Depuis lors Canton, aban- . donné par les trafiquants qui lui préfèrent l'île de Hong-Kong, devenue possession anglaise, a perdu beaucoup de son importance.

Jusqu'à l'époque du bombardement de Canton par les flottes anglo-françaises, tout étranger découvert dans l'intérieur de ses murailles, était immédiatement décapité. Des rapports très anciens, comme on l'a vu, avec les Européens, n'avaient point adouci les mœurs inhospita-

lières des Célestes. Aussi, lorsque M, Vaucher qui représentait sur la petite île d'Hainan la maison suisse de ce nom, m'offrit de visiter Canton en chaise à porteurs, je ne pus m*empêcher do lui demander si je ne Texposeraîs à aucun danger. J*eus la modestie de ne pas parler de celui auquel je m'exposais. « Vos compatriotes, me répondit-il, nous ont fait respecter pour toujours ; et vous pourrez vous vanter d'avoir visité cette ville immense sans autre guide et protecteur que moi. »

Et il me fit le récit suivant :

« Lorsque les flottes alliées se furent rendues maîtresses do Canton, leurs commandants envoyaient chaque matin des hommes de corvée dans la ville pour approvisionner de vivres frais la table des officiers; il était rare que tous les deux ou trois jours un Anglais ne manquât à l'appel. Celui des mîitelots qui, poussé par la curiosité, s'isolait de ses camarades, était assailli par des soldats chinois qui le massacraient en pleine rue. En vain l'amiral de la flotte anglaise menaça de sanglantes représailles les autorités; en vain il réclama la punition des coupables. Un jour, cinq ou six hommes d'une frégate française descendirent à terre ; au détour d'une rue, l'un d'eux disparut; on le trouva décapité. Dès que ce crime fut connu, le second du navire français réunit cinquante hommes de bonne volonté; il les arma de revolvers et de hache, et descendit avec eux à terre. Arrivée dans la rue où le crime avait été commis, la troupe en ferme les deux extrémités; elle pénètre dans les maisons, les fouille et tue

les Chinois qui s*y trouvent. Un seul échappa; ayant essuyé dans la rue six coups de feu d'un revolver, il n en cheminait pas moins au milieu

dr la voie saiift hâter son i)as, sanfitlétourner la tAte Ji chaque détonation, Lo chef dercxpedîtîon courut vers lui, et hiï frappant do fsa ni a in un i^îdo coup sur répaiilo, \l vit cet homme sans peur le regarder avec un pâle sourire et sans le sentir frissonner sous son étreinte. Il fut confié à deux marins avec ordre de ne lui faire aucun mal.

ti Depuis ce jour, à la suite de ce sanglant châtiment, blâmé énergiquement par la presse anglaise de Hong-Kong et de Shanghaï, les Européens, quelle que soit leur nationalité, peuvent en nombre ou isolés parcourir impunément les rues

de Canton. »

Après un tel récit, on comprend le vif désir que j'avais de visiter une ville, où, dopuis le départ des flottes allîées,peu d'Européens étaient entrés; j'étais impatient, surtout, de surprendre sur le visage de ses habi- -^ fcants l'un ou l'autre indice de lahainequede- *^'^|^ll ^=5-^::- puis de longs sièdes ils

"*'^î| ^ - . nous portaient, haine,

""'"^ sans doute, atteignant

son paroxysme après un bombardement et un châtiment par trop sévère.

J'ai hâte de le dire :

lorsque M. Vaucher et moi, en chaises, entrâmes dans des rues extrêmement populeuses, nous ne perçûmes rien d'hostile sur la physionomie placide de ceux qui nous voyaient passer à l'allure rapide de nos coolies. La foule s'entr'ouvrait devant nous, manifestant plutôt une curiosité bienveillante qu'une indifférence blessante.

Fig. 16.

— Femme du et son baby.

p.-u|>Ie

Les bambins chinois avec leurs têtes rondes et leurs yeux fortement bridés, bambins si agressifs et si insultants dans les villes de Tintérieur, restaient ici muets; seules, de vieilles femmes aux pieds déformés, et qui devaient avoir été belles , arrêtaient leur marche pénible le long des maisons contre les- (fuelles elles s'appuyaient, pour nous jeter des regards moqueurs, mais nullement malveillants. Il n'y eut qu'un léger moment d'arrêt dans nos courses; il fut motivé par la rencontre, dans une rue étroite, d'un gros mandarin militaire qu'escortait une dizaine de « Braves, » la hallebarde sur l'épaule. Le mandarin fit halte, et nous passâmes sans encombre. Pour lui rendre sa politesse, nous le saluâmes militairement.

J'avoue que cette condescendance tout à fait inattendue, me mit de belle humeur, et que dès ce moment je m'abandonnai au plaisir que me promettait ma premièreentrée dans une villechinoîse.

Un heureux hasard m'y avait fait venir fort à propos, juste au moment où ses habitants y célébraient deux de leurs plus grandes fêtes.

Mandariu.

La première, consacrée à la belle Paktaï, la blonde divinité du Nord, fut simplement remarquable par Taffluence dans les pagodes, de tout ce qui compose une foule chinoise : bonzes, bonzesses, mandarins aux ventres énormes, cuisiniers et barbiers en plein vent, jeunes gens — les Esthètes de la Chine — aux visages efféminés ; jeunes filles heureuses de sortir en palanquins pour pouvoir traîner un instant sur les dalles d'un temple leurs pieds mutilés.

Lorsque le socle doré sur lequel trônait la statue de Patkaï eut disparu W ^^^iwiiiÉ ^^^^ ^^^ fleurs que lui je-

]\l r jt S^ *^*^ ^* foule, celle-ci se

y( - rJ&jC^ . —, porta en masse compacte Ttf ^V jà^^' aux représentations théâf^ i^^jié^ ' traies qui se donnent aus-

sitôt après la fonction religieuse. On ne s'y sépare à minuit que pour se retrouver le jour suivant. Le lendemain donc eut lieu une grande procession au milieu de laquelle ridole vénérée fut portée en grande pompe. On y voyait, à cheval ou en chaise à porteurs, beaucoup déjeunes garçons et de jeunes filles habillés en héros et en héroïnes des temps les plus reculés du Céleste Empire; des bannières en belle soie ornées de devises en lettres dorées ; des gongs —

Fig. 18. — Le gong.

surtout des gongs — d'une telle circonférence qu'il fallait deux forts coolies pour les porter.

L'Asiatique aime le bruit à s'en rendre sourd ; qu'on s'imagine le ravissement des processionnaires, lorsque les vibrations de ces énormes disques de bronze, progressivement accumulées, atteignaient au bruit du tonnerre.

La seconde fête se célébra au faubourg -^ d'Honam en l'honneur de Tien-Ho, la reine des cieux, divinité protectrice des marins. Tout ce que la populeuse cité de Canton et son fleuve contiennent d'armateurs, de pilotes, de capitaines de jonques et de sampans, de pêcheurs, de bateliers et de batelières, d'êtres humains n'ayant aucun gîte sur le a plancher des vaches, v s'était donné ren-

Fig . 19. — Cotuédien chinois.

dez-vous devant le sanctuaire de la déesse. Elle aussi fut couverte de fleurs. Comme pour la fête de la Divinité du Nord, le théâtre s'ouvrit dès que la pagode de la reine des Cieux ferma. La scène étant établie à une centaine de mètres de la pagode, les dévots n'avaient eu qu'à faire volte-face pour passer du sacré au profane.

On y joua, pendant douze soirées consécutives, un drame à grand spectacle, intitulé le Mariage de r Océan avec la Terre. Il n'y a pas d'autre intrigue que celle des fiancés s'offrant réciproquement les trésors immenses dont ils disposent.

La Terre a commencé par une exposition de tigres, de lions, d'autruches, d'éléphants, en un mot, ce que notre ancêtre Noé enferma de plus gros dans son arche, en bipèdes et quadrupèdes. L'Océan, ne voulant pas se montrer moins magnifique, fit, à son tour, défiler des dauphins, des tortues, des navires, des coraux, des bouquets composés avec ce que la flore maritime a de plus surprenant. Mais toutes ces merveilles n'étaient que le prélude de la surprise finale ; une baleine énorme s'avança en titubant et en lançant sur la scène une immense colonne d'eau. Impossible de décrire l'enthousiasme des spectateurs ; tous criaient comme des forcenés : H as I Houng haho ! c'est-à-dire, excellent ! parfait ! Si M. Vaucher et moi n'eussions pas applaudi, nous étions lapidés.

Le beau fleuve qui baigne Canton, présenta, de son côté, et pendant plusieurs jours, le spectacle le plus pittoresque. Je souhaite à mes lecteurs, avides du merveilleux et du bruit, de jouir, ne fut-ce qu'un moment, de la vue de ses eaux gron-

Jél

liantes, chargées de jonques pavoisées, de bateaux de fleursbrillamment illuminés, de petites barques transformées en minuscules pagodes, mystérieuses comme les gondoles de Venise. Plus d'une jeune et jolie Céleste, m'a-t-on affirmé, personnifiant Tien-Ho, la reine des cieux, était dans ces pagodes d'un jour, l'objet d'un culte tout différent de celui qui se célébrait en pleine lumière.

Canton se compose d'un grand nombre de rues étroites, dont chaque maison est invariablement émaillée d'en- S3ignes verticales ; cela égayé chaque logis d'une façon extraordinaire et charmante, surtout lorsque le soleil couchant se reflète sur leurs laques noires et rouges aux grandes lettres d'or.

Ici, comme en Europe au moyen âge, ou comme encore dans beaucoup de villes orientales, chaque quartier a son industrie propre, et chaque quartier, à la nuit tombante, se fermo par une barrière de bambous.

Celui des savetiers m'a paru le plus peuplé ; une multitude d'ouvriers y travaillent avec ardeur, nus jusqu'à la ceinture, bavardant comme des pies; à côté est celui des fabricants de cercueils ;

Fig. 20. — Acteur chinois, rôle tragique.

il est encore plus bruyant que son voisin, et tout aussi animé. Les amateurs de bric-à-brac en seront pour leurs frais. Ce que Ton y fabrique en porcelaine, en bronze, en émaux cloisonnés, en boîtes finement laquées, en ivoire et en bois d'ébène délicatement fouillés, en soieries unies et brochées, est envoyé à Hong-Kong, et de Hong- Kong embarqué pour l'Europe ou TAmérique.

Vous retrouverez ces objets sans venir jusqu'ici, dans les musées parisiens de MM.Guimet et Cernuschi. Beaucoup do Chinois sont richissimes ; ils gardent pour eux les œuvres d'art qu'ils achètent ou qu'ils tiennent de leurs ancêtres.

Il ne faut pas cependant se priver du. plaisir de fureter dans les boutiques. Dans celles où vous pénétrerez, l'accueil du marchand sera, quoique cordial en apparence, empreint d'une politesse défiante : on surveillera vos mains. Si vous acceptez la tasse de thé qu'un industriel aura la fantaisie de vous offrir, ce galant homme aura une haute opinion de votre personne, lorsque vous paraîtrez apprécier la qualité du breuvage. C'est que, pour le Céleste, le thé est une plante divine; son infusion, plus que toute autre, apaise la soif, et cela, non seulement pendant les brûlantes chaleurs de l'été, mais encore lorsque, des hauteurs de l'Himalaya ou du désert de Gobi, soufflent les bises glacées. De l'est à l'ouest, du nord au sud du vaste empire, se rencontre l'hospitalière maison de thé; elle est moins séduisante sous bien des rapports qu'au Japon, mais, à son abri, le voyageur est toujours sûr de trouver l'infusion réconfortante qui lui permettra de con-

LES CELESTES h3

tinuer sa route. Pas un poète chinois qui n'ait chanté le précieux arbuste. Un illustre empereur a même enseigné en vers, reproduits ici en vile prose, la façon de préparer une tasse de thé, comment on doit la savourer, et Fheureuse influence qu'elle exerce sur le cerveau :

« Mettez, a-t-il dit, sur un feu modéré un vase à trois pieds dont la forme et la couleur indiquent de longs services; remplissez-le d'une eau limpide de neige fondue; faites chauffer cette eau jusqu'au degré qui suffît pour blanchir le poisson ou rougir le crabe ; la verser aussitôt dans une tasse où se trouvent les tendres feuilles d'un thé choisi ; l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs qui s'élèvent d'abord en abondance, forment des nuages épais, puis viennent s'affaiblir peu à peu, et ne sont plus enfin que quelques légers brouillards sur la superficie ; alors, humer cette liqueur délicieuse, — c'est travailler efficacement à écarter les sujets d'inquiétude qui pourraient vous assaillir. On peut goûter, on peut sentir ; mais on ne saurait exprimer la douce tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée... Mais j'entends que déjà on h&t le couvre-feu; la nuit augmente sa fraîcheur; les rayons de lune pénètrent à travers les fentes de ma tente et frappent de leur éclat le petit nombre de meubles qui la décorent. Je me trouve sans inquiétude et sans fatigue; mon estomac est dégagé et je puis sans crainte me livrer au repos. C'est ainsi que, suivant ma petite capacité, j'ai fait ces vers au printemps de la dixième lune de l'année Ping-yn C17A6) de mon règne. Signé : « Khian-Loung. •»

L'arbre à thé est un arbuste qui exige fort peu de soins. C'est un terrain siliceux qui lui convient le mieux, et dans lequel il obtient son plus grand développement. On fait d'abord un grand semis de la plante en septembre ou en octobre ; lorsque les pousses ont atteint une hauteur de vingt-cinq centimètres environ, on les transplante à cin-

kU LES RACES JAUNES

quante centîmètpes l'un de l'autre. Les feuilles, aussitôt qu'elles ont atteint leur complet développement, sont cueillies, lavées légèrement afin d'en enlever la terre qui aurait pu les salir, puis exposées au soleil ; on choisit pour cette opération une journée où l'astre échauffe le sol de ses plus ardents rayons. Le soir venu, on les ramasse délicatement, elles sont mises eu boîtes et garanties de l'air extérieur par des feuilles de plomb. Et c'est ainsi que, par millions de caissettes, le thé est expédié dans le monde entier. Inutile sans doute d'ajouter que les Chinois gardent pour eux ce qu'il y a de meilleur. Le thé vert qu'ils appellent le thé blanc, est celui que l'on met en boîtes aussitôt cueilli. On obtient le thé noir en plaçant les feuilles dans une chaudière sous laquelle flambe un feu léger. Le préparateur ne cesse alors de le remuer avec les mains, afin qu'elles se replient sur elles-mêmes et ne sèchent pas trop vivement. On les retire ensuite de la chaudière pour les placer dans un tamis où la manipulation se continue d'une façon légère. Enfin, on les replace sur le feu pour leur donner la couleur brune qui plaît à un grand nombre de consommateurs. C'est dans ce travail final que repose toute l'adresse du préparateur, car, trop brûlé, le thé n'aurait aucun goût; trop peu séché, il serait acre et échauffant.

