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CHAPITRE II

La grande salle de la ferme resplendissait d'un éclat inaccoutumé. Sur la table de chêne dressée au milieu, le couvert était mis. Non pas avec une élégance moderne, car la pauvreté des hôtes du lieu ne leur permettait pas le moindre confort. On ne voyait sur cette table ni argenterie, ni cristaux. Les convives se servaient d'ustensiles de cuivre ou d'étain ; de vulgaires gobelets de verre remplaçaient les cristaux aux élincelantes facettes; seulement, parmi les objets ornant la table, il y avait un certain nombre de pièces quieussent fait la joie d'un collectionneur, et dont aucune des personnes présentes ne connaissait la valeur.

Plusieurs assiettes envieux Quimper; un couteau de chasse qui servait de découpoir, et avait une admirable lame ciselée, emmanchée d'ivoire sculpté, arme de grand seigneur du xvi® siècle, qu'un amateur eût payée au poids de l'or; une grande aiguière d'étain, signée Briot, servait de pichet à

cidre; deux ou trois plats du même métal sans valeur, mais ciselé avec l'art robuste et délicat des potiers d'élain de la Renaissance, contenaient les mets plus substantiels que recherchés, de ce repas de fête.

— Oh ! oh ! s'écria Adhémar, après avoir salué sa mère et son frère; un gigot, un poulet, un bar... Nous allons dîner comme des banquiers millionnaires.

— Je vous prie, mon fils, ne nous comparez pas, même en plaisantant, à ces gens de la finance ! dit la vieille baronne de Garcabœuf, se redressant dans son fauteuil de paille.

— Le fait est qu'une comparaison semblable n'est guère possible, riposta gaiement Adhémar, jetant un regard sur les murs nus, les meubles usés, le plancher carrelé, tout cet intérieur rude et misérable où s'était écoulée sa jeunesse.

Et son regard s'arrêta sur sa mère, assise à sa place habituelle dans l'embrasure de l'une des baies cintrées qui distribuaient, par leurs vitres maillées de plomb, une parcimonieuse clarté dans la pièce.

Séchée, jaunie, recroquevillée comme un sarment de vigne, la vieille grand'mère, aux traits rigides sous ses cheveux blancs, semblait un pauvre spectre mélancolique, le fantôme de quelque aïeule morte plusieurs siècles auparavant, et qui venait encourager ses descendants à supporter vaillamment l'adversité.

Même dans les jours d'hiver, lorsque la neige couvrait les pommiers noirs et tordus, lorsque le froid entrait par toutes les ouvertures mal closes, elle ne quittait pas sa place auprès de cette fenêtre glaciale; elle ne s'approchait de la cheminée qu'à l'heure de la veillée, et passant les jours à tricoter des bas de ses doigts bleuis par le froid, la mine stoïque, sans se plaindre jamais de la dureté de son sort, du manque de feu, de la nourriture insuffisante et mauvaise, elle donnait aux autres l'exemple de la vaillance et de l'indifTérence au mal.

Tous les matins, quel que fût le temps, y eût-il dans les chemins un pied de neige, elle se rendait à la messe de six heures à Garnac ; ces deux kilomètres ne l'effrayaient pas; elle les faisait rapidement, ayant conservé une agilité et une vigueur de vieille chouanne, malgré son aspect usé...

Auprès d'elle, sur l'appui de la fenêtre, son gros livre de prières, ses lunettes d'argent, un chapelet dans un étui de bois sculpté; et l'éternel tricot aux longues aiguilles d'acier polies par l'usage.

Adhémar soupira, et les yeux brouillés d'un subit attendrissement, revécut en une seconde toutes les heures joyeuses et tristes de son enfance. Là, dans ce petit coin familier, sur ce rebord de fenêtre, à côté des lunettes, il crut voir encore les billes et les toupies qu'elle lui donnait lorsqu'il avait pris sa leçon de lecture ; et devant le fauteuil, il aperçut le

petit tabouret de paille tout use', sur lequel, enfant, il s'était assis pour les prendre, ces leçons pendant lesquelles il pleurait sur son alphabet déchiré... La mère alors grondait avec douceur; mais si le père survenait, et constatait la paresse invincible de son fils, le fouet... ce fouet de famillequi eucore pendait au-dessus de la cheminée, entre deux vieux fusils rouilles, prenait part à la discussion...

