CONVENTION
Une somme de 1 .500.000 francs sera remise à l'ambassadeur anglais pour être distribuée aux familles des Européens qui souffrirent ou périrent au Yunnan. — Un édit impérial sera envoyé au vice-roi du Yunnan qui traitera avec un offî^cier anglais d'un arrangement commercial entre la Birmanie et le Yunnan. — L'Angleterre aura la liberté d'avoir un représentant à Tali-Fou ; il sera secondé dans ses recherches par les autorités chinoises; la contréa pourra être ouverte au commerce. — Afin d'éviter des malentendus, il est convenu que le Tsung-li-Yamen (ministère des affaires étrangères) invitera les légations européennes à lui adresser un code d'étiquette qui servira de règle aussi bien aux. signataires chinois qu'aux signataires européens. — La Chine devra envoyer des consuls et des ambassadeurs à l'étranger. — Si un Chinois, accusé d'un crime contre un Européen, est jugé par les autorités chinoises, les autorités européennes pourront assister en personne aux débats, mais sans intervention de leur part ; il en sera de même si le coupable est un Européen, jugé par une cour anglaise. Mais si le représentant d'une des deux puissances n'est pas satisfait de la justice rendue, il aura le droit de protestation. La peine qui frappera un coupable sera appliquée d'après la loi à laquelle appartiendra le juge. — Le Lekin ou taxe provinciale ne pourra plus frapper les marchandises déposées dans les concessions appartenant aux Européens. — La Chine permettra que Ichang, dans la province de Hupeh, Wuhu, dans celle de l'Anhui, Wenchow, dans le Tche-Kiang, et Pakhoï, dans la province de Canton, soient ouverts aux Européens et autorisés à recevoir des consuls. — Dans un esprit de conciliation la Chine permettra aux bateaux à vapeur étrangers de débarquer et de prendre des passagers et des marchandises dans les ports suivants du fleuve Yang-tse : TaTung, Anking,
Hukow, Wusuch, Linghik'ow et Sha-Shi. — Si de9 missions étrangères se proposent de passer par la voie de Kan-Suh et Kokonov, par le Szechuen jusqu'au Thibet, et, delà, dans l'Inde, le Tsung-li-Yamen délivrera aux missions les passeports nécessaires ; des instructions seront également envoyées aux fonctionnaires chinois du Thibet, afin que les explorateurs puissent voyager en toute sécurité.
Fîg. 35. ~ Son Excellence Li-Huug-Tcbang.
Le l^^ janvier 1877, la convention fut mise en vigueur.
Il nous reste à faire la description des villes qui, d'après les clauses qu'on vient de lire, nous furent ouvertes, et à parler des résultats qu'elles ont donnés depuis que quelques Européens s'y sont établis. Il semble tout d'abord que les nouveaux ports Pakboï, Wenchow, Wuhu et Ichang, ne répon-
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dont pas aux espérances caressées par les preniioiN occupants, — des Anglais pour la plupart. Deux marchés surtout trompent toutes les prévisions, et deux autres, sur lesquels personne ne comptait, présentent au contraire des résultats inattendus.
Ichang est une grande et belle ville chinoise, située sur le Yang-tse, à 950 milles au dessus de Han-Kow. Par sa situation, le port de Ichang est la tête de navigation à vapeur du Grand-Fleuve ; il paraissait donc appelé à devenir un fort centre d'afiPaires d'où les marchandises étrangères se seraient répandues dans dos districts autrefois fermés. Il n'en a rien été.
Pakhoï est situé dans la province de Canton, au bord de la mer, à très peu de distance de la préfecture de Lien-chou. C'est une jolie ville admirablement située et contenant 10.000 âmes environ. Son port n'est pas des meilleurs, car, comme celui de Han-Kow, il a peu de fond, et les bâtiments d'un fort tonnage seront contraints d'aller mouiller leurs ancres assez loin au large. Le commerce de Pakhoï consiste en sucre, en noix d'aréquiers, en feuilles fraîches de bétel, et autres épices. Les amateurs de chasse y trouveront en abondance la bécassine, les grands échassiers, le canard sauvage et la perdrix. En face de Pakhoï, au sud de la baie, il y a une pagode célèbre dans tout le Céleste Empire. Au centre de ce monument s'élève un platane gigantesque où nichent des milliers de pierrots ; les branches de l'arbre, n'ayant d'autres issues que les fenêtres de l'édifice, s'élancent au dehors vigoureuses et touffues, donnant
ainsi à la pagode un aspect très pittoresque. Il y a à Pakhoïet dans les petites îles de sa baie, beaucoup de nos compatriotes missionnaires portant le costume des indigènes, y compris la queue. L'un de ces apôtres modernes habite là depuis dix-huit ans.
C'est en présence du consul d'Angleterre et de plusieurs mandarins, que le port de Pakhoï fut
Fig. 36. — Ville d'Ichang.
ouvert. Deux canonnières chinoises saluèrent les pavillons étrangers, et le directeur de la nouvelle douane fit partir dans les jambes des assistants un nombre considérable de pétards. Ces feux d'artifice ont un avantage : celui, au dire des Célestes, d'écarter les mauvais génies. Malgré la poudre, les revenus des douanes de Pakhoï sont restés insignifiants. Peut-être eussé-je été mieux renseigné à ce sujet, si, quand les hasards du voyage' me ramenèrent à Pakhoï, l'on n'y eût célébré les fêtes des premiers jours de l'an. Pendant les
quinzejoursqui suivent la nouvelle lune de février, époque à laquelle commence Tannée chinoise, on est tout surpris de voir les Célestes, ces infatigables travailleurs, devenir aussi indifférents aux affaires qu'ils sont ardents à s'en occuper à toute autre époque. Il n'y a pas de dimanche en Chine ;
Fig. 37. — Teinturier lissant une pièce d'étoffe.
aussi comprend-on bien que quinze jours de repos et de plaisir leur soient agréables.
Penché sur ses petits livres de comptabilité ou sur son multiplicateur à boules d'ivoire, un pinceau ou plutôt la plume on roseau à la main, ses larges lunettes sur le nez, le marchand chinois dresse alors et avec la plus scrupuleuse attention, l'état de son avoir, et le bilan de ses dettes actives et passives. Ce travail terminé, il se hâte de vêtir "tes plus beaux habits, puis, l'éventail à la main,
il court les théâtres, les bateaux de fleurs, traite ses amis, se grise avec eux aux fumées de Popiuin ou du Champagne, aux vibrations étourdissantes des gongs, à l'explosion de millions de pétards ; ou bien encore, il va exposer dans de sordides maisons de jeu les bénéfices de son année de labeur. Ici comme en Europe, à l'occasion du renouvellement de Tannée, le Céleste bien élevé envoie à ses amis des petits carrés de papier rouge sur lesquels, à côté de son nom, se trouve une sage pensée de Confucius. Aux femmes près desquelles il est admis, il enverra un objet en laque, des arbrisseaux microscopiques, des poissons rouges aux nageoires d'or et d'une forme étrange. S'il est en relations d'affaires avec un négociant dont il brigue la clientèle, le rusé marchand lui enverra de beaux fruits, des jam-
Fig. 38. — Carte de visite.
lââ LES RACES JAUNES
bons, des mandarines succulentes et du sucre candi.
I^s femmes chinoises, celles des mandarins et autres fonctionnaires, la figure outrageusement fardée^ les cheveux ornés de fleurs naturelles, vêtues de leur plus belle robe de soie aux couleurs jaunes ou d'azur, se rendent mutuellement visite en palanquin. Ce sont entre elles d'interminables causeries pendant lesquelles on prend des thés dans de très petites tasses, on grignote des sucreries et des quantités énormes d,^ graines de pastèques desséchées, fortement salées. On chante aussi dans ces réunions toutes féminines, mais sur un tel diapason, que l'étranger qui entend cela, pense que des chattes amoureuses vont tomber sur lui du haut des maisons.
La grande masse de la population, les coolies, les porteurs de palanquins, les bateliers, croiraient, eux aussi, déroger en travaillant en ces jours de repos général ; ne pouvant jouer beaucoup, ils se contentent, accroupis aux coins des carrefours, de risquer quelques sapèqucs à un jeu, la mora, identique à la mora qui se joue en Italie. Mais avec quelle animation! Quels éclats de voix I Quarante Chinois font autant de bruit que cinq cents Européens réunis. Ceux-ci finissent souvent par des rixes : le Chinois ne se bat jamais, même quand on l'insulte.
Wenchow est une grande cité qui s'élève sur la côte de Chekiang, au bord de la mer, et située à égale distance de F'ouchow et de Ting-ho. C'est le débouché d'un district très fertile en thé. 11 s'y fait également un gros trafic en bois de bambous
et autres essences. La ville est très propre, ce qui est çxtrêmement rare dans l'Empire des Fleurs, car c'est ainsi que les lettrés chinois aiment à qualifier leur doux pays. Au dire des voyageurs, les rues de Wenchow sont les plus largement ouvertes de toute la Chine. Les temples des idoles y sont tellement communs, que les Européens, faute d'hôtellerie, peuvent s'y loger sans que la population, très tolérante, en manifeste de la surprise. Ce n'est point une exception : dans beaucoup de localités, les pagodes ne sont que des caravansérails où l'on peut coucher et faire la cuisine. Rien n'égale la tolérance des Célestes en matière religieuse, et il nous faut bien reconnaître qu'en cola, du moins, ils nous sont très supérieurs.
Depuis l'ouverture du port de Wenchow, de nombreux navires marchands étrangers y sont mouillés, y laissant de grandes quantités d'étoffes en tous genres.
Wu-hu, ville située à 50 milles de Nankin, sur le Yangrtse, a une population de 60.000 âmes. Le premier Anglais qui s'y est fixé, écrivit à ses compatriotes de Sanghaï qu'il y avait bu une telle quantité de vin de Champagne en compagnie du gouverneur chinois, qu'il lui était impossible de leur donner une idée bien exacte du nouveau port. Le joyeux Anglais y était arrivé au milieu d'une tourmente de neige, ce qui, au dire des indigènes, est le plus heureux des présages.
Wu-hu est la résidence d'un magistrat civil et d'un Tao-tai — préfet — ; il y a aussi un colonel qui surveille deux camps de Braves, et deux offi-
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ciers de la marine impériale. L^un commande en chef la flotte qui stationne à l'embouchure du Yang-tse ; l'autre dirige les canonnières qui font la police du fleuve. La ville est bien bâtie, et la rue principale n'a pas moins d'une lieue de long. Cette voie est bien pavée; bordée par de belles maisons, quelques-unes à deux étages, toutes ornées d'enseignes en laques rouges ou noires sur lesquelles se détachent en lettres d'or les noms des marchands. Lorsque le soleil frappe obliquement l'immense rue, l'aspect, comme à Canton, en est éblouissant. Le climat est sain, et la population polie pour les étrangers. Les lettrés et les officiers en retraite y sont cependant hostiles à nos missionnaires, nombreux dans cette région.
Il ne se fait qu'un commerce à Wu-hu, celui du riz. Aux alentours de la ville, la campagne est couverte de grandes rizières et de champs de blé. C'est sur une chaussée traversant ces cultures admirablement entretenues, que je m'étais rendu avec un compatriote, officier de marine, pour voir les bruyantes manifestations auxquelles le peuple chinois allait se livrer à l'occasion d'une éclipse de lune. Hélas! l'astre aimé des poètes allait jouer ce soir-là un bien vilain tour aux astronomes de Pékin.
Les savants du Kin-Tien-Kien^ ou du bureau impérial d'astronomie, avaient solennellement fait savoir à l'empereur de Chine, Fils du Ciel, ainsi qu'à tous les gouverneurs de province, ses satellites, que le 7 février, à huit heures très précises du soir, le dragon qui rôde dans les espaces •
éthérés, quœrens quem devorety s'efiTorcerait d'avaler la lune. L'éclipsé devait être presque totale, les astronomes avaient prévenu le public que l'attaque du monstre serait terrible, et que le pâle satellite de la terre pourrait bien succomber, si des cris et les vibrations du gong ne mettaient en fuite le dragon.
Au jour indiqué, longtemps avant l'heure, dans toute l'étendue de l'immense empire, des millions de Chinois se portèrent comme nous hors de l'enceinte fortifiée des villes, et s'installèrent en rase campagne, le nez en l'air, pour ne rien perdre du phénomène qui allait se produire. Ceux d'entre eux qui n'avaient pu se munir de gongs s'étaient armés de casseroles, de crécelles, de bambous creux, et d'une énorme quantité de petits pétards rouges: Mais, ô déception I la multitude constata avec stupeur qu'à huit heures, la lune s'élevait à l'horizon sans que, sur son large disque, se produisît la moindre altération. A neuf heures, même sérénité, même plénitude I Était-ce une mystification? On s'y préparait à regret, lorsque, tout à coup et de tous côtés, s'éleva une immense clameur. On venait de s'apercevoir que l'éclat de la planète s'altérait, que sa face devenait sanglante, pendant qu'une tache noire, hideuse, l'envahissait lentement. Le dragon attaquait !
Il est impossible de dépeindre la rage avec laquelle les Chinois firent alors vibrer leurs gongs, grincer leurs crécelles et mirent le feu aux pétards. Si l'on n'a pas déjà entendu la musique des Asiatiques, il est impossible de se faire une idée de la violence qu'atteignirent les cris. Le dragon en fut
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évidemment épouvanté, car après une heure de haute lutte, la foule satisfaite, joyeuse, se retira, mais non sans avoir vu Tastre reprendre sa marche triomphante dans l'immensité du ciel.