Je ne sais plus où, ni dans quelle maison de mandarin, j'eus l'imprudence de dire que j'avais bu chez un clergyman une excellente tasse de thé mélangée de sucre et de rhum.

«Du sucre et du rhum I » s'écria mon hôte scandalisé ; u puisqu'il en est ainsi, nous faisons bien

LES CELESTES i*5

de ne pas vous livrer nos meilleurs thés ; vous ne sauriez les apprécier! »>

Je suis resté huit jours à Canton, et c'est plus qu'il n'en faut pour visiter Tintépieur de cette cité désormais sans animation ; j'ai vu ses environs où

Fig. SI. — Villa des environs de Canton.

s'étendent à perte de vue d'immenses rizières; j'ai visité la concession française où il n'y a pas un Français; mais on y lit encore : rue?^ de la. Fusée, de la Dordogne et de la Charente. Seuls, nos braves marins ont occupé ce terrain, et y ontlaissé, comme souvenir de leur passage, les noms de leurs navires. Il faut voir le jardin de Fatim dont chaque arbuste représente un animal fantastique. Bien

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fantastiques par leur grosseur sont aussi les porcs que des jeunes bonzes aux visages pâles, aux robes jaunes, élèvent dans ce singulier jardin 1 Le cimetière de Canton est immense.

Chaque année, au mois do mai, les Célestes, vêtus de blanc, portent pieusement sur la tombe de ceux qu'ils ont perdus, du riz, des fruits et des fleurs. Ces offrandes resteraient longtemps respectées, si.à cette saison du printemps, elles n'étaient pillées par les petits oiseaux qui font leurs nids en nombre considérable, dans les branches des gigantesques bambous qui croissent dans les envu-ons. Mais ce n'est pas seulement après la mort des proches que cette tendresse profonde des fils chinois pour les auteurs de leurs jours, se manifeste. La Gazette de Pékin a donné à ce propos une anecdote touchante et très caractéristiqueelle fut communiquée à l'Officiel du Céleste-Empire par le lieutenant gouverneur du Schantungelle eut un retentissement tel que le bruit en ar riva jusqu'à l'empereur. La voici :

Le chinois Li Hsien-Ju vendit, aussitôt après la mort de son père, la portion de terre qui lui rêve nait en héritage, afin de donner à ce père regretté des funérailles somptueuses. Le deuil durait encore lorsque, à Fei-€hang, lieu où se passe cette histoire, éclata une affreuse famine. Les denrées devenant fort chères, et ne se trouvant pas assez riche pour nourrir sa mère â^ée Li Hsien-Ju se décida à prendre celle-ci sur ses épaules et à la transporter, ne vivant que d'aumônes dans une autre province moins stérile.

Il alla ainsi, ce chemineau modèle, jusque dans

l'Honan, parcourant à pied la distance fabuleuse de quatre cents de nos lieues. Un an après l'installation des exilés dans THonan, la mère tomba malade ; son fils craignant de lavoir mourir sur une terre étrangère, résolut de revenir au pays natal dfe la même manière qu'il en était parti, mendiant son pain, celui de sa mère, et toujours chargé de son cher fardeau. Ils arrivèrent après de grandes fatigues à Feï-Chang; mais à peine chez eux, la vieille femme mourut. Il est impossible de dire le nombre de nuits que Li passa sur la tombe maternelle. Par ses soins pieux, les ossements de son père avaient été réunis au corps de sa mère. En peu de jours, la maigreur de l'orphelin devint effrayante; il en arriva à un tel degré d'affliction, qu'on vit couler de ses yeux, au lieu de pleurs, des larmes de sang. Triste toujours, Li Hsien-Ju qui aujourd'hui a soixante ans, parle encore avec tendresse de ceux qu'il aimait tant. Au mois de mai, à la fête des morts, il ne manque jamais de se traîner — car il est devenu perclus — jusqu'aux tombes vénérées et d'y répandre, selon la coutume, une jatte de riz fumant, éclatant de blancheur.

II n'y a pas de prix Monthvon en Chine.

M. Vaucher et moi, allâmes visiter le quai qui se trouve en dehors de Canton, là où le féroce mandarin Yeh fit tomber dans les eaux boueuses du Kouang-toung, cent mille têtes de Tai-Pings rebelles. Un Hollandais, qui se trouvait encore aux factoreries du temps où se firent ces exécutions, m'a raconté que, n'ayant pas d'autre passe-temps, il s'extasiait de sa fenêtre devant le calme incroyable avec lequel les victimes recevaient le coup

hS LES RACES JAUNES

mortel. A genoux sur le bord du quai, elles attendaient, impassibles, révolution et la chute du sabre. « J'avais eu l'idée au début, me dît-il, de leur envoyer par mon domestique quelques paquets de cigarettes pour adoucir leurs derniers moments; mais je me serais ruiné, car leur nombre augmentait chaque jour. »

Ma dernière visite fut pour le temple des cinq cents Génies, poussahs dorés, de grandeur plus que nature, aux bjedaines plantureuses. N'en rions pas : chacun de ces personnages représente un ('éleste célèbre dans les arts, les sciences et la philosophie. En France, ce temple serait appelé un Panthéon; je fus surpris d'y voir un joli petit serpent d'eau qu'un bonze, d'aspect vénérable, nourrissait pieusement de grenouilles vertes et de cantharides. Il semblait en avoir grand soin, et je voulus en savoir la raison.

Le fleuve sur les bords duquel s'élève la grande ville de Canton déborde fréquemmeut, et ses crues nuisent beaucoup aux rizières. Un jeune ingénieur fut chargé de l'endiguer. II s'y prit mal sans doute, car un an s'était à peine écoulé depuis la fin des travaux, que le fleuve sortit de nouveau de son lit. L'ingénieur au désespoir se noya dans les eaux qu'il n'avait pu dompter. Il survint une nouvelle crue, et dans la fange qu'elle laissa sur le rivage, se trouva un petit serpent. Par ordre du vice-roi, le reptile fut transporté dans la pagode des Cinq cents Génies. Mais, ô miracle ! à peine y était-il entré que les eaux revinrent dans leur lit, et ce fut au petit animal si charitablement recueilli, qu'on en attribua le retrait. Le vice-roi adressa un long mémoire à

l'empereur à ce sujçt, et la Gazette de Pékin se hâta de le reproduire, en y ajoutant l'explication du phénomène. Le reptile n'étant autre que l'ingénieur suicidé, il n'y avait rien d'étonnant à ce que cet infortuné, devenu par la mort un Chen Ching tung chang-chun, ou divinité du fleuve, n'ait voulu réparer sa maladresse en exerçant une influence bienfaisante sur les eaux.

Après le miracle qui s'était s^ccompli dès l'entrée du petit serpent dans la pagode, le peuple l'avait proclamé Génie des eaux, et il l'honorait comme tel.

5i LES RACES JAUNES

actes (le haute vertu, et que le gouvernement impérial est tenu d'honorer. Ainsi, une femme veuve et qui a pris l'engagement de ne pas se remarier, peut avoir un monument érige en son honneur, si, à cinquante ans, elle n'a pas changé d'idée. Vingt ans de veuvage strictement observé sont exigés. Ne vous semble-t-il pas que le lauréat, perdant chaque jour quelque chose de sa jeunesse, doit être sûr après un certain nombre d'années de mériter la récompense? Je dois mentionner que l'empereur des Célestes contribue pour quarante piastres ou deux cents francs à l'édification de chacun des édifices glorifiant les femmes fidèles à la mémoire de leurs maris défunts ; il donne encore un rouleau de soie à ces épouses inconsolables, et, qui plus est, il est censé composer un poème dont le veuvage est le thème. D'après cela, il semble que les Chinois ne soient pas à demi jaloux. Les monuments de cette catégorie sont de première grandeur : ils portent ces mots : Chasteté^ Pureté.

On honore de la même façon un homme et une femme qui, unis dès Tenfance par une promesse de mariage, n'ont pu, soit par suite de rébellion locale, soit par suite d'une guerre étrangère, accomplir leur union qu'à l'âge de cinquante ans.

Un monument avec ces mots : Chasteté, Piété FILIALE, peut être élevé pour glorifier une mère chinoise qui, n'ayant qu'un enfant, prend rengagement de ne pas en avoir un second pour mieux subvenir aux besoins de ses parents pauvres. Il est de même des jeunes garçons et des jeunes filles qui se laissent enlever un morceau de chair au

bras ou à la cuisse avec la persuasion que cette chair, mêlée à des médicaments, soulagera leur père ou leur mère malades. Le gouvernement impérial honore et approuve ces sanglants sacrifices.

Parfois, sur un édifice à triple çircade, on lit cette inscription : Joie, Allégresse, aux hommes BIENFAISANTS. Il a été élcvé, soit pour honorer un Chinois ayant recueilli des orphelins qu'il a fait élever comme ses enfants ; soit pour rendre hommage à une personne riche ayant versé au trésor public soixante mille francs pour faire des routes ou jeter un pont sur une rivière. Ce même genre de glorification est rendu à tout homme de cœur qui aura eu à sa solde des malheureux dont Tunique travail est de recueillir les ossements humains épars dans les cimetières et ailleurs. Ces ossements sont ensevelis pieusement.

Ceux des Célestes qui se distinguent par leur charité, mais sans débourser une forte somme, reçoivent des tablettes de bois sur lesquelles sont gravées des sentences religieuses composées par le Fils du Ciel, c'est-à-dire l'Empereur. On peut voir fréquemment de ces stèles dans les salles des ancêtres, surtout chez les gens riches et les puissants mandarins. Ces stèles, véritables titres de noblesse, ne sont pas obtenues, comme beaucoup de distinctions honorifiques européennes, par la faveur et l'intrigue, mais bien par des actes réels de charité.

Trois frères, âgés de plus de quatre-vingts ans, encore bien vivants, peuvent avoir leur monument avec une inscription expliquant cette fa-

veur. Maris et femmos centenaires y ont également droit.

A Amoy, dans la province du Pet-chi-li, on peut voir deux monuments à arcades, élevés à la mémoire des femmes chinoises qui se précipitèrent dans les^ puits de leurs maisons en entendant les clameurs des soldats et matelots anglais qui entraient dans leur ville.

Ces actes do désespoir s'expliquent par ce fait qu'un soldat chinois, s'il entre en vainqueur dans une ville, ne fait pas de quartier. Les hommes sont égorgés, les femmos deviennent les esclaves de ceux qui s'en emparent. Au centre même de Canton, il se trouve un temple remarquable par son élégance et ses dimensions. Il fut construit pour honorer la mémoire d'une grande dame chinoise qui, en décembre 1857, se suicida lorsque les marins de France et d'Angleterre prirent cette ville. Cette héroïne, épouse de Pun-Yu, l'un des premiers magistrats de Canton, en apprenant que nous occupions déjà le nord de la cité, se couvrit de ses plus beaux vêtements, appela auprès d'elle ses serviteurs, et, après avoir distribué un souvenir à chacun d'eux, se donna la mort. Elle absorba ce que les bonzes appellent le « breuvage de l'Immortalité », poison très violent dans lequel il entre de l'opium en pâte et de la fiente de paon. Il fut donné plus d'une fois aux empereurs sous prétexte de les rendre immortels, en réalité pour s'en débarrasser.

Il est encore une autre façon de glorifier les trépas illustres, et voici comment : les enfants de fonctionnaires civils et militaires décédés, ont le

droit d'élever en face de la tombe de leurs pères, des avenues formées de figures colossales, géants ou monstres. La longueur de l'avenue, la grandeur des grotesques, sont réglées par décret et suivant le grade de ceux que l'on veut honorer. C'est l'Etat qui fournit tombes et statues, à moins que l'argent nécessaire à la construction de ces somptueux tombeaux, n'ait été fourni par des souscripteurs de bonne volonté.

En d'autres circonstances, soit à la mort d'un soldat illustre, d'un grand politique, ou bien encore à celle d'un censeur dont le ferme langage aura consolidé le trône, les empereurs chinois s'empressent d'exprimer hautement leurs condoléances et leur reconnaissance. Je n'en donnerai que l'exemple que voici :

« Edit impéria

« Le défunt KVo-Fan était un homme de grand savoir, de talents variés, d'une pénétration profonde, d'une moralité sans tache, d'une honnêteté à toute épreuve. Sorti des écoles avec le titre de Docteur, son mérite fut découvert par l'empereur Tao-K'an qui lui donna le grade de Ch'ing erh (colonel).

« Sous le règne de Hsien-Feng, il fut chargé de lever une armée dans le Hunan, et après les batailles heureuses qu'il livra aux rebelles Taî-pings, il reçut des éloges de l'empereur et des remerciements du pays. C'est alors que mon prédécesseur l'appela à la vice-royauté des deux Kiangs, et qu'il fut nommé généralissime des armées impériales. Sous mon règne, je l'ai fait grand secrétaire d'Etat. Il devint un autre moi-même : mes lèvres, mon cœur et mon épine dorsale... Je lui ai confié par conséquent le titre de comte avec hérédité et je l'ai autorisé à porter la double plume de paon.

