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CHAPITRE XVIII

Le lendemain, Sylvie fut appele'e en présence de la mère Sainte-Thérèse, qui lui dit d'un ton très affectueux :

— Ma chère fille, vous allez quitter l'habit que vous portez, et reprendre les vêtements que vous aviez lorsque vous êtes venue ici, il y a quatre semaines.

Sylvie n'essaya pas de protester ; elle savait que ce serait inutile; et peut-être aussi, durant les longues heures delà nuit qui venait de s'écouler, avait-elle fini par voir clair dans son propre cœur?

— J'ai écrit à votre père ; mais on me répond qu'il nepeut venir vous chercher. Je vais, en conséquence, vous faire reconduire à la maison qu'habite votre grand'mère dans cette ville...

— Grand'mère est encore malade ?

— Elle est mieux. !...

— Et mon père? pourquoi ne peut-il venir me chercher?

— Je ne sais. On ne me le dit pas.

La chanoinesse, prise d'une inquiétude des plus vives, songea au coup violent qu'avait dû porter à son père l'énoncé des projets de Humbert.

— Vo3'ez, ma pauvre enfant, dans quels malheurs peut nous plonger un orgueil exagéré, dit la supérieure d'un ton de pitié affectueuse. Vous n'avez pas fini de souffrir. Celui même pour lequel vous avez, sans hésiter, sacrifié votre avenir et celui de votre fiancé, vous inflige l'humiliation la plus cruelle. Et c'est sur lui que vous faisiez reposer tout l'avenir de votre famille... Adieu !... ou plutôt au revoir! je pense que vous viendrez ici quelquefois, et je serai heureuse de vous voir, car je vous estime et je vous aime. Vous avez un caractère droit et fier... et ceci, je l'espère, vous guérira de la morgue qui était en vous...

M"'' de Roche embrassa affectueusement sa petite cousine.

— Embrassez aussi pour moi votre grand'mère. Dites-lui que j'eusse été heureuse de vous garder, si vous n'eussiez dû en être malheureuse, vous...

Une heure plus tard, Sylvie arrivait à la maison de l'oncle Adhémar. Grand'mère pouvait se lever maintenant. Elle arrivait même à faire quelques pas dans la chambre. Lorsque la chanoinesse l'aperçut, auprès de la fenêtre ouverte sur un jardin où fleurissaient des roses, son cœur se gonfla:

— Oh ! chère grand'mère ! si longtemps sans vous voir I s'écria-t-elle, en serrant dans ses bras M'"° de Carcabœuf.

Celle-ci la retint près d'elle, et la regardant, dit :

— Tu reviens changée comme si tu avais failli mourir... tu as été malade?

— Non, grand'mère, seulement la vie du couvent est très différente de celle que j'avais menée jusqu'alors. J'étais habituée au grand air.

— Te voilà pâle, les yeux cernés et fiévreux... reprit grand'mère, d'un ton de chagrin et d'inquiétude. Il faut me promettre d'être courageuse, ma petite-fille. Tu m'as fait tant de peine en me quittant, ne m'en fais pas maintenant en devenant malade.

Sylvie pleura, ce qu'elle n'avait pas fait depuis plus d'un mois ; et cette crise de larmes lui détendit les nerfs et lui fit du bien. Grand'mère, sans parler, lui caressait les cheveux d'une main douce... Elles ne se dirent plus rien à propos de l'entrée de Sylvie au couvent...

Lachanoinesse, lorsqu'elle fut plus calme, reprit :

— Humbert a-t-il vu mon père?

Grand'mère frémit.

— Oui, dit-elle ! mais ne me demande pas de détails sur cette horrible scène... Mon pauvre Armand est cruellement puni de sa partialité pour ce garçon détestable... Ils se sont bravés en ma présence.