J'appris plus tard que l'empereur avait fait savoir aux astronomes que, si pareille erreur dans leur calcul se produisait encore, il les enverrait en exil et supprimerait leurs appointements. Sous le règne de Tchung-Kang, 2.155 ans avant J.-C. deux autres astronomes, Hi et Ho, furent décapités pour ne pas avoir prévu une éclipse de soleil. Le Père Gaubil, qui raconte le fait dans son Histoire de l'asironomie chinoisCy explique ainsi les motifs d'un si sévère châtiment:
tt Les éclipses de lune ou de soleil en Chine sont considérées comme de mauvais présages et comme un avis donné au souverain pour examiner ses fautes et se corriger... De là, il vient qu'en ce pays, une éclipse a toujours été regardée comme une affaire pour l'Etat. De là vient aussi qu'on a toujours été attentif au calcul et à l'observation des éclipses et aux cérémonies à pratiquer dans ces conjonctures. » Dans cette affaire, les astronomes Hi et IIo n'avaient point annoncé le phénomène. A la vue de l'astre s'obscurcissant tout à coup, les mandarins qui ne s'y attendaient pas, accoururent au palais en désordre. Cette confusion dut nécessairement alarmer le public que, selon l'usage, l'on n'avait pas averti du phénomène lunaire. Cette cérémonie est décrite dans l'ancien livre des rites. L'intendant de la musique frappe sur un tambour, dès
que l'astre commence à se voiler, et aussitôt les mandarins doivent accourir au palais avec Tare et la flèche, comme pour porter secours à Tempereur qui passe pour l'image du soleil. En outre, les fonctionnaires lui offrent des pièces de soie. L'empereur et les hauts personnages du palais jeûnent, et vont très simplement vêtus. Les astronomes n'ayant pas donné avis de l'éclipsé, ces cérémonies n'eurent donc pas lieu, et les rites toujours si religieusement observés ne purent être accomplis. Hi et Ho étaient princes ; ils ne se trouvaient pas à la cour au temps du phénomène; et on apprit qu'ils étaient dans leurs terres où ils conspiraient. L'empereur les fit arrêter et, sans autre forme de procès, leur fit trancher la tête.
Shaaghal. — Boa oommeroe. —Un diaer au r3stauraiit. — La Tente des petits Gôlestefl. — Un contrat de vente. — ^ Le bateau de fleurs.
Lorsque je débarquai sur le vaste estuaire où s'étend la ville de Shanghaï, j'eus toutes les peines du mondp à me dire que je n'étais qu'à quarante journées de Marseille! Combien notre monde est petit,et que de siècles il afallu pour le connaître ! — Avez-vous entendu parler de Napoléon ? dis-je un jour à un Céleste ayant sur sa calotte un éclatant bouton de cristal. — Connais pas, me réponditil, d'un air effaré. S'il m'eût alors interrogé sur les grands conquérants de son pays, nul douto que, comme lui, j'eusse eu une physionomie tout aussi déroutée que la sienne.
Il n'en sera plus désormais ainsi, en raison de la vapeur, de l'électricité, de l'électricité surtout qui parcourt le monde en quelques minutes, messagère rapide de la paix, de la guerre, de la ruine ou de la fortune. En nous connaissant mieux, peut-être deviendrons -nous plus solidaires les uns des autres, et cela sera vraiment heureux, car si une secousse qui aura son origine en Orient, peut ébranler l'Occident, nous y regarderons plusieurs fois avant de la donner. Plus les rapports entre les peuples seront fréquents, plus l'humanité s'approchera, malgré des décep-
tions terribles, en dépit de ce qui peut nous en éloigner, du but pacifique vers lequel elle aspire inconsciemment depuis des siècles.
Ces réflexions naissaient dans mon esprit en me trouvant au centre de l'activité prodigieuse qui règne sur les quais de Shanghaï, au milieu des innombrables balles de soie et des caisses de thé que je voyais embarquer pour TOccident. Ici se fait la grande exportation de ces beaux produits du Céleste-Empire. Que lui apporte l'Europe en échange? En quantités énormes, l'alcool homicide des Allemands et l'opium plus mortel encore des Anglais. En 1896, la France dont les transactions avec la Chine viennent en troisième ligne, a importé des ports chinois pour une valeur de cent quatre-vingt-quatre millions de francs, sur lesquels elle a perçu un million cinq cent mille Lancs de droits d'entrée. De notre côté, nous avons fourni à la Chine, en tissus, passementerie, vins, cuivres et autres articles, pour une somme de vingt-huit millions seulement. Quel écart — 156 millions I (1) — entre ce que la France demande à la Chine et ce que la Chine nous demande I Et c'est pour opérer cet immense drainage de notre or que des canons anglais secondés par des canons français ont brisé les portes du Céleste- Empire et forcé sa Grande Muraille I Bien résolue à ne nous emprunter que très peu, elle prendra tout de nous sans vouloir rien rendre. Ses enfants morts à l'étranger, n'engraissent même pas de
(1) On trouvera à la fin du volume le détail de nos importations et exportations avec la Chine en 1896.
leurs corps, la terre qui les fit vivre : des bateaux & vapeur partant de San Francisco, du Pérou, des îles Philippines, des Indes Néerlandaises, recueillent leurs cadavres, et les rapportent dans la ville où reposent leurs ancêtres, là où ils trouveront des fils qui vénéreront pieusement leurs mémoires.
J'ai été frappé de voir débarquer sur le port de Shanghaï une grande quantité de balles de coton. « Elles proviennent de nos Indes orientales, me dit un Anglais, et Timportation en devient de jour en jour plus considérable. Les Chinois songent à fabriquer les cotonnades eux-mêmes, et s'ils peuvent réussir à vaincre leur répugnance à user de nos outils d'Europe, notre commerce recevra un rude coup. »
Leur tentative d'émancipation ne s'arrêterait pas à cela ; des comptoirs ou plutôt de grands dépôts de soies et de thés, seraient également ouverts à Londres et tenus par des Célestes avec un nombreux personnel. Si cela se réalisait, si ces spéculateurs débordent sur l'Angleterre, la lutte entre Chinois, et Anglais, trafiquants par excellence et si bien faits pour se combattre, serait grosse de péripéties. Pour qui a vu l'Invasion rapide des fils du Céleste-Empire dans plusieurs parties du monde, le danger qui menace les classes ouvrières de l'Europe, est de ceux qui appellent de très loin l'attention vigilante des gouvernants. Si des lois restrictives ne sont pas sagement opposées au débordement des Asiatiques qui, d'un moment à l'autre, peut submerger l'Occident, peut-être un jour, dans les rues de Londres et de Paris, chassera-t-on les envahisseurs à face jaune à coups de
fusil et de revolver, comme cela s'est déjà fait en Californie et en Australie. Et, en somme, ils ont bien le droit de prendre place à notre soleil , puisque nous prenons la liberté de nous réchauffer au leur; commo si la vie d^un Tartare, d'un Mongol ou d'un Mandchou n'étiit pas aussi sacrée que celle d'un Européen !
Je fus invité par un riche Américain, le plus anciennement établi à Shanghaï de tous les étrangers, à dîner chez un restaurateur chinois en renom, et j'eus le très rare privilège de m'y rencontrer avec quelques hauts personnages de la société indigène. Ils y vinrent chacun avec une de leurs concubines — les femmes légitimes restant au logis — que des palanquins déposèrent jusqu'au centre de la salle à manger. Vêtues d'élégants et frais costumes en soie bleu clair, les têtes pourvues d'abondantes chevelures noires ornées de fleurs naturelles, elles me semblèrent, quoique beaucoup trop fardées, délicates, très blanches et véritablement jolies. Placé à table à leurs côtés, je ne pus, à mon vif regret, échanger une seule parole avec elles, car les langues française et anglaise leur sont inconitues, et je île parle pas le chiilois. D'ailleurs, mon hôte m'avait engagé à être fort réservé dans les politesses mimées que je voudrais leur faire* Les palanquins stationnaient à la porte de l'hôtellerie ; à la moindre poiilte de jalousie qui eût traversé l'esprit de leurs seigneurs et maîtres, j'étais menacé de les voir s'enfuir comme un vol de tourterelles effarouchées. Les Célestes avaient conseiitî à venir à ce dîner, sachant que je quitterais leut*
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ville SOUS peu de jours. Pendant tout le temps que dura le repas, les femmes parièrent peu entre elles; mais je leur vis toujours le sourire aux lèvres, paraissant s'amuser de mon embarras lorsqu'il me fallait goûter à quelque plat nouveau (quelque chose comme des cœurs de pigeons aux confitures de gingembre), boire de Teau-de-vie de riz dans des godets qui remplacent nos verres, et manger avec des baguettes en ivoire qui tiennent ici lieu de fourchettes. Je ne vis aucune des femmes toucher aux viandes, et leurs doigts fins et déliés, gâtés par des ongles démesurés — de vraies grifiFès qui donnent à la main une apparence bestiale — ne portèrent à leurs petites bouches que des sucreries parfumées et des graines de melon desséchées. A la fin du dîner, composé de trois services, pendant lesquels de la musique vocale et instrumentale se fit entendre — ohl combien — les jeunes femmes se levèrent, et alors, avec grand'poine, se soutenant par les mains, à la table, aux chaises, aux murs, elles rentrèrent, toujours souriantes, dans leurs moelleux palanquins. La dernière que je vis partir avait des pieds presque imperceptibles sous son pantalon de soie jonquille. Je le fis remarquer à un de mes voisins, un Céleste à la figure intelligente et d'une belle corpulence.
— Ver y good for jealoas hasbands (excellent pour les maris jaloux) me dit-il avec un gros rire.
— Cette p3titesse des pieds n'est donc pas un caprice de la mode? demandai-je.
— Point du tout. Lorsque dans une famille,
riche ou pauvre, il naît une fille bien formée et dont les traits promettent d'être à quinze ans beaux et réguliers, les pieds de la petite créature sont, qudlques mois après sa naissance, soumis à une compression vigoureuse. C'est la liberté d'aller, de courir hors du logis^ vous comprenez? qu'on lui enlève déjà ainsi... Plus tard, les parents riches qui voudront honnêtement la marier, ou les pauvres qui espéreront richement la vendre, feront valoir aux yeux des prétsndants cette privation de liberté... Vous comprenez?...
— Quel usage barbare! m'écriai-je indigné.
— Oui, mais à votre point de vue d'Européen.
Si vous aviez demandé sur ce sujet leur opinion à Hataï, Atma, Atoï, Atchaï, qui étaient ici à dîner, elles vous eussent répondu qu'elles ne regrettaient pas les conditions actuelles de leur existence. Si elles n'avaient pas été préparées ainsi à être vendues aux plus riches d'entre nous, elles travailleraient aux rizières comme des bêtes de somme, ou elles passeraient leur vie dans les golfes de nos mers avec des pêcheurs, ou encore rameraient en rivière sur de misérables barques.
— CommL^nt se font ces marchés?
— A l'aide de courtiers et par contrats bien en forme. Justement, j'ai là en poche un acte par lequel je suis devenu aujourd'hui même acquéreur d'une jeune fille de Tien-tsin. Voulez-vous que je vous le traduise ? »
Et il me montra un contrat dont voici le texte :
«En raison de la pauvreté dema famille, je consens à vendre ma fille, âgée de quatorze ans, à
Tu-won-Ian-hi, aûn qu'il en dispose et prenne soin. Levingt-quatrîème jour de la sixième lune, j'aî reçu pour sa valeur, en payement complet» la somme de quatre-vingt-cinq piastres (^50 francs), a Le vingt-quatrième jour de lasixième lune de la seizième annéd de Kwang-Su (1).
a Ont signé: Thang-Ting, père delà jeune fille. Madame Yap-Tang-Ko, entremetteuse.
Tchen-Tchen-Tchand, écrivain chargé de la rédaction de l'acte de vente, »
— Ainsi donc, lui dis-je en lui rendant le titre de possession, après en avoir examiné le texte et pris copie, vous pouvez avoir autant de femmes qu'il vous convient d'en acheter I En Egypte, dans une contrée oùlapolygamie est trouvée aussi naturelle que chez vous, le nombre des favorites dont se compose le harem est restreint. Avant de s'en donner le luxe, il faut prouver qu:î l'on est assez riche pour l'entretenir.
— Ici, nous n'avons pas de restriction semblable. En dehors des femmes achetées plutôt pour satisfaire notre orgueil que notre agrément, nous avons encore l'épouse, celle qu'en Europe vous appelez la femme légitime. Celle-ci est privilégiée, et a le pas sur toutes ses compagn?s ; ses enfants ont seuls le droit d'hériter de la fortune des pères. Il nous faut des héritiers; et c'est pour cela que sans au-
(1) Le chiffre du règne est substitué au chiffre de l'année. Un siècle en Chine n'est que de soixante ans. Nous sommes en ce moment dans la trente-quatrième année du soixanteseizième siècle de l'ère chinoise.
cun scrupule, nous répudions une épouse stérile. La première de nos autres femmes qui nous donne un enfant mâle, prend la place de la femme répudiée, et ainsi de suite jusqu'à ce que nous soyons assurés qu'un ou plusieurs fils honoreront notre mémoire quand nous ne serons plus, de même que j'ai honoré celle de mon père. Nous ne vivons que de traditions, ne Toubliez pas; et celle dont nous nous entretenons, remonte au-delà de votre âge biblique. Toute nouveauté nous déplaît... Il y a quelques années, l'ami qui nous donne ce soir à dîner, me mit en communication avec un pasteur protestant fraîchement débarqué d'Angleterre, et dévoré du désir de faire des prosélytes. Par politesse, je voulus bien l'écouter pendant quelques jours et accepter de ses mains une Bible. Je me mis à la lire avec la plus grande attention. Tout étonné d'abord d'y trouver que le monde était si jeune, lorsque j'avais appris de nos bonzes qu'à l'époque où naquît Abraham, la Chine était déjà vieille, très vieille, je mis la Bible de côté. J'ai bien fait , n'est-ce pas, puisqu'elle ne m'apprenait rien de nouveau ?
— Il fallait aller jusqu'au bout et lire les Evangiles, Vous y auriez vu qne la mission de l'homme sur terre, n'est pas de vivre dans une abrutissante immobilité, et que le rôle de la femme est tout différent de celui que vous lui imposez : bête de somme ou concubine.