Adhémar qui, d'habitude, baisait respectueusement la main de sa mère, s'approcha d'elle, l'entoura de ses bras, et l'embrassa...

— Ma pauvre vieille maman !

Elle le regarda, surprise d'abord... et un sourire vint à ses lèvres décolorées, fit resplendir ses yeux ternis... Adhémar avait toujours été son préféré... Elle lui donna un petit soufflet caressant, du bout des doigts, et dit :

— Garnement !

C'était le mot qu'elle avait jadis, lorsqu'il faisait quelque espii'^glerie... Il se revit petit garçon malfaisant et bon... il la revit, elle, toute jeune... Pendant une minute elle eut vingt ans, pour lui. Puis, elle reprit son air imposant ; l'abbé s'avançait, d'ailleurs, pour saluer le baron et Humbert qui entraient. Et l'on se mit à table.

Le baron Armand était un homme de cinquantecinq ans, grand, sec, nerveux, aux mains larges, les pieds chaussés de sabots comme un paysan qu'il

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était, la face maigre, le nez aigu, le teint hàlé, les lèvres minces, les oreilles longues, les cheveux rudes et raides comme une brosse de crin. Il avait l'allure allongée et sèche d'un grand loup de montagne, dont 'l'échiné est maigre, l'estomac rétréci par le jeûne, mais qui a les griffes solides et des jarrets d'acier. Jamais le baron n'avait ressenti un malaise physique même passager; il était fait du même granit que la tourelle de sa maison ; insensible au froid, à la canicule et à la pluie ; habitué à vivre frugalement, il cultivait lui-même avec la charrue dont, avant lui, s'étaient servis ses pères, les trois champs qui entouraient la ferme ; lui-même soignait les animaux, l'âne et la vache ; lui-même vendait ses récoltes à la halle d'Auray ou bien à Carnac. Il était paysan par l'ignorance, l'étroitesse d'idées, l'habitude de rudes besognes et de l'économie forcée. Une seule chose le différenciait des fermiers, ses voisins : le sentiment de la haute dignité qu'il devait à sa naissance. Sur ce point, il était farouche, ayant l'esprit borné. Il eût sacrifié à ce qu'il croyait être l'honneur du nom, mère, frère, enfants et lui-même. Et comme il avait le cœur tout d'une pièce, du même granit que son corps, c'était un chef de famille assez effrayant.

Adhémar regardant Valérie, songeant à Louis Le Braz, et sachant que ces deux enfants s'aimaient, s'assombrit, en pensant à cela.

Humbert, assis à la gauche de son père, était son portrait vivant. Tel le baron avait e'té à vingt ans, tel il était. Grand, large d'épaules, roux de cheveux, sans barbe, les niains sèches et dures, les dents solides, l'œil petit et d'un bleu d'acier, M. le Chevalier avait tous les dehors d'un homme taillé pour la domination et la résistance. Mais ce fut avec une sorte de stupeur qu'Adhémar remarqua les changements qui s'étaient produits en lui, depuis trois ans qu'il était parti pour faire son service militaire, et pendant lesquels on ne l'avait pas vu en Bretagne.

Humbert affectait, à présent, une élégance de manières et d'expressions qui, facilement, dégénérait en pose ridicule chez cet homme dont le tact Ji'était pas très délicat. Le curé, occupé à dîner vigoureusement, Valérie, préoccupée de sa propre situation, et jetant de temps à autre à son oncle Adhémardes regards d'intelligence, le baron même, tout au plaisir de revoir son fils, après trois ans d'absence, ne remarquaient pas le changement d'attitude de Humbert ; mais la grand'mère et la chanoinesse, de même qu'Adhémar, s'en apercevaient avec un étonnement mêlé d'inquiétude.