Ton jîère, naturellement, adit ce qu'il devait dire; que jamais il ne consentirait à un mariage pareil ! Pour moi, ce qui me révolte, ce n'est pas seulement le fait que ce Redmann a débuté modestement... Il faut se guérir de l'orgueil. Nous voyons par nous-mêmes quel mal il peut causer... mais je ne puis admettre un homme qui a fait contre nous cette horrible guerre!... Tu ne te souviens pas de cela, toi ! tu ne sais pas!... tu ne peux savoir ce que contient de honte, de douleurs, de colère, ce mot : l'Invasion !... Un Carcabœuf... noblesse d'épée, fait alliance avec un tel homme... Ne parlons pas de cela. C'est odieux. !... et cet abominable petit drôle, par une fourberie stupide, prétend fairecroire que c'est par amour qu'il veut épouser cette fille... De l'amour, lui? et avec quoi en aurait-il ? a-t-il en lui une pensée généreuse ? a-t-il éprouvé jamais un sentiment autre que l'égoïsme, le désir de jouir,'la paresse et la lâcheté ? Frémissante, Sylvie écoutait grand'mère, dont la parole saccadée, la physionomie sévère, l'œil brillant, disaient toute l'indignation intérieure.

— Et mon père? demanda-t-elle.

— Il est ici... tu vas le voir... le pauvre homme ! il vient de choir de si haut, qu'il en est encore tout froissé et étourdi.

Le baron, auquel on avait annoncé que sa fille était revenue, entra accompagné d'une personne que Sylvie ne connaissait pas, et qui était Louis Le Braz.

— Te voici revenue, mon enfant, dit M. de Harcabœuf d'une voix lasse. J'en suis heureux. Toi, du moins, lu me resteras.

Il regarda Sylvie. Saisis de douleur et de surprise, le père etla fille ee contemplèrent. Elle, peinée de l'abattement de son père... Depuis ces quelques semaines; il avait vieilli de plusieurs années ; autrefois, il se tenait droit, presque roide, la tète fière, l'œil hardi ; maintenant courbé, le regard morne, la physionomie indifférente... 11 s'anima, pourtant, en voyant l'ombre de ce qu'avait été sa fille, cette femme blême aux traits amincis, aux yeux trop grands, aux mains diaphanes.

— Mais tu es très malade, Sylvie, qu'as-tu?...

— De la tristesse, du découragement !... et c'est tout! murmura-t-elle, lisant dans les yeux de son père combien il la trouvait changée.

Le Braz et grand'mère, le cœur serré, contemplaient ces deux victimes d'un orgueil insensé; et M"*" de Carcabœuf dit:

— Tu ne connais pas ton cousin, le mari de Valérie ; il a été, pour moi, affectueux et bon comme un fils. 11 a remplacé nos enfants qui nous abandonnaient.

La chanoinesse salua cérémonieusement.

— Je vous remercie. Monsieur.

Louis ne parut pas remarquer cette réserve, il dit :

— J'espère que Valérie pourra revenir dans quelques jours. Le danger est passé.

Sylvie s'aperçut que grand'mère faisait à son petit-fils signe de se taire.

— Le danger ? interrogea-t-elle. Valérie est en danger?

— Elle l'a été ! répliqua Le Braz, malgré le geste de grand'mère. Elle s'est exposée en soignant M. de Fourcade.

— Bernard!... Bernard est malade I dit Sylvie avec un cri d'angoisse qui tortura grand'mère.

— Il a été mourant ! Rassurez- vous, il est hors de danger 1 ajouta vivement Louis, en voyant Sylvie faiblir. Il avait une fièvre contagieuse. Personne pour le soigner. Alors. Valérie s'est dévouée. Depuis vingt-deux jours elle est à Lannion.

— Oh ! ma bonne petite Valérie ! murmura la chanoinesse avec tout son cœur.

— Oui ! elle vous aime, malgré la dureté que vous avez eue pour elle !... continua impitoyablement Louis. Quant à M. de Fourcade, il était déjà mourant lorsque vous lui avez écrit.

— C'est pour cela qu'il n'a pas répondu ! sanglota Sylvie, afl"olée.

Le Braz, par la force des choses, avait pris un rôle prépondérant. Il disait tout ceci à !a jeune fille, avec une singulière âpreté. Il voulait frapper sur celte âme hautaine une série de coups violents, afin de voir ce qu'elle valait.

— Vous voyez que vous avez été injuste, en accusant voire fiancé! continua-t-il.

— Oh! oui, injuste, abominable, s'écria-t-elle avec véliénaence. Mais j'ai assez souffert pour que l'on me pardonne... Il était mourant! et pourquoi ne m'a-t-on rien dit ? ajouta-t-elle, se tournant vers son père.

— Qu'eussiez-vous fait?

— Ce qu'a fait Valérie. Ce que je vais faire à présent que je sais... Le soigner moi-même.

— Il est trop tard !

— Louis, taisez-vous, ordonna grand'mère.