Heureusement que notre hôte interrompit notre conversation qui tournait à l'aigreur, en nous in* vitant à nous rendre à la fête que donnait en rade un mandarin de ses amis, grand fumeur d'opium
et propriétaire de ce qu'on appelle dans le Céleste Empire, grâce à un galant euphémisme, « un bateau de fleurs. »
En quelques vigoureux coups de rames, nous vînmes aborder aux bas côtés d'une jonque qui se balançait sur son ancre en pleine rade de Shanghaï ; l'intérieur, txpissé d'étoffes de damas écarlate était brillamment éclairé par une multitude de lanternes coquettes, au dessous desquelles pendaient des cages remplies d'oiseaux ; d'autres cages supportaient des globes de cristal où jouaient des poissons rouges dont les longues queues dorées et les nageoires diaphanes étaient d'une étendue fantastique. Des nattes blanches, doubles, très propres, tressées avec une finesse extrême, recouvraient le parquet ; de nombreuses portières en soie brochée, à demi relevées, laissaient entrevoir sur les côtés du bateau le mystérieux intérieur des cabines. J'entrai dans l'un de ces réduits ; j'y vis un lit en satin sans matelas ni sommier; un oreiller, c'est-à-dire un cylindre en carton rouge laqué, une fragile table en bambou, et sur cette table une pipe en métal avec sa boîte à opium, plus la petite lampe indispensable aux fumeurs de la drogue. Au centre du salon, autour d'une table chargée de fleurs et de fruits, de jeunes Chinois à figures pâles, l'éventail à la main, en compagnie de Chinoises richement parées, mais comme toujours trop fardées, prenaient le thé, chantaient en s'accompagnant de la guitare ou grignotaient des sucreries. Je fus présenté au mandarin qui donnait la soirée ; c'était un homme d'apparence très digne, ayant habité longtemps
Hong-Kong, où il avait appris quelque peu d'anglais. Je vis qu'il était désireux de remplir vis-àvis de moi ses devoirs de maître du logis, mais ce n'était pas aisé.
— Que voulei-vous prendre ? me dirent tour à tour mon hôte et mon interlocuteur.
Une envie bizarre me traversa le cerveau et je répondis que je désirais fumer de l'opium.
— Entrez alors dans cette cabine.
Il frappa des mains ; un domestique accourut qui alluma la petite lampe.
— Je vais vous envoyer aussi un peu de thé dans le cas où l'opium ne vous conviendrait pas... Je suppose que c'est la première fois que vous en fumez ?
Le thé mis à ma portée, la portière soyeuse tomba, et je fumai ma première pipe; j'y trouvai un goût détestable... Je m'étendis sur le lit, je posai ma tête sur le rouleau dur et glacé qui tenait lieu d'oreiller, et je fermai les yeux. Après quelques minutes d'une désagréable méditation, sontant un malaise soudain m'envahir, je regardai éperdument autour de moi. Apercevant l'ouverture d'un sabord, j'y mis ma tête afin de rafraîchir mon front qui brûlait ; mais la vue de l'eau noire de la rade clapotant tristement à mes oreilles, me fit mal. Je me recouchai, persistant dans ma fantaisie. Au bout d'un qMart d'heure ayant fumé deux nouvelles pipes, je sortis de ma cabine sans avoir la conscience de ce que j'éprouvais. J'étais comme un homme frappé de vertige et sous le coup d'un atroce mal de mer.
— Où êtes-vous, messieurs ?
Mon ami le Yankee accourut, mais avant de me faire quitter le bateau il me montra le gros Chinois avec lequel j'avais failli me prendre aux cheveux. Il était seul dans un fumoir tout aussi mystérieux que le mien. Sa face était blême ; ses yeux démesurément ouverts regardaient avec une expression d'effroi dans le vague ; sur sa figure ruisselait une sueur visqueuse...
Il était en plein rêve, rêve heureux sans doute, (quoiqu'il n'y parût guère), puisque tant d'Asiatiques le provoquent.
Fig. 39. '— Une jonque chinoiie.
IiO pAVOt. ~ Sa culture. — L'opinion des mëdeolns anglais sur l*usage de l'opium. — La pipa d* opium et la pipe de tabao.
L'opium exerce sur un si grand nombre de Chinois une action tellement puissante, il contribue à les maintenir dans un tel état d'infériorité, visà-vis de nous, qu'une étude approfondie de ce narcotique nous paraît ici absolument nécessaire. • t »
Le pavot — papaver somniferum — dont est extrait l'opium, se trouve en Perse, en Chine, aux Indes Orientales, mais c'est dans cette dernière contrée qu'il est cultivé sur d'immenses étendues. Le gouvernement anglais en protège la culture avec d'autant plus de sollicitude qu'il la monopolise, comme en France le gouvernement monopolise le tabac. C'est pour son budget et pour ses administrés la source d'énormes profits. On a pu voir, il y a peu d'années, que la Chambre des Communes n'a pas osé interdire radicalement l'usage de l'opium dans son empire des Indes, par crainte d'y perdre de l'argent. Or, c'est une crainte qui arrêtera toujours les Anglais sur le chemin des réformes humanitaires.
Dans la large et fertile vallée du Gange, il n'est demandé que du pavot à la terre. Les districts de Patna et de Benarès se distinguent par la richesse
ot l'aboiidance de leurs récoltes. Au temps de la floraison, l'atmosphère est saturée de senteurs molles, énervantes, et rien n'égale la tristesse et la monotonie d'un paysage indien, lorsque les pétales desséchées de. la fleur du pavot, en se détachant, viennent couvrir le sol. On évalue à sept millions de kilos le narcotique extraitdans la seule province du Bengale. C'est une valeur de cent cinquante millions de francs, mais il faut que la régie impériale défalque les frais de semence et de préparation.
La drogue dont les Anglais tirent un si magnifique revenu, est formée de la matière que sue l'enveloppe membraneuse ou la capsule recouverte du pavot. Elle est recueillie en petits globules aux couleurs ambrées, a/U' moyen d'instruments d'une forme spéciale. Le plus fréquemment employé de ces outils a la forme triangulaire d'une feuille d'arbre. Sa longueur est de huit centimètres et sa largeur de un centimètre et demi. L'Indien dont l'emploi est de racler les capsules, porte sur lui quatre de ces sortes de spatules qu'il tient, lorsqu'il ne travaille pas, soigneusement enfermées dans un étui; il est muni aussi d'une truelle sur laquelle il étend les globules qu'il recueille.
Au fur et mesure que l'opium est récolté, il est mis dans des pots de terre qui, soigneusement recouverts, sont transportés aux laboratoires que dirigent des employés du gouvernement. Là, chacun des récipients est scrupuleusement examiné afin de s'assurer que, dans le trajet du champ de pavots aux laboratoires, il n'y a eu ni fraude.
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ni altération du contenu. Après avoir prélevé un échantillon de chaque récipient, échantillon dont la pureté est soumise à l'examen d'un chimiste, on étiquette les pots qui sont placés sur des rayons dressés à cet eÉFet dans de vastes salles. De ces rayons, l'opium est transporté dans des laboratoires où il est manipulé jusqu'à ce qu'il ait acquis la fermeté voulue. La manipulation se fait sur de petites tables, et, pour lui donner la forme sphérique très uniforme sous laquelle il s'expédie, on se sert de coupes en cuiVre. Chaque boule a la grosseur d'une tête d'homme ; elles doivent être d'un poids égal ; il est des ouvriers qui parviennent à en confectionner jusqu'à cent par jour. Les pétales des pavots, réduites en poussière, servent pour combattre la tendance adhérente de l'opium. Les boules en sont saupoudrées, de la même façon que les pharmaciens saupoudrent certaines pilules.
L'opium ainsi arrondi est placé dans une terrine, puis transporté dans un séchoir où les boules sont espacées avec une régularité toute mathématique. Pendant la durée du séchage, on perfore chaque sphère avec une longue aiguille, afin d'éviter une fermentation très facile à se produire. La surveillance sur ce point est des plus constantes ; elle ne permet pas de distraction. On évite ainsi les gaz qui altéreraient rapidement le narcotique, la moisissure et les insectes sans nombre que l'odeur de l'opium attire.
Du Bengale, c'est sur Calcutta que les boules mises en caisses, sont dirigées. On les embarque sur des bateaux à voiles, et devant ces embarca-
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tîons doivent s'écarter toutes les autres emba.rcations qui sillonnent le Gange. Le bois dont on fait les caisses provient des montagnes du Népaul, et c'est sous forme d'immenses radeaux qu'il arrive à destination. De Calcutta les caisses d'opium sont dirigées par bateaux à vapeur sur Hong-Kong et Shanghaï.
Quelle que soit la grande faveur dont jouissent les opiums du Bengale et de l'Asie Mineure, là où la culture du pavot remonte à une haute antiquité, celui de Smyrne est préféré en pharmacie. On lui reconnaît une plus grande quantité de morphine. La récolte de l'opium de Smyrne varie beaucoup ; son exportation pour la Belgique et l'Angleterre a parfois, dans une année, atteint la valeur de cinq millions de francs. Son prix varie d'après les qualités, de 30 à 80 francs par « chequl w ou raille grammes.
Comme sous un très petit volume Topium rel>réscnte un grande valeur, la fraude en douane se pratique sur une grande échelle ; c'est en Chi-ne qu'elle s'exerce sous les formes les plus extraordinaires. Elle sévît sur toute l'étendue du lîtto-^ rai et ce littoral est immense. Dans le sud, c'est au moyen d'embarcations légères et dont la vîtess(î défie celle des embarcations douanières. Les bateaux à vapeur qui, de Hong-Kong, port librej font journellement le trajet de ce port à Caiitori, y aident beaucoup. Les Célestes qui y prennent passage, cachent la précieuse drogue dans les cachettes les plus invraisemblables de leur persoiine. Elle est recelée aussi sous de faux planchers, dans les aubes des roues, dans les tuyaux dé
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pompe à incendie, et jusque dans les horloges du bord. Entre les contrebandiers et les douaniers la lutte est incessante, et l'ingéniosité des fraudeurs est égale au flair de ceux qui ont la rude et incessante tâche de les démasquer.
Voici, à titre de spécimen de littérature admi« nistratîve, Tédit qu'un vice-roi publia dans la louable intention d'empêcher dans sa province l'usage de l'opium :
a Wang, gouverneur impérial, fait savoir ce qui suit : Un avis nous est parvenu que dans la capitale du Quang-Tung et contrées environnannantes, des E-jen (barbares occidentaux) allaient distribuant au peuple des drogues sous forme de pilules, pilules faites par les fées et les génies malfaisants. Il a été constaté que les personnes qui en avaient absorbé, suaient affreusement par tout le corps jusqu'à en mourir*
a J'ordonne donc aux autorités civiles et militaires de rechercher les distributeurs de ces médecines diaboliques, de les arrêter et de les conduire à la préfecture où je les punirai sévèrementi Quoiqu'il n'y ait pas de preuves que dans mon district les E-jen se soient permis de vendre les pilules en question, on m'a pourtant affirmé que des gâteaux dangereux pour la santé avalent été distribués au peuple. Analysés à l'aide d'un blanc d'œuf, les gâteaux oUt donné un résidu composé de vers... J'ai ordonné aussitôt l'arrestation do marchands {lleins d'audace, mais ils s'étaient déjàen'^ fuis hors de ma juridiction. Cinquante coups de bambou sur la plante des pieds, c'eût été leurchâti-trient. Je crains beaucoup, en vérité, que ces ban-
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dits ne soient allés dans d'autres provinces porter leur commerce et faire du mal.
« Un autre rapport me fait savoir que, tous les jours, des E-jen jettent sur les routes des poudres mortelles ; la pluie ne peut faire disparaître leur propriété malfaisante ; lorsqu'on marche sur ces poudres, elles produisent une légère fumée qui asphyxie ; il y a des E-jen qui portent cette substance malfaisante au bout des doigts et il suffit qu'ils en frottent la tête d'une personne pour que cette personne meure en voyant son corps se couvrir de taches rouges.
a Ayez donc soin de ne pas vous laisser duper : je vous préviens qu'aux portes de la ville où je réside, j'ai placé des hommes de la police qui surveillent les étrangers. »
Dès le huitième siècle, il est fait mention du pavot en Chine, et jusqu'au quinzième, il n'y est employé qu'en graines. Ce sont les mahométans qui, les premiers, y firent connaître l'usage de l'opium.
En 1578, le célèbre savant Li-Shi-Shen publia son livre des matières médicales, livre auquel il avait consacré toute son existence. 11 y fit l'historique du pavot, le divisant en trois phases : celle où ses propriétés furent peu connues, soit du huitième au onzième siècle ; celles où furent découvertes les filtrations de sa capsule, et l'usage qui en fut fait dans les affections abdominales; enfin, celle où se fit l'importation de l'opium en pâte. Li-Shî-Shen dit bien que c'est sur l'enveloppe extérieure du pavot que l'opium se trouve, et il en recommande l'usage sous forme d'une décoction mélangée avec du miel. Il fait mention, en le rail-
lant à tort, d'un médecin qui, avant lui, avait soutenu, que la sécrétion du pavot pouvait tuer aussi sûrement qu'un coup d'épée. 11 s'étend sur le grand usage qu'en font les rhumatisants et les asthmatiques. Il ajoute qu'à Pékin on se sert de pilules d'opium pour obtenir des effets aphrodisiaques. Pour qui connaît les Chinois, cela n'a rien d'étonnant : nids d'hirondelles, gingembres, ailerons de requins, holothuries, ne sont en honneur chez eux que parce qu'ils procurent une vive excitation des sens. Comme lubricité, ils peuvent du moins se dire supérieurs sous ce rapport à leurs voisins' les Japonais, et ce n'est pas peu dire.
L'abus de l'opium causa de nombreux décès.
Au dix-septième siècle, des édits impériaux en interdirent l'usage, mais sans réussir à le faire disparaître. La mortalité redoubla de nouveau, lorsque les Chinois eurent appris à fumer l'opium mélangé avec le haschich. Voici comment cette coutume funeste s'introduisit chez eux.
Lorsque, en 1621*, les Hollandais, maîtres à cette époque de l'île Formosp, y construisirent le fort Zélahdia,des indigènes de Batavia qu'ils y avaient débarqués^ firent connaître aux habitants de 1-île les mortels mélanges des extraits de chanvre et de pavot. Cette mixture se fumait au moyen d'une pipe emmanchée au bout d'un bambou. Les fumeurs y puisaient, paraît-il, un délire qui durait toute une nuit. Leur passion pour cette ivresse, dès qu'ils en avaient éprouvé les effets, ne s'éteignait qu'à la mort, et cette mort était précoce. L'île se dépeuplait comme si une épidémie mor-
telle y eût régné. Les Hollandais voulurent sévir, mais le vice était devenu trop général pour qu'ils pussent en triompher. Un indigène était-îl condamné à la bastonnade, il demandait, par grâce, qu'on le laissât fumer sa pipe, pendant que sur son dos pleuvaient les coups de bambou. Les Hollandais durent abandonner Formose; les Chinois prirent leur place et c'est depuis cette époque, ali dire des historiens du Céleste Empire, que leurs compatriotes ont contracté sinon le plus nuisible, du moins le plus dispendieux des vices.