— Eh bien, chevalier? dit Adhémar à la fin du repas, que désires-tu faire à présent? Tu as vingtquatre ans, c'est l'âge où les Garcabœuf se marient.

— Quand ils se marient, riposta lourdement Humbert. Vous êtes resté célibataire, vous...

— Oui ; mais je n'étais pas l'aîné de la famille, moi. Tu ne penses pas m'imiter, j'espère? Mon exemple n'est pas des meilleurs, sous ce rapport, et sous beaucoup d'autres.

— Mais si, oncle Adhémar, votre exemple est bon. J'ai réfléchi, depuis que j'ai vu autre chose que cette masure...

La vieille dame tressaillit ; le baron fronça le sourcil, mais ne dit rien.

— ... Quand on revient de Paris, après y avoir vécu trois ans, continua le chevalier, sans s'apercevoir qu'il commettait un crime de lèse-famille, on se demande comment des êtres intelligents et porteurs d'un nom comme le nôtre, peuvent se résigner à végéter dans une pareille misère...

— Je vous souhaite de porter ce nom aussi dignement que ceux qui vous l'ont légué, dit sévèrement la vieille dame.

— Mais, grand'mère, il ne s'agit pas de cela. Je dis que notre famille est tombée dans une détresse déplorable ; l'oncle Adhémar, en quittant ce pays, où notre race se meurt d'inanition, a suivant moi agi en homme de courage ; et j'ai l'intention de faire comme lui.

— Vous avez l'intention ? répéta grand'mère, avec une indignation plus accentuée. Il me semble

que c'est à moi et à votre père d'avoir des intentions pour vous.

Humbert réprima avec peine un geste d'impatience... Chose singulière, le baron, si intraitable d'ordinaire en tout ce qui touchait à ses droits de chef de famille, ne disait rien... Adhémar comprit que, déjà, le père et le fils avaient discuté cette question brûlante de l'avenir du chevalier. 11 poursuivit :

— 11 est certain que notre bien patrimonial est réduit à la plus étroite mesure ; les bâtiments ont grand besoin de réparations.

— lis dureront bien autant que nous, interrompit la vieille dame...

— Ma mère, dit le baron, il y a du vrai, vous ne pouvez le nier, dans ce que dit mon frère ; notre maison est déchue de son rang ; nous n'avons plus ni terres, ni châteaux, ni serviteurs ; je cultive la terre moi-même ; vous savez avec quelles privations nous vivons. 11 est certain que si le chevalier pouvait relever notre fortune, je l'appuierais de ma volonté et de mes ressources.

— J'entends sonner les vêpres, dit M™*" de Garcabœuf, sans répondre à son fils. Je vais prendre ma mante ; et si vous voulez, monsieur le Curé, nous irons ensemble à l'église...

Elle se leva ; la chanoinesse l'aida à mettre sur ses épaules une lourde cape de drap noir, bordée de velours, comme en ont les fermières du pays, et qui

leur donnent l'allure de religieuses. L'abbé Le Goffic, consterné, mais n'osant émettre un conseil, salua ses hôtes, prit le livre de prières de M"'" de Carcabœuf, et se disposa à accompagner celle-ci. On les vit, par la baie vitrée, s'éloigner dans la direction du bourg.

— Ma mère a des idées très arrêtées, dit le baron d'une voix altérée, mais, si tes projets sont raisonnables, chevalier, et si je les approuve, je ne doute pas qu'elle ne consente elle-même à les prendre au sérieux... Je ne suis pas fâché qu'elle soit partie; elle ne comprendrait pas bien ce que tu m'as dit, ce malin ; elle élèverait des objections de personne qui ne connaît rien aux affaires. Tu vas répéter devant ton oncle les plans que tu m'exposais tantôt. Et nous verrons ce qu'il dira.

Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se retirer.

— Vous pouvez rester, ajouta le baron. La gloire de la famille nous intéresse tous au même degré... Et je regrette que la vivacité de ma mère l'empêche de discuter des choses si essentielles.