« J'espérais le voir vivre longtemps pour lui accorder de nouvelles faveurs; aussi la nouvelle de sa mort m'a rempli do douleur et de tristesse. Je veux, conformément aux usages^ qu'on dépense trois mille taëls (1) à ses funérailles. Une jarre de vin sera versée sur sa tombe par le général Mutengab, chef de la garnison mantchoue à Nankin ; deux dalles portant son nom seront placées, Tune, à Nankin dans le temple des Loyaux et des Illustres, l'autre à Pékin, dans le panthéon des Sages et des Bons.

• Je veux que la vie de K'wo-Fan soit écrite, puis remise aux historiographes impériaux afin que le souvenir d'une si belle existence soit conservé dans les annales nationales. Son fils lui succédera dans le Comté : je le dispense de l'audience.

« Ho-Ching, lieutenant-général de Kiang-Su, est désigné par moi pour être le tuteur des enfants et des petitsenfants du décédé. Une preuve de ma munificence leur sera donnée, afin qu'ils sachent comment mon trône se souvient et honore un serviteur loyal. -•

• Qu'on respecte ceci! »

Les hommages ainsi rendus aux héros, aux sages, aux philanthropes, à tous les ancêtres en général, ont leur origine dans les préceptes religieux enseignés par les philosophes chinois. Ils ont été très nombreux, ces philosophes; aussi nous ne parlerons que des plus célèbres dans ce chapitre consacré à l'historique des religions dans le Céleste Empire.

Avant que les doctrines de ces sages fussent répandues, à une époque qui ne remonterait pas à moins de vingt-trois siècles avant notre ère, un culte était rendu indistinctement à Chang-Ti, le souverain suprême, ou à Thian, le ciel. En outre, les astres avaient leurs prêtres que dirigeait un

(1) Un taël vaut six francs environ.

ministère des'Affaires Célestes. Ces prêtres tiraient leur pouvoir qui était tout puissant, de leurs études en astronomie, mais, comme cette institution contrebalançait parfois la puissance des empereurs, ces derniers les supprimèrent. La passion religieuse qui, en Europe, fut cause de massacres inouïs, l'exaltation meurtrière que donne la foi à certains fanatiques, les palmes du martyre recherchées par nos saints, n'ont jamais ému les Chinois. On ne peut que les en féliciter.

Je trouve dans la proclamation adressée par un empereur à son peuple, vers Tan 1760 avant notre ère, un aperçu des idées religieuses alors en vigueur.

« Chang-Ti — le souverain suprême — est-il dit dans cette proclamation, a mis dans Phommé du peuple la raison; s'il s'y conforme, son essence existera constamment; dans le cas contraire, il retournera dans le néant.

« Le roi de Hia a éteint en lui les lumières de la raison ; il a fait souffrir mille mauvais traitements au peuple de tous les Etats de l'empire. Ceux-ci opprimés et ne pouvant souffrir une si longue tyrannie, ont fait connaître aux Esprits supérieurs et inférieurs, qu'ils étaient injustement opprimés. La raison éternelle du Ciel rend heureux les hommes vertueux, et malheureux les hommes vicieux et débauchés; et c'est pourquoi il a fait tomber toutes les calamités sur Hia^ pour rendre ses crimes manifestes à tous.

a En conséquence, tout indigne que je suis, j'ai cru devoir me conformer aux ordres évidents et redoutables du Ciel. Je n'ai pas osé laisser de

si grands crimes impunis; mais j'ai osé me servir d'un bœuf noir dans le sacrifice que je lui ai offert. J'ai osé avertir l'auguste Ciel et la divine souveraine la Terre... J'ai assigné à chacun de vous les Etats qu'il doit gouverner. Gardez-vous de suivre des lois ou des coutumes injustes. Ne tombez pas dans les défauts qui suivent l'oisiveté ni dans les amours du plaisir. En observant et en gardant les lois sages et équitables, vous suivrez les ordres du Ciel... Tout est examiné dans le cœurdeChang-Til Les actes criminels de vous tous, si vous en commettez, retomberont sur moi seul; mais moi, si j'en commets, vous n'y aurez nulle part. »

Et c'est pourquoi ce même empereur, en voyant que la famine décimait son peuple, crut avoir irrité le Ciel par sa conduite. Coupant ses cheveux et ses ongles qu'il portait très longs, ainsi que les porte tout Céleste d'un rang élevé, couvert de peaux de l>etes, il se rendit sur une montagne, et s'accusa :

P D'avoir mis de la négligence à instruire ses sujets ;

â° De ne pas les avoir fait rentrer dans le devoir, lorsqu'ils s'en étaient éloignés;

3® D'avoir fait dos palais superbes et d'autres dépenses superflues en bâtiments;

hP D'avoir eu trop de femmes, et trop de tendresse pour elles;

5® D'avoir poussé trop loin la délicatesse pour les mets de sa table ;

6^ Enfin, d'avoir trop écouté les flatteries de ses favoris et de quelques grands de sa cour.

Fig.23. — Lao-Tse. {Univers pittoresque.)

Comme on Ta vu dans la proclamation reproduite plus haut et dans la confession qui suit, il n'est nullement question d'intermédiaires entre Dieu et cet empereur. Il en est encore de même aujourd'hui. Les bonzes dont l'existence se passe à lire les préceptes moraux des philosophes Lao- Tse et Confucius, ne sont que des penseurs qui n'interviennent jamais ni dans les affaires de l'Etat, ni dans l'instruction religieuse du peuple. De là, cette indifférence en matière de foi qui caractérise la race jaune. Elle croit au libre arbitre et se conforme à sa croyance.

Lorsque, dans les vi® et vu® siècles avant notre ère, vivaient Lao-Tse et Koung-Tse — nous en avons fait Confucius — l'empire chinois roulait vers l'anarchie. La bassesse des grands, la misère des petits, la vue des injustices qui se commettaient de tous côtés, la vie des empereurs s'étiolant dans les harems, révoltèrent leurs âmes droites et vertueuses, et tous les deux se posèrent résolument en réformateurs.

Coïncidence qui doit être relevée : c'est aus^i quand l'empire romain atteignait sous Néron son plus haut degré de corruption, que les disciples du Christ apparurent prêchant l'égalité et le mépris des richesses, tout en s'efforçant d'arracher les âmes au sensualisme païen pour les faire s'envoler vers un idéal d'amour et de voluptés immatérielles.

Gardien de la bibliothèque du roi des Tcheou, on suppose que Lao-Tse eut connaissance de certains livres philosophiques de l'Inde, et que c'est à la suite de leur lecture qu'il écrivît cet ouvrage

immortel qui porte le titre de Tao-Te-King ou Lirvre de la raison suprême et de la vertu. Si, comme on peut le supposer, le mot Tao est en quelque sorte identique avec le mot grec Ôeo; qui veut dire Dieu, et avec Dewsqui, en latin, signifie Dieu également, le 7ao-7e-King devrait être traduit par Le livre de Dieu et de la raison.

On croit que Lao-Tse voyagea dans l'Inde au moment même où Pythagore, un partisan de la métempsycose, s'y trouvait. Lao-Tse n'en serait jamais revenu, et son livre dut être composé avant son départ de la Chine.

« Dieu, d'après ce philosophe chinois, est spirituel et matériel; il a donc deux manières d'être. Nous émanons d'abord de la première, pour entrer ensuite dans la seconde. Notre but sur terre doit être de mériter de revenir à la première. Pour y réussir, il faut se tenir éloigné du plaisir du monde, dominer ses passions et pratiquer une « charité sans limites w.

C'est par cette charité, qu'on peut dire de la doctrine de Lao-Tse, qu'elle est un christianisme primitif. Avant de fournir une preuve de cette appréciation, il est intéressant de savoir comment il établit que toutes les formes matérielles de la nature ne sont qu'une émanation de Dieu :

« Les êtres aux formes corporelles, lit-oa dans la vingtcinquième section du Tao-té-King^ ont été formés de la matière première confuse.

« Avant l'existence du ciel et de la terre, ce n'était qu'un silence immense, un vide incommensurable et sans formes perceptibles.

- Seul, il existait, infini, immuable.

« Il circulait) dans respace illimité, sans éprouver aucuue altération.

«• On peut le considérer comme la mère de l'Univers.

« Moi, j'ignore son nom, mais je le désigne par la dénomination de TaOy Rai8-)n universelle suprême.

« Forcé de lui faire un nom, je le désigne par ses attributs, et je le dis grand, élevé.

- L'ayant reconnu gr^nd, élevé, je le nomme s'étendant au loin,

« L'ayant reconnu infini, je le nomme ce qui est opposé à moi. . .

«• La terre a sa loi dans le ciel.

« Le ciel a sa loi dans le Tao ou U Raison universelle.

« La Raison universelle a sa loi en elle-même. •

La doctrine de Lao-Tse a donc plus d'un rapport avec la doctrine évangélique qui lui est postérieure de six cents ans. Je n'en veux fournir qu'un exemple, mais il est probunt. Il est extrait de son livre de la Raison suprêmey J*9® section :

« Le saint homme n'a pas un coeur inexorable.

« Il fait son cœur selon le cœur de tous les hommes.

« L'homme vertueux, nous devons le traiter comme un homme vertueux.

« L'homme vicieux, nous devons également le traiter comme un homme vertueux. Voilà la sagesse et la vertu. >»

Dans la 16® section :

« Etant juste, équitable pour tous les êtros, on possède les attributs de Dieu.

« Possédant les attributs de Dieu, on tient de la nature divine .

u Tenant de la nature divine on parvient à être identifié avec Tao ou la Raison suprême universelle.

« Etant identifié avee la Raison suprême, on subsiste éternellement.

« Le corps même éiant mis à mort, on n'a à craindre aucun anéantissement. »

Voilà pour rimmortalité de l'âme; voici en quels termes il montre sa compassion, pour les misérables :

« Si le peuple souffre de la faim, c'est que de trop gros impôts pèsent sur lui.

« Voilà la cause de la misère!

<- Si le peuple est difficilement gouverné, c'est qu'il est surchargé de trop grands travaux.

« Voilà la cause de son insubordination!

« Si le peuple voit arriver la mort avec insouciance, c'est qu'il a trop peiné à se procurer sa nourriture.

« Voilà pourquoi il meurt avec si peu de regrets! <*

Jeunesse de GonfaoiiiB.— Ses immortelles dootrlnes. — X<e ohclz d'an époux. — Motifs qui aatorisent on dlToroe. — Contre lasuioide. — Lss olmetières des Célestes.

Avec Lao-Tse, la Chine se serait probablement couverte de monastères, où des bonzes en nombre considérable se fussent absorbés dans une contemplation stérile, sans profit pour leur pays. Avec Confucius, la Chine est devenue ce qu'il la voulait dès son vivant: respectueuse des traditions, sévère observatrice du culte des ancêtres, passionnée pour Tagriculture, inexorable pour les mandarins concussionnaires. Lao-Tse ne laissa après lui aucune légende merveilleuse, et ses disciples, toujours très nombreux, n'entourèrent sa naissance ni sa mort d'aucun prodige. Il ne doit sa célébrité qu'à la raison seule, et c'est ce qui le distingue de tous les grands réformateurs de l'antiquité qui firent des miracles : Bouddha, le Christ, Mahomet et d'autres plus obscurs.

Ce serait amoindrir la gloire de Confucius- que de reproduire ici les nombreux phénomènes dont, selon ses disciples, fut entourée sa venue en ce monde. Le dragon chinois, le fameux Kiliriy qui ne descend du ciel que pour présager des choses heureuses, ne manqua pas de faire son apparition dans le jardin de la maison paternelle. Il y

vomit une pierre de jade sur laquelle étaient ces mots:

Un enfant pur comme l'onde cristalline naîtra quand la dynastie des Tcheou sera sur son déclin; il aéra roi^ m,ais sans aucun domaine.

Fig. SJi. — Maison où naquit Confucius. {Univers pittoresque,)

A peine âgé de vingt ans. il attira sur lui l'attention de ceux qui l'entouraient, par Tintelligence avec laquelle il rendit fertiles des terrains réputés incultes; sur ses indications, les trou-

peaux se multiplièrent dans les campagnes; et des cultivateurs qui, jusque là, s'étaient vus pauvres et misérables, connurent par la suite l'abondance et le bîen être.

A la mort de sa mère, il fit transporter le corps

Fig. 55. — Portrait de Confucius. {Univers pittoresque,)

de celle-ci près de celui de son père, en disant que M ceux qui avaient été unis pendant la vie, ne devaient pas être séparés après leur mort.» On les enterra donc Tun auprès de l'autre, ayant tous deux la tête au Nord elles pieds au Midi. On mit leur corps à l'abri des animaux carnassiers, en les enfermant dans des bières dont les planches, bien consolidées entre elles et enduites d'huile et de vernis, avaient quatre pouces d'épaisseur, et,

pour les préserver plus longtemps de la corruption, on ne les plaça que sous des tertres en formes de monticules.

Comme le deuil cruel qui le frappait, lui interdisait pendant trois ans tout emploi publie, — il en est encore ainsi — il s'occupa de remettre en vigueu r les anciens usages en ce qui touchait la mort d'un père ou d'une mère.