Pendant deux siècles, en haine des étrangers enrichis par les importations d'opium, plus que par humanité, les mandarins ont infligé à leurs administrés toute sorte de châtiments pour les empêcher de fumer : amendes, prison, supplice de la cangue, coups de bambou sur la pKante des pieds et sur la bouche, rien n'y fit. Aujourd'hui que, grâce aux taxes dont l'opium est frappé, le gouvernement chinois s'enrichit, on fume partout et en toute liberté ce produit si longtemps honni. Voyons si cette tolérance est aussi funeste aux Célestes qu'on le prétend.
Les médecins que j'ai connus tians Tlndo-Chine, ont été unanimes pour m'affirmer qua l'usage modéré d'opium était inoffensif, et qu'un vieux fumeur — point capital — pouvait en être tout à coup sevré sîins que sa santé en souffrît (1). La
(1) Je n'ai pu donner que l'opinion de médecins anglais ayant longtemps séjourné en Chine, et tous intéressés à dissimuler les ravages de la morphine. Que le lecteur se souvienne que le monopole de l'opium rapporte 150 millions de francs à l'Angleterre.
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pipe n'était, selon leur dire, préjudiciable qu'au Chinois pauvre, à celui qui employait à l'achat de ce narcotique fort coûteux, un argent nécessaire à sa famille. Ayant vu ce que les Anglais en particulier et les Européens en général, consommaient à Hong-Kong de vin et d'eau-de-vie allemande, les médecins avaient été tentés de dire aux missionnaires qui fulminaient contre les vices chinois, de réserver leurs foudres pour ceux de leurs compatriotes qui s'adonnaient d'une façon bestiale aux liqueurs fortes. Si les sermons de ces prédicants avaient quelque chance d'être écoutés, ils leur promettaient une moisson abondante .de sujets abrutis par l'alcool.
Ces mêmes docteurs avaient fait des remarques intéressantes sur des Chinois enragés fumeurs et soudainement mis en prison. On croyait que si ces hommes étaient tout à coup privés de leurs pipes, il en résulterait des troubles sérieux pour leur santé. Or, il fut constaté que ces vieux habitués du narcotique souffraient moins de la privatioh qui leur était subitement imposée, que ne souffrait un vieux loup de mer aupuel on enlèverait sans préparation sa chique et son tabac. II en serait de même pour des ivrognes soumis à un régime d'eau pure. Après la Commune de 1871, beaucoup d'insurgés envoyés à Brest sur les pontons, périrent de consomption par suite d'un trop brusque changement de boisson. Mieux trempés et plus philosophes, les prisonniers chinois ne se plaignent même pas de ce qu'on les prive de leur plus cher passe-temps, et leur santé ne diffère en rien de celle des détenus qui ne fumèrent jamais.
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Ce qui les déprime, ce qui les réduit à l'état de squelettes vivants, c'est la geôle chinoise, une géhenne d'horreur et de misère.
Une expérience a été faite, dans l'un de ces enfers, sur un homme qui, depuis trente ans, n'avait pas cessé un seul jour de fumer plusieurs pipes. A son entrée en prison, il pesait 107 livres anglaises ; trois semaines après, il en pesait 110 et il s'est maintenu ainsi jusqu'à sa mise en liberté.
Il a été également constaté que l'opium perdait de ses effets toxiques en s'évaporant en fumée, et que celui qui était destiné aux consommateurs chinois perdait par suite de manipulation âO 0/0 de morphine.
Que l'opium soit préparé ou non préparé, le fumeur ne remarque aucune différence dans les effets qu'il en attend. Une autre expérience curieuse a été faite par un médecin anglais sur sa propre personne. Il se mit à absorber de l'opium jusqu'à une demi-once par jour; il en éprouva des sensations tellement agréables qu'il comprit combien il était douloureux d'en être privé lorsqu'on en avait pris l'habitude. Il fuma par la suite de l'opium préparé pour la pipe, sans en éprouver le moindre malaise Le docteur Ayres de Hong- Kong, qui fit ces deux épreuves, a prétendu que ni son pouls, ni la température de son corps ne changèrent. Il fit passer des Européens par les mêmes expériences, et, à leur grande surprise, ils ne rémarquèrent en eux aucun changement.
« Je comptais, me dit-il, leurs pulsations, je constatais leur température, rien ne se produisit d'étrange, quoique je leur eusse fait fumer douze
pipes ; on né peut aller au-delà en les renouvelant de cinq minutes en cinq minutes, surtout si Ton en charge soi-même le fourneau. »
Il faut conclure par ce qui a été dit plus haut : fumer l'opium est un goût coûteux, et le plus grand mal qu'il puisse causer aux Célestes, c'est de les appauvrir s'ils emploient leurs salaires à l'achat d'un narcotique excessif de cherté.
Il n'est pas plus facile pour un Chinois peu fortuné, de fumer l'opium, qu'il n'est aisé pour un ouvrier français de boire du Champagne. Un homme riche boit des vins fins, et, s'il est généreux, il en fait boire à ses amis. Un fumeur d'opium visite un ami qui lui offre une pipe, et tous les deux en savourent les émanations en causant de leurs négoces, de la pluie et du beau temps, de projets de mariage pour leurs fils ou leurs filles. Le Chinois n'attend pas que son visiteur s'endorme et ronfle comme un pourceau,pasplus qu'un Européen n'attend que ses amis se grisent et roulent sous la table. Pas un fumeur de la pipe opiacée ne s'abandonne à son goût avec l'idée que cela doive hâter son sommeil ; c'est pour y trouver l'oubli de soucis qui, sous toutes les latitudes, assiègent l'esprit de l'homme. Sylvestre de Sacy reconnaissait lui-même qu'il était heureux que sous les haillons de la pauvreté, et sans sortir d'une misérable taverne, les fumeurs d'opium et de haschich se procurassent un bonheur auquel il ne manquait que la réalité.
Ceux qui connaissent la forme peu artistique de la pipe chinoise, l'attention qu'il faut donner à la pointe de l'aiguille avec laquelle on bourre le
fourneau, l'odeur nauséabonde de la lampe qui brûle à portée de la main, le bol infect dans liequel la drogue est mise, ne peuvent éprouver qu'un dédain profond pour un délassement qui exige de telles précautions; en outre, chaque pipe
Flg* AO. -^ Pipss à opium»
demande environ cinq minutes pour être bien préparée, et encore faut-il s'arrêter pour l'aspirer toutes les trente secondes.
Quelle différence]avec le charme que donne la pipe française, et avec quelle légèreté se consume dans son fourneau ambré le scaferlati de notre
LES CÉLESTKS
régie ! La pipe française permet la causerie, la lecture, la promenade, la chasse et les longues rêveries si chères aux poètes. A côté de nous, le Chinois n'est qu'un sensuel, un paresseux et un prodigue.
Fig. hl, — Néceîsaîpe de furaoup. d'opium.
La prwEiier miMionaalra français en Chine. — Zi'emperenr tArtmra Hang-Hl . — Causas de Texpalslon des Jésuites et des Dominloains. — Persécutions. — Le massacre des Soeurs de Charité à Tian-Uln.
On chercherait vainement à Shanghaï des maisons françaises d'une certaine impoi*tance ; on y trouve cepondant une agence de nos Messageries Maritimes, et un représentant de notre nation. Lorque éclata dans cette ville, toute de trafic, la catastrophe de la spéculation cotonnière, beaucoup de banques anglaises, américaines et un nombre infini de comptoirs sombrèrent. Les négociants indigènes qui leur avaient fait des avances considérables, perdirent des sommes énormes. De son côtj, notre Comptoir national d'escompte qui là aussi avait une succursale, ayant, par suit3 du suicide de son directeur, fermé ses portes, le crédit dont jouissaient les Européens s'éclipsa complètement. Il en sera longtemps ainsi, car le Céleste, de même que Tlsraélito, ne revient pas aisément là où il a été lésé.
Dans chaque port ouvert aux Européens, le gouvernement impérial leur a cédé des terrains qui portent le nom des concessionnaires. La concession française de Shanghaï est assez étendue ; les Lazaristes et les Jésuites, grâce aux fructueux deniers de la Sainte-Enfance, y ont élevé de nom-
breuses maisons dont ils retirent, en les louant^ de fort beaux revenus. A un point de vue temporel, c'est satisfaisant ; mais au point de vue spirituel, il n'en est pas de même, et l'on verra plus loin^ lorsque j'aurai à raconter l^ massacre de nos Sœurs grises à Tien-Tsin, combien néfaste a été leur présence dans ces régions. Du champ qu'ils ont arrosé de leur sang, des villes où ils ont pratiqué la charité avec un dévouement sans pareil, qu'ont-ils récolté ? Un chiffre infime de prosélytes, nullement en rapport avec le chiffre de leurs sacrifices.
C'est en 1581 que parut en Chine le premier missionnaire; il appartenait à la Compagnie de Jésus, et s'appelait Michel Roger; après lui, il en vint quelques autres qui furent décapités en 1615. Ils y avaient été précédés au treizième siècle par des savants étrangers dont le plus célèbre fut le Vénitien Marco-Polo. Dès I6/48, à Kaï-Foung- Fou, sur le fleuve Jaune, il y avait une église chrétienne que la rupture d'une digue fit s'écrouler; le père Rodrigue de Figuerado y fut noyé en cherchant à sauver son maigre troupeau. En 1666 le Père jésuite Verbiest fut nommé président du tribunal des mathématiques du bureau des astronomes. Les explications sur le monde sidéral demandées au célèbre Jésuite par l'empereur tartare Hang-Hi intéressèrent vivement celui-ci. Une expérience sur la gnomonîque ou l'art de tracer des cadrans solaires, engagea le même souverain à étudier la géométrie, l'arpentage, et même la musique. Chaque jour il devenait le disciple soumis des prêtres français, tout en s'inclinant de plus en plus devant leur savoir. Ce résultat était vraiment
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flatteur pour les missionnaires européens, car Hang-IIî était lui-même un écrivain de liaut vol. A la bibliothèque nationale de la rue Richelieu, nous avons cent volumes de cet empereur. Les principaux sont un Dictionnaire Chinois-mandchou; la traduction en langue tartare des cinq livres sacrés des King; Les lectures journalières et des morceaux d'éloquence et de littérature. En outre trente lettrés du premier rang firent, sous sa direction, un dictionnaire chinois comprenant quarante mille caractères environ.
Ce fut aussi sous le règne de cet empereur que les missionnaires jésuites Bouvet, Régis, Fartoux, Frîdelli, Cardoso, de Tartre, de Mailla et Bonjour levèrent les cartes des différentes provinces de la Chine d'après l'emploi de la triangulation et des observations astronomiques. Ces cartes existaient, il est vrai, onze cents ans avant Père chrétienne; mais le but du savant empereur Hang-Hi, en en faisant faire de nouvelles, était moins de se procurer les connaissances géographiques dont il n'avait pas besoin, que de savoir très exactement la grandeur de l'empire sur lequel une révolution l'avait appelé à régner.
Entre temps, éclataient entre Jésuites et Dominicains les querelles qui contribuèrent à les faire chasser de Chine. Ces querelles étaient basées sur l'interprétation de quelques mots chinois, et sur l'explication à donner des intentions qui se rattachaient à la célébration de certains rîtes. 11 s'agissait de connaître si le mot Chang-tv signifiait le Ciel, tel que nous le voyons, ou le maître du Ciel; si le culte rendu en l'honneur des ancê-
très et du philosophe Confucîus, constituait des pratiques religieuses ou des pratiques civiles ou politiques. Les missionnaires prirent pour arbitres de leurs discussions, — discussions dont la violence était extrême etétonnaitles mandarins — le pape et l'empereur Hang-Hi. Le pape trancha le différend en faveur des dominicains; l'empereur en faveur des jésuites.
—Comment voulez-vous, disaient les lettrés chinois aux apôtres modernes, que nous ajoutions foi à ce que vous prêchez. comme la vérité, lorsque vous-mêmes vous ne vous accordez pas entre vous?
Tout se gâta, lorsque le Pape eut la fâcheuse idée d'envoyer à Pékin un légat chargé d'imposer aux Jésuites l'opinion préconisée par leurs rivaux. L'empereur s'indigna de voir que des étrangers qu'il avait bien accueillis parce qu'ils étaient savantSj fussent si peu d'accord, et qu'un envoyé spirituel d'une religion étrangère vînt chez lui critiquer un culte et des rites pratiqués depuis un temps immémorial. «Il avait, disait-il, laissé prêcher et établir le christianisme, comme il avait laissé s'établir d'autres religions, mais à la condition que le christianisme ne se permettrait jamais aucune attaque directe ou indirecte contre les pratiques morales enseignées par le premier philosophe de la nation, et observées par la classe la plus influente et la plus éclairée de son peuple, n
En conséquence, un édit impérial de 1706, interdit aux missionnaires le séjour de l'empire, leurs églises furent rasées et profanées; et lorsqu'un nouveau légat vint de Rome pour protester
contre ces violences, l'empereur dit à son entourage après avoir lu la lettre du Saint-Père : « Cette épître ne regarde que de vils Européens ; comment y déciderait-on quelque chose sur la grande doctrine des Chinois dont ces gens d'Europe n'entendent même pas la langue? Il paraît assez, par cet acte, qu'il y a beaucoup de ressemblance entré leur secte et les impiétésdecertaihsde nos bonzes. Il faut donc défendre à ces Européens de prêcher leur foi chez nous; c'est le moyen de prévenir des événements fâcheux ».
L'usage chez les chrétiens de permettre en commun la réunion des hommes et des femmes, est celui dont les Chinois furent les plus choqués.
Dès la première année du règne dé Yôung- Tching, fils et successeur du littérateur Hang-Hi, les missionnaires européens furent vivement persécutés. Les hauts fonctionnaires de l'empire, avec cette liberté de censuré qui honore leur caractère, de même qu'elle honore les souverains qui dans tous les temps la permirent, représentèrent au nouvel empereur que les étrangers avaient trompé son père, et que ce prince avait beaucoup perdu de prestige en les autorisant, par trop de bonté, à s'établir dans les provinces. Le gouverneur de Fou-Kian, présenta de son côté une requête dans laquelle, après avoir donné les raisons qu'il avait eues de proscrire le christianisme dans toute l'étendue de son gouvernement, il suppliait le souverain, pour le repos et le bien des peuples, d'ordonner que les étrangers fussent expulsés et renvoyés à Macao, déjà possession portugaise.