La gloire de la famille! Adhémar, à ce mot, jeta un regard sur Humbert, avec le sentiment que ce lourd et infatué personnage ne paraissait pas de taille à atteindre un si haut but... et lut dans les yeux de Valérie la même pensée ; m.ais la chanoinesse, l'œil étincelant, les lèvres frémissantes, re-

gardait son frère avec une expression d'orgueil et de confiance... et Adhémar soupira...

Ce titre de chanoinesse, qui éveille l'idée de quelque respectable vieille dame, était porté par cette jeune femme avec une dignité qui compensait ce qui lui manquait en années. Syl;rie de Carcabœuf avait vingt-deux ans; c'était une très belle fille, aux traits d'un dessin classique ; cheveux noirs, dents magnifiques, teint mat ; et ce qui donnait à sa physionomie un charme expressif, des yeux d'un bleu violet frangés de cils noirs, qui, lorsqu'ils souriaient, éclairaient son visage un peu sérieux.

Malgré sa haute stature, elle avait le pied étroit et cambré, la main petite aux doigts fuselés. Toujours vêtue de noir et portant aux jours de fête la croix d'or ciselé, attachée à un ruban bleu liseré d'or, insigne de sa dignité, la chanoinesse, malgré ses vingt-deux ans, inspirait un respect craintif aux gens du village ; elle riait rarement, et s'armait d'une glaciale politesse, pour tenir à distance ses inférieurs...

Et dans cette catégorie, il faut avouer qu'elle rangeait la plus grande partie de l'iiumanité... Richesse, beauté, talent, comptaient peu pour cet esprit, instruit dès l'enfance à considérer la naissance comme la seule valeur humaine. liCs Carcabœuf étant de très ancienne et chevaleresque race, il s'ensuivait qu'elle considérait comme inférieurs tous

gens quelconques, sauf trois ou quatre familles ruinées et nobles du pays.

A part ce frénétique orgueil, Sylvie était bonne, intelligente et instruite, autant qu'une femme vivant dans son milieu pouvait l'être,

— Nous t'écoutons, chevalier, dit Adhémar.

— Pendant mes trois ans d'absence, je ne suis pas revenu à Carnac... mais je vous ai écrit assez souvent...

— Oui, quatre lettres en trois ans, interrompit Valérie, qui s'arrêta, confuse, sous le regard sévère du baron.

— Vous avez pu voir, par ces lettres, que je me suis lié avec quelques-uns de mes camarades du régiment. L'un d'eux est le fils d'un journaliste... Il se nomme Paul Dubois. Il m'a pris en amitié, m'a présenté à ses parents, de sorte que, les congés que j'ai eus, je les ai passés chez eux, puisque je n'avais pas les moyens pécuniaires de revenir ici... Les Dubois sont des gens charmants, très riches, recevant la meilleure société ; j'ai assisté chez eux à des soirées brillantes; j"ai, par eux, été présenté chez des personnages très haut placés. Mon nom, d'ailleurs, me faisait rechercher, et j'étais là, en meilleure posture, bien que je fusse pauvre comme Job, que Paul Dubois, dont la poche était toujours pleine de louis...

— Naturellement 1 dit le baron. Des millions ne

peuvent mettre sur le pied de l'égalité un Dubois et un Carcabœuf.

La chanoinesse partagea cetteopinion... Adhémar demanda :

— Dans quels journaux écrit ce M. Dubois ?

— Je ne m'en suis pas informé, répliqua négligemment Humbert. Vous savez que je ne lis jamais, et les questions littéraires me laissent dans l'indifférence.

— Ce n'est pas la question littéraire qui est en jeu, c'est la question d'honorabilité. Tu ne parais pas te douter, chevalier, et cela fait honneur à ta droiture, qu'il y a à Paris une quantité d'escrocs et d'aigrefins, qui s'intitulent journalistes, et sont de véritables corsaires, toujours à la recherche de sots à duper, d'affaires à lancer, d'argent à s'approprier. Es-tu sûr que ton Dubois n'est pas de ceuxlà?

— Parfaitement sûr! répliqua Humbert, avec véhémence. Il y a chez lui un luxe, dont aucun de vous ne peut se faire une idée... Meubles de prix, tableaux, argenterie...