— Non ! il faut qu'elle sache ! Il faut que M"'' de Carcabœuf sache que l'on ne joue pas impunément avec tous les sentiments de fierté et de dignité des autres. Il faut qu'elle sache que l'on n'a pas le droit d^avoir un orgueil si prompt au mépris. M. de Fourcade a lu vos lettres, Mademoiselle. Il a pu voir à quel point vous avez été injuste et passionnée, dans vos accusations, et combien facilement vous l'avez cru indigne de vous. Lorsque Valérie lui apprit que vous étiez au couvent, il dit : « C'est bien, je ne veux plus la voir. Elle a choisi elle-même. Je ne veux plus penser à elle 1 »

Sylvie ne prononça pas une parole ; elle ne se révolta pas ; elle ne rappela pas cet étranger au respect des convenances ; elle ne lui demanda pas de quel droit il lui disait brutalement ces choses cruelles

et blessantes. Elle demeura une minute les yeux fixés sur lui, le regard étincelant, les lèvres tremblantes... Mais, évidemment, elle ne pensait pas à sa blessure d'orgueil. Elle pensait à Bernard mourant, et qui ne voulait pas la revoir. Sans qu'un mot lui vînt aux lèvres, elle sortit... et les assistants demeurèrent muets eux-mêmes durant un moment...

— Vous avez eu tort, Louis, de lui dire ceci...

— Il fallait que ce fût fait, et sans tergiversations, grand'mère. C'est le seul moyen de réédifier ce bonheur brisé...

— Puisqu'il ne l'aime plus ! répliqua le baron.

— On dit cela ! On le croit ! Mais ce n'est pas vrai ! répliqua Louis. îl n'est pas si aisé de cesser d'aimer. Et je n'étais pas fâché de savoir ce qu'elle vaut.

— Eh bien ! Que jugez-vous?

— Elle a fièrement reçu le coup... Son âme est énergique... Je l'ai admirée... Mais attendons. Voyons ce qu'elle fera..,

La chanoinesse avait encore son chapeau et son manteau de voyage ; en sortant de la chambre de grand'mère, elle consulta sa montre, et quittant la maison, se dirigea rapidement vers la gare. Elle agissait avec l'allure décidée d'une femme qui a pris une résolution dont rien ne la détournera.

— Le train pour Lannion est-il parti ?demanda-telle, en arrivant au débarcadère.

— Non, Madame, vous avez encore trois minutes. Elle avait juste la somme nécessaire au voyage.

Quelques minutes plus tard, installée seule, dans le wagon qui l'emportait vers cette petite ville qu'elle ne connaissait pas, l'idée lui vint, pour la première fois, qu'elle était partie sans même prévenir grand'mère.

Une seule pensée s'était emparée de son esprit, celle de voir Bernard immédiatement. Non pas, pour faire revivre les choses passées et mortes... Sans doute, il ne l'aimait plus. Et rien ne ferait revivre la tendresse qu'il avait eue pour elle. Mais elle pouvait du moins reconquérir son estime, en reconnaissant ses torts... et en lui faisant comprendre sous l'empire de quelles pénibles circonstances, elle en était arrivée à douter de lui... Et puis, en apprenant qu'il était malade, elle n'avait plus rien calculé. Elle était partie, tout simplement.

Elle trouva sans peine la maison de M""" Le Mœur. Cette bonne vieille, lorsqu'elle lui demanda à voir Bernard, répliqua :

— Il est très faible. Madame, on ne peut pas le voir... Mais vous êtes peut-être de sa famille?

— Oui ! Je veux le voir ! répéta brièvement la chanoinesse.

— Voulez-vous me dire votre nom. Je vais lui demander s'il consent à vous recevoir?

— Inutile ! J'irai sans être annoncée.

Et, disant ceci, la chanoinesse s'avança vers l'escalier conduisant au premier étage. M""' Le Mœur se mit en travers.

— Vous ne passerez pas, sans que je sache votre nom.

Sylvie l'écarta d'un geste impérieux. A ce moment, la porte du premier étage fut ouverte, et la jeune fille aperçut sa cousine, qui, entendant M""^ Le Mœur parler d'un ton courroucé, venait s'enquérir de ce qui se passait...

Valérie, apercevant la visiteuse, descendit l'escalier en courant, et s'écria :

— Sylvie!... Toi ici?...

