QUAI DES GBANDS-AUGUSTINS, 55 PARIS
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LES RiCES QUI MEURENT
,«\\OTHH0i;^ 39111 CHAPITRE I
Sur le bord de la route qui va de Carnac àAura}-, tout près de cette ferme du Menée qui a donné son nom aux alignements de menhirs peuplant cette lande sauvage, s'élève une vieille bâtisse grise, aux toits de tuiles noircies.
Demeure de paysans, ^mou gentilhommière? on hésite. Une tourelle dont le toit aigu est couvert d'une centaine de pigeons qui, de là, surveillent les champs d'alentour, rappelle le colombier noble ; mais les murs lézardés, les fenêtres à petites vitres épaisses et verdàtres, les portes basses, — et surtout l'aspect misérable de l'ensemble, — disent la ferme pauvre de la pauvre Bretagne. De chétifs pommiers au tronc fendillé, allongeaient Isurs branches noires de vieillesse jusque sur la maison ; une ombre humide s'amassait sous ces arbres, pourrissant
l'herbe de la cour, faisant e'clore les champignons autour des marches de la porte principale.
Une vieille barrière ruine'e donnait accès dans cette cour plantée, où quelques pommes trouées des vers achevaient de se décomposer dans l'herbe moussue. L'aile droite du logis se terminait par un four à cuire le pain, sorte de cube de maçonnerie surmonté d'un dôme d'argile séchée, le tout abrité par un toit de tuiles ruiné ; des poules mélancoliques picoraient tout à l'entour, en compagnie d'une petite vache rousse et d'un âne. Un puits, habillé de mousses et surmonté de deux branches de ferronnerie supportant une poulie, était à côté. Le vent, très âpre, qui, à travers la lande, apportaitjusqu'ici les senteurs salines de l'Océan, balançait la poulie rouillée, et en tirait de plaintifs grincements, auxquels répondait le cri de la girouette, qui, du haut de la tourelle, semblait un guetteur préposé à la garde de l'horizon...
Des barreaux de fer assuraient les fenêtres du rez-de-chaussée contre les entreprises des voleurs, — précaution qui semblait superflue, car l'aspect extérieur de la maison ne donnait pas une haute idée des richesses de ses habitants. — Au-dessus de la porte, ornée d'un fruste heurtoir de fer, et d'un guichet ouvragé comme on en voit à certains huis de couvent, une pierre de granit, grossièrement sculptée, présentait la figure d'un écusson, où se
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distinguaient encore sous la mousse les armoiries du propriétaire : une croix cuivrée, accompagnée de trois coquilles 2 et 1.
Ces loits croulants abritaient M. le baron de Carcabœuf, — l'on prononçait dans le paysCarcabeux, — sa famille et ses serviteurs, lesquels serviteurs se composaient de l'àne, de la vache, des poules et d'une très vieille servante sourde, qui faisait tant bien que mal la cuisine et la cuisson du pain. Quant à la famille, elle était assez nombreuse; le baron avait sa mère âgée de 78 ans; son fils Humbert, qui achevait son service militaire ; sa nièce A'^alérie, et enfin sa fille Sylvie, que l'on appelait la Chanoinesse. Les filles aînées des Carcabœuf étaient de droit chanoinesses du Chapitre noble de Nuremberg en Allemagne. Un chevalier de Carcabœuf avait, au xiip siècle, épousé une Allemande, alliée à une maison princière, et cette arrière-grand'mère avait apporté dans la maison de son mari un droit héréditaire, dont toutes les aînées de la famille avaient joui jusqu'à leur mariage, lorsqu'elles se mariaient, cas rare, surtout depuis plusieurs générations; car la ruine de la famille forçait la plupart du temps ces pauvres filles d'entrer au couvent ; beaucoup avaient porté leur titre aux Ursulines de Vannes, afin de laisser tout le bien patrimonial au fils aîné représentant da nom ; les cadets entraient dans les ordres, devenaient curés de campagne, ou moines
de l'un des nombreux couvents de la Bretagne. Les traditions antérieures à la Révolution s'étaient conservées dans cette famille avec une religieuse fidélité.
La race bretonne est attachée à ses coutumes, tellement que l'on retrouve encore dans nombre de cérémonies et de superstitions populaires, les traces des croyances et des usages des vieux Celtes, d'où descend ce peuple de granit.