— Cela ne prouve rien du tout... On est toujours prodigue, lorsque c'est l'argent des autres qui paie les frais...

— M. Dubois, je vous l'ai dit, reçoit la plus haute société...

— Décris-nous un peu cette société-là !... Nomme

quelques-uns des grands personnages chez lesquels il t'a fait admettre ?

— Mais d'abord chez un ambassadeur...

La chanoinesse rougit d'orgueil.

— Ambassadeur de quelle puissance?

— De la République Argentine... Don Emilie Kuiz n'est plus ambassadeur, mais il l'a été autrefois...

— Je n'aime pas les Républiques, dit le baron.

— Je parie, chevalier, qu'il n'y a dans ta haute société que marquis et comtes brésiliens, chiliens, péruviens, tous gens constellés de décorations extraordinaires, et de diamants très gros et très jaunes... des Américains du Nord, très riches ceuxci, quelques femmes excentriques... bref une société cosmopolite... Toi seul, Français de vieille et honnête race...

— Mon Dieu, il est certain qu'il y avait là beaucoup plus d'étrangers que de Français, avoua le chevalier ; mais je ne vois pas qu''ilyait lieu de suspecter l'honorabilité de cespersonnes qui, toutes, ont une vie respectable, une maison bien montée, un luxe certain et pas de dettes.

Adhémar eut un rire railleur qui lui attira un regard irrité de la chanoinesse, et une observation da baron.

— Je ne sais pas, mon frère, pourquoi vous voulez croire que ces gens qui vous sont inconnus ne

sont pas honorables. Votre opinion ne repose sur rien.

— Elle repose sur mes propres souvenirs. J'ai vu autrefois ce genre de cosmopolites, dont quelquesuns sont des désœuvrés inoffensifs, mais beaucoup sont des aigrefins de la plus basse qualité. 11 est très facile à ces adroits compères de faire illusion sur l'esprit d'un jeune homme naïf, qui n'a jamais quitté son trou de Bretagne, et tient pour vrai tout ce qu'on lui dit.

— Mais, oncle Adhémar, quel intérêt auraient ces gens-là à m'attirer parmi eux, moi qui n'ai rien? En vérité, croyez-vous que je sois une proie qui vaille la peine que l'on s'en occupe ?... L'idée de m'emprunter de l'argent peut-elle venir à qui que ce soit ?

La réplique parut victorieuse au baron, Humbert ajouta :

— Sachez qu'au lieu de m'exploiler, de tirer de moi une somme quelconque, Dubois prétend me créer une situation admirable, et qui certainement me permettra de relever la fortune de notre maison...

— Oui-da?... Comment cela?

— Don Emilio, ancien ambassadeur de la République Argentine, est venu à Paris, pour contracter un emprunt. 11 agit au nom d'une compagnie, qui va construire une ligne de chemins de fer à La Plata.

— Avec la garantie du gouvernement ?

— Non. C'est une ligne prive'e. Il y aura des bénéfices immenses. Le tracé est fait. Don f^milio m'a moniré des plans. Une affaire d'exportation et d'importation va se greffer là-dessus. Ce qui coûte le plus cher et paralyse le commerce dans ces contréeslà, c'est la difficulté des moyens de transport. Vous comprenez qu'une société de commerce qui possédera un cliemin de fer, réalisera de considérables bénéfices.

— Je n'aime pas discuter des affaires commerciales, dit le baron, secouant les doigts, comme s'il les avait salis de boue...

— Je ne ferais pas de commerce, répliqua vivement Humbert. On va fonder une banque, à Paris, pour contracter cet emprunt, et pour, ensuite, servir d'intermédiaire d'échange avec La Plata. On m'oflre d'être sous-directeur et membre du conseil d'administration. J'aurais une situation de douze mille francs nets, plus cinq pour cent dans les bénéfices, ce qui, dans un peu d'années, étant donnée la prospérité certaine de l'entreprise, pourra me faire au moins cinquante mille francs par an...