M L'homme, a-t-il écrit, étant ce qu'il y a de plus parfait sous les cieux, ce qui le compose est digne du plus grand respect; étant par sa nature le roi delà terre, tout ce qui existe sur la terre est soumis à ses lois et lui rend hommage ; c'est en quelque sorte le dégrader de sa dignité et le mettre au niveau des brutes que de n'avoir que de l'indiffé-

rence pour ce qui reste de lui après que le souffle de la vie ne Tanime plus. Les honneurs que vous aurez rendus à ceux que vous avez remplacés

sui" \i\ (rrre, vau^ seront reufhis pur rriix qui vous remplace l'on t. >y

Pcndaiit le long snjour que je fis .itix îïps Philippines oiiv;ilji('s rhïjà ji-ir cinqllïVlil^^ nullt* rcprf^soiitaiits (le la viivi^ jainir^ j'avais été ?>urpris de voir les cimetières invariablement placés dans les terrains les plus incultes. Des plats de riz et d'autres victuailles y étaient apportés une fois l'an sur les tombes. Les champs de repos de Canton, de Macao et d'autres grandes villes chinoises que j'eus l'occasion de visiter, présentaient la même particularité. J'en eus

Tombeau chinois.

l'explication, en lisant ce qui suit, extrait et traduit par le Père Amiot de l'un des livres du grand philosophe.

Des agents de Gonfucius avaient été envoyés pour examiner certaines terres du royaume de Lou; à leur retour, ils lui dire que des personnages richesy élevaient des sépultures, et que ces sépultures s'étendaient sur des terrains qui devaient être d'une grande fertilité.-— «C'est un étrange abus, s'écria Confucius , et un abus auquel je remédierai.

Les- sépultures ne doivent pas ressembler à des jardins de plaisance et de divertissement; ce sont des lieux de sanglots et de pleurs: c'est ainsi que les anciens les envisageaient. Faire de magnifiques et somptueux repas dans des lieux où tout ne respire que le luxe et la joie, près des tombeaux qui renferment les ossements de ceux à qui on doit la vie, c'est une espèce d'insulte que l'on fait aux morts; il ne faut point les entourer de murailles; il ne faut point les entourer d'arbres alignés avec symétrie. Dénués de ces ornements frivoles, les hommages qu'on s'empressera d'y ren-

t ig, 2î?, — Un cimeliere chinoi».

70 LKS RACES JAUNES

dre àceux qui ont cessé do vivre, seront des honneurs sincères et purs. Il faut donc, si Ton veut pratiquer les rîtes dans le véritable esprit de leur établissement, s'en tenir à ce qui avait été fixé par les sages de la haute antiquité. »

Et depuis plus de vingt-trois siècles, les sépultures chinoises ne se font plus que sur des hauteurs d'un aspect désolé, sans autre indication qu'une dalle sans sculptures.

Il y a rarement entente entre philosophes, surtout lorsque quelques circonstances les mettent en rapport. Confucius alla rendre hommage à Lao-Tse; mais, celui-ci, d'un ton assez rogue, lui donna à comprendre qu'il manquait d'humilité, ce qui voulait dire sans doute que son visiteur s'occupait beaucoup des choses de ce monde, et pas assez de celles du Ciel. Le fait est que Confucius s'intéressa à tout et parla sur tout. Confucius aborda les plus hauts problèmes psychiques, et son rival eût-il trouvé mieux que cette réponse qu'il fit au roi de Lou quand ce souverain lui eut parlé ainsi (1) :

u Je vous attendais avec impatience, car j'ai des éclaircissements à vous demander sur la nature de l'homme. L'homme, disent nos sages, est distingué de tous les autres êtres visibles par la faculté intellectuelle qui le rend capable de raisonnement; et c'est immédiatement du Ciel, disent toujours les sages, qu'il reçoit cette faculté précieuse. Est-ce que nous ne recevons pas de

(1^ La Chine était alors divisée ea petites royautés que notre philosophe qui aimait les voyages, visitait à tour de rôle.

nos parents notre être tout entier, de la même manière que les autres êtres qui se reproduisent par voie de génération ? Je vous prie de vouloir bien m'éclairer sur ce point. »

— Il n'est pas facile, répondit Confucîus de vous expliquer clairement une chose sur laquelle nous n'avons que des lumières bien faibles. Pour vous obéir, cependant, je vous ferai en peu de mots le précis de ce que j'en sais : votre pénétration vous dévoilera le restant. »

M Une portion de la substance du père et de la mère disposée dans l'organe formé pour la recevoir, est la cause de notre existence et le sujet par lequel nous subsistons. Ce sujet resterait dans un état d'inertie et de mort sans le concours des deux principes contraires : le Yang et le Yin (1). Ces deux agents universels de la nature qui sont dans tout et partout, agissant réciproquement sur lui, le développent insensiblement, retendent, le combinent, et lui font prendre une forme.

« C'est alors un être vivant; mais cet être vivant n'est pas encore élevé à la dignité d'homme ; il ne devient tel que par l'union de la substance intellectuelle, dont le Ciel le gratifie, pour le rendre capable de comprendre, de comparer et de juger. Tant que cet être, ainsi animé et doué d'intelligence, peut fournir aux combinaisons des deux principes pour le développement, l'extension, l'a-

(l) Dans Tordre des êtres vivants, le principe mâle et le principe femelle; dans Tordre des éléments le principe lumineux et le principe obscur; dans Tordre des substances de la nature, le principe fort et le principe faible. {La Chine, par M. G. Pauthier, Univers pittoresque).

croissement et la perfection de sa forme, il jouît de la vie ; il cesse de vivre aussitôt que les deux principes cessent de se combiner. Il n'avait atteint la plénitude de la vie que par degrés et par voie d'expansion ; il n'arrive de mêiAe que par degré et par voie de dépérissement au terme de la destruction. Cette destruction toutefois n'est pas une destruction proprement dite ; c'est une décomposition dans son état naturel. La substance intellectuelle remonte au ciel, d'où elle était venue; le souffle animal, iiC/i£, se joint au fluide aérien, et les substances terrestres et humides redeviennent terre et eau.

a L'homme, disaient nos anciens sages, est un être à part dans lequel se réunissent les qualités de tous les autres êtres. Il est doué d'intelligence, de perfectibilité, de liberté, de sociabilité ; il est capable de discerner, de comparer, d'agir pour une fin, et de prendre les moyens nécessaires pour parvenir à cette fin. Il peut se perfectionner, se dépraver, selon Tusage bon ou mauvais qu'il fera de sa liberté ; il connaît des vertus et des vices, et sent qu'il a des devoirs à remplir envers le ciel, envers soi-même et envers ses semblables. S'il s'acquitte de ses difl'érents devoirs, il est vertueux et digne de récompense : il est coupable et mérite un châtiment, s'il les néglige. Voilà un très court abrégé de ce que je pourrais vous dire sur la nature de l'homme. »

Le roi de Lou se montra enchanté de cette réponse ; il eût été étrange qu'il ne le fût pas. A la suite d'une autre visite qu'il fit au roi de Yen, il signala qu'il fallait que les jeunes hommes connus-

sent beaucoup de pays pour bien juger des mœurs des nations et du génie particulier des peuples. « Je suis pénétré de cette vérité, disait-il, et je ne manquerai pas de mettre en pratique ce qu'elle enseigne toutes les fois que j'en aurai l'occasion. » Atousles adolescents, il recommandait les exercices du gymnase, et ce que ses compatriotes appellent les six arts libéraux : la musique, le cérémonial civil et religieux, l'arithmétique, l'escrime, et l'art (sic) de conduire avec adresse une voiture quelconque traînée par des chevaux ou des bœufs. A son fils qui lui demandait s'il devait s'adonner à la poésie, il répondit que s'il ne faisait pas de vers, il ne saurait jamais bien parler ni bien écrire. Rencontrant une troupe de chasseurs, il leur demanda, à la grande surprise de ses disciples, de lui permettre de se joindre à eux» C'est en se souvenant que les premiers hommes ne vivaient que de chasse, que cette idée lui était venue ; il voulut une fois de plus indiquer à son entourage combien il était respectueux des traditions et fidèle à leur pratique.

Très jeune, il avait appris la musique ; âgé, elle le reposait de ses travaux si multiples ; il était devenu tellement habile, dans cet art, qu'après avoir entendu l'œuvre d'un compositeur qui lui était inconnu, il pouvait faire le portrait de ce compositeur aussi bien au moral qu'au physique. Je crois, du reste, qu'il n'est même pas nécessaire de savoir jouer d'un instrument pour qu'après une audition du Barbier de Sévïlle, des Troyens, et des Maîtres chanteurs, on ne puisse se figurer

(»o ([irétaiont los caractères de Rossîni, de Berlioz et de Richard Wagner ; quant à leur physique, cela me semble singulièrement difficile.

Confucius voulait que le terme le plus éloigné pour les mariages fût celui de vingt ans pour les filles, et celui de trente pour les garçons. Il se basait sur ce que, en Chine, dès qu'un garçon a atteint la vingtième année de son âge, on le range parmi les hommes faits; et qu'aussitôt qu'une fille est parvenue à l'âge de quinze ans, on lui confie le soin du ménage pendant l'hiver, puis la charge d'aller visiter les mûriers, dans la saison où l'on commence à labourer la terre. A vingt ans et à quinze, l'un et l'autre peuvent devenir chefs de famille, « pourvu que les parents y donnent leur ap[)robation ».

N'oublions pas de faire remarquer que le sage dont je me plais à faire revivre la docte parole, vivait six cents ans avant Jésus Christ. Cette observation va à l'adresse de ceux qui, d'un esprit léger, parlent de la barbarie des siècles disparus. Ils devront modifier leurs idées, en apprenant que les lois et les coutumes actuellement en usage dans Tempire du Milieu, remontent aux règnes des deux plus grands empereurs Hao et Chun, c'est-àdire à 3500 ans avant J.-C. Négligées pendant des siècles de troubles et de guerres, Confucius s'efforça de les remettre en vigueur. Il y a si bien réussi qu'elles durent encore ; si haute, si parfaite, était la moralité de ces lois et de ces coutumes, que le peuple chinois n'eut jamais la pensée de les modifier. De là, cette immobilité dans les mœurs, bien faite pour surprendre les populations

de rOccident toujours on quête de nouveautés stériles. Ce n'est donc pas faire de l'histoire ancienne que de rappeler ici les doctrines de Confucius. Et quel respect des traditions ! Etonné de voir invariablement sur les robes des mandarins, une broderie représentant un phénix aux ailes déployées, j'appris avec stupéfaction qu'en l'an 500 avant J.-C. un empereur avait ordonné qu'il figurât sur la poitrine de ces hauts fonctionnaires. L'oiseau fabuleux s'était montré aux yeux de cet empereur le jour de son avènement au trône, et son apparition qui, assurent les Chinois, serait chez eux assez fréquente, est toujours le présage d'un règne heureux. Et les mandarins continuent à le porter, ailes déployées, sur leur poitrine !

C'est encore pour les contempteurs d'une antiquité vénérable, que je reproduis un entretien de Confucius avec le roi de Lou sur le mariage. Qui oserait soutenir qu'il serait déplacé dans une œuvre moderne de philosophie ?

u Le mariage, dit notre sage à ce roi qui l'interrogeait, est le véritable état de l'homme, puisque c'est par lui qu'il remplit sa destinée sur la terre ; rien par conséquent de plus respectable, rien qui soit plus digne de l'occuper sérieusement.

Fig. 59. — Jeune mariée.

pour pouvoir en remplir avec exactitude tous les devoirs. Parmi ces devoirs, il y en a de communs aux deux sexes ; il y en a qui sont propres à cha~ cun des deux en particulier. L'homme est chef, il doit commander ; la femme lui est soumise, elle doit obéir. Les fonctions de Pun et de l'autre doivent imiter les opérations du ciel et de la terre qui concourent également à la production, à Tentretien et à la conservation de toutes choses. La tendresse réciproque, la confiance mutuelle, l'honnêteté, les égards, doivent être la base de leur conduite : l'instruction et le commandement de la part du mari ; la docilité et la complaisance de la part de la femme dans tout ce qui ne s'écartera pas des règles de la justice, de la bienséance et de l'honneur.

« Dans l'état de société, la femme est redevable au mari de tout ce qu'elle est. Si la mort le lui enlève, elle ne devient pas pour cela maîtresse d'elle-même. Fille, elle a été sous l'autorité du père et de la mère, ou à leur défaut, de ses frères plus âgés qu'elle ; femme, elle a été gouvernée par son mari tant qu'il a vécu ; veuve, elle est sous l'inspection de son fils ou du plus âgé de ses fils, si elle en a plusieurs ; et ce fils, en la servant avec toute l'afifection et le respect possible, écartera loin d'elle tous les dangers auxquels la faiblesse de son sexe pourrait l'exposer. L'usage ne lui permet pas de passer à de secondes noces ; il lui prescrit au contraire de se renfermer dans l'enceinte de sa maison pour n'en plus sortir le reste de ses jours. Le soin des affaires, de quelque nature qu'elles puissent être, lui est interdit au dehors ;

elle ne doit par conséquent en entreprendre aucune : elle ne se mêlera même des affaires domestiques qu'autant qu'une nécessité indispensable Ty engagera, c'est à dire dans le cas où ses enfants seraient encore jeunes. Pendant le jour, elle doit éviter. de se montrer, en allant, sans besoin, d'un appartement à l'autre, et, pendant la nuit, la chambre où elle prend son repos, doit être toujouf's éclairée. Ce ne peut être qu'en menant une vie aussi retirée, qu'elle jouira, parmi ses descendants, de la gloire d'avoir rempli ses devoirs de femme vertueuse (1).