Ce mémoire fut remis au tribunal des Rîtes pour qu'il jugeât ce qu'il y avait à faire. 11 décida de conserver à la cour les Européens qui s'y trouvaient, et de faire venir des provinces ceux qui pourraient y rendre des services, mais pour les conduire à Macao ; de changer leurs temples en maisons ouvertes, et d'interdire la pratique de leur religion. Un mandarin devait conduire à Macao les déportés, afin de les garantir de tout danger.
Les missionnaires résidant à Pékin, pour venir au secours de leurs collègues des provinces, s'ad ressèrent à un frère de l'empereur qu'ils croyaient leur être favorable. Voici la réponse qu'ils en reçurent: « Nous n'allons pas en Europe imiter votre conduite; vos disputes sur nos coutumes vous ont beaucoup nui; il ne manquera rjen à la Chine quand vous cesserez d'y être ». Et l'empereur ajouta à la lettre de son frère : « Que diriez-vous si j'envoyais dans votre pays une troupe de prêtres boudhistes? Du temps de votre père Ricci, vous étiez en petit nombre ; vous n'aviez pas de disciples et des églises dans toutes les prjvinces. Ce n'est que sous le règne de mon père que vous vous êtes étendus avec rapidité ; nous le voyions alors et nous n'osions rien vous dire. Mais si. vous avez su tromper mon père, n'espérez pas me tromper moi-même... Vous voulez que tous les Chinois soient chrétiens, et votre foi le demande, je le sais. Mais alors, que deviendrions-nous ? Dans des temps de troubles, ils n'écouteraient d'autres voix que la vôtre I »
Malgré ces rebuffades et les persécutions dont ils
commencèrent à souffrir, les missionnaires étrangers durent reconnaître que leur impérial ennemi n'était pas un souverain ordinaire, u On ne saurait s'empêcher, dit le Père du Halde, de louer son application infatigable dans le travail ; il pense jour et nuit à établir la forme d'un sage gouvernement et à procurer du bonheur à ses sujets; c'est lui faire sa cour que de lui présenter quelque projet qui tende ^ l'utilité publique et au soulagement du peuple. Il y entre aussitôt et l'exécute sans nul égard à la dépense. Il a fait plusieurs beaux règlements, soit pour honorer le mérite et récompenser la vertu, soit pour mettre dé l'émulation parmi les laboureurs, ou pour secourir les peuples dans les années stériles. Ces qualités lui ont attiré on peu de temps le respect et l'amour de tous ses sujets, w
Ainsi que je le disais, quelques lignes plus haut, les persécutions recommencèrent en 1725; et l'on peut ajouter qu'elles se sotit continuées jusqu'à l'heure où j'écris ces pages. Je ne puis relater ici combien d'églises chrétiennes ont été incendiées, ni combien de prêtres et de prosélytes furent torturés et martyrisés; je me bornerai à raconter les horribles massacres de nos Sœurs de charité à Tien-Tsin.
Tien-Tsîn, où s'étaient établies nos Sœurs, avait été le dernier port de la Chine ouvert aux Européens aussitôt après la prise et le sac de Pékin par les armées anglo-française ; située sur les bords du Pei-ho, cette ville, avec sa turbulante population, était toujours restée sans contact avec les Européens. La haine de l'étranger y était, comme
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autrefois à Canton, poussée jusqu'au besoin de nous exterminer. A Shanghaï, à cette même époque, dos Chinois, sans provocation aucune, avaient, en pleine rue, craché au visage de deux religieuses françaises. Si, à Shanghaï, ville relativement civilisée, de tels outrages étaient commis,
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Fig. A2. — Temple à Tien-lsin.
que n'avait-on pas à craindre des Lettrés et de la plèbe de Tien-tsin ? Et quel rude climat que celui de cette ville ! Dès le mois de septembre, les glac es bloquent son port, nul bâtiment ne peut y aborder, et les étrangers qui se trouvent exilés sur cette terre inhospitalière, doivent attendre de longs mois sans aucune espérance d'y recevoir des lettres de la mère patrie.
Dès leur arrivée, les sœurs s'étaient mises à
l'œuvre, 'secondées par M. Tabbé Chevrîer, M. Fontanîer, consul de France, et M. Simon, son chancelier. Elles se groupèrent selon leurs aptitudes diverses; les unes ouvrirent un hôpital où tout malade était reçu sans distinction de nationalité et de religion, car l'Hôtel-Dieû de Tientsin ne se fermait que lorsqu'il y avait insuffisance dg local ; les autres sœurs créèrent des salles d'asile où étaient logées, nourries, instruites aux travaux de la couture, les petites Chinoises que M. Tabbé Chevrier et d'autres missionnaires achetaient avec le sou d'une œuvre bien connue, celle de la Sainte-Enfance.
C'est à cette dernière institution que sont dues les persécutions auxquelles, en Chine, ont été longtemps et sont encore en butte les étrangers en général et les apôtres modernes en particulier. Les Célestes, quoique ayant aussi des hôpitaux pour leurs indigents, n'ont jamais pu croire que les missionnaires^achetaient les enfants dans la seule intention de les élever et d'en faire des chrétiens. Cela dépasse leurs idées sur la charité. Lorsqu'on sut à Shanghaï et à Tien-tsîn que des Européens achetaient à beaux deniers comptants de très jeunes créatures, il y eut des misérables Chinois qui parcoururent les yilles et les campagnes en quête, non d'enfants à adopter, mais à voler. Les rapts devinrent tellement fréquents et, d'autre part, les achats si nombreux, qu'on accusa les missions, non sans quelque apparence de raison, d'encourager les ravisseurs. C'est au cri de « Voleurs d'enfants, » quç les étrangers, plus particulièrement léâ Français, furent parfois lapidés.
Il eût été sage de n'avoir plus d'asiles ni d'écoles, mais le zèle du prosélytisme l'emporta sur la prudence, et de là, tant d'émeutes, tant de chapelles incendiées, tant d'outrages et de prêtres égorgés.
On suppose bien que tous les enfants qui se voyaient chez les missionnaires et les sœurs, n'étaient pas tous des enfants volés; il y en avait aussi de vendus par des familles chinoises, car la loi en Chine autorisé ces ventes.
Et, à ce sujet, il a été prêché, écrit, raconté, que les mères, en Chine, jetaient leur progéniture féminine aux ordures. C'est une calomnie. J'ai souvent parlé à des Célestes, dans Canton même, de ces abandons, et tous ont invariablement protesté et avec une grande indignation contre une si invraisemblable accusation. Il n'est qu'une demande à laquelle il ne m'a jamais été fait de réponse satisfaisante.
— Est-il vrai que l'on fasse périr chez vous les enfants contrefaits, <« les monstres », dès letir naissance ?
Je n'ai jamais pu savoir exactement ce qu'il en était. Quant aux petites créatures bien portantes et bien constituées, je reproduis à peu près textuellement ce qu'à leur sujet m'a dit un riche négociant chinois de Hong-Kong, personnage fort digne et considérable par sa situation.
— L'abandon des enfants a eu lieu, c'est malheureusement vrai ; mais c'est seulement dans de très douloureuses circonstances, et le plus souvent à la suite de l'insuffisance d'une récolte. Savezvous ce qui a pu autoriser quelques uns de vos prêtres à nous faire passer pour des êtres dénatu-
rés, des brutes comme les chats et les chiens? C'est parce qu'il s'abat parfois sur notre population de quatre cents millions d'âmes, des fléaux épouvantables, inouïs; le choléra et la peste sont les moindres ; mais plus fréquent, celui qui nous frappe tous les ans, tantôt au nord, tantôt au sud, à Test comme à l'ouest, c'est la famine I Que le riz vienne à manquer dans une de nos provinces par suite de sécheresse, et aussitôt voilà trente ou cinquante millions d'hommes exposés à mourir de faim, si des secours ne leur arrivent en quantités suffisantes. Nous n'avons pas, comme vous les ave2, des rapports faciles de province à province, des chemins de fer, une flotte à vapeur pour faciliter les transports des grains. Qu'arrive-t-il alors? Ce qui arriverait à une île. ou à une ville bloquée. Les vieillards, les enfants périraient les premiers; si quelques-uns des enfants survivaient, les mères seraient obligées de les repousser de leurs seins desséchés. Vous verriez des hommes valides réduits à manger ce qu'on nous accuse de nlanger avec délices, même aux époques d'abondance :
des rats, des serpents et de la vermine. J'ignore complètement l'histoire de votre pays, mais vous devez la connaître, vous; jurez-moi qu'il n'y a jamais eu une époque et des circonstances où les mères n'aient pas été contraintes de laisser leurs enfants mourir faute d'aliments ou de chaleur!... Vous ne répondez pas ? C'est qu'alors ce cas terrible s'est présenté. Et, maintenant, ne serais-je pas d'une insigne mauvaise foi, tout en étant dans le vrai, si, m'autorisant de votre silence, i^* allais préchant par toute la Chine que les mères
françaises, comme lés mères chinoises, jettent les enfants à la voirie?
Ce que Ton pourrait reprocher aux missionnaires en Asie, c'est de paraître se soucier fort peu de rîndifférence dos Chinois en matière religieuse. Pourquoi alors, en présence d'une tiédeur que rien ne surmontera, s'exposer à une perte inutile de la vîe, pousser au martyre des jeunes hommes et des jeunes femmes à foi ardente et disposés à se sacrifier sans utilité pour per-» sonne^?
L'œuvre des sœurs n'en poursuivit pas moins à Tien-tsin son action charitable, jusqu'au jour où des difficultés survenues entre la France et l'empire du Milieu — qui se terminèrent à l'avantage des Anglais — amenèrent la sinistre journée du aâ juin 1870.
A cette date, les « points noirs » que signalait Napoléon III et qui devaiefit aboutir à la plus affreuse des guerres entre l'Allemagne et la France, étaient signalés en Europe. Des hommes u au cœur léger », traîtres à leur passé, allaient faire sortir de ces sombres nuées l'humiliation et l'écrasement de nos armées et, en plus, la mutilation de la patrie.
De neuf heures du matin à cinq heures du soir dans cette journée du 22 juin, les Français présents à Tien-tsin, furent poursuivis, attaqués jusque dans leurs maisons, et finalement massacrés par des « Braves » qu'excitaient au meurtre des mandarins. Chong-Ho, le gouverneur de Tien-tsin , quoique , assure-t-on, le meilleur homme du monde, était d'une faiblesse sans pa-
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reîlle. D'un mot, il aurait pu tout empêcher, mais il se laissa dominer par le chef des Lettrés, et notre consul, M. Fontanier, en le menaçant de son revolver, donna en quelque sorte le signal des massacres. Ce Chong-Ho était d'origine tartare, et descendant d'une dynastie impériale. Disons en passant que ce qui distingue les Tartsiresdes Chinois, c'est que les premiers n'ont que deux syllabes à leur nom, tandis que les Chinois en ont toujours trois.
Le premier Français qui tomba sous le coup de là foule ameutée, fut notre consul ; après lui, M. Thomassin, interprète de la légation de France, fut blessé en cherchant à défendre sa jeune femme; il se jeta dans le canal qui passait devant le consulat, essayant de se sauver à la nage, mais les Lettrés ne le lui permirent pas et l'assommèrent dans le au. M"*® Fontanier, plus de cent enfants orphelins, l'abbé Chcvrier qui les avait réunis autour de lui, comme un berger réunit son troupeau quand les loups le menacent, un négociant, M. de Chai maison et sa femme, plus trois Russes qui furent pris pour des Français, périrent de la sorte.
Les sœurs ne furent informées que fort tard des tueries qui se comrtiettaient autour d'elles. La supérieure ne songea nullement à demander la protection des autorités chinoises, dans sa croyance que, n'ayant fait que du bien, secouru des malades et des orphelins, personne ne pouvait avoir ridée de lui faire du mal. Les Lettrés, lui avaiton dit cependant, étaient ses plus grands ennemis, car c'étaient eux qui faisaient croire à la populace
des faubourgs que les religieuses françaises arrachaient les yeux des enfants pour en faire des remèdes. Les saintes femmes n'avaient pu que rire de ces stupides accusations.
En voyant le soleil descendre à l'horizon, elles crurent plus que jamais qu'il ne leur serait rien fait. Hélas! ce fut à ce moment-là que les émeutiers parurent se souvenir de leur présence. Ne faut-il pas croire plutôt qu'ils attendirent l'obscurité comme plus propice à leurs desseins?
Quoi qu'il en soit, ils se dirigèrent en courant vers la maison des Sœurs, en poussant des cris de mort, puis ces sauvages en enfoncèrent la porte. La supérieure qui, la première, parut devant eux, fut saisie avec brutalité et entraînée jusqu'à un poteau où ils la lièrent. Alors commença une œuvre horrible, un supplice que des Chinois, experts en tortures, pouvaient seuls inventer. Us crevèrent ses yeux, lui coupèrent les seins, et après avoir labouré son corps avec un coutelas, ils la taillèrent en petits morceaux. Les autres religieuses s'étaient mises en prières, agenouillées sur les marches de la petite chapelle de leur maison ; les assassins vinrent les en arracher ; outragées d'une façon infâme, les seins coupés, elles furent précipitées dans les flammes de leur habitation à laquelle le feu avait été mis par des incendiaires. Une jeune sœur de nationalité irlandaise avait eu le temps de se travestir en Chinoise; elle se dirigeait à pas précipités vers le consulat d'Angleterre pour y chercher asile, quand elle fut reconnue et assommée sur place par des soldats. Il ne manqua pas une victime à l'holocauste.
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Le gouvernciYient impérial sentit aussitôt qu'il nous devait d'éclatantes excus?s. Il fit trancher la tète à quelques misérables, puis il envoya en France un de ses plus hauts dignitaires, mais jamais on ne pourra imaginer à quel personnage il confia cette délicate mission. Il choisit, pour venir à Paris, le gouverneur même du Petchîlî, Thomme tout puissant à Tien-tsin à Tépoque du massacre, le général dont j'ai déjà donné le nom, le Tartare Chong-Ho.