Les Carcabœuf, puissants dès le xi" siècle, eurent plusieurs âges de splendeur ; puis, à dater de Louis XIV, ils avaient décliné, n'étant pas des gens de Cour, ignorant la bassesse du courtisan, entêtés dans leur fier et farouche isolement chez eux, sur leurs terres. Rapidement leur fortune avait décru ; à la Révolution, ils possédaient encore quelques terres et métairies. Le baron d'alors demeura paisible jusqu'en 1795. Ce qui se passait* en France » intéressait peu les Bretons ; que le roi fût mort et la République proclamée, peu leur importait ; ils ne savaient qu'imparfaitement les événements, et ne les apprenaient que longtemps après qu'ils étaient passés. Ce coin de province demeurait paisible ; l'autorité des seigneurs n'y était pas ébranlée ; aux offices, le baron recevait encore l'encens, suivant son antique droit seigneurial.
Mais, lorsqu'il s'agit de défendre les droits de la Bretagne contre les brigands, lorsqu'il s'agit (en
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réalité, ce fut la cause principale de la révolte) d'empêcher les '< gars » d'aller aux armées, pour défendre la République, oh 1 alors, tout ce peuple se souleva, nobles, bourgeois et paysans. Ils ne connaissaient pas la France ; l'idée de patrie tenait pour eux dans leur province ; les jeunes gens s'enfuirent dans les bois, pour éviter d'aller à la guerre et lorsque les Bleus parurent dans le pays, les fusils partirent tout seuls, derrière chaque buisson et chaque touffe de genêt, sans qu'il y eût entente préalable ; toute ferme, toute maison, toute ville, toutcastel de gentilhomme devint lieu fortifié contre les Bleus. Les Carcabœuf, comme les autres, furent des Chouans enragés ; la vieille ferme subit un siège dont elle conservait la trace ; la tourelle gardait des balles incrustées dans ses flancs, et les murs du rez-de-chaussée étaient noircis encore par les flammes de l'incendie qui détruisit les toitures et tout le premier étage. Ce premier étage n'avait pas été reconstruit, faute d'argent; et, depuis ce temps, le logis décapité, surbaissé comme une tanière de paysan, avait pris l'apparence d'une ferme ; la tourelle seule maintenait encore la noblesse de la vieille gentilhommière ; avec ses pigeons, neige vivante et douce, qui se posaient sur son toit, volaient alentour, entraient et sortaient par de petites ouvertures percées sous les chéneaux, près des gargouilles de pierre.
Après la tourmente, après l'exliaction absolue de la Chouannerie, après le drame de Quiberon, où le baron de Garcabœuf périt avec tant d'autres, les débris de la famille revinrent au foyer détruit par la guerre civile. Des terres et métairies, il ne restait rien que le jardin, la cour plantée de pommiers, et trois champs qui entouraient le logis.
La Restauration ne fit rien pour les petits nobles qui ne réclamèrent que timidemeut une compensation à leur ruine : comme beaucoup dautres de leur province, les Garcabœuf s'enfoncèrent dans le bourbier sans fond de la misère : le baron actuel avait vécu toute sa vie en paysan pauvre, cultivant luimême son champ, vivant de galette de sarrazin, et mangeant de la viande aux jours de fête seulement.
L'intérieur de la maison décelait tout d'abord la profonde gêne oîi se débattaient ses habitants. Elle se composait principalement, celte maison, d'une très vaste salle à cheminée de pierre, au parquet carrelé de terre cuite, au plafond garni de {)outres brunies par le temps. Celte salle était le lieu de réunion de la famille. Quoiqu'elle fût éclairée par deux fenêtres, il y faisait sombre ; car ces fenêtres trop basses, garnies de carreaux en fond de bouteilles, obscurcies encore par le treillis de barres de fer qui les défendait contre les rôdeurs, donnaient une lumière tout à fait insuffisante pour une si vaste pièce.