M""* Le Mœur essuya ses lunettes, et murmura d'un air de satisfaction:

— Ah! C'est Sylvie I... Je ne suis pas fâchée de la connaître.

Valérie, émue au dernier point, serra sa cousine dans ses bras.

— Tu as quitté le couvent, en apprenant qu'il était malade... Tu nous reviens pour n'y plus retourner...

— Oui, dit Sylvie... Et je ne puis assez le remercier de ce que tu as fait pour lui... Pourras-tu me pardonner d'avoir été si méchante et si dure envers toi?...

— Ah, ma pauvre chanoinesse, est-ce que l'on ne pardonne pas tout aux gens que l'on aime!

— C'est donc aussi la chanoinesse! murmura M'"" Le Mœur avec étonnement.

— Je viens pour le voir, reprit Sylvie. Je sais, ton mari m'a dit que Bernard ne m'aime plus, et qu'il ne veut plus penser à moi... 11 me repoussera sans doule. Mais rien ne m'arrêtera. Je le verrai. Je veux lui dire quel est mon remords de l'avoir jugé si mal... Et puis, qu'il sache aussi combien j'étais malheureuse et abandonnée de tout le monde, lorsque je lui ai écrit cette abominable lettre. Tu veux bien que j'aille tout de suite le voir?

— Ah ! certes, je le veux I s'écria Valérie. Tu es courageuse et loyale, de sorte que l'on t'aime malgré tout!...

Bernard était installé dans un fauteuil auprès de la fenêtre. Il allait beaucoup mieux, c'est-à-dire que, depuis longtemps, le délire Tavait quitté, et, le danger s'éloignant, il sentait la vie renaître en lui- Mais il n'éprouvait pas ce sentiment de bien-être et de repos qu'éprouvent généralement les convalescents...

Le sentiment qui l'avait dominé tout d'abord, était l'indignation et la révolte d'une âme fière, qui se voit méconnue par ce qu'elle a de plus cher... Depuis le jour où, lisant les lettres de Sylvie, il avait vu que, rompant brusquement leurs projets d'union, elle oubliait, en une heure de colère et d'orgueil blessé, toutes les preuves d'attachement et de loyauté qu'il

lui avait données depuis des années, cette idée torturante ne le quittait plus, empoisonnant pour lui la joie de se sentir revivre...

Durant huit jours, il n'avait pas souffert même que Valérie prononçât le nom de Sylvie ; il essayait de l'oublier, ce nom d'une femme qui lui avait apporté tant de tristesses, d'inquiétudes, et qui finissait par le rejeter loin d'elle, en l'accusant de bassesse, sans même daigner l'entendre...

Mais, ensuite, après la première colère, voici que, malgré lui, l'afTection ancienne lui revenait au cœur. Il plaidait contre lui-même la cause de Sylvie, mieux qu'elle n'eût pu le faire. Il le savait, les défauts de son caractère étaient le fait de l'éducation qu'on lui avait donnée. Cet orgueil démesuré, le baron le lui avait inculqué, en l'habituant dès l'enfance à se croire d'une race et d'une essence supérieures ; lorsqu'elle avait cru sa dignité outragée, elle avait dans un accès de passion et de révolte, brisé leur avenir, sans s'arrêter à la pensée qu'elle pouvait être injuste.

Mais ensuite? N'avait-elle pas regretté?... N'attendait-elle pas chaque jour, derrière la grille de ce couvent où elle s'était réfugiée, qu'il allât la reprendre, puisqu'elle était sa fiancée, sa femme?...

Et, avec les jours qui s'écoulaient, la miséricorde et la tendresse revenaient au cœur de Bernard. Il oubliait l'injure d'un moment de colère, pour se

souvenir des longues années d'affection et de confiance en lui, et aussi des qualités qui donnaient à Sylvie un charme si pénétrant, que, jamais, il le sentait bien, il n'arriverait à l'oublier, après l'avoir aimée. Cette franchise absolue, cette loyauté, cette énergie, cette fierté même, qui la rendaient intransigeante pour toute bassesse... Et puis aussi son complet désintéressement.

Car ce qu'il avait prévu était arrivé... Ces deux hommes, qui devaient l'aimer et la protéger, l'avaient dépouillée de tout. De sorte que, pour tout refuge, il lui restait la cellule d'un couvent cloîtré... Il relut les deux lettres de Sylvie... il les relut dix fois, il analysa le sentiment qui avait dicté chaque mot... Il comprit... Il reconslitua presque le drame qui avait dû se passer dans le cœur de cette pauvre femme...