« J'ai dit que l'âge entre quinze et vingt ans était, pour une fille, le terme qui devait lui faire changer d'état. Comme c'est de ce changement d'état que dépend le bonheur ou le malheur dans lequel elle doit passer le rest« de ses jours, on ne doit rien oublier pour lui procurer un établissement honnête et le plus avantageux que les circonstances peuvent lui permettre. On doit éviter surtout de la faire entrer dans une famille qui aurait eu part à quelque conspiration contre l'Ëtat, ou à quelque révolte ouverte ; dans une famille dont les affaires seraient en désordre, ou qui serait agitée par des discordes intestines. On ne doit pas lui donner pour époux un homme qui serait déshonoré dans le monde par quelque crime qui aurait mérité l 'an i m ad version des lois; ni un homme qui serait atteint d'une maladie

(1) Il doit être difficile aux femmes chinoises d'observer l3S règles d'un tel veuvage, puisque, comme on Ta vu^ on élève des monuments à la gloire de celles qui en remplissenc les sévères conditions.

habituelle, qui aurait quelque travers d esprit, on quelque difformité du corps qui le rendrait difficile à supporter, dégoûtant ou désagréable ; ni un homme encore qui, étant l'aîné d'une maison, n'aurait ni père, ni mère. A l'exception de ces cinq classes d'hommes, toutes les autres classes de la société peuvent lui donner un mari, avec lequel il ne tiendra qu'à elle de passer des jours heureux; elle n'a qu'à remplir exactement tous les devoirs de son nouvel état, pour jouir de la portion de bonheur qui lui est destinée (1).

u Vn mari a le droit de répudier sa femme, mais il ne peut pas user de ce droit arbitrairement; il lui faut quelque cause légitime pour en agir ainsi; les causes légitimes de répudiation se réduisent à sept: la première^ lorsque une femme ne peut vivre eu bonne harmonie avec son beau pèro ou sa belle mère ; la seconde^ si elle est hors d'étîit de perpétuer la race, par une stérilité reconnue; la troisièmey si elle est soupçonnée avec fondement d'avoir violé la fidélité conjugale, ou si elle a donné quelque preuve d'impudicité; la gaa^rîè/ne, si par des rapports calomnieux ou indiscrets elle met le trouble dans la famille ; la cinqaièmey si elle a quelqu'une de CCS infirmités pour lesquelles tout homme a naturellement de la répugnance ; la siocièmey si elle est sujette à des intempérances de langage dont il

(1) Ce sont les chefs de famille qui décident entre eux du mariage de leurs enfants; un jeune Chinois ne connaît sa fiancée que le jour même de son mariage. Il était donc nécessaire que Confucius leur lit savoir quels étaient les maris qui ne convenaient pas à leurs filles.

paraît difficile de la corriger; ÏAsepiième, enfin, si à Tinsu de son mari, elle vole secrètement dans la maison, pour quelque motif que ce soit.

« Bien qu'une seule de ces raisons soit suffisante pour autoriser un mari à répudier sa femme, il y a cependant trois circonstances où il ne lui est pas permis d'user de son droit: la première, lorsque cette femme n'ayant ni père ni mère ne sait où se retirer; la seconde, lorsqu'elle porte le deuil du beau-père ou de la belle-mère dans le courant des trois années qui suivent la mort de l'un ou de l'autre ; la troisième, lorsque le mari, étant pauvre quand il l'épouse, est ensuite devenu riche. »

Dans une époque où tant d'âmes désespérées ne sont plus soutenues dans leur lutte pour la vie par les idées religieuses et consolatrices de nos pères ; quand les stoïciens, pâles disciples de Zenon, sont devenus aussi rares que la fermeté et la constance dans le malheur ; lorque tant de réchauds s'allument pour abréger des existences trop lourdes à supporter, il n'est pas sans u'.ilité, il est même charitable de rapporter ici par quels sages conseils Confucius combattait le suicide. Faisonscependant remarquer qu'une mortviolente est plus rationnelle et plus excusable chez l'Asiatique que chez l'Européen. Le premier, disciple de Bouddha, croit fermement en la métempsycose.

Sera-t-il transformé en un animal après s'être tué? II l'ignore, mais il vivra. Le second ne croit qu'au néant.

Dans l'un de leurs incessants voyages, Confucius et ses disciples rencontrèrent un homme tenant une corde avec laquelle il s'efiForçait de s'é-

trangler. Interrogé sur les motifs de son suicide, le désespéré raconta qu'il avait été mauvais fils, mauvais père, et mauvais citoyen. L'idée affreuse qu'il avait conçue de lui en s'examinant sous ces différents points de vue, lui rendait la vie odieuse, et il était venu dans un lieu écarté, avec le dessin de la terminer.

^.onfucius, très attendri, le rv|) IL manda et lui parla ainsi :

h Quelque grands que soient los torts que vous avez eus, le plus i^rand est celui de suc- L'omher au désespoir. Tous les autres peuvent se réparer ; relui-ci est irréparable. Vous vous êtes égaré sans doute dès Us premiers pas que vous avez faits dans le monde. Il fallait commencer par être un homme ordinaire avant que de chercher à vous distinguer; Ton ne saurait parvenir à être un personnage émineut, avant d'avoir rempli avec exactilude ce qui est un devoir imposé par la nature à tous les hommes. Il fallait donc être tout d'abord un bon fils : aimer et servir ceux dont vous tenez la vie, était la plus essentielle de vos obligations ; vous l'avez négligée, et c'est de cette négligence que sont venus tous vos malheurs.

« Ne croyez pas cependant que tout est perdu pour vous; reprenez courage, et tâchez de vous convaincre d'une vérité que l'expérience de tous

Fig. 30. — Un désespéré.

les siècles a rendue incontestable. Voici cette vérité ; inculquez-la dans votre esprit, de manière à ce qu^elie n'en puisse jamais sortir: Tant qu'un homme jouit de la vie, rien n'est à désespérer

■iz Fig.SL — Tombeau de Confucius. {Univers pUtoresqM,)

pour lui. Il peut passer tout à coup de la plus grande peine à la plus grande joie, du plus grand malheur à la plus grande félicité. Reprenez courage ; retournez chez vous, et, comme si vous commenciez dès aujourd'hui à connaître le prix

de la vie, travaillez à en mettre à profit tous les instants. Vous pouvez encore devenir sage. »

Confucius, s'adressant ensuite à ses plus jeunes disciples, leur dit : a Ce que vous avez entendu de la bouche de cet homme est une excellente leçon pour vous; réfléchissez-y sérieusement, chacun en votre particulier, n

A la suite de cette remontrance, treize de ses disciples le quittèrent pour aller près de leurs parents remplir les devoirs de la piété filiale. Cette piété est, comme disent les Célestes, la racine ou la base de la philosophie confucéenne et de la société chinoise.

A Maoao. — Gamoëns. — L*6migration des coolies. — Nostalgie en mer. — Un drame aux Paraoelses. — Le drapeau tricolore et les sœurs de charité. — La grotte du poète. —Les « Lusiades. » —La race jaune. — MM. de Quatrefages et HaBOkel. — Un cootinent disparu. — Division des races humaines. — Un crack en Chine. — Premières tentatives des Anglais pour pénétrer à Hong-Kong dveo l'opium pour auxiliaire.

Ayant manifesté à M. Vaucher, cet aimable cicérone que la Providence m'avait fait rencontrer à Canton, le désir d'aller à Macao pour y faire un pèlerinage à la grotte où Camoëns acheva ses Lusiades^ il m'offrit de m'y faire conduire par le fleuve et la mer. Mettant à ma disposition une de ses embarcations pontées, il poussa l'obligeance jusqu'à me choisir un équipage qu'il arma de six fusils. Il me recommanda de ne pas éveiller la cupidité des bandits qui foisonnent en rivière, en me montrant en dehors de ma cabine.

— Si mes hommes vous signalent une jonque suspecte, me dit-il, tenez-vous sur vos gardes. Les pirates se reconnaissent aisément à leur coutume de se réunir par groupes de trois; ils peuvent, grâce à cette habile organisation, se porter mutuellement secours en cas de gros temps, ou se transformer de pêcheurs en pirates, si l'occasion est jugée propice à un coup de main^

Le voyage se fit sans incident.

8Ii LES RACES JAUNES

Macao est situé sur la pointe méridionale de la presqu'île de Kauming, et n'est séparé de la province chinoise de Kouang-toung que par une muraille tout aussi délabrée que la Grande-muraille de la Tartarie. Lorsqu'on en approche, les yeux découvrent de hautes collines boisées, un entassement de rochers pittoresques, une agglomération de coquettes villas, où les riches Anglais de Hong- Kong viennent passer une partie de Tété; puis une plago blanche, sablonneuse, formant Tare parfait que les Portugais, auxquels Macao fut cédé par la Chine, appellent Porio de Praya grande. CVst dans cette courbe gracieuse que pullule et s'agite la population amphibie des pêcheurs macaïstes; c'est là aussi que, pendant de trop longues années, se fit l'émigration des coolies pour la Havane et le Pérou. C'est par milliers qu'on les y embarquait et par quels procédés!

Le Céleste est joueur, mais à un tel point que, lorsqu'il a perdu sa fortune, sa femme, ses filles, ce forcené en arrive à se jouer lui-même. C'est ce que savaient très bien les agents des maisons d'émigration de Macao, et ce que n'ignorent pas les agents des autres ports chinois où se pratiquent aujourd'hui les enrôlements pour le Pérou, le Chili, les Philippines et autres archipels de TOcéanie. A l'affût des Chinois flâneurs, mais d'apparence robuste, les agents d'émigration les abordent, leur parlent avec politesse, les conduisent aux «bateaux de fleurs, » et dans d'autres maisons publiques où l'on fume l'opium; puis, s'ils voient qu'il reste quelques sapèques à leurs victimes, ces insinuants personnages finissent par les entraîner

dans d'infâmes tripots, où, après quelques coups de dés, la ruine des naïfs Chinois est consommée. C'est lorsque l'infortuné a vidé sa bourse et sa tête, qu'on fait briller devant ses yeux à demiétclnts par l'opium ou la débauche, quelques piastres, et, c'est en échange d'une très faible somme qu'on lui enlève une signature qui l'obligera à s'expatrier.

Lorsque les émigrants apposent leurs noms au bas du contrat qui les lie, on se garde bien de leur dire à quelle distance de la Chine se trouvent les champs de canne à sucre des Antilles ou les îles à guano du Pérou. Ils n ont jamais appris qu'une chose, et ils y croient toujours, c'est que leur pays est le centre du monde, et que les nations étrangères qui l'entourent sont tributaires de leur empereur. S'ils demandent où on va les transporter, on leur répond que c'est dans des lieux très rapprochés du port d'embarquement.C'est à ce mensonge qu'il faut attribuer les grandes tueries de coolies que plusieurs capitaines de navire ont été contraints d'exécuter pour sauver leurs bateaux et leurs équipages. Si après quelques jours de route, le bâtiment est obligé de faire relâche dans un port quelconque, si par dessus le bastingage ou par les grilles des sabords les Chinois aperçoivent une île verdoyante de l'Océanie ou une montagne bleue du continent américain, ils se croient arrivés au terme du voyage et demandent alors à quitter le navire à tout prix. Il en est qui, même en pleine mer, atteints parla nostalgie, font tranquillement un petit paquet de leurs bardes et se jet ent à Teau. Ceux de ces malades d esprit que leur capi-

taine a la chance de repêcher, lui disent avec un grand sang-froid : — Nous voulions retourner dans notre paysl La métempsycose donne souvent à ses disciples de mortelles illusions !

En rade de Manille, quatre cents coolies qui se croyaient arrivés à la Havane, se soulevèrent parce qu'on ne les débarquait pas ; l'équipage les refoula à coups de sabre dans l'entre-pont où, faute d'air, ils périrent en quelques heures, asphyxiés.

Il s'est présenté d'autres circonstances qui ont contraint le capitaine d'un bateau d'émigration à jeter à la mer tout son chargement d'Asiatiques. Ce sont presque toujours des cas de force majeure, et les éléments sont seuls responsables de tant d'existences forcement sacrifiées. L'exemple le plus affreux de ces horribles nécessités est la catastrophe qui eut lieu, il y a quelques années, aux Paracelses, ces récifs de la mer de Chine aus^ sinistrement célèbres ((ue Test notre baie des Trépassés en Bretagne. Un maladroit capitaine vint nuitamment y briser son navire avec les 500 coolies qu'il transportait au Pérou. Comprenant tout de suitequ'il ne lui restait aucune possibilité de sauver sa cargaison humaine, il réunit l'équipage et lui ordonna de mettre sans bruit les petites embarcations à la mer. Cette opération vivement accomplie, le capitaine fit embarquer ses hommes, s'embarqua lui-même et abandonna à leur sort les 500 Célestes qui, réveillés en sursaut par les chocs répétés du navire contre des récifs, poussaient du fond des entre-ponts où ils étaient couchés, des cris d'épouvante. Inutile de dire sans

doute que le prudent capitaine avait fait solidement clouer les écoutilles par son charpentier.

Lorsqu'il n'y a pas grosse mer, les Paraceises offrent en quelques endroits une surface plane, émergeant de l'eau de quelques centimètres. Si le vent ne soufflait jamais en tempête, on pourrait y rester sans crainte d'être balayé par la mer, et y vivre même en se nourissant de coquillages et de tortues. Les coolies qu'on avait laissés enfermés sur le navire naufragé, purent-ils en sortir, atteindre un terrain ferme et s'y maintenir dans l'attente d'un secours? Nul ne le sait, car pas un des infortunés émigrants n'a reparu ! Aussitôt que le capitaine fut arrivé sain et sauf avec son équipage à Hong-Kong, les autorités an glaises envoyèrent sur le lieu du naufrage, le plus rapide bateau à vapeur qu'il y eût en rade ; mais ceux qui le montaient ne virent sur les Paraceises qu'une forte houle qui les balayait constamment. Le bâtimment abandonné avait été broyé contra les récifs, et les passagers, en admettant qu'ils eussent pu toucher terre un instant, durent être entraînés peu à peu et en grappes vivantes vers la haute mer.

Ce qu'il y a de surprenant et d'affligeant, c'est que le sort de tant d'êtres humains

Dans l'Océan aveugle à jamais disparus,

n'attrista pas plus les traitants à face blanche de Macao et de Hong-Kong que les Célestes à peau jaune. Peut-être ces derniers s'estimaient-ils trop nombreux.