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Là-dedans, une lourde table de chêne à pieds tors, des chaises massives recouvertes de cuir usé, un buflet vermoulu, mais conservant une certaine allure, et sculpté aux armes des Carcabœuf ; une vieille horloge scandait le rythme des heures, de son balancier de cuivre, fatigué de mesurer le Temps depuis deux siècles. Cette horloge, au timbre sonore, réglait les habitudes de tous les êtres de la maison : une régularité de couvent. A cinq heures, tout le monde se levait, même la vieille grand'mère à midi, l'on s'asseyait, autour de la table, et le baron disait les grâces, à sept heures, le souper les réunissait ; après quoi, à la lueur d'une maigre chandelle de résine, la chanoinesse faisait une lecture, pendant laquelle le baron s'endormait, la grand'mère, tricotait, et la servante un peu à l'écart, mais admise pourtant dans le cercle de famille, filait, d'un rouet agile, du lin que l'on allait vendre au marché de Vannes.
Le timbre impérieux de l'horloge sonnait neuf heures ; le baron s'éveillait, disait la prière à haute voix ; la servante couvrait le feu avec les cendres de l'àtre, et tout le monde s'allait coucher. Sous le toit, trois chambres mansardées servaient au baron, à sa nièce et à la servante ; la grand'mère occupait une pièce au rez-de-chaussée, la plus habitable du logis ; quant à la chanoinesse, elle logeait dans la chambre de la tourelle, tout en haut de l'escalier de pierre, à
côté des pigeons, dont les roucoulements et les bruissements d'ailes l'éveillaientau petit jour, même avant la diane sonnée par la grande horloge.
Lorsque le fils du baron, Humbert, que l'on appelait plus ordinairement le Chevalier, vivait dans la demeure paternelle, il devait se contenter d'une mansarde, sous le toit de la grange, au-dessus de retable, et à côté des fourrages. On y montait par une échelle raide ; on y respirait, il est vrai, la forte odeur des bêtes qui logeaient en-dessous, mais aussi l'enivrant parfum du foin nouvellement coupé ; et ce réduit, ouvrant 'sa petite lucarne sur la lande, n'avait pas jusqu'alors paru inhabitable à Humbert de Garcabceuf. H élait habitué à la dure, comme son père et sa grand'mère.
Ces gens n'avaient pour tout réconfort, dans la rude vie qu'ils menaient, que le sentiment de lasupériorilé qu'ils devaient à leur naissance. Ce sentiment était en eux développé à l'extrême. Ayant conservé les habitudes de vie patriarcale du temps passé, ils en avaient aussi conservé les idées et les préjugés. Le baron n'ouvrait jamais un journal, et par conséquent ne s'apercevait pas de la marche du siècle : il ignorait tout ; il vivait dans un isolement entêté et farouche, au fond de sa ferme, en ce pays d'Armorique dont il semblait une incarnation rude, obstinée, loyale et ignorante. 11 avait la solidité et l'immuable raideur des menhirs dressés sur la lande;
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il semblait être leur descendant direct, aussi âpre et insensible aux ennuis de la vie qu'ils eussent pu l'être eux-mêmes. La seule feuille imprimée qui entrât périodiquement à la ferme, c'était la Semaine religieuse du diocèse de Vam^es, prêtée à lagrand'mère, par M. l'abbé Le Goffîc, curé de Carnac, qui avait fait l'instruction du chevalier, et même celle de la chanoinesse.
L'abbé était le fils d'un paysan de la contrée ; il était tout à fait selon le cœur du baron, car il avait conservé un respect profond pour tout ce qui portait le nom de Carcabœuf; et, lorsque Humbert, dans son enfance, avait commis quelque sottise méritant punition, c'était dans les terme? les plus déférents qu'il annonçait à « Monsieur le chevalier » l'obligation où il allait se trouver de lui faire donner le fouet par M. le baron ; fonction dont le baron s'acquittaitavec une sévérité que peu de pères auraient aujourd'hui.
Après l'exécution, accrochant au-dessus de la cheminée le fouet de chasse en cuir tressé qui avait servi d'in5trumentdesupplice,le baron concluait en disant:
— C'est un fouet de famille ; il appartenait à Louis-Armand de Carcabœuf qui eut l'honneur de rencontrer auxEtatslafameusemarquisede Sévigné. Tous les Carcabœuf s'en sont servis pourélever leurs enfants. Il n'est pas près d'être hors de service ; pensez-y, chevalier!
