‹ Les races qui meurentChapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Depuis trois semaines M"° de Carcabœuf, enfermée dans son couvent, n'avait plus entendu parler d'aucun des membres de sa famille. Après son entrevue avec Valérie, la solitude s'e'tait faite autour d'elle ; elle avait de;iiandé qu'on la laissât à elle-même... on lui obéissait. El, dans cette âme ulcérée par le sentiment de la partialité dont elle fut victime, et de l'inconstance dont elle avait souffert, l'abandon où on la laissait produisait un chagrin cuisant.

On se résignait donc bien facilement à sa disparition? Elle ne manquait pas aux siens... Que disait donc Valérie ?... Son père et grand'mère s'habituaient aisément à se passer de sa présence!... Et une amertume douloureuse se joignait au découragement qui l'avait amenée là. Puis, malgré l'injustice de ce raisonnement, elle se demandait avec anxiété ce qu'ils devenaient. Si grand'mère était guérie? si elle était retournée à Carnac?... Était-il

possible qu'elle eût quitté Vannes, sans avoir essayé de voir sa petite-fille?... Non!... Sans doute, elle était encore malade!... Et le baron?... Et Bernard?...

Pour échapper à l'obsession de ces cruelles incertitudes, pour cesser de souffrir, Sylvie se jeta à cœur perdu dans une dévotion exaltée, poussant à l'excesssif toutes les pratiques pieuses en usage au couvent, ne mangeant que tout juste pour ne pas succomber à l'inanition, et ne dormant quelques heures que vaincue par la fatigue. La supérieure était sa parente à un degré éloigné, et se nommait M"* de Roche, en r^iligion mère Sainte-Thérèse ; elle la fit venir un jour; elle lui dit:

— Ma chère enfant, depuis que vous êtes parmi nous, je vous étudie avec sollicitude, et je dois vous dire que vous ne me paraissez pas avoir la vocation religieuse.

La chanoinesse, stupéfaite, murmura :

— Ai-je manqué à quelqu'un de mes devoirs"?

— Oui; vous avez manqué au devoir d'être heureuse de vivre ici. Pour les exercices ordonnés par la règle, vous les avez accomplis avec une exactitude scrupuleuse, mais vous n'avez pas ce calme, cette quiétude, indice du contentement intérieur de l'âme qui a trouvé enfin le repos qu'elle cherchait. Vous vous jetez avec fureur dans les privations excessives. Vous vous soutenez à peine, parce que vous ne dor-

mez ni ne mangez plus. Vous passez des heures à la chapelle, dans une exaltation fiévreuse, et vous sortez de là, tantôt abattue, comme après une crise nerveuse, tantiH les yeux brillants, les nerfs agités et vibrants. Or, l'exaltation tombe tôt ou tard, et il ne reste ensuite que le dégoût. Il vaut mieux être dans le monde une femme pieuse, une bonne mère de famille, une fille dévouée, que d'être au couvent une mauvaise religieuse, c'est-à-dire une femme qui s'est réfugiée dans une résolution extrême, pour fuir des chagrins qu'elle ne s'est pas senti le courage de surmonter.,.

Sylvie, humiliée, attristée aussi, car la clairvoyance de la supérieure lui ouvrait les yeux à ellemême, baissa la tête pour cacher des larmes involontaires.

— Ne pleurez pas ! C'est parce que je vous aime, qu e je veux vous arrêter sur le seuil, avant que la porte se soit refermée sur vous. D'ailleurs ce devoir d'analyser les caractères que j'ai à diriger, je le remplis avec toutes celles qui veulent essayer de pénétrer ici. Beaucoup de jeunes filles se trompent ellesmêmes de bonne foi, et prennent pour la vocation religieuse un chagrin d'un moment... J'ai vécu dans le monde... et je suis de l'âge de votre grand'mère... mon enfant, vous eussiez mieux fait de rester près d'elle. Là était votre premier devoir. Si vous aviez souffert de quelque déception, vous deviez

trouver en vous le courage d'en surmonter Tamertume.

Sylvie demanda :

— Voulez-vous me permettre de rester encore quelque temps ; je tâcherai d'être ce que vous voulez.

— Soit ! Mais plus de ces austérités exagérées, plus de ces jeûnes, qui en trois semaines vous ont pâlie, changée, amaigrie, au point que vous êtes méconnaissable... vous avez l'air d'une femme qui se suicide !...

Et sur ces mots, dits sévèrement, la mère Sainte- Thérèse congédia, d'un geste, la chanoinesse. Un moment après, la tourière vint avertir celle-ci qu'on l'attendait au parloir.

— Est-ce la dame qui vint une fois déjà ? demandat-elle 1

— Non, c'est un monsieur...

— Mon père sans doute"?

— Oh non, il m'a paru jeune!

Sylvie était très faible. Elle eut an cblouissement. Et si la tourière ne l'eût retenue par le bras, elle fût tombée...

— Que vous prend-il?

— Je ne sais... J'ai jeûné ce matin...