Ébloui, le baron demeura muet. De pareils chifff-es l'étourdissaient comme un coup de massue. Ils représentaient cinq ou six fois la valeur de tout ce que possédait la famille.,. Ils représentaient une

splendeur de luxe que n'avaient pas possédée les Carcabœuf, depuis le temps du roi Henri lY...

— Tu ferais un beau mariage, dit-il...

— Évidemment, (rrand'mère me parlait jadis de Marthe de Saint-Colomban. Qu'est-ce que cela? Quelques maigres champs... Une ferme misérable, un petit he'ritage bon pour de pauvres gentilshommes bretons ruinés ; mais non pas pour le chevalier de Carcabœuf, appelé, par son nom et la situation qu'il aura su se faire, à épouser l'une des plus grandes fortunes de France...

Le baron et la choinoinesse étaient intéressants à observer. L'orgueil les transfigurait, et ils enveloppaient, d'un regard élincelant d'enthousiasme, celui qui allait relever si haut leur maison abattue... Adhémar jeta une douche froide sur cette illusion... 11 avait vécu, lui, et ce conte des Mille et une Nuits, cette situation extraordinaire, offerte à un jeune homme sans instruction et sans relations, lui semblait, à bon droit, suspecte.

— C'est admirable! dit-il avec un sérieux affecté. Et ce qui me surprend le plus, c'est que, ayant sous la main une foule d'hommes instruits et rompus aux affaires, on te choisisse, toi, un blanc-bec, ignorant tout, pour une place si importante. 11 y a là un mystère.

— Eh ! ils ne sont pas fâchés d'avoir parmi eux un Carcabœuf! déclara le baron. Cela don-

nera du poids à leur affaire. Ce sera un appui moral.

— Kn ve'rité, je le pense, ajouta le chevalier. Vous ne sauriez croire de quelles allentions on m'entourait.

Adhémar n'entreprit même pas de les faire changer d'avis. C'eût été inutile, il reprit:

— J'imagine qu'il faudra déposer une caution?

— Justement! dit vivement le chevalier, qui abordait le point difficile de la négociation. Vous qui connaissez le monde, oncle Adhémar, vous savez que c'est l'usage... On me demande vingt mille francs.

Le baron s'assombrit, tandis que son frère, un sourire aux lèvres, hochait la tète.

— Une caution 1 Une caution... répéta-t-il. Il leur faut une pareille somme pour cela ?

— Mais, mon père, songez que cette somme n'est rien pour eux... rien surtout en comparaison de la situation que j'aurai là... Des millions me passeront par les mains...

— Eh bien? après? Est-ce que la parole d'un gentilhomme n'est pas la meilleure caution? Douteraient-ils de l'honneur des Carcabœuf, ces manantsià?

Adhémar se frotta les mains avec satisfaction. Si l'honneur des Carcabœuf entrait en jeu, rien n'était fait... Mais le chevalier para le coup.

— Vous pensez bien, mon père, que tout au contraire on nous lient en haute estime. Dubois m'a expliqué que, s'ils n'y étaient pas forcés, ils ne me demanderaient rien. Mais les statuts de la société exigent que chacun des membres du conseil d'administration verse une somme d'argent. C'est un règlement établi. Tous s'y conforment. Gomme l'on sait que je n'ai pas de fortune, on se contentera d'un versement minime..

— Minime... Tout ce que nous possédons...

— Minime par comparaison. Dubois verse cent raille francs... Don Emilio cent cinquante mille...

Un silence pénible suivit ces paroles. Adhémar, sachant que le patrimoine des Carcabœuf valait tout au plus la somme demandée, ne prenait pas la peine de démontrer l'inanité des projets de son neveu. Puisqu'il y avait un obstacle insurmontable, cela suffisait... Après un moment assez long, le baron dit:

— Vendre le logis est impossible. Où irions-nous ma mère et moi?... Avec quelles ressources subsisterions-nous?...

— On peut emprunter... hypothéquer... insinua le chevalier.

— Vous ne trouverez pas vingt mille francs à emprunter sur celte propriété, dilAdhémar. Kl quand même vous les trouveriez, risqueriez-vous tout ce que vous possédez sur une pareille adaire?