Le chevalier, les épaules meurtries, allait se faire panser par sa grand'mère ; et malgré la crainte de la cravache anceslrale, continuait à faire les barbarismes et les non-sens les plus déplorables en latin.
De cela, le baron n'était pas autrement indigné ; car dans ses vieilles idées, il ne messayait pas à un gentilhomme de mépriser les éludes, bonnes pour les gratte-papier, tabellions et clercs. L'instruction donnée par le bon curé n'avait donc produit qu'un fruit sec.
Humbert de Carcabœuf était un grand et robuste garçon, aux traits lourds, au front étroit et obstiné, sans qualités bonnes ou mauvaises, imbu seulement de la grandeur de son nom, habitué à une existence très dure, et sachant, tant la ruine de la famille était complète, qu'il n'avait pas d'autre perspective que de cultiver son champ, comme le faisait son père et le ferait son fils, s'il en avait un. La suprême ambition de la famille qui reposait tout entière sur le chevalier, était de le voir épouser M'"' de Saint-Colomban, une orpheline qui possédait quelques arpents de terre, où poussaient surtout des ajoncs et des pierres. Mais, cette jeune hlle dont la famille était ancienne et alliée aux Carcabœuf, était aussi l'héritière, en expectative, d'une vieille dame, sa marraine, dont la fortune était évaluée à trois mille francs de revenu
environ, somme fabuleuse ! En conse'quence de sa situation, Marthe de Saint-Golomban était le point de mire de plusieurs nobliaux des environs ; et les Carcabœuf ne se dissimulaient pas que sa conquête était chose ardue. 11 est vrai que, de leur part, il avaient aussi, ce qu'en style de contrat, on appelle des espérances.
Un frère cadet du baron, refusant d'entrer dans les ordres, malgré les traditions de famille, s'était, quelque quarante ans auparavant, engagé comme mousse sur un vaisseau marchand, et pendant de longues années n'avait pas donné de ses nouvelles. On racontait dâ;ns le canton, qu'il avait fait une fortune immense dans des pays mystérieux que le baron désignait sous un nom générique : les Iles.,.
Cela ouvrait à l'imagination des champs infinis de rêverie, où passaient des visions de monceaux d'or, de perles fines, de diamants, d'esclaves, de plumes d'autruches et d'oiseaux aux couleurs de pierreries... Les Iles, pour le baron et pour sa mère, signifiaient outre l'Amérique et l'Asie, l'Océanie, les Antilles^ tous les pays exotiques el inconnus, d'où l'on rapporte des singes, des perroquets, des nègres, des cachemires et la fièvre jaune, et d'où l'on revient millionnaire.
Adhémar de Carcabœuf en revint, de ces îles lointaines ; mais beaucoup moins riche qu'on l'avait espéré; fatigué par une vie passée en alternatives de
^ 7B, BJ St-C-oraaaiû,
misère et de j)laisir3, après avoir trafiqué de longues années, fait maints voyages sur mer, il s'amusa durant trois ans, à Paris; après quoi, établissant un jour son bilan, il trouva qu'il lui restait environ cent mille francs, très peu decheveux et une goutte scialique compliquée de rhumatismes articulaires, qui l'avertissaient de prendre sa retraite. Il revint donc en Bretagne, revit sa mère et son frère ; mais ne voulut pas entrer dans la ferme paternelle, redoutant la pauvreté du logis, et l'ennui de vivre jusqu'à la mort sur cette lande déserte, sous la volonté dominatrice du baron. II se logea dans une jolie maisonnette, à Vannes, sur le bord du canal; ses quatre mille francs de revenu lui procurèrent, en ce patriarcal pays, une existence suffisamment confortable dans laquelle il s'installa, vieux garçon un peu égoïste. Lorsque la goutte et les rhumatismes ne le tourmentaient pas, il faisait du yachting sur le canal, et quelquefois de charmantes excursions en mer, jusqu'à PortNavalo, avec un jeune homme de ses amis, Louis Le Braz, dont le rôle fut assez important dans le drame qui devait bouleverser cette famille, jusqu'alors paisible et résignée à sa pauvreté.