11 débarqua en France dans le courant de l'année terrible, lorsque le gouvernement français n'avait d'autre souci que la défense du territoire envahi par des ennemis implacables. La réception du sinistre ambassadeur fut retardée de mois en mois jusqu'au jour où il put enfin être présenté à M. Thiers, et cela avec le cérémonial réservé aux ambassadeurs étrangers I Si grand était le trouble qui régnait dans les esprits, tellement est éphémère le passage de nos hommes d'Etat au ministère des affaires étrangères, que personne ne se douta du nouvel outrage infligé à la France par le gouvernement chinois. Chang-Ho fut conduit à l'Elysée en carrosse de gala, escorté par un peloton de cuirassiers, et flanqué d'un introducteur, à l'habit constellé de décorations.
Lss conséquences de notre trop facile oubli des injures, ne pouvaient tarder à se produire. Peu de temps après le retour en Chine du général tartare, un missionnaire, M. Hué, était odieusement assassiné dans la province du Sé-Tchuen ; un jeune Anglais dont j'ai raconté la fin tragique, M. Margary, tombait à Bhaniô ; non loin de là, deux autres
prêtres français étaient brûlés vifs et quatre de leurs néophytes coupés en morceaux.
Je dois m'arrêter, ne voulant pas être accusé de pousser à la haine d'un peuple encore mal renseigné sur nos vues, et auquel nous sommes liés par un traité de paix, traité qui pourrait être plus correctement observé par la Chine sur- nos frontières du Tonkin.
En 1876, six ans après les tragiques événements de Tien-tsin, lorsque Fanimosité des lettrés chi-» nois se signalait toujours par des meurtres et dfes incendies, d'autres Sœurs quittèrent la France pour cette même ville de Tien-tsin, afin d'y continuer l'œuvre de charité si tragiquement interrompue. J'eusse voulu donner les noms de celles qui, les premières, s'y sacrifièrent; mais je me suis heurté, rue du Bac, siège de leur communauté, à un refus obstiné. « Nos religieuses ont obtenu le plus beau des triomphes, m'y fu<Hil dit, et cela suffit. »
Les dernières arrivées ont ouvert, comme par le passé, un hospice et des écoles, et, comme par le passé, elles ne se croient exposées à aucun danger. Un drapeau tricolore flotte de nouveau sur le consulat français. Les « cyclamens » auxquels un botaniste comparait les blanches cornettes de nos religieuses, fleuri ront-t-ils en sûreté sur les rives du Pei-Ho? Dieu le veuille et puisse-t-il leur ménager les mauvais jours, comme il ménage la bise aux brebis dépouillées de leurs toisons !
La graade mnraille. — Le plus ancien livre dn monde. — — Ce qu'en dit le P. Amyot. — Pékin. ~ Lee étudiants oéleetea. — Description de Pékin et portrait d'un petit-fils de Oengia-Khan par Xaroo-Polo.*
La grande muraille de la Chine est à trop peu de distance de Tien-tsin, pour qu'un touriste brûlant du feu sacré de la locomotion, n'aille pas jusque sur les bords de la mer Jaune où elle commence; très probablement, il n'aura pas la fantaisie de la suivre pendant six cents lieues jusqu'au désert de Ghâmo où elle finit.
Elle fut construite en l'an âlA avant J.-C. par un empereur qui crut, en l'édifiant, opposer un grand obstacle aux invasions des Tartares. Hélas! on sait que les Tartares Mongols et Mandchous n'en régnèrent pas moins les uns après les autres sur les Chinois. Elle est à peu près intacte, l'immense muraille, mais elle n'est plus d'aucune utilité, faisant désormais partie de l'empire qu'elle ne peut que très mal protéger. Sa construction par un souverain du nom barbare de Thsin-Chilloang-Ti, coûta la vie, comme les pyramides d'Egypte, à des milliers d'hommes. Son épaisseur est telle que six personnes à cheval peuvent, à son sommet, la parcourir de front. Elle est flanquée de tours dans toute son étendue, placées chacune à la distance de deux portées de flèche.
D'utie tour à l'autre, l'envahisseur pourrait être frappé. Sa construction est très solide, surtout du côté de la Mandchourie, où elle débute par un massif dont la base repose dans la mer. Il fut défendu aux ingénieurs, sous peine d'avoir la tête tranchée, délaisser la possibilité défaire pénétrer un clou entre les assises de chaque pierre. Elle
Fig. W.
La grande muraille. {Univers pittoresque.)
forme terrasse et est garnie de briques dans toute la province du Tchi-li; plus à l'ouest, elle est de terre seulement. Dans les passages où elle paraissait plus facile à franchir, l'ingénieur a eu soin de multiplier les fortifications, d'y élever deux ou trois remparts se commandant les uns les autres. La muraille a de 30 à ^ pieds d'élévation, même lorsqu'elle couronne de hautes montagnes. L'une de celle-ci, en Mongolie, n'a pas moins de 1700 mètres de hauteur. On a calculé que les
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matériaux employés à cette énorme construction, seraient plus que suffisants pour bâtir un mur qui ferait deux fois le tour du monde, et qui aurait six pieds de hauteur et deux pieds d'épaisseur. D'espace en espace, elle est percée de portes qu'un million de soldats gardaient autrefois. Elle a enfin quantité de créneaux, comme en ont les nombreuses tours dont elle est flanquée.
Divers historiens assurent qu'une pensée politique, autre que celle de la crainte des invasions, présida à l'édification de cette œuvre gigantesque. Avant le règne de Tempereur qui l'ordonna, le pays était divisé en beaucoup de royaumes et de principautés féodales. Cet empereur les réunit à la nation chinoise en une puissante unité. Pour atteindre ce but, il lui avait fallu des armées de plusieurs millions de combattants. Dans la crainte que cette multitude armée, devenue inactive après tant de guerres, ne commît des désordres, il fit enfermer cinq cent mille soldats dans des forteresses où Us furent employés à des travaux utiles; quatre millions d'hommes furent désignés pour construire la muraille. Ceci explique comment elle put être terminée en dix ans.
Après tout, ce Thsin-Chi-Hoang-Ti était très loin d'être un homme ordinaire, et son nom est encore un des plus sînistrement célèbres de l'empire. De notre temps, les mandarins lettrés ont leur franc parler; ceux qui vivaient à l'époque de Fempereuren question n'étaient pas plus réservés. Ils le blâmèrent ouvertement, et bien à tort, d'avoir unifié la Chine, en abolissant les apanages, les principautés, et même les royaumes dont ses pré-
LÉ)S CÉLESTES l7l
décesseurs avaient étayé leur puissance. L'empereur outré, secondé par des ministres à poigne partageant ses idées, ordonna la destruction par la flamme des principaux ouvrages historiques. Les manuscrits qui étaient faits de tablettes en bambous, furent arrangés en forme de bûcher; puis quatre cent soixante lettrés qui avaient eu assez de courage pour manifester hautement leur désapprobation, y furent précipités et brûlés vifs,
A ce sujet, le P. Gaubil, dans son livre Chrono^ logie chinoise y écrit ceci : « ... 11 est d'abord certain qu'on ne brûla pas les livres où étaient les cartes géographiques et les mémoires sur Tétat de chaque département de l'Empire. Le ministre Lissse, à l'exemple de l'Empereur, souhaitait que les Chinois fussent ignorants et ne pensassent jamais au gouvernement des anciens rois, ni aux exemples de probité et de vertu, ni aux préceptes laissés par les anciens... Dans l'Empire, il y avait plusieurs sortes de caractères chinois; Lis-sse les fit réduire à un seul genre que l'on nomme li-chou, écriture actuellement en usage. On ordonna que la forme des caratîtères de Lis-sse aurait cours dans l'empire. »
J'ai raconté comment le Chou-King ou le Livre des Annales^ sans lequel l'histoire de l'Empire Céleste nous eût été aussi complètement fermée qu'elle est à présent ouverte à tous, ne périt pas. C'est sous le roi Yao, frère du roi Ti-Ko qui introduisit la polygamie en Chine où elle s'est toujours maintenue, que commence le livre historique le plus célèbre et le plus authentique des livres anciens. Il futcomposé en l'an 3366
Iti LES RACES JAUNES
avant notre ère, recueilli et compilé par Confucius. Il est pour les lettrés ce que sont la Bible pour les Juifs, les lois de Manoupour les Indiens, le Coran pour les mahométans, l'Evangile pour les chrétiens. On ne doutera plus de l'authenticité des Livres sacrés^ lorsqu'on saura que depuis l'an 3637 avant Jésus-Christ, il existe dans la capitale des Célestes, un tribunal historique dont les membres sont choisis parmi les lettrés les plus distingués, les plus indépendants de l'Empire. En outre, ils sont inamovibles. On y enregistre, jour par jour, tous les événements météorologiques de chaque ville, même du troisième ordre; tout ce qui concerne les phénomènes de la n.ature, et, en plus, les troubles, révoltes, sièges, incendies et autres calamités du fait des hommes.
Le P. Amiot, un très savant missionnaire français, dit ceci au sujet des Livres sacrés :
- « P Que les annales chinoises sont préférables aux monuments historiques de toutes les autres nations, parce qu'elles sont les plus dépouillées de fables, les plus anciennes, les plus suivies, les plus abondantes en faits.
a â^ Qu'elles méritent toute notre confiance, parce qu'elles ont des époques démontrées par des observations astronomiques jointes aux événements de toutes les espèces dont ces annales abondent, servant réciproquement de preuves, s'étayant mutuellement et concourant ensemble pour constater la bonne foi des écrivains qui les ont transmises jusqu'à nous.
« 3® Qu'elles sont dignes de l'attention de tous les savants, parce qu'elles peuvent les aider à
remonter sûrement jusqu'aux premiers siècles du renouvellement du monde, en leur fournissant pour cela les secours nécessaires et les guides
Fig. kh. — Les mandarins brûlés vifs et les livres des Annales jetés aux flammes. {Univers pittoresque.)
qui peuvent les conduire ; tels sont les cycles sexagénaires^ rangés tout nouvellement en tricycles dont répoque radicale est la 2637® année avant Père chrétienne; les généalogies des pre-
m LES RACES JAUNES
mîers souverains qui portent avec elles l'em^ preintc do la vérité dans les petites lacunes qui s'y trouvent, et qu'on n'a osé remplir, quoiqu'il eût été très facile de le faire, si l'on avait voulu y ajouter du sien; les tables chronologiques qui marquent avec exactitude la succession non interrompue de tous les empereurs qui ont régné pendant plus de JiOOO ans.
u h^ Enfin que ces annales sont elles-mêmes l'ouvrage de littérature le plus authentique qui soit dans l'univers, parce qu'il n'y en a point dans tout l'univers qui ait été travaillé par un si grand nombre de savants autorisés.»
Ce n'était pas un voyage d'agrément que celui qui commençait à Tien-Tsin et s'achevait à Pékin ; tous les genres de locomotion y étaient tour à tour employés; bateau, palanquin, char à banc et cheval de selle. Il faut plaindre grandement les premiers agents diplomatiques qui furent appelés à l'honneur de représenter l'Occident dans la capitale du Céleste-Empire(l). Leur installation fut tout d'abord exécrable. Peu à peu, elle s'est modifiée ; et, à Pékin, dans les salons des ambassadeurs, on danse et l'on soupe en hiver à l'instar des grandes villes d'Europe. C'est la chaise à porteurs qui sert de trait d'union aux exilés. Grâce à elle, ambassadeurs et ambassadrices, leurs secrétaires, les consuls et leurs femmes, les touristes en quête d'un seuil hospitalier, peuvent circuler sans crainte de s'effondrer dans les monceaux de poussière, de boue et d'immondices qui encombrent
. (1) Aujourd*hui, un chemin de fer les y transporte.
le9 rues de la ville impériale. Ce n'est pas un spectacle sans intérêt, que de voir là une poignée d'Européens oubliant qu'ils sont en quelque sorte perdus dans une population de 300 mille Tartares, Mongols et Mandchous, de hOO mille Chinois, et de 100 mille hommes de garnison.
Et pourtant, Pékin se civilise ; deux boulangers étrangers s'y sont établis : comme leur pain est
Fig. J!»5. — Rue à Pékin.
fait avec de la fine farine américaine, il est aussi bon et aussi croquant qu'à Paris. Aux marchés, les cuisiniers des ambassades trouvent avec abondance, et nullement à des prix exagérés, deux espèces de faisan, perdrix grise et perdrix rouge, des oies et des canards sauvages ; le poil y est largement représenté par le lièvre, le sanglier, l'antilope et le chevreuil ; le mouton y peut rivaliser de tendresse avec le mouton de Normandie, des Àrdennes et du Berry.
Autrefois, le voyageur était obligé de descendre
dans de sordides auberges, ou de demander asîlo aux amis qu^il avait parmi les fonctionnaires d'Europe. Aujourd'hui, on y trouve deux hôtels où l'étranger est traité, comme dans n'importe quelle hôtellerie de l'Occident. Le premier, appelé a Hôtel français, »' est tenu par un Céleste jovial, ancien cuisinierd'un diplomate anglais; le second a Hôtel allemand, »> est dirigé par un Francfortois d'une rotondité et d'une capacité qui font songer au tonneau d'Hcidelberg. Dans ces deux hôtelleries, on trouve de larges chambres, des cheminées et des fenêtres. L'immense capitale pourrait donc être un séjour supportable, si, l'hiver, les rues étaient déblayées de leurs boues, et l'été débarrassées d'une poussière immonde.
C'est également dans l'impériale cité, que les étudiants au nombre de dix mille, et ayant déjà en poche le second degré de lettré, viennent conquérir le grade supérieur appelé Tsin-szé. Celui qui sortira avec le numéro un, sera considéré pendant Tannée courante comme l'homme le plus savant des dix-huit provinces chinoises. Il pourra choisir un poste dans les plus hautes fonctions de l'empire. L'empereur nomme un jury chargé d'examiner à nouveau ceux qui auront obtenu le grade supérieur. Sur 9.999 candidats restants, deux cents seulement seront élus ; sur ces deux cents, dix seront classés à part, et leurs examens écrits, richement reliés, placés sous les yeux du Fils du Ciel. Celui-ci, ayant lu les dix manuscrits, désignera trois lauréats qui seuls recevront le titre de « Lettré de première classe. » Quant à la multitude des autres jeunes gens, ayant obtenu le troisième
grade, ils seront attachés au Qollège impérial de Han-Lin-Yuen, aux divers ministères,, ou au gouvernement des provinces.