— Je risquerais tout, pour relever ma maison, dit le baron.

— Et si, au lieu de la relever, vous la précipitez dans la dernière misère ? Si cette affaire, comme mille autres toutes semblables, ne réussit pas, et que les vingt mille francs soient perdus? Que ferezvous?

Le baron, partagé entre la prudence naturelle au paysan, et son orgueil insensé, faisait peine à voir.

— Mon oncle, je vous affirme que l'affaire réussira ; j'en suis certain... Elle est lancée par des gens honorables... Les fonds sont déjà trouvés... Et enfin si elle tournait mal, ce qui est inadmissible, j'aurais toujours la ressource d'un beau mariage, espoir chimérique en ce pays, puisqu'il n'y a pas d'héritière... A Paris, nombre de familles recherchent les jeunes gens de bonne noblesse, et je suis sur de me marier d'ici à deux ans à une jeune fille parfaitement bien élevée, et dont la dot me permettra de racheter non seulement ce qui nous reste actuellement, mais encore, tout ce que nous possédions autrefois, depuis le Menée jusqu'à la Trinité-sur-Mer... Si je demeure à Carnac, il ne faut pas songer à sortir jamais de l'obscurité... Je serai condamné à peiner comme l'a fait mon père, — à économiser toute ma vie, sans espoir de voir mes descendants moins misérables que moi. Ce sera la fin de la race...

Le baron respira fortement, et dit d'une voix ferme :

— Demain matin, nous irons ensemble voir le notaire, maître Le Dan.

— Armand, je vous conjure de réfléchir, avant de vous lancer dans une afl'aire aussi grave ! répliqua Adhémar avec véhémence. Ceci, en efl"et, peut être la fin de la race... Je vous dis, je vous affirme sur ma parole, que beaucoup de spéculations de ce genre sont des escroqueries qui se terminent en cour d'assises... Voyez-vous le nom des Carcabœuf mêlé à une afïaire déshonorante?

— Mon oncle...

— Mon neveu ! ne fais pas le bravache ! Je parlerai. Je dirai ce que ma conscience m'ordonne de dire. Tes ambassadeurs, tes comtes et marquis chiliens, péruviens et brésiliens, ton Dubois, me paraissent une bande de gredins. Gela va émettre des actions, en empocher Targent, et disparaître ensuite, laissant M. de Carcabœuf, sous-directeur, se débrouiller avec les actionnaires et les juges !...

— Vous ne connaissez pas ces gens, Adhémar, pourquoi les traitez-vous d'escrocs?

— N'y eût-il qu'une chance sur cent, pour que mon pressentiment soit juste, devez-vous vous engager à la légère, dans une aventure de ruine? Au moins, réfléchissez. Prenons des renseignements.

Sachons ce que c'est que ce Dubois... Avant quinze jours nous serons fixés.

— Par malheur, nous n'avons pas quinze jours, riposta le chevalier d'un ton agressif. C'est aujourd'hui même qu'il faut prendre un parti ; cette place que l'on m'offre, et que vous dédaignez, est convoitée par dix personnes ; si demain je ne l'ai pas acceptée, elle sera donnée à un autre.

— Cette précipitation confirme mes soupçons, dit Adhémar. Remarquez cela, Armand. On craint le résultat d'une demande de renseignements.

Mais le baron avait pris son parti. Ce que pouvait dire Adhémar ne le touchait plus. Il faut avouer qu'au fond, il comptait que, en cas de ruine, son frère ne les laisserait pas, sa mère et lui, dans le besoin.

Adhémar reprit.

— Eh bien, puisque vous êtes décidés à passer outre, sacrifiant tout à l'intérêt et à l'ambition d'un seul, je crois de mon devoir de combattre encore... Votre femme, Armand, vous apporta une petite dot, avec laquelle vous avez acheté deux des trois champs que vous possédez, réparé la maison, et construit une grange. Elle est morte, par conséquent ses enfants sont ses héritiers... Je dis « ses » enfants...