Par un jour froid et brumeux du mois de novembre, Adhémar, exempt de rhumatismes, arriva dans la petite garedePlouharnel, la plus proche de Carnac. Il prit l'une des grinçantes carrioles qui
font le service, et descendit devant l'église ; il n'y avait plus que deux kilomètres à faire à pied, pour arriver jusqu'à la ferme des Carcabœuf. Il se mit en chemin, et fut vite rattrapé sur la route du Menée, par l'abbé Le Goffic, qui^ le reconnaissant, avait hâté le pas.
— Monsieur Adhémar, je vous salue respectueusement.
— Ah ! c'est vous, monsieur le curé? vous venez à la ferme, sans doute ?
— Justement, monsieur Adhémar;je suis invité par M. le baron, au dîner qu'il donne en l'honneur du retour de son fils, mon cher élève, M. le chevalier de Carcabœuf.
— Le diner ! répéta Adhémar. Piètre dîner, j'imagine! Je me souviens encore de l'ordinaire de la maison, dans ma jeunesse. 11 fallait être affamés, comme nous l'étions, pour y mordre. Du lard, de la galette, delà bouillie de sarrazin... et des anguilles fume'es... le menu des porteuses de sel... Mon père faisait une fois par an sa provision d'anguilles, à l'époque où l'on vide les salines ; à ce moment-là, on les apour rien. Une voiture coûte quelqiies francs ; Marie-Anne les préparait, les penUait dans la cheminée, pour les fumer après les avoir salées; après quelques mois, cela ressemblait à de vieux sarments de vigne sèches... Et c'était appétissant, vous pouvez le penser ! Du reste, vous
savez, par expérience, ce que c'est, puisque ce mets Spartiate est la nourriture habituelle des gens pauvres du pays.
— C'est un bien triste signe de la dureté des temps, soupira le curé, que lesCarcabœuf en soient réduits aux misères des paysans 1 Pour ceux-ci, ils y sont faits depuis tant de siècles, qu'ils n'imaginent pas même que les choses puissent être autrement! Il faut espérer que le Seigneur prendra en pitié notre Bretagne, et nous ramènera le bon temps jadis.
Adhémar secoua les épaules d'un air d'incrédulité.
— Le bon temps jadis n'était pas bon pour tout le monde, dit-il. 11 faut être juste; pourquoi serionsnous plus à plaindre que les paysans? L'anguille fumée ne leur est pas meilleure qu'à nous...
Et sans s'apercevoir de l'étonnement douloureux causé au curé par cette réponse, qui indiquait des idées singulièrement audacieuses pour un Carcabœuf, il continua :
— Nous avions, quand même, d'agréables moments ! Mon frère et moi, nous allions à la pèche, et quand nous rapportions une langouste ou quelque beau turbot, nous faisions bonne chère à la maison. J'ai même subi une fols la plus belle application du fouet de famille dont je me souvienne... Revenant de la pêche avec une langouste, je rencontrai un
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touriste, lequel voyaut un petit gars en sabots et veste de coutil, ne s'imagina pas qu'il avait l'honneur de s'adresser à un Carcabœuf, et m'offrit une pièce de cinq francs, en échange de ma pêche. J'acceptai. J'avais déjà la bosse du commerce... Ne secouez pas la lête, mon ami. Elle est ridicule, cette stupide horreur du travail, qui nous fait nous résigner à mourir noblement de faim, sous nos toits en ruine. Enfin, mon père fut de votre avis ! Il prit la pièce de cinq francs, et me déclara qu'il la donnerait à la quête, pour les pauvres, le dimanche suivant... étant pauvre lui-même, peut-être bien la garda-t-il !... Je l'en ai soupçonné... Mais, séance tenante, il m'administra la plus magistrale volée que j'aie reçue. Et pas sur les épaules... non, il voulait me traiter en manant, car j'avais dérogé !.. .J'étais âgé de douze ans ; le lendemain, je m'enfuyais de la maison ; je parvenais à m'embarquer comme mousse, sous les ordres d'un coquin qui faisait la contrebande, et ne me demanda pas d'où je venais. L'apprentissage que j'avais fait du fouet de chasse de mon père me fut utile dans ma carrière... Je vous réponds qu'autrefois, les mousses recevaient plus de coups que de morceaux de pain... Enfin !... tout cela est fini !.. me voici à la retraite... Et malgré l'aisance dont je jouis, je voudrais encore revenir à ce temps-là...