Sollicitée par son père, honteuse de résister à ses ordres, et de paraître attacher un prix exagéré à l'argent, elle s'était retournée vers son fiancé, l'appelant à son secours, lui demandant de décider tout de suite de leur sort... Pas de réponse à cet appel. Bernard se figurait quelle avait dû être son anxiété pendant ces trois jours d^attente vaine.

— Les autres la poussaient san» relâche, par tous les arguments possibles, pensait-il. Reproches, prières, railleries, rien n'a dû être épargné... Et pouvait-elle penser que j'étais malade, au point de ne

pouvoir la prévenir... Ce sont eux... C'est ce misérable Humbert, le principal coupable...

Pendant que Valérie lui lisait, à haute voix, des livres qu'il n'écoutait pas, il roulait ces pensées dans sa tête, et en arrivait à ne plus trouver en lui que de l'indulgence pour ce qu'elle lui avait fait souffrir, et de l'indignation pour ceux qui l'avaient torturée moralement, jusqu'à jeter peut-être le premier doute dans son cœur.

— Je saurai cela ! murmura-t-il, au moment où Valérie descendait chez M"'^ Le Mœur. Je le saurai ! Seule, elle n'eût jamais douté de moi. Ce doit être Humbert qui, impatient d'en finir, et voulant la dépouiller, a trouvé bon de m'accuser de rapacité. Il triomphe à présent. Sa sœur, au couvent, n'a droit à rien... Elle est morte! Qu'on n'en parle plus!... Nous verrons cela, chevalier !... Et si elle s'est jetée là, par désespoir, se voyant rejetée par son père, dépouillée par son frère, abandonnée par moi, elle doit être malheureuse... Cela, je ne le veux pas...

Un pas rapide retentit dans l'escalier. Sans qu'il sût pourquoi, Bernard prêta l'oreille... On parlait à voix basse. On s'arrêta avant d'ouvrir la porte, comme si l'on hésitait.

— Qui donc est là ? demanda-t-il.

— C'est moi, Bernard 1...

Anéanti de surprise, il vit entrer Sylvie ; elle s'avança vers lui...

— Je sais, dit-elle d'une voix mal assurée, que vous ne m'aimez plus, que vous ne voulez plus me voir... Je ne vous imposerai pas ma présence, seulement je voulais vous dire combien je suis désespérée de vous avoir insulté par des soupçons indignes de vous... Je devais vous connaître, cependant! mais on me disait que votre silence était une preuve de mépris... Alors, j'ai été folle... J'ai écrit cette lettre. J'ai su, il y a quelques heures seulement, que vous avez été malade...

— Si vous m'aviez aimé, vous n'eussiez pas douté de moi!... dit Bernard. Vous ne n'aimez pas, voilà tout!

Valérie s'approcha de la chanoinesse qui chancelait de faiblesse et d'émotion. Elle dit :

— Ne soyez pas injuste, Bernard I... Regardezlai... et dites-moi votre pensée. Est-ce l'abandon de sa fortune, ou le chagrin de vous perdre, qui l'a changée ainsi !

Bernard s'émut... il regarda sa fiancée... Sa pâleur qu'il avait attribuée d'abord à l'émotion de l'entrevue, son amaigrissement, l'éclat fiévreux de ses yeux, le tremblement de ses lèvres, tous ces changements qui avaient douloureusement impressionné grand'mère et le baron, le frappèrent au cœur. Il pâlit... Il fut saisi d'une crainte horrible de la perdre, qui emporta tout ce qui restait de sa rancune.

— Mou Dieu !... Sylvie ... Vous êtes malade !...

— Non dit-elle. J'ai été triste et découragée. Et puis dans ce couvent, on manque d'air.

— Comme vous êtes changée murmura-t-il, le cœur serré d'angoisse, recherchant dans ce visage aimé, l'expression résolue et gaie de sa Sylvie d'autrefois.

— Oui 1 j'ai souffert 1

A ce mot. tout fut oublié ; il se représenta les persécutions auxquelles elle avait été en butte, et qui lui avaient persuadé qu'elle n'avait plus qu'à disparaître... 11 s'approcha d'elle, la serra dans ses bras, et dit d'un ton résolu, et retenant avec peine des larmes qui lui venaient aux paupières :

— Vous ne souffrirez plus ! Vous êtes à moi, je vous garderai contre tous !...