La chanoinesse, pâle et tremblante, car la discussion devenait grave, voulut parler ; mais son père se leva et répondit lui-même.

— Si tout autre que mon frère s'était permis de me tenir pareil langage, je l'eusse chassé de ma maison sur l'heure... Vous n'avez pas à vous constituer le défenseur de ma fille. C'est à moi de décider ce que je dois faire.

— La loi est la même pour un Carcabœuf et pour un paysan !

— Ma fille n'en réclamera pas l'exécution. Elle sait qu'elle ne peut prétendre à rien ; tout est réservé à l'aîné, à celui qui porte le nom... Elle entrera, lorsqu'elle le voudra, au couvent des Ursulines de Vannes, où les demoiselles de Carcabœuf sont reçues sans dot depuis trois siècles.

Adhémar ne se laissait pas facilement abattre. Il reprit avec le même calme.

— Elle ne peut entrer au couvent, puisque, avec votre assentiment, elle est fiancée avec Bernard de Fourcade.

— Bernard, alors, la prendra- sans fortune.

— Il est pauvre.

— Je vous en prie, mon oncle, s'écria la chanoinesse, ne parlez plus en mon nom ; je sacrifierais avec joie mon avenir, pour la gloire delà maison.

— Bien, ma fille, dit le baron.

Le chevalier n'accorda pas même un regard à sa sœur ; cette renonciation lui était due, et Sylvie ne faisait que son devoir. Alors, Adhémar, employant son dernier et rude argument, dit :

— Vous avez prononcé, Armand, une parole que vous n'aviez pas le droit de prononcer; vous avez dit : Je vous chasserais de « ma maison ». Je vous ferai remarquer d'abord, que j'ai le droit de donner mon avis, dans une question qui intéresse notre honneur, et sur laquelle, d'ailleurs, vous m'avez consulté ; ensuite, que cette maison est non pas la « vôtre », mais la « nôtre » s'il vous plaît...

Le baron blêmit.

— Comme je vous le disais tout à l'heure, la loi française est au-dessus de votre volonté particulière ; j'ai un droit égal au vôtre sur les biens que nous a laissés notre père ; de ce que je n'ai pas usé de ces droits, il ne s'ensuit pas que je les ai perdus. Soyez tranquille, je ne m'en prévaudrai jamais, pas même pour empêcher l'emprunt que vous voulez faire, et qui est une folie. Je veux seulement déclarer que vous n'aviez pas le droit de me menacer de me chasser. Si votre amitié fraternelle ne suffisait pas pour arrêter cette parole sur vos lèvres, la justice et l'équité devaient suffire.

Dépeindre les sentiments d'humiliation et décolère du baron et de son fils serait chose impossible. Adhémar se leva, prit son manteau, son chapeau, embrassa ses nièces, salua son frère et son neveu, et sortit sans qu'un mot eût été prononcé. Dans certaines situations extrêmes, toute parole est impuissante à exprimer les sentiments violents de

l'âme. Les Carcabœuf étaient connus pour leur entêtement et leur ténacité dans l'inimitié. Le baron Armand étendit la main, et dit solennellement :

— Jamais, je ne reverrai en face l'homme qui sort d'ici. Le premier argent que tu gagneras, chevalier, sera pour lui rembourser intégralement l'héritage qu'il a la bassesse de revendiquer.

— Certes, mon père. Et ce ne sera pas long.

— Il me parle de la loi... quelle loi?... Je ne m'y soumets pas. Les Carcabœuf ont des traditions qui datent de six siècles. Son code, à lui, n'a pas cent ans ! Nous n'avons jamais reconnu l'autorité de Monsieur de Buouaparte ; pourquoi nous soumettrions-nous à ses ordonnances ? Lorsque le roi reviendra, s'il m'ordonne de changer mes coutumes, j'obéirai; mais pas à d'autres.

— C'est fort bien, approuva le chevalier, dont ces idées antédiluviennes faisaient le jeu. Nous irons demain chez le notaire, de façon à pouvoir envoyer aussitôt mon acceptation.

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