J'ai vu à Macao les baracounsy où, en attendant

88 LEa RACES JAUNES

le départ, étaient enfermés les émîgrants. Ce sont d?s Toâtes d'anciens couvents, des caves humides, immenses, dont l'entrée est close par d'énormes barreaux. Ils sont vides aujourd'hui, ces baraquemsnts infects, car les puissances européennes sont intervenues pour faire cesser une traite infâme. Un article indigné la leur dénonçant, article que je fis paraître dans Ia Revue des Deux Mondes^ contribua, m'a-t-on appris au quai d'Orsay, à obtenir ce résultat.

L'émigration continue, il estvrai, sur une grande échelle, mais à des conditions moins barbares. Nul Chinois ne peut être embarqué que de son plein gré, et s'il est possesseur d'un petit pécule; sa signature au pied d'un contrat ne rend même plus son départ obligatoire.

Les colonies portugaises ont perdu leur ancienne splendeur, et ce n'est pas celle de Macao qui fait exception. Où trouver ailleurs que dans celle-ci, une population indigène plus laide, plus livrée à la débauche, un clergé plus ignorant, des commerçants plus fourbes ? Un drapeau tricolore qui flottait en 1860 sur un hôpital français où étaient soignés nos marins malades, sembla pendant quelques années protester seul contre tant de bassesse. Les sœurs de charité venues jusqu'ici pour représenter la France au chevet du matelot mourant, prouvèrent aux Macaïstes qu'il y avait au monde un autre amour que celui de la piastre, et d'autres ivresses que celles données par l'opium.

J'avais hâte d'oublier les drames que me suggérait à chaque pas la vue des odieux baracouns. La veille de mon départ, je me fis conduire à la

grotte OÙ Camoënsterminason poème des Lusîade^. C'est dans la belle traduction faite, en 181*8, par un fin lettré, M. Fournîer, secrétaire d'ambassade à Lisbonne, bien oublié aujourd'hui, que je me plus à en relire les principaux passages.

Le site où la tradition assure que le poète s'isolait, est sauvage, mais ayant bien en vue l'immensité de la mer, et sans autre bruit que celui d'une brise jouant dans le pâle feuillage de quelques bambous. On a peut-être oublié le sujet du poème deCamoëns : Vascode Gamaen est le héros, et la belle et infortunée Inès de Castro, l'héroïne. Tout y est à la gloire des navigateurs qui portèrent si loin et élevèrent si haut le nom et la grandeur du Portugal, de ce Portugal si déchu aujourd'hui, mais autrefois le rival de l'Espagne de Philippe IL

C'est aussi dans les Lusiades que le poète portugais évoque, dans une fiction magnifique, la plus belle peut-être de tous les poèmes épiques, lé géant des tempêtes, Adamastor, le farouche gardien du Cap de Bonne-Espérance. Vasco de Gama en triompha ainsi que Magellan. En voyant aujourd'hui combien les richesses de l'Inde et l'or du Mexique ont été funestes au Portugal et à l'Espagne, il est permis de se demander si le poète portugais n'eut pas une vague intuition de cette décadence, lorsque, sur le chemin des Conquistadores y il plaça un géant pour leur barrer la route.

La Chine est ouverte aux Européens depuis trente-huit ans seulement; il en est de même du Japon. Celui-ci a montré ce qu'un peuple actif, brave, intelligent, p3ut faire en si peu d'anpées ; et l'autre ce qu'on ne peut pas faire dans un même

laps de temps, lorsqu'on est convaincu que, depuis quarante siècles, on possède l'idéal des gouvernements, la meilleure des religions, et des industries dont les produits n'ont nul besoin d'être améliorés.

Il faut bien reconnaître que la nature a donné aux peuples jaunes de la Chine, des frontières qui expliquent leur isolement et justifient leur répugnance à ouvrir des relations avec les diables rouges de l'Occident. Noirs, blonds ou châtains, nous sommes tous pour les Célestes des diables rouges. Ce sont les Anglais qui, avec leurs cheveux d'un blond ardent, nous ont valu d'être ainsi qualifiés. Unique vengeance, d'ailleurs, qu'ils aient pu tirer de leur capitale envahie, de leurs palais pillés, de leurs arsenaux et vaisseaux brûlés, de la drogue empoisonnée, l'opium, qui les tue par milliers.

Indépendamment de la Grande-Muraille qui, jadis, la défendit si mal des invasions mongoles et mandchoues, la Chine a pour frontière, au nord, le grand désert do Gobi et la Tei*re des Herbes de la Mongolie méridionale; au sud, trois mers : celte qui porte son nom, la mer Orientale et la mer Jaune; à l'ouest, de hautes chaînes de montagnes aux cimes presque toujours neigeuses, aux passes escarpées, que seuls peuvent franchir d'intrépides conducteurs de caravanes ou de hardis explorateurs parmi lesquels figurent bon nombre de Français, MM. de Lagrée, Carné, Bonvalot, le prince Henri d'Orléans, et tout récemment M. Marcel Monnier.

Dans le cercle immense formé par ces frontières,

non seulement les produits de presque toutes les latitudes se rencontrent, mais aussi une infinité de types humains qui se sont déversés sur la Corée, le Japon, Formose, les Philippines, Tlndo-Chine, Siam, le Kouldja, et jusqu'en Perse. Combien de fois PAsie n'a-t-elle pas débordé sur l'Europe!

On sait que les anthropologîstes sont divisés en deux camps absolument tranchés ; les polygénistesquiconsidèrentcomme originelles les différences de taille, de trait et de coloration; les monogénistes qui ne voient dans ces différences que le résultat de conditions accidentelles ayant modifié en sens divers un seul type primitif. Or, ceux-ci prétendent que c'est de l'enceinte dont nous avons indiqué les frontières, et sur son plateau central, que parurent les premiers hommes; qu'ils s'y sont multipliés, jaunes, noirs, blancs et rouges, jusqu'au moment où, débordant comme une coupe trop pleine, ils se sont épanches dans toutes les directions.

« La race jaune pure, prétend M. de Quatrefages, ou mélangée par places d'éléments blancs, dut occuper seule l'aire dont il s'agit; elle en peupla le pourtour au nord, à Test, au sud est et à l'ouest. Au sud, toujours d'après le même anthropologiste, elle se mélangea davantage, mais elle n'en forma pas moins un élément important de la population. La race blanche, par ses représentants allophyles, semble avoir disputé Taire centrale elle-même à la race jaune. Dans le passé, nous trouvons les Yu-Thi, et les Ou-Soun au nord du Hoang-Ho; de nos jours, dans le petit Thibet, et dans leThibet oriental on a signalé aussi

des îlots de population blanche; les Miao-Tsé occupent les régions montagneuses de la Chine. Sur les confins de l'aire nous rencontrons, à l'est, les Aïnos et les Japonais des hautes castes; les Tinguianes blancs des Philippines, au sud les Hindous. Au sud-ouest, l'élément blanc, et à l'ouest, l'élément pur ou mélangé domine entièrement. Tout nous ramène au grand plateau central de la Chine. »

Selon Haeckel, ce serait l'idée polygéniste qui aurait le plus de vraisemblance puisque, d'après Schleicher, Frédéric Miiller et autres savants linguistiques, les divers idiomes primitifs se seraient formés isolément. Le contraire, prétend le célèbre professeur, serait insoutenable. Mais où il se sépare encore plus complètement de M. de Quatrefages, c'est sur la question de savoir où Ton doit placer la patrie primitive de l'homme. Ce ne serait plus dans le plateau central de la Chine, ni en Australie, ni en Amérique, ni en Europe, mais dans un continent actuellement submergé par l'Océan Indien. Ce continent disparu, appelé Lémurie par l'Anglais Sclater, était vraisemblablement placé au sud de l'Asie actuelle, à laquelle il se reliait directement sans doute. A l'est, il rejoignait les Indes et les îles de la Sonde ; à Touest, il touchait Madagascar et confinait à l'Afrique sud-orientale.

Il ne m'appartient pas de décider entre polygénistes et monogénistes. C'est affaire de savants en ces matières. J'ai simplement voulu indiquer la haute antiquité que des hommes de science osent attribuer à la Chine, laquelle justifierait plus que jamais — si la thèse anti-biblique de M. de

Quatrefages triomphait — sa réputation de race prolifique et débordante.

Quoi qu'il en soit, on est d'accord sur un point: c'est que le genre humain se divise en cinq races:

P La race éthiopique ou noire ;.2** La race malaise ou brune; 3** La race rouge; h^ La race blanche; 5^ La race mongolique ou jaune.

Je ne m'occuperai que de celle-ci, et avec d'autant plus de raison, qu'elle est celle qui, entre toutes, compte le plus de représentants sur notre globe.

La peau de la race mongolique est d'un jaune parfois clair, parfois brun. Quant aux cheveux, des crins raides et d'un noir d'ébène. Le crâne est brachycéphale dans la plupart des têtes mongoliques; chez les Chinois et les Tartares, il est mésaticéphale. La figure est arrondie, les yeux étroitement fendus, bridés, souvent obliques, le nez large, les lèvres grosses ou épaisses, les pommettes des joues saillantes à l'excès.

Il paraît tout d'abord que les langues mongoles puissent se confondre dans une langue primitive originale; il n'en est rien, car elles forment deux grands rameaux de langage fort anciens. Ce sont les langues monosyllabiques des races indochinoises, et les langues polysyllabiques des autres races mongoles. Les Thibétains, les Birmans, les Siamois et les Chinois, relèvent du rameau monosyllabique; au rameau polysyllabique appartiennent Coréens et Japonais, Tartares, Turcks, Kirghises, Kalmouks, Bouriates, Tongouses, Samoïèdés et Finnois.

Tous les habitants du continent asiatique, à

l'exception pourtant de quelques peuplades do rextrème-nordy d'un petit nombre de Malais, de Dravidiens dans l'Inde, de Méditerranéens dans le sud-ouest, appartiennent à l'espèce mongolique, fiomo mongolicus. En Europe, lui appartiennent les Finnois et les Lapons dans le Nord, les Osmanlis en Turquie, et les Magyars en Hongrie. L'homme polaire, Homo articuSy est regardé comme faisant partie de l'espèce mongolique ; ce rameau comprend les Esquimaux, les Groèn landais, les Joukagires, les Tschouktsches, les Kouriates et les Kamtschadales, ces quatre derniers Hyperboréens du nord de l'Asie.

Ce type, dit Haeckel, s'est tellement modifié, en s'adaptant au climat polaire, qu'il peut compter maintenant comme une espèce distincte.

L'homme arctique est de petite stature et trapu ; son crâne est ifnésaticéphale ou même dolichocéphale ; ses yeux sont étroits et obliques comme ceux des Mongols ; les pommettes sont saillantes et la bouche grande. Les cheveux sont rigides et noirs. La peau est d'un brun plus ou moins clair, tirant tantôt sur le blanc, tantôt sur le jaune, comme chez les Mongols, parfois rougeâtre comme chez les Américains. Les idiomes parlés par l'homme polaire sont encore peu connus, mais ils diffèrent autant des langues mongoles que des langues Américaines. Les hommes arctiques sont vraisemblablement un rameau dégénéré et modifié par l'adaptation, mais appartenant à la race mongolique, qui aura passé de l'Asie du nord-est dans l'Amérique septentrionale, et peuplé ce continent.

LKS CELESTES 95

On a vu quelles étaient les frontières naturelles qui, pendant de longs siècles, tinrent éloignés les peuples d'Occident d'un empire où se trouvent concentrés, amalgamés aujourd'hui, les types les plus purs de la race jaune : Chinois, Tartares, Mandchous et Mongols. Il me reste à faire connaître pourquoi cette race fut contrainte de sortir de son isolement, et les raisons que fit valoir r Angleterre pour l'y décider.

En 18S3, un Anglais, M. Lindsay, agent de la Compagnie des Indes, reçut l'ordre de pénétrer dans quelques ports chinois avec diverses marchandises européennes. Accueilli partout avec défiance, il fut empêché, lui et l'équipage du bateau sur lequel il naviguait, de descendre à terre. Entouré de jonques armées, M. Lindsay fut en tous lieux l'objet d'une surveillance malveillante. Un missionnaire allemand, du nom de Gutzlaff, accompagnait cette expédition. Pour inspirer de 4a confiance aux Célestes, M. Gutzlaff leur disait qu'il était médecin et surtout très habile dans la cure des maladies morales. Les mandarins lui envoyèrent des idiots et des infirmes. L'apôtre, fort désappointé, prescrivit aux pauvres d'esprit et aux Culs-de-jatte qu'on lui adressait, l'absorption de drogues heureusement inoffensives, mais dès qu'il voulut leur parler de son Dieu, glisser dans leurs poches le livre divin, c'est-à-dire la Bible, infirmes et culs-de-jatte se hâtèrent de prendre la fuite.

Cette expédition complètement manquée, coûta 150 mille francs à la Compagnie des Indes. Des fonctionnaires indigènes qui avaient eu la fai*

blesse de prêter Toreille aux discours de M. Lîndsay, se virent enlever leurs grades ; de simples Ch inois furent bâtonnés sur les pieds et sur la bouche, pour avoir reçu seulement quelques cadeaux des importuns. Sur les côtes de la Corée etdes îlesLiou-Kiou, l'expédition essuya les mêmes déceptions.