— Oui, vous avez gardé vos goûts de navigation.
dit le curé, d'un ton ambigu. Très souvent, vous allez pêcher dans le canal; vous montez sur les bateaux deM. Louis LeBraz, l'armateur de Vannes... On vous a vu, même, à Port-Navalo, il y a peu de jours, en compagnie de ce jeune homme.
Il y avait, sous ces paroles, un reproche voilé, qui fut compiis par Adhémar... Il secoua les épaules, avec impatience.
— Morbleu, mon cher ami, vous êtes plus royaliste que le roi, plus Carcabœuf que ne serait mon frère !... Le Braz est un charmant ami, j'ai pour lui autant d'affection que j'en puis avoir. Il est sérieux, instruit, bien élevé, intelligent... Je le préfère mille fois à cette grosse brute de Humbert !
— Seigneur ! s'écria l'abbé Le Goffic, avec une expression d'horreur... Traiter de telle sorte M. le chevalier, votre neveu... Lui préférer ce Le Braz, le petit-fils du pire ennemi des Carcabœuf! Vous ne pensez pas ce que vous dites.
— Allons, raisonnons; et essayez donc de comprendre que les Carcabœuf ne valent pas plus que d'autres, qu'ils peuvent être des brutes, comme est Humbert, — à moins que, ce dont je doute fort, le métier militaire n'en ait fait un homme de valeur !... — Comprenez, enfin, que les Carcabœuf ont été leurs pires ennemis à eux-mêmes. J'ai vécu; j'ai vu le monde. Quand je suis revenu dans ce triste pays, quand j'ai revu la misérable ferme où tous
les miens demeurent attachés invinciblement, comme le lierre s'accroche aux arbres morts, j'ai compris que c'est l'inertie, le manque de volonté, l'entèlement dans les vieux usages, et surtout, écoutez-moi bien, la morgue nobiliaire, qui ordonne à un Carcabœuf de mourir de misère, plutôt que de se résigner à faire du commerce ou de l'industrie; j'ai compris que c'était cela qui nous condamne à une lin définitive et prochaine. Sous peine d'anéantissement, une race ne peut rester immobile, lorsque, autour d'elle, tout est en marche vers le progrès... Se cramponner aux souvenirs du temps passé, espérer qu'il pourra revenir, c'est une illusion enfantine, et qui ne résiste pas au plus simple raisonnement. Si je me donne la peine d'essayer de modifier vos idées, c'est que, je le prévois, votre influence sur ma mère et sur mon frère nous sera nécessaire avant peu. Et il serait bon que vous préparassiez le terrain... Louis Le Braz a vu souvent chez moi, ma nièce...
— Madame la chanoinesse ?...
— Non... celle-ci est trop Carcabœuf, c'est-à-dire hautaine et majestueuse, pour avoir pu plaire à Louis. Je parle de Valérie, la fille de ma sœur, qui habite chez mon frère, en qualité de sa pupille.
— M"^ Valérie de Kérity a eu l'honneur de plaire à M. Louis Le Braz ? dit ironiquement l'abbé.
— 11 y a toujours de l'honneur à conquérir l'es-
time d'un galant homme, riposta Adhémar; pour moi qui connais Le lîraz, je pense que Valérie ne peut espérer un mari plus réellement distingué. Que pouvait-on rêver pour elle? Quelque gentilhomme des environs? Dans le genre de Humbert, c'est-àdire incivilisé, ignorant, lourd, vaniteux et ruiné ? Belle perspective d'avenir pour cette enfant, qui est vivante, elle... gaie, rieuse et jeune ; et non pas une reine de tragédie comme la chanoinesse !
Le curé, bouleversé par la confidence qu'il venait de recevoir, et qui l'indignait tout autant qu'elle eût indigné le baron, ôta son chapeau devant une croix de granit dressée à l'angle du chemin, et dit :
— Sainte Marie, priez pour nous. Cette croix, monsieur le chevalier, a été érigée en ce lieu le 3 janvier 1817, en mémoire de votre ancêtre, Armand-Adhémar, qui périt à cette place même, le 3 janvier 17l)U, blessé à mort, par Louis Le Braz, grand-père de votre ami,' et depuis, Colonel dans l'armée de Napoléon.