Les cellules dans lesquelles sont placés les étudiants avant d'être examinés, n'ont pas plus de six pieds de long, sur trois de large et cinq de hauteur. Une planche placée en travers de la cellule et élevée à quinze pouces du sol seulement, leur tient lieu de siège; une petite tablette fixée au mur leur sert de pupitre. Il y a en tout trois mille cellules, et pendant le temps que durent les examons, les jeunes candidats sont tenus enfermés et séparés de leurs camarades. Ceux d'entre eux qui n'ont
pu entrer en «boîte », p^ le. -"vdUeurs de nuitàPékio. couchent et vivent un
peu partout, en attendant le moment où ils pourront être admis.
On voit encore, dans la rangée des cellules dites du « Dragon rouge », la chambrette dans laquelle le quatrième empereur mandchou de l'actuelle dynastie, travailla certains examens pour mettre en honneur la vie savante. Il eut la constance d'y rester pendant neuf jours, parfaitement cloîtré ; mais il paraît que l'épreuve lui parut des plus rudes, et depuis ce temps-là, les étudiants sont
autorisés à sortir tous les trois jours de leurs cellules, sauf à y revenir pour y demeurer trois jours encore jusqu'à la fin des études.
La ville de Pékin n'offre que deux intérêts : celui d'avoir été construite par un petit-fils de Gengis-Khan, S. M. Hou-pi-lie, et d'être la résidence des empereurs. Cet Hou-pi-lie mérite quelque attention, car s'il monta sur un trône, lui Tartare, sur lequel depuis tant de siècles ne s'étaient assis que des empereurs chinois, c'est parce que ces derniers n'étaient plus que des fantômes de souverains, jouets des eunuques, de leurs harems, oublieux des bons exemples laissés par les premiers grands rois de la Chine. Il eut la force de remettre en vigueur leurs sages préceptes.
Les Tartares occidentaux ou Mongols d'où sortait Ilou-pi-Ue, après avoir été pendant longtemps repoussés, avaient fini par franchir la grande muraille et par triompher des armées impéi*iales. Le fondateur de la dynastie nouvelle prit le nom de Youan, ce qui signifie originaire, primitif. Depuis la première année de son règne jusqu'au quatorzième siècle, des millions de Célestes périrent par le fer des Tartares. Ce youan mort, Hou-pî-lie, le cinquième de ses généraux, domina bientôt sur toute la Chine. Les Chinois avaient gardé leur flotte intacte ; Hou-pi-lie l'attaqua dans les éaiix de Canton et l'anéantit. Sur un des vaisseaux qui sombrait, se trouvait l'empereur de Chine, un adolescent, dernier descendant des Siing qui régnaient depuis trois siècles. Le prenlier ministre auquel il avait été confié^ voyant
qu'il n'y avait pour le jeune prince aucune chance de salut, Tenleva dans ses bras, le préci* pita avec lui dans la mer, en s'écriant pour que son exemple fût suivi : « Il vaut mieux mourir libre que de déshonorer les ancêtres par une captivité honteuse! » L'impératrice de Chine, tout aussi jeune que son époux, se jeta également dans les flots.
Plus de cent mille soldats et matelots périrent dans cette fatale journée, soit par le poison, soit par le fer, ou en se jetant à la mer.
Vainqueur sur toute la ligne, Hou-pi-lie s© fit, en 1260, proclamer empereur de Chine et de îa Tartarie occidentale ; il ne voulut pas résider à Nankin, la capitale des souverains disparus. Ce fut en Tannée 1367 qu'il fît terminer, au nordest de Yen-King, la ville qu'il appela Tatou ou Grande-Résidence impériale, aujourd'hui Pékin ou Cour septentrionale. Il entoura son palais d'une muraille de six lieues de tour, percée de douze
Fig. A7. ■— Général chinois dans son char de guerre. {Univers pittoresque.)
portes. Les murs et les salles de Tédifice qui était très élevé, étaient recouverts d'or et d'argent; on y voyait à foison des peintures représentant des dragons, des oiseaux, des coursiers et une foule d'animaux fantastiques. La toiture en était dorée et pouvait abriter jusqu'à six mille hommes d'armes.
Marco Polo qui séjourna longtemps dans la nouvelle ville avec son ami le « Grand Khan », la décrit ainsi : « Or vos ai contés et devisez des palais, or vos conterai de la grande ville don Catai, là où ceste palais (qu'il vient de décrire) sunt, por coi fut faite, et coment il est voir que iluec avait une ansiene cité grant et noble ge avait à nom Caubaluque ce vaut à dire en nostre lengage la cité don Seingnor, et le grant Khan treuvait por ses astrorisque (astrologue) que ceste cité se devoit revelere (révolter) en faire gran contraire contre l'empier. Et por ceste chaison (raison) le grant Khan fit faire ceste cité près de l'austre que ne y a qu'un fleuve entre, et fit traire (transférer) les jens de ceste cité et mettre en la ville qu'il avait estoié (fait construire) qui est appelé Tai-du (grande cour, grande résidence). Elle est si grant con je voz conterai. Elle est environ vingt-quatre miles et est quarés, que ne a plus de l'un que de l'autre ; est murés de murs de teres que sunt grosses (épais) desout (dessous) dix pas et haut vingt, mes voz di qu'elle ne sont pas si grosse desoure (dessus) come desout, por ce que toute foies don fundement en sus venoient mermant (s'amincissent), si que derouve sunt grosses — entor trois pas. Elles sont toutes meriées (crénelées) et blances.
Elle a douze portes, et sor chacune porte à un grandisme palais et biaus, si que en chascun quarrés des murs a trois portes et cinq palais, por qu'il hi a por chascun cant (coin) encore un palas et ceste palais ont moût beaucoup de grant sales là o les armes de celz que gardent la cité deitiorert. Et si voz .
voz dî que les rues de la ville suht si droit et si large, que Ton en voit de l'une part à !
l'autre, et surtt i ordrée (ordonnés) j si que chascunè l porte se voit con les autres. Hi a mant biaux palais et mant biaux hérborges et maintes belles maisons.
Elle en milieu de la cité un grandisme palais en quel a un grant cloque (cloche), ce est compare que sone la voit, que nulz ne aille por le ville depuis q'ele aura soné trois fois, char puis que celle compare a soné toutes fois con il ont ordrée, ne oze aler nuls por la cité for qe por beinzogne de famé qu'enfantent et por bienzogne des homes mallaides, et celz que por ce vont, convient, qe il portent lumére; et vos di qu'il est ordrée que chascunè porte soit gardée par miles homes et
Fig. AS. — Tour de porcelaine à Nankin.
ne entendez que il gardent por doutahce qu'ils aient des jens, mes le font por ennovance don grant sire que lains demore ; et encore qe il ne veulent que les lairons feissent domajés en la ville, n
Ce n'est que dans la ville tartare que l'on voit encore des bâtiments publics et des monuments en pierre et en marbre, construits du temps du grand Khan et de ses successeurs. Le palais et les murailles qu'on y remarque de nos jours, sont du temps de la dynastie des Ming.
La mort tragique du jeune prince dont Hou-pilie venait de conquérir les Etats, le nombre effroyable des soldats qui le suivirent dans la mort, la terreur qu'inspirait un petit-fils de Gengis- Khan, firent le vide autour du nouvel empereur. Des villes populeuses devenaient désertes, et un grand nombre de cultivateurs quittèrent les environs de Pékin, tellement était redouté le contact des Tartares-Mongols. Leur chef comprit qu'il devait effacer dans l'esprit des vaincus les craintes que lui et ses soldats inspiraient ; il fit appeler aussitôt trois sages, trois philosophes, célèbres dans toute la Chine par leurs grandes vertus, et il leur dit : « Il faut que vous m'aidiez à faire entendre raison à vos compatriotes ; ils nous regardent à peu près comme des ours ou des tigres ; ils nous craignent, lors même que noué ne pensons qu'à leur faire du bien. Cependant je ne veux chercher qu'à les rendre heureux sous .mon gouvernement ; ils vous croiront quand vous le leur direz. Vous, Yao-Theou, je vous fais inspecteur général des campagnes; parcourez-les, faites en
sorte qu'elles soient cultivées et rendues à leurs anciens possesseurs ; je vous donne pleine autorité pour cela,
« Vous, Hin-Heng et Téou-mo, je mets le peuple sous votre sauvegarde, veillez à la santé et à la tranquillité des artisans et des ouvriers ; qu'ils travaillent comme ils faisaient ci-devant, et qu'ils s'attendent à jouir en paix du fruit de leur industrie et de leurs labeurs. En outre, je vous donne plein pouvoir de rétablir les écoles partout où il y en avait ci-devant, et d'en établir de nouvelles où vous le jugerez à propos ; en un mot, faites tout ce que vous croirez utile au bien public; j'approuve d'avance tout ce que vous ferez. »
Cette grande politique eut un plein succès ; les villos, les campagnes, les écoles se remplirent ; des règlements fixèrent les attributions des tribunaux et des censeurs ; Tordre des cérémonies, des préséances, ordre si important dans ces contrées d'Asie, eurent leur Mollard et leur Crozier ; les pouvoirs des mandarins, l'application des peines, les fonctions des officiers de l'armée et du palais, furent sagement réglés ; des étrangers réorganisèrent le tribunal de Tastronomie, depuis des siècles en si grande faveur en Chine ; rien ne fut négligé : manufactures, commerce, souffrances et misères du peuple, produits de la terre, et tout ce qui peut rendre celle-ci féconde.
Bien avant Richelieu, Hou-pi-lie fonda une académie où furent appelés les savants et les gens de lettres de toutes les nationalités. Ils accoururent de l'Inde, de la Perse, de la Transoxane et de diverses régions de l'Europe. Marco-Polo devint un
de ces académiciens ; il fut plus encore, car pendant trois ans, il gouverna par ordre du Grand Khan, une des provinces méridionales de la Chine. Mais le plus illustre de cette académie fut assurément Hin-Hieng, Tun des sages dont j'ai parlé plus haut. « Il n'était aucune science, dit le P. Amiot, à laquelle ce Chinois ne se fût appliqué, et il avait réussi dans toutes, parce qu'il avait un esprit supérieur et qu'il était d'une application que rien n'était capable d?interrompre. Il s'occupa de chronologie, d'histoire et de musique. Il était géomètre et astronome, et fut l'un des savants qui travaillèrent à la réforme du calendrier chinois. Il entendait très bien tout ce qui concerne la direction des eaux. Il était versé dans les antiquités de sa nation ; il savait les lois et les coutumejs, et les expliquait avec tant de clarté que Hou-pi-lie crut devoir lui confier le soin de faire le code qui devait être celui de la dynastie. II joignait à toutes ces connaissances, celle de la langue des Mongols, dans laquelle il composa plusieurs excellents ouvrages, sans compter les traductions des meilleurs livres chinois. Ses Mémoires de littérature sont encore aujourd'hui très estimés. Enfin, il fit des commentaires sur les King ou les Livres sacrés, les plus célèbres des ouvrages chinois, commencés en l'an 3367, avant Jésus-Christ et dont le P. Gaubil, savant missionnaire mort à Pékin en 1759, nous a laissé une traduction (1). »
Hou-pi-lie, qu'un royal historien de la Perse
(1) Le P. Gaubil nous apprend aussi que les Chinois sa servaient d'armes à feu à la fin du xiip siècle. Ils avaient depuis 1600 ans invanté la poudre.
appelle Khou-bi-laï(l), avait dans les veines trop de sang des conquérants pour se borner à construire une capitale et fonder une Académie, En même temps qu'il ordonnait de couvrir la Chine de collèges, d'explorer les sources du Hoang-ho pour en éviter les débordements, il envoyait quatre mille jonques de guerre et cent mille hommes pour subjuguer le Japon. Une tempête dispersa les vaisseaux, et les Japonais en profitèrent pour réduire en esclavage soixante-dix mille Chinois et massacrer trente mille Mongols. II fut plus heureux avec un de ses oncles, souverain de la Tartarie orientale. Cet oncle était chrétien, à ce que prétend le vénitien Marco-Polo, et le récit de la bataille par sa plume est des plus intéressants.
Le fondateur de Pékin mourut à Page de quatrevingts ans en Tan lâ9A. Il fit de très grandes choses comme conquérant et souverain. Nul autre empire ne fut peut-être plus vaste que le sien. Son pouvoir s'étendit de la mer glaciale jusqu'au détroit de Malacca, où il envoya une flotte de mille jonques de guerre pour se venger d'une injure faite à l'un de ses émissaires. Quelques Etats de l'Inde, de l'Asie Occidentale, et même de l'Europe où les armées mongoles sous la conduite de Gengis- Khan avaient jeté l'épouvante, lui payaient tribut. Il en était de même du Siam, de la Cochinchine, du Tonkin et de la Corée. M. Marcel Monnier nous apprend que, encore aujourd'hui, et quoique le Népaul soit sous la domination anglaise, l'empe-
(1) Oldjaïtou-Khan, roi mongol de la Perse.
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reur actuel de Chine reçoit un tribut de cette province.
Les princes de sa famille, tous Tartares, qui régnaient en Sibérie, en Afrique, en Perse, dans le Khorassan et dans la Transoxane, ne déclaraient la guerre ou ne faisaient la paix qu'après ravoir consulté. « II est certain, dit le P. Gaubîl, que ce prince avait des hautes qualités. Il était savant, courageux, magnifique, ami des gens de lettres; et s'il aimait l'argent, c'était pour Texécution des grands desseins qu'il méditait, et dont l'objet était ordinairement la gloire de l'empire et du bien public. »
Tout ce que je viens de dire du grand empereur mongol me paraîtrait incomplet, si je ne le faisais connaître au physique. C'est le portrait qu'en a fait Marco Polo que je mettrai sous les yeux du lecteur. Au moral comme au physique, co Tartare n'avait rien de barbare.