— Vous m'aimez donc encore, Bernard?

— Croyez-vous qu'il soit si aisé de cesser de vous aimer?..

Valérie, riant et pleurant, s'écria :

— Je suis, je crois, aussi heureuse que le jour où je suis devenue M™' Louis Le Braz. Si vous m'en croyez, vous n'attendrez pour vous marier aussi, que le temps nécessaire pour guérir Bernard, et redonner à Sylvie une figure moins blême... Je vais te soigner, Sylvie, et dans deux mois, je veux assister à votre mariage... Bon ! Elle s'évanouit !...

Sylvie, au grand effroi de Bernard, perdait connais-

sance. Ou lui fit respirer de l'élher. M"^ LeMœur accourut et offrit ses services. La chanoinesse reprit ses sens.

— N'ayez pas peur 1 murmura-t-elle essayant de sourire. C'est la suite de cette secousse nerveuse ; et je crois que j'ai faim ! Je n'ai pas mangé depuis quarante-huit heures !

- Seigneur ! cria M'"^ Le Mœur. Je vais chercher un bouillon.

— On ne mange donc pas, dans ce couvent? interrogea Valérie.

— Si... mais je voulais suivre la règle très sévèrement.

— Voilà l'explication de cette pâleur de poitrinaire ! s'écria Valérie avec indignation. Tu te laissais mourir de faim, tout simplement. C'était une façon d'en finir en peu de temps avec la vie.

— J'étais si seule ! murmura la chanoinesse, pendant que Bernard, bouleversé au delà de toute expression, prenait une de ses mains et la baisait avec ferveur.

M""^ Le Mœur apporta une tasse de bouillon, et Valérie reprit :

— Maintenant, Sylvie, tu vas aller te reposer dans ma chambre, et essayer de dormir. Et vous, mon cher malade, si vous voulez m'obéir, comme vous l'avez fait jusqu'à présent, vous vous installerez dans ce fauteuil, et nous allons reprendre la lecture des

Mémoires da chanoine Moreau. Nous en étions au siège de Qimper, en 15...

Peu de jours après, Bernard put être transporté à Vannes, où il acheva sa convalescence, entre Sylvie et grand'mère. Sans qu'il le sût, Louis LeBraz faisait des démarches, en vue de son avancement. Ces démarches furent couronnées de succès, et le jeune armateur put annoncer à son futur cousin la nomination tant désirée, qui allait permettre de conclure le mariage sans délai.

Le même jour, Sylvie reçut un gros paquet cacheté, contenant une somme de cinquante mille francs... et une lettre de Humbert.

(( Je te rends l'argent que lu m'as prêté, disait le chevalier, et en même temps, je t'annonce mon mariage avec Déborah Kedmann. Mon père, pour éviter que je lui fisse des sommations, a fini par donner son consentement. Je ne doute pas que, plus tard, il arrive à comprendre que nous ne sommes pas déchus, mais au contraire relevés par ce mariage. Tu le comprendras toi-même, et tu trouvera? en moi un bon frère, disposé à te rendre service, s'il le fallait absolument. Cependant, je dois te prévenir d'avance qu'il ne faudrait pas fonder de grandes espérances, d'après l'état apparent de ma fortune ; car mon beau-père m'impose un contrat si serré, que, plusieurs fois, tout a failli se rompre, et je ne pourrai disposerderieujsans l'assentiment de mafemme!...»

Honteuse que celte lettre eût pu être écrite par son frère, la chanoinesse hésita à la montrer à Bernard. Elle le fit cependant.

— C'est un triste personnage ! déclara le jeune homme; mais il est peut-être préférable qu'il ait fait ce mariage. Qui sait où eût pu l'entraîner le désir de jouir... Il sera riche. Cela lui suffît.

Grand'mère hocha la tète, après avoir vu la lettre.

— Je savais, dit-elle, que le baron a fini, en horreur du scandale, par céder...

— Xous ne le voyons plus ! dit la chanoinesse. Il se cache dans la vieille ferme, loin de nous, qui l'aimons...

— Il avait mis sa vie dans son orgueil de famille I murmura grand'mère; voici que cet orgueil est abattu par la bassesse du dernier de sa race... Le mot de la vie n'est pas : orgueil... mais indulgence et bonté !...

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