Une violente indignation fit pâlir Adhémar; il dit d'une voix serrée par l'émotion :
— ^Intolérance I Devez-vous vous attacher à entretenir les haines de famille, ou bien à les éteindre ? Voire affirmation n'est pas exacte. Mon bisaïeul mourut, après un combat, dans celte déplorable guerre civile de lu Chouannerie. Il lut tué par un
bleu de la troupe conduite par le colonel LeBraz; mais non pas de la main de celui-ci, qui au contraire fît enlever le corps, et le fit reporter chez nous à la ferme dont j'aperçois d'ici la tourelle. Les Le Braz furent d'un parti, les Carcabœuf de l'autre, voilà tout; et c'est bien assez, sans qu'on y ajoute cette indigne fausseté. Le colonel était un homme brave, honoré, commandeur de la Légion d'honneur. 11 fit vingt fois la preuve de son courage, dans les campagnes d'Egypte, d'Italie et du Rhin. L'accuser d'un guet-apens est une infamie, que je ne souffrirai pas. Je suis plus Carcabœuf que vous, j'imagine ? Et je n'aurais pas pour ami le petit-fils d'un brigand qui aurait tué l'un des miens... Décontenancé, M. Le Goffic balbutia :
— C'était un acquéreur des biens nationaux; il a commencé la fortune de sa famille, en achetant à vil prix des prairies appartenant au couvent des Visilandines de Vannes.
— Oh ! pour cela !... dit insoucieusement Adhémar... les Carcabœuf n'en sont pas lésés... Que les Visitandines le tiennent en piètre estime, c'est leur droit... Vous m'avez irrité, mon cher abbé, et j'ai parlé avec une véhémence que je vous prie d'excuser... Je vois que je vous demandais une chose qui n'est pas en vous... Vous ne pouvez pas me comprendre... Je vous inspire un effroi mêlé d'horreur... à peu près ce que ressentent aussi pour moi
ma mère et mon frère... Je suis, à vos yeux, à tous, une sorte de pirate, qui a perdu dans ses courses, à travers le monde, la notion du bien et du mal... J'avais espéré que vous, un fils de paysan, me comprendriez : non, vos pères étaient nos serfs dès l'an 1300, et vous ne pouvez vous affranchir d'une servitude de six siècles. Pour vous, les Carcabœuf sont toujours une race supérieure, quelque chose d'intermédiaire entre Dieu et l'homme. C'est fort beau, en somme, cet attachement et cette résignation... Donnez-moi la main, pardonnez-moi...
— Oh ! monsieur Adhémar murmura le curé, les yeux pleins de larmes.
— Bon. Ne nous attendrissons pas, cela nous couperait l'appétit... Et promettez-moi deux choses; c'est d'abord de rester neutre dans le drame qui se prépare, et ensuite, de vous souvenir qu'il n'y a pas une tache de sang entre les Carcabœuf et les Le Braz... seulement une mésintelligence dont la cause datant de cent ans doit être effacée. Songez donc ! Les hommes qui, à cette époque, furent ennemis, dorment côte à côte dans le cimetière de Carnac, depuis de si longues années, que leurs os, réduits en poussière, ont dû se mêler dans celle bonne terre qui nous accueille tous tôt ou tard, amis et ennemis, et nous réconcilie dans le silence final !... Ne voilà-t-il pas un beau sermon, l'abbé?
— Monsieur Adhémar, vous valez mieux que je
ne pensais, puisque vous avez ces sentiments chrétiens, répartit le curé avec une naïveté qui fit sourire son interlocuteur. Je vous croyais devenu une sorte de païen, et je le déplorais de toute mon âme... Que saint Adhémarel saint Armand, patrons des Carcabœuf, soient bénis... Je ne comprends pas bien vos idées; mais je vous estime et vous respecte, soyez-en sûr. Je resterai neutre, s'il s'élève dans votre famille quelque dissension malheureuse, et je croirai désormais que ce ne fut pas le colonel Le Braz qui assassina le baron de Carcabœuf en
— Très bien. Nous voici arrivés. J'aperçois dans la cour mes deux nièces; ma petite Valérie accourt en m'apercevanl; et l'imposante chanoinesse vient plus lentement à ma rencontre...