« Le grand Seingnor des Seingnors que Cublaï (llou-pi-lie) Khan est appelé, est de tel fasîonz. Il est de bel grandesse, ne petit, ne grant, mes est de mezalne grandesse. Il est connu de bielle mainière.; il est trop bien taliés de toutes membres; il a son vis (visage) blanc et vermoille comme rose ; les iaux (yeux) noirs et biaus, le nés bien fait et bien séant. Il a quatre femes, lesquelz il tient toutes fois par ses moi lier droite (épouses légitimes), et le graingnor (le plus âgé) filz qu'il aie de ceste quatre femes, doit estre porraîsonz seingnor de l'enpere quant il se mourust le grant Kaan. Elles sont apelés époraïces (impératrices) et chacune par son nom. Et chacune de ceste dame
tient cort pour soi. Il n'i a nule que ne aie trois cens damoiselles moult belles et avenant. Elle ont maint valiez, esculier, et maint autres homes et femes, si bien que a chacune de ceste dame en sa cort, dix mille personnes, et toutes foies qu'il vult {j acéré) avec aucune de ces quantité femes, il la fait venir en sa cambre, et tel foies il voit à la cambre sa feme. Il a encore maintes amies, et voz dirai en quel mainere. Il est voir qu'il est une générason de Tartarz que sunt apelés Migrac, que moult sunt belles jens et onnesanz, sont ellevé cent pucelles les plus belles que soient en toutes celles générasion, et sunt amenés au grant Kaan, et il les fait garder à les dames don palais, et les fait gezir (coucher) avec elles en un lit pour savoir sollo ha bone aleyne, et por savoir s'elle est pucelle et bien saine de toutes choses. Sunt mises à servir le seingnor en tel manière que je vous dirai. Il est voir qui ogne (chacune) trois jors et trois nuits six de ceste damoiselles servent le seignor et en cambre et au lit et à tous ce que bezogne en le grant Kaan en fait de cclz ce qu'il veut. Et à chief de trois jors et de trois noit vienent les autres six damoiselles. Et ainsi voit tous les ans que ogne (chacune) trois jors et trois noit, se muent de six en six damoiselles. »
La dynastie mongole n'eut pas une longue durée: 73 ans. Les successeurs de Houpilie parurent se plaire à en précipiter fa chute. L'un d'eux, Chun- Ti, monté sur le trône à l'âge de treize ans, ne pensa qu'à se divertir, ce qui, à cet âge, était chose bien naturelle, mais ses amusements n'étaient pas de ceux qui conviennent au souverain d'un
peuple haïssant les usurpateurs, et désireux de voir le retour de ses anciens rois. Seize jeunes filles, appelées les seize Esprits, étaient destinées à amuser sans cesse S. M. Chun-Ti pair des danses lascives; une foule de personnes, et dans le nombre beaucoup de dames, s'occupaient dans son palais à faire des prières et des sacrifices à Fo, qui est le nom de Bouddha en Chine, à prédire l'avenir par toutes sortes de sortilèges, à chanter et à faire de la musique.
Hou-pi-iie avait pensé que les doctrines du philosophe chinois Confucius étaient trop pures et trop dégagées de superstitions pour ses peuples de Tartarîe : conséquemment, il avait fortement appuyé les lamas, prêtres d'une secte alors naissante du Bouddhisme, appelée Lamisme, fondée sur ridée de l'incarnation perpétuelle de Bouddha dans la personne d'un individu quelconque, choisi à cet effet. Les prêtres de cette secte étaient si bien en cour, que, par les femmes du palais, ils gouvernaient en quelque sorte l'empire. La masse du peuple, se souvenant de ses anciens empereurs, se mit à conspirer secrètement contre une si honteuse domination. L'heure allait bientôt venir où la dynastie mongole devait à son tour disparaître, et rendre sa place à la dynastie chinoise des Ming. Elle avait duré de l'an 1395 jusqu'à 1368.
Restauration de l'empire Chinois. — Les Ming. — Une leçon de littérature. — Un général eunuque. — Chute des Ming. — Avènement de la dynastie Mongole.
Un jeune Chinois, bonze, fils d'un laboureur, indigné de voir son pays avili à ce point, se joignit au parti des révoltés qui s'était organisé contre la domination étrangère. Son habileté, son intelligence, son activité en firent, bientôt après, l'illustre chef et le fondateur de la dynastie des Ming. Il prit le nom de Ming-Taï-Tsou, ou grand aïeul de la dynastie Ming, et c'est ainsi qu'il est désigné dans la salle spéciale des ancêtres. C'est au sujet de son humble origine et de son élévation au trône, que les historiens chinois, personnes pour qui les considérations de race et de naissance, n'avaient aucun prestige, ont écrit ce qui suit :
« Tout homme qui sait mettre à profit le concours de certaines circonstances pour établir sa fortune et s'élever au-dessus dé sa condition, a nécessairement quelque espèce de mérite; mais un homme qui, du sein de la pauvreté la plus extrême, et du milieu de l'état le plus abject et le plus vil, a pu se frayer une route jusqu'au faîte des grandeurs humaines, et se placer glorieusement sur le premier trône de l'univers, a dû être, sans doute, un homme d'un mérite supérieur, un grand hom-
me extraordinaire, destiné à tenir la place du Ciel pour gouverner les hommes sur cette terre.
Woung-Hou — c'est le nom que de son vivant prit le nouvel empereur — établit d'abord sa cour à Nankin ; puis, après avoir fait construire un palais, un temple des ancêtres, et tous les édifices destinés par les usages chinois à l'exercice de Tautorité souveraine, il vint se fixer à Pékip ; il fit abattre les tours et les palais somptueux que les Mongols y avaient construits et remplaça par des ornements de cuivre les figures d'or et d'argent qui figuraient sur les chars et les meubles. Voulant rétablir les cérémonies qui avaient lieu sous les anciens souverains de la monarchie, il ordonna que le sacrifice du solstice d'hiver aurait lieu comme par le passé; qu'on remettrait en vigueur l'usage des sacrifices des quatre mers et des montagnes ; qu'à chacune des quatre saisons, lui, l'empereur, sacrifierait dans les chapelles par^ ticulières où seraient disposées les tablettes de sa dynastie ; et qu'à la fin de l'année, il ferait les cérémonies respectueuses dans le temple suprême en l'honneur de tous les ancêtres en général ; enfin, que deux fois par an, il y aurait un sacrifice solennel en l'honneur des Esprits dé laTerre, Puri au printemps, l'autre en automne.
Selon un usage toujours très ancien, la sev^ondô année de son règne, il reçut en assemblée générale les princes, les grands et les nlandarîns. Lorsque ces dignitaires lui eurent rendu hommage, il leur adressa ce discours qui ne serait pas déplacé dans la bouche des souverains et des présidents de république, qui, en pareille circoris-
tance, sont tenus de répondre aux félicitations qu'on leur adresse :
u Vous me souhaitez toutes sortes de prospérités et un règne des plus heureux ; c'est de vous en partie que cela- dépend, Aidez-moi de toutes vos forces à bien gouverner mes sujets, à faire le bonheur de mes peuples, vous me rendrez heu-
Fig. J«9. — Monolithes à l'entrée de la sépulture des Ming.
rcux moi-même. Je ne puis être partout en même temps, je ne puis tout voir, ni tout entendre ; c'est à vous de m'instruîre,c*est à vous de me ramener dans la bonne voie, si je m'égare. Les Mongols ont perdu l'émpîrc, parce qu'ils ne l'ont pas bien gouverné. Il y a parmi vous beaucoup de mandarins qui ont servi sous eux ; ils se seront sans douté aperçus des vices de leur gouvernement ; je les îilvite à me dire ce qu'ils en pensent, afin que je nie
tienne sur mes gardes, pour ne pas tomber dans le même précipice qu'eux. »
Peu de jours après les fêtes du nouvel an, il fit de sa personne la cérémonie du labourage de la terre, après laquelle il exigea que Timpératriee sacrifiât une génisse blanche à l'esprit des mûriers pour la prospérité des vers à soie. Cet empereur d'une naissance si obscure aimait beaucoup les gens de lettres ; il leur disait souvent que les anciens faisaient peu de livres, mais qu'ils les faisaient tous bons. « Ce n'est point ainsi, leur disait-il, que les lettrés de mon temps écrivent ; leur style est diffus et ampoulé ; ils noient une pensée dans un flot de paroles ; s'il y a une expression obscure et à double sens, c'est justement celle qu'ils choisissent. On dirait qu'ils écrivent pour n'être point compris. Ils sont comme Siang-jou et Yang-Houng. Ces deux hommes passent pour avoir été très habiles ; ils savaient à merveille les règles de la composition, et ils les mettaient en usage ; cependant leurs ouvrages étaient vides de choses et n'apprenaient rien. Vous qui êtes à la tête de la littérature, faites vos efforts pour ramener le bon goût; vous n'en viendrez à bout qu'en imitant les anciens. »
Ne dirait-on pas que c'est écrit de nos jours ?
Bien avant le grand Khan, les empereurs de Chine eurent ponr coutume d'avoir non seulement deux ou trois femmes légitimes, mais encore un grand nombre de jeunes filles attachées à leur service. Pour surveiller celles-ci, ils eurent des eunuques. Comme l'influence de ces hommes équivoques fut néfaste, et très grande en raison de
leurs relations avec les favorites, Woung-Hu borna leur emploi à un service de basse domesticité. Mesure excellente, si elle eût été observée. Mais les quelques successeurs de ce sage monarque, comme d^autres souverains antérieurs, ne s'occupèrent que de leurs plaisirs, préparant ainsi une nouvelle et triomphante invasion de Tartares, des Mandchous, ceux-là. Les Eunuques revinrent donc sur Peau et à une telle élévation, qu'un de ces empereurs efféminés créa dans Pékin même un tribunal portant leur nom et auquel il donna le monstrueux pouvoir de condamner à mort toute personne soupçonnée de conspirer. Ce tribunal fit de nombreuses victimes, puis de telles clameurs s'élevèrent contre lui qu'il fut suspendu, mais non aboli. On vit même, en l/à38, un eunuque, d'accord avec l'impératrice mère, gouverner l'empire pendant la minorité d'un prince impérial. Les Tartares qui se souvenaient d'avoir eu un de leurs Khans sur le trône de Chine, qui étaient renseignés sur la façon honteuse dont celle-ci était dirigée, y faisaient de fréquentes excursions. L'impératrice dont je viens de parler eut la faiblesse de confier à son eunuque favori une armée de cinq cent mille hommes avec ordre d'aller jusqu'en dehors de la Grande-Muraille châtier les envahisseurs. La moitié de cette armée périt, et le jeune prince, toujours mineur, tomba aux mains des ennemis. L'impératrice leur offrit tout ce qu'elle possédait en or et en argent pour racheter son fils. Cela ne suffisant pas, on confisqua, pour augmenter la rançon, les biens du personnage dont la fatuité et l'incapacité avaient
fait tomber le prince héritier aux mains des Mandchous.
On trouva que les habitations de ce singulier général, presque aussi somptueuses que les palais impériaux, renfermaient dix immenses plats d'or ornés de pierres précieuses, des monceaux d'argent et plus de dix mille chevaux. Chez un autre personnage ejusdem farinœ, on s'empara de cent quarante mille livres d'or, seize millions de livres d'argent, deux mesures de diamants, deux cuirasses d'or et plus de quatre mille ceintures ornées de pierres précieuses.
En 1618, Ching-Tsoung, le dernier et le meilleur des empereurs chinois de la dynastie des Ming, mourut au moment même où les Tartares- Mandchous menaçaient de le bloquer dans sa capitale. Cette dynastie avait eu une durée de 335 ans.
C'est en IQhh, que la dynastie Mandchoue des Taï-Thsing, actuellement régnante, fut véritablement maîtresse de l'empire. L'un de ses premiers actes fut de chasser du palais impérial quatre mille eunuques ; puis il fit trancher la tête à leur chef accusé des calamités qui menaçaient le gouvernement naissant. Une loi expresse, calquée sur celle du fondateur des Ming, et que l'on grava sur une table d'airain, interdit pour l'avenir aux souverains la faculté d'élever les eunuques à aucune fonction gouvernementale. On en voit encore à Pékin ; mais ils y remplissent les mêmes fonctions que celles de leurs collègues d'Egypte et de Turquie.
Une autre loi assez singulière des Mandchous vainqueurs , ordonna à tous les Célestes , sous
peine de mort, de se raser les cheveux à la manière tartare. Malgré cette atroce pénalité, des milliers de Chinois préférèrent mourir que de laisser toucher à leur chevelure. On sait que Bonaparte trouva aussi une forte opposition chez ses grenadiers, lorsqu'il leur ordonna de supprimer la queue qui flottait sur leurs épaules.
Fig. 50. - Bronzes chinois. {Univers pittoresque.)
C'est donc aux Mandchous que les infortunés Asiatiques de la Chine doivent l'appendice ridicule dont ils sont porteurs. Avant cette époque, ils soignaient beaucoup leurs chevelures qu'ils portaient entières comme celles des femmes européennes; ils les considéraient comme le plus bel ornement de leurs personnes I
a Les hommes et les femmes indifféremment, dit à ce sujet le P. Alvarez Semedo, laissaient croître leurs cheveux qui sont communément noirs, d'où vient qu'entre plusieurs autres noms
qu'on donne à ce royaume , on le nomme le royaume du peuple aux cheveux noirs. Ils ont pareillement les yeux noirs et petits, comme aussi le nez petit, et ne peuvent souffrir ceux qui l'ont comme nous, un peu large et élevé, croyant que c'est une difformité qui donne mauvaise grâce. Ils ont peu de barbe, et ne se soucient pas de l'avoir épaisse, pourvu qu'elle soit noire, qui est la couleur la plus commune, et qu'ils estiment le plus, bien qu'ils n'aient pas les rousseaux tout à fait en horreur (1), comme ils étaient anciennement à Thèbes : ils la portent longue, la laissant croître au gré de la nature sans jamais la couper. Leur principal soin est d'ajuster et de bien mettre leur chevelure, en quoy ils surpassent toutes les nations du monde, aymant mieux n'avoir aucun poil au menton y que de perdre un seul cheveu de leur teste. »
(1) Les Chinois n'avaient pas encore vu les Anglais qu'ils appellent « des diables rouges, » et qu'ils ont maintenant tout à fait en horreur. Ils ne portent plus de barbe; seuls, ceux qui ont une longue postérité, c'est-à-dire des petits-fils, ornent leurs lèvres d'une longue moustache, et leur menton d'une impériale.