Les songes voluptueux que procure aux Célestes la drogue de Palna et de Benarès, firent plus pour l'ouverture des forts chinois que les cadeaux de M. Lindsay, que les pieux mensonges des missionnaires allemands. Une contrebande effrénée s'établit au détriment de la santé des iniortunés indigènes entre les factoreries européennes et les marchands chinois. L'empereur de Chine, non sans raison, voulut s'opposer à l'empoisonnement de son peuple, mais on lui fit voir, par le bombardement inique de Canton en 18ltâ et par l'expédition anglo-française de 1860, qu'il n'était pas le maître chez lui, qu'il lui faudrait, de gré ou deforce, admettre dans son empire la civilisation européenne, c'est-à-dire, ce qui n'est pourtant pas tout à fait la même chose, l'opium, les alcools, nos tissus et les trésors spirituels apportés par des légions de missionnaires français, anglais, espagnols, américains, italiens, belges et Scandinaves. Toute la lyre sacrée !

On peut se figurer dès ce moment la Chine comme définitivement accessible. La Compagnie Orientale et Péninsulaire anglaise dut doubler son service de navigation déjà considérable de Southampton à Shanghaï. Nos Messageries Maritimes étendirent à leur tour leur exploitation de

LES CÉLESTES Çf7

Marseille jusqu'à Yokohama. Un flot d'Européens, d'Américains, avides de gain, quelques-uns avec des capitaux, beaucoup sans autre bagage qu'un trésor de jeunesse, déborda sur l'Extrême-Orient. Ceux qui y vinrent avec de l'argent, les Dent, les Russeli, les Ker, affichèrent un luxe insolent, traitèrent le peuple chinois avec dureté et avec un sans gêne qui rappelait le temps des conquérants portugais et espagnols. La cour de Pékin sut refouler son ressentiment devant cette brusque intrusion ; bien conseillée pourtant, elle établit à Shanghaï une douane dont la direction fut confiée à un Anglais, dévoué sérieusement à ses intérêts. Le rendement des taxes sur les marchandises étrangères, considérable dès le début, s'accrut au point d'être aujourd'hui une des sources les plus importantes des revenus de l'empire. Qu'on en juge par les chiffres éloquents des dernières années : à l'importation, environ 600 millions de francs (opium, marchandises de coton, de laine, etc.). A l'exportation, environ 660 millions (thé noir, thé vert, poussière de thé, soie brute, soieries, sucre, etc.).

La populace chinoise, moins politique que son gouvernement, n'en attentait pas moins à la prospérité et à la vie des Européens ; à Tien-tsin, elle massacrait le consul de France et nos^ dignes sœurs de charité ; mais à Hong-Kong, à Canton, à Shanghaï, le commerce indigène entrait ouvertetement en relation d'affaires avec nous, se pliant à notre morgue avec une docilité merveilleuse.

Cette période prospère dura dix ans environ.

Tout à coup de fortes maisons anglaises, dont les

succursales à I^ondres se troiivaîpnt engagées dans de hasardeuses spéculations sur le coton, sévirent contraintes de déposer leurs bilans. Des négociants chinois riches à millions furent ruinés, et la confiance aveugle que ces derniers avaient dans la signature des étrangers, disparut complètement. I^e coup fut mortel au crédit des Européens.

On s'aperçut alors que les Célestes, devenus presque aussitôt prudents et moins souples, s'efforçaient d'échapper aux courtiers étrangers; qu'ils plantaient le pavot dans certaines provinces pour s'affranchir de l'opium anglo-indien, et qu'ils devenaient experts dans l'art de tisser le coton avec des métiers montés à l'européenne.

Dans l'Empire du Milieu, les corporations sont encore de nos jours plus puissantes qu'elles ne l'étaient chez nous au moyen âge; on les vît resserrer leurs liens davantage pour nous tenir tête et nous battre sur le terrain des affaires. C'est ainsi que ces corporations créèrent des compagnies d'assurances et de transports maritimes. Les jonques lourdes et démodées furent délaissées , abandonnées au service des rivières, et remplacées par une magnifique flotte marchande à vapeur, manœuvrée, il est vrai, par des matelots indigènes, mais commandée par des capitaines européens. Les Anglais furent contraints de vendre de nombreux bateaux, en voyant que les immenses transports de marchandises qui se font sur les côtes de la Chine leur échappaient. Leur presse douée d'un esprit plus politique que la nôtre, jeta un cri d'alarme :

« Si John Chmaman, disait-elle, récolte désor-

maïs son opîiim, s'il établît des métiers mécaniques pour faire concurrence à nos fabriques, s'il nous enlève la navigation, côtîère, avec quoi payerons-nous les millions de livres de thé que nous lui achetons? Le drainage du plus pur de notre or dépasse tout ce qu'on peut s'imaginer; quel chiffre n'atteindra-t-îl pas, lorsque l'importation de nos fabriques ne balancera plus l'exportation chinoise? Le mal peut être conjuré en exigeant de l'empereur Touverture de nouveaux ports, l'autorisation de trafiquer à l'intérieur, le droit d'accoster avec nos bateaux les grandes villes qui bordent le ^rand fleuve Yangtse, et, en dernier lieu, l'abolition du Lékin ou taxe que chaque province de la Chine a le droit de prélever sur toutes lesmarchandises qui la traversent. »

Lorsque le commerce extérieur de la Grande- Bretagne fait un appel à son gouvernement, ce dernier, que n'absorbe pas la politique intérieure, n'entend jamais cet appel en vain: négociants, consuls, ministres et ambassadeurs s'unissent pour atteindre le but convoité. Coïncidence bien digne d'être signalée; il surgît toujours — comme à souhait — des circonstances imprévues et favorables, qui les y mènent. Cette fois encore, la mort violente d*un simple agent consulaire, d'un jeune homme animé d'un profond dévouement pour son pays, M. Augustin R. Margary, fournit à l'Angleterre l'occasion d'affirmer la volonté 'de ses traitants et de les faire triompher.

Nous y aidâmes, sans le vouloir certes, et l'on va voir comment.

Jalousie anglaise. —L'attaché d'ambasaade sacrifié. —Ben départ pour Han-Komr. — Le lac Tung-Ting. — LeHunan. — Un pauvre missionnaire français. — La capitale du Tunnan. — TalUFou. — En Birmanie. — Retour.— Assassinat de l'attaché d'ambassade.

Dès que nos voisins d 'outre-Manche apprirent que la France s'établissait au Tonkîn, et qu'elle avait un port militaire et de commerce à l'embouchure du Song-Koïou Fleuve-Rouge, ils s'in-. génièrent à rendre notre occupation et ce fleuve inutiles en ouvrant l'ancienne route qui conduisait autrefois du Yunnan, province chinoise, à Bhamô, ville frontière de la Birmanie, cet autre royaume d'Asie devenu anglais par le fait d'une spoliation.

Pour réaliser leurs visées, les Anglais devaient étudier les passes montagneuses du Yunnan, connaître Tétat d'esprit des tribus à moitié sauvages qui y vivaient, s'assurer s'il était possible, sans trop risquer d'y être massacré, de visiter les principales villes qui bordent le Yang-Tsé, ea un mot, préparer pour le commerce de la Grande- Bretagne, une voie par eau et par terre conduisant de Shanghaï en Birmanie. Un jeune attaché d'ambassade, Margary, reçut de son supérieur, M. Wade, ambassadeur à Pékin, l'ordre de la découvrir ou plutôt de l'explorer. ^C'était, par lé

fait, une grande partie de Tintérieur de la Chine à traverser. Pendant que M. Margary chercherait à atteindre Bamô, un autre Anglais, le colonel Browne, partant de cette ville avec une forte escorte, devait aller au devant de lui. La rencontre effectuée, tous les deux reprendraient la direction de Shanghaï par la route que Tattaché d'ambassade avait déjà suivie.

C'est dans la soirée du 33 août 187Jè, que le jeune diplomate, n'ayant avec lui qu'un domestique ot un secrétaire chinois, quitta son poste de Shanghaï pour Han-Kow sur un petit bateau à vapeur américain, le Hirado, M. Marcel Monnier est le seul Français, qui, tout dernièrement, ait accompli le trajet hardi qu'allait faire le jeune voyageur anglais. Ceux qui liront le Tour d'Asie de notre compatriote publié par le journal le TempSy et les notes que je vais résumer du voyageur anglais, — notes écrites il y a vingt-quatre ans, — resteront convaincus que la populace de l'intérieur de la Chine est fermement résolue à ne rien changer aux sentiments peu sympathiques qu'elle professe pour nous.

La ville de Han-Kow, première étape de M. Margary, est située sur le fleuve Yang-Tsé ; elle est considérée comme le point central de la Chine. Elle est appelée dans un avenir prochain, quand un chemin de fer l'unira au transibérien russe et à notre chemin de fer du Tonkin, à devenir un centre commercial des plus considérables.

M. Margary loua un bateau, et se procura des traites chez un banquier indigène. Le départ de Han-Kow eut lieu le h septembre.

10i2 LES RAGES JAUNES

Le ^6, on jeta Tancre devant Pak-Ohou, nom d'un petit village de pittoresque aspect, entouré d*arbres superbes. M. Margary et son secrétaire mirent pied à terre. Ce qu'ils croyaient être un village était une ville admirablement bâtie, entourée de ricbes cultures et dénotant un grand bienêtre chez ses habitants. Ceux-ci furent d'abord très polis ; mais lorsque les voyageurs arrivèrent près du quai des jonques, la foule les insulta et les suivit jusqu'à leur bateau, en dansant ironiquement en rond autour d'eux. Après un jour de repos à Lu-Ch'i-K'ou où se trouvaient une jonque de guerre et vingt-ot-une canonnières, M. Margary arriva le 11 septembre à Lo-Shan; il résolut d'y attendre une réponse au télégramme qu'il avait envoyé de lian-Kow à M. Wade, réponse qui, malheureusement, ne devait jamais lui parvenir.

Il perdit là une semaine dans une attente inutile, et ce délai eût été insupportable si, à l'ancre, le bateau n'eut été garanti d'une chaleur torride par les feuillages de mûriers superbes. 11 descendit tous les jours à terre pour s'y livrer aux plaisirs de lâchasse, abondante en perdrix et en faisans. Un jour, en allant rendre visite au mandarin militaire qui représentait l'autorité de l'empereur, sa chaise à porteur fut entourée par une bande de conscrits en route pour Formose, criant à tuetête: u Haï Ha! voilà un diable étranger! assommons le diable étranger I » Margary avait laissé à son bord un solide gourdin, et son regret fut vif de ne pas l'avoir sous la main. Les jeunes Braves, le voyant sans armes, saisirent les extrémités

des^bambous qui supportaient la chaise, imprimant au léger véhicule le plus insupportable des roulis. Le sourire aux lèvres, le dépit au cœur, notre voyageur méditait comment il pourrait, de son poing fermé, frapper la face du plus impertinent des jeunes 'soldats, lorsqu'un coup violent donné par son domestique dans la poitrine d'un des assaillants fit faire le vide autour d'eux. Lt^ nïnudarÎLi mil [taire était lieu L'euse meut un homme aîujabJf et jtaisibie, qui oUril à M- Mar^ary deux: lie-

Fig. 3i, — Paysaa pilaat du riz.

teurs pour protéger son retour. Dès que le voyageur fut sur son bateau, il harangua la foule en ces termes ; » Pourquoi m'accueillez-vous d'une si rude manière. Est-ce là votre politesse pour les étrangers I j'ai entendu dire cependant que le peuple chinois se distinguait des autres peuples par sa courtoisie... Est-ce-celle que vous me montrez! Irai-je dire à mes compatriotes comment vous me traitez?» L'effet de ce petit discours prononcé en langue indigène fut étonnant;

lOA LES RAGES JAUNES

les assaillants se retirèrent ea silence, presque confus, les plus vieux d'entre eux reprochant aux plus jeunes leur manque de respect.

Le âO septembre, M. Margary n'ayant plus l'espoir de recevoir de nouvelles instructions de M. Wade, prit le parti de continuer son voyage. Favorisé par une violente brise du nord-est, il laissa dans la môme journée les eaux fangeuses du Yang-Tsé pour entrer dans les eaux pures et aux couleurs vertpâledu lac de Tung-ting. A l'entrée de cette belle nappe d'eau se trouve la fameuse île de Chiin-Shan, célèbre dans tout l'empire, parcequ'elle produit le meilleur thé du monde.' Une certaine quantité de la récolte est prélevée pour J 'usage des Fils du Ciel, ainsi que pour celui des principaux dignitaires de la province. Le lac est peu profond et sans animation; à peine quelques villes se distinguent-elles à l'horizon. Il est infesté par des nuages de mouches, qui, armées d'un dard aigu, en rendent la traversée insupportable. Les Chinois dont l'imagination est poétique, parfois, prétendent que ces mouches sont les gardiens ailés de l'Esprit du lac, et qu'elles ont reçu mission d'en défendre le séjour.

Le âS, l'explorateur entra dans la rivière Yuen, et s'arrêta quelques instants en face d'une ville du nom de Nih'sin-Tang. L'armée aux dards acérés de l'Esprit du lac, y disparut aussi rapidement qu'elle s'était montrée.

Les bords de.ce cours d'eau sont des plus pittoresques. Au lieu des cloaques et des sentiers pierreuxqui déshonorent habituellement en Chine les rives des fleuves, on ne voyait ici au bord

des berges, que des champs de cotonniers admirablement cultivés, ou de belles prairies bordées de saules centenaires. Les fermes sont bien tenues; les hommes, les femmes, les enfants, paraissent vivre dans l'aisance, et le voyageur anglais reçut de tous un accueil affable.

Le 28, l'expédition arrivait, au lever du soleil, devant Tao-Yuenhsien, qui est une ville grande, florissante, maissans muraille. C'était la première fois que nos voyageurs voyaient une ville de cette importance, sans fortification. La population, paraîtil, y est fort indépendante ; le principal commerce de la région est la poterie; aussi, chaque maison est décorée extérieurement et intérieurement de potiches élégantes, d'où émergent, selon la fantaisie des propriétaires, des orangers microscopiques ou des plantes d'ornements.

En laissant Tao-Yuen-hsien, le Yuen, avec ses eaux transparentes, devient étroit et coule encaissé entre de belles gorges rocheuses. Les hauteurs voisines, couvertes de sapins sombres, et superposées avec une étrange profusion, conservent

Fig. 33. — Un batelier.

entre elles une régularité pleine de grandeur ; elles sont coniques et u ont pas plus de deux ceuts pieds d'élévation. D après la description qu*cu fit M. Margary, ces sites seraient assez semblables à ceux que les voyageurs admirent aux environs de Givet, et qui ont été poétiquement décrits par George Sand dans sou beau roman de Malgré tout.

Du reste, toute la province du liunau dans laquelle nous entrons, est un champ fécond d études géologiques, et, dans un passé inconnu, cette contrée a dû subir des convulsions terribles.

A Yuping-hsien, autrefois grande ville, une agréable rencontre releva le moral quelque peu abattu de M. Margary. Le premier magistrat de cette cité était un de ses anciens amis, lluterprète chinois de la légation anglaise à Pékin.

Le fonctionnaire indigène lit tirer trois coups de canon pour rendre hommage à son visiteur inattendu ; il lobligea, en outre, à venir prendre quelques jours de repos à la préfecture. M. Margary accepta, revêtit son uniforme de gaia, et arriva en chaise au Yainen, où une foule empressée de voir u l'étranger » s était rendue.

Le ^7 octobre, l'expédition se présenta devant la grande ville de Gh en- Yuan-Fou. A l'entrée, se trouve un pont de six arches, lequel serait assurément considéré comme une œuvre d'art en Europe. Des hauteurs rocheuses entourent la cité, et lui donnent un encadrement pittoresque. M. Margary mit là pied à terre, se dirigea avec ses domestiques et quatre hommes qui lui avaient été envoyés pour le protéger, vers un établissement

où il comptait passer la nuit. * Ce n'était pas un hôtel, mais une maison de halte, où les voyageurs trouvent des chaises à porteur, des coolies, des chevaux, tout ce qu'il faut pour entreprendre une expédition par terre. Comme il y a dans la ville

i^ig* 3J!i. — Maison de Mandarin.

plusieurs de ces établissements, leurs [propriétaires envoient, ainsi que cela se pratique en Europe, des agents au devant *des voyageurs pour s'assurer des clients. Celui de ces courtiers qui, le premier, avait rencontré M. Margary, ayant obtenu la promesse de l'avoir pour hôte, était reparti, sa mission accomplie, aussi rapidement qu'il était venu.

Cette façon d'agir avait beaucoup intrigué M. Margary et ses gens. Quoique la distance du bateau à Thôtel fût courte, une foule compacte entoura les voyageurs, au point de les empêcher d'entrer dans leur logement. Ils y parvinrent cependant ; la porte fut fermée au nez des importuns, mais il fallut toute l'énergie des quatre hommes de garde pour empêcher qu'elle ne cédât sous les poussées de la multitude. L'intérieur du caravansérail, chose extraordinaire dans ces régions, était remarquable par sa propreté, et les chambres se trouvaient divisées en petits compartiments assez semblables aux boœes de nos écuries élégantes. Heureux de se trouver dans un pareil abri, Margary donna Tordre d'y faire venir ses bagages; mais, à son grand étonnement, on lui répondit que la foule s'y opposait. Il n'y avait qu'une chose à faire, s'adresser au Hsieriy ou premier magistrat de la ville, et lui demander protection. La porte fut ouverte, et le jeune Anglais se présenta aux émeutiers le front haut, l'air résolu. Les drôles reculèrent pied à pied devant lui, et il put arriver, sans avoir été touché ni frappé, jusqu'au yamen. La demeure du Hsien n'était qu'à deux cents pas de l'hôtellerie, et ce singulier représentant de l'autorité, qui depuis une heure entendait les cris de la foule, n'avait pas bougé I

Désormais, le jeune attaché de légation, allait continuer son voyage par la voie de terre, porté sur les épaules de quatre vigoureux coolies. De Ch'ên-Yuan, où il avait été si gravement insulté, jusqu'à Kwei-Yang, chef-lieu de la province du Kwei-chou. l'accueil fut partout cordial.

Trois jours avant son arrivée à Yunnan, capitale de la province de ce nom, M. Margary prenait son goûter en plein air, lorsqu'il se vit accoster par un de nos compatriotes. C'était un pauvre hère, missionnaire de profession, qui se rendait aussi au chef-lieu ; sa joie paraissait grande de rencontrer un autre Européen dans ces lointains parages. La conversation commencée en langue chinoise, se continua en français. Nous nous mîmes à la même table, raconte le voyageur, mais mon révérend ami était si pauvre en victuailles que je me crus obligé de lui offrir la moitié de mon beefsteak; je le vis si joyeux de manger du pain, que je lui laissai dévorer tout ce que j'avais, avant que j'eusse fini moi-même mon déjeuner. Voyant son bel appétit, j'ordonnai à mon cuisinier de lui faire une omelette et de lui verser un verre de liqueur. Je lui racontai l'outrage que j'avais reçu à Çh'en- Yuan, et le Français fit cette remarque, que le mandarin de cette ville et ses administrés, avant de jeter les yeux sur mon passeport, avaient dû me prendre pour un Père jésuite ou un lazariste. M. Marî^ary ne croit pas, et telle est aussi ma conviction, que les missions catholiquescivilisent un jour la Chine, au point de vue religieux, bien entendu.

Le rôle de propagateur des idées européennes est plutôt réservé aux hommes du négoce ; ce rôle ne pourrait même pas convenir à nos industriels, le Chinois ne voulant rien de nos arts mécaniques, et se trouvant satisfait, pour exploiter ses mines de sel et de minéraux, des grossiers outils qu'il tient de ses ancêtres.

A Kw«i-Chou, M. Margary rencontra également

110 LES RACKR JAUNES

un vîeîl évoque français et deux do se» vicaires. Ils étaient habillés à la chinoise et la conversation «e fit dans la langue des Célestes. En fait, le vénérable évêque avait oublié son propre langage. Le prélat vivait dans un Yamen, usait du fauteuil vert, se faisait appelé Ta-jin ou grand homme, attributs réservés au mandarin de première classe. Cette façon de se donner des titres déplaît aux lettrés et aux fonctionnaires. Remarquons en passant cotte tolérance : si un habitant de la Chine s'arrogeait chez nous le droit de porter un costume de préfet, de général, ou la. robe écarlate d'un cardinal, ou simplement la toque d'un juge, ne l'en empêcherions-nous pas ?

Trois mois s'étaient déjà écoulés depuis le départ de Shsinghaï du jeune attaché. Il lui fallait encore quarante-neuf jours avant d'atteindre BhâmA, sur l'Irawady, en pays birman. C'était là qu'il espérait rencontrer le colonel Browne, en compagnie duquel devait s'effectuer le voyage de retour, si, comme tout le faisait supposer, l'accueil des autorités chinoises le permettait. La réception qui lui fut faite dans la capitale du Yunnan ne pouvait être plus cordiale.

La route de Yunnan-fou à Talî-fou n'est presque partout qu'un sentier de chèvres, et cette route escarpée est en outre constamment encombrée par des chariots, des centaines de mulets et d'ânes porteurs de sacs de sel. Aussi, que de fois, notre voyageur a-t-il failli rouler dans la boue avec sa chaise et ses quatre porteurs au grand détriment de sa dignité! II en riait en compagnie de deux mandarins tout aussi maltraités que^Iui

el qui lui avaient été donnés pour compagnons de route.

On était déjà en décembre; le froid incommodait beaucoup les voyageurs, et nulle part il ne leur fut possible do trouver des vêtements d'hiver.

A Chên-nan, soit à quatre jours de Tali-fou, on affirme à M. Margary que la population de cette dernière ville est très hostile aux étrangers. Les mandarins qui l'accompagnent, veulent le dissuader d'y pénétrer. Loin de s'effrayer, le jeune Anglais désire connaître par lui-même les véritables dispositions des habitants, et les accoutumer ainsi à la vue des Européens. Le 16 décembre, il entre hardiment dans la ville réputée peu hospitalière, et il écrit sur son journal : Veni, Vidi, Vici I Au lieu de prendre un repos assuré et qui lui était nécessaire, dès le lendemain, 18 décembre, M. Margary se remettait en route pour la frontière birmane. A Manwyne, où il est le 11 janvier, Margary trouve quarante soldats birmans qui lui ont été envoyés par le colonel Browne pour le protéger contre les attaques éventuelles des tribus qui occupf*nt la route entre Bhamô et Manwyne. Il est probable que l'entrée tout à fait insolite de ces hommes armés sur le territoire chinois dut contribuer quelques jours plus tard à l'assassinat de l'imprudent voyageur.

Ici finit le journal officiel et commence le tragique épilogue.

L'expédition de retour, commandée par le colonel Browne, partit de Bhamô au commencement de février; dans la matinée du 18 de ce mois, elle

lis LES RACES JAUNES

arriva au dernier poste birman, à un pas de la frontière chinoise, dans la vallée de Nampoung, sombre et étroite gorge couverte de vignes vierges et entourée de forêts. Là, on apprit que le passage de Birmanie en Chine était gardé par les Kakhyens en armes, et qu'encouragés par les autorités de Seray, première ville chinoise de la frontière, ainsi que par celles de Manwync, ils avaient Tintention d'arrêter dès le début la marche des voyageurs. Le colonel tint conseil, et Margary y prit la parole pour soutenir qu'il ne croyait pas à l'inimitié des tribus, qu'il avait vécu avec elles sans être le moins du monde inquiété, et qu'il avait été parfaitement reçu par les mandarins de Seray et de Manwyne. Il proposa, avec son énergie habituelle, d'aller seul en avant, de voir ce qu'il y avait de vrai dans les diverses rumeurs qui leur avaient été transmises, puis, ses informations prises, d'envoyer un messager pour faire connaître la situation.

On commit la faute inexcusable d'accepter cette imprudente proposition. Dans l'après-midi, de*, bruits de gongs et de cymbales se firent entendra ilu côté de la frontière chinoise, et l'on aperçut sur des arbres élevés des Kakhyens épiant les mouvements des Anglais. Rien n'interrompit cependant le calme du dernier dîner que les voyageurs prirent ensemble, dîner qui se prolongea fort avant dans la nuit, et pendant lequel on parla l)eaucoup du résultat probable de leurs explorations.

Le 19, au lever du soleil, M. Margary passa la frontière, escorté de son fidèle secrétaire, des

domestiques qui le suivaient depuis Shanghaï et de quelques muletiers birmans. Le lendemain, une lettre de lui au colonel Browne annonçait son arrivée à Seray. Il y avait été bien reçu et avait continué sa marche dans la direction de Manwyne. La mission alors suivit ses traces, et arriva le 21 à Seray. A cette date, plus de nouvelles des voyageurs, et le colonel Browne et sa troupe remarquèrent que le mandarin chinois, chef de la ville, et ses hommes s'armaient, que les rumeurs d'une attaque contre eux prenaient consistance. En effet, le ââ au matin, Torage éclatait; le campement du colonel fut tout à coup entouré de bandes armées; au même moment, une lettre envoyée par les Birmans en résidence à Manwyne, apprenait que Margary avait été lâchement assassiné à Manwyne.

Sans la fermeté de l'escorte birmane, à laquelle les assaillants offraient de fortes sommes si elle permettaitl'égorgement des « diables étrangers, » sans la bravoure de quinze cipayes qui constituaient une sorte de garde du corps, Browne eût partagé le sort de son compatriote. Après une journée de rude combat, ils purent repasser la frontière, ayant trois hommes blessés.

De Bhâmo, les Anglais firent tous leurs efforts pour connaître les circonstances du meurtre, mais cefuten vain. La version la plus exacte est celle donnée par un Birman, qui raconta avoir vu Margary à Manwyne, se promenant tantôt seul, tantôl avec des Chinois, dans la mâtiné du 21 . Cet homme aussi raconta que le jeune Anglais, sur l'invitation de quelques Célestes, avait quitté Manwyne àche-

ilh LES RACES JAUNES

val pour aller visiter une source d'eau chaude et que, dès sa sortie de la ville, il avait été précipité du haut do sa monture et tué à coups de lance.

Ainsi se termina la seconde tentative que les Anglais firent pour pénétrer de Birmanie en Chine, en coûtant la vie à Tun des plus nobles enfants de TAngleterre. Nous allons voir quel parti favorable à ses intérêts et à ceux des Européens, cette nation essentiellement pratique sut tirer d'une si tragique aventure.

Négociations. — Menacés de guerre. — Convention. ~ Les nouveaux ports de la Chine ouverts aux Européens. — Le premier de l'an des Célestes. — Une éclipse de soleil manquée. — Deux astronomes décapités.

Inutile (le rappeler ici les longues négociations que M. Francis Wade entama avec le gouvernement de Pékin, pour obtenir réparation du crime de Manwyne. Elles arrivèrent à un tel degré d'irritation, qu'après vingt mois de pourparlers, le ministre anglais demanda officielleroent son passeport; il ferma avec éclat le palais de la Légation, et se retira à Tien-Tsin, à bord d'une formidable escadre annonçant bien haut une déclaration de guerre à courte échéance. La Chine se résigna. Mieux valait céder, en somme, que de voir une armée anglaise battre une seconde fois ses soldats, et marcher triomphalement sur Pékin. M. Wade fut donc invité par le gouvernement chinois à se rendre à Che-fou, ville du littoral, afin d'y faire connaître les conditions de la paix. Son Excellence Li-Hung-Chang, que nous avons vu depuis à Paris, fut désigné pour y signer le texte d'une convention que nous résumons quelques lignes plus loin.

C'est du jour où cette convention fut conclue, à Che-fou, en présence de tous les ambassadeurs ayant leurs résidences en Chine, que cet empire

immense nous fut ouvert, et cet acte important explique pourquoi nous nous sommes si longuement étendu sur les voyages politiques de l'infortuné Margary et du colonel Browne.

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