— Vous en faites beaucoup trop !... dit nettement la tourière. Cela ne durera pas. Et vous ne resterez même pas ici. J'ai vu ça tant de foisi

Sylvie ne l'écoutait plus. Se raiiHssanl pour ne pas s'évanouir, elle marchait vers le parloir... Et aucun doute up restait en elle... Ce devait être Bernard, qu'elle allait voir... Elle n'analysa pas l'émotion qu'elle éprouvait; elle crut que c'était de l'indignation. Elle entra dans la grande pièce, et de l'autre côté de la grille, aperçut une silhouette masculine... mais ses yeux troublés ne distinguèrent rien. L'homme s'avança:

— Bonjour, Sylvie I J'espère que tu vas bien? Elle soupira... Un sentiment d'accablement,

quelque chose comme ce que l'on peut ressentir en se retrouvant encore vivant après une chute, anéanti et hors d'état déparier, succéda à son émotion... Ce n'était que le chevalier.

Il la contempla avec stupéfaction... et, bien qu'il fût un homme égoïste, il tressaillit... Etait-ce sa sœur ? ou quelque malheureuse phtisique n'ayant plus de vivant que les yeux, d*éclat fiévreux, dans un visage émacié, pâli, aux traits tirés, à l'expression découragée !

— Ma pauvre chanoinesse. Tu es malade?...

— Mais non ! Je suis très bien...

— Très bien? Tu n'es que l'ombre de toi-même... Une faut pas rester ici. Tu en mourrais...

Elle eut un geste d'indifférence.

— Ce serait plus tôt fini! murmura-t-elle.

Ceci alla remuer tout au fond de l'àme de Hum-

bert, ce qu'il pouvait avoir de bon... très peu de chose ! Mais enfin, il faut constater à l'honneur de la nature humaine, que presque tous les êtres, même les plus mauvais, ont un ppint sensible.

— Allons! s'écria-t-il avec brusquerie. Qu'est-ce que cela ? Tu me fais beaucoup d chagrin, Sylvie ! Je te le jure, si j'avais pensé que ta générosité envers moi te coûterait si cher, je ne l'eusse pas acceptée...

— Je suis très heureuse, et tu n'as aucun reproche à te faire ! dit-elle, touchée d'une émotion semblable chez son frère.

— Écoute, reprit-il, tu as fait une sottise, en t'enfermant dans un couvent; ta nature est contraire à la vie cloitrée. Il faut sortir d'ici, et sans retard. Ne m'objecte pas qu'il ne te reste aucune ressource. Je vais pouvoir te rendre d'ici à trois mois ce que tu m'as prêté, et même la somme avec laquelle tu as dégagé la ferme. De la sorte, tu jouiras d'une petite fortune, tu seras libre, tu vivras à ta guise, tu pourras l'organiser uue existence agréable.

— L'argent ne peut rien pour moi ! murmura la chanoinesse.

Mais Humberl ne l'écoutait pas. 11 venait de penser que son élan de tendresse allait amener tout naturellement la conversation sur l'objet de sa visite.

— Écoute-moi, ma bonne petite Sylvie ! supplia-

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t-il d'un ton qui surprit sa sœur. Je suis venu pour demander Ion appui auprès démon père. 11 s'agit, en ce moment, pour moi, de l'avenir de toute ma vie. J'aime une jeune fille adorable...

— Ah ! dii la chanoinesse, redevenant M"*" de Carcabœuf, et subitement galvanisée. Tu songes à te marier?

— Justement ! La jeune fille que je désire épouser est jolie, élégante, bien élevée et très riche.

Sylvie pinça les lèvres.

— Son père est deux fois millionnaire, continua le chevalier. Il vient d'acheter la villa du prince d'Ast, ses chevaux, ses voilures. C'est admirable. J'y ai passé deux jours, j'en reviens ébloui... Et Déborah est exquisement belle !

— Déborah '^ Singulier nom ! Quelle est sa famille?

— Elle est la fille de M. Redmann, mon ami, dont tu m'as entendu parler... 11 a été très bon pour moi.

— Un commerçant I

— Redmann se retire des affaires. Et ce n'était pas un boutiquier; il faisait le haut commerce.

— En quoi consistait ce haut commerce V

— Il était marchand d'antiquités, rue La Fayette. Les seuls marchands d'antiquités que Sylvie eût

vus jamais, étaient des sortes de regraltiers de basse catégorie, cumulant le commerce des chif-

fons et de la ferraille, avec celui des merrains de toutes sortes achetés à vil prix aux ventes des pauvres paysans. Ce mot ne pouvait lui représenter que de braves gens fort malpropres, vivant au milieu de loques sordides et de meubles déboite's, ayant à leur porte des montagnes d'os et de peaux de lapins, qu'ils allaient acheter en ville, en portant un sac sur leur dos. Cette pauvre chanoinesse était une sauvage. Elle n'avait rien vu. Cela lui donnait des intransigeances malheureuses. Elle s'indigna.

— Un marchand de vieux meubles! dit-elle. Et cette demoiselle s'appelle Déborah Redmann?...' C'est un nom allemand, ceci !

— M. Redmann est d'origine allemande, c'est vrai ! Quant à son extraction, elle est humble, et je vais te la dire, car je viens te demander de parler de cela à mon père. M. Redmann, très honorablement, m'a mis au courant de tout.,, en me disant qu'il veut que ma famille soit bien prévenue à l'avance, et l'accueille sans morgue. Je te prie de penser que je suis dénué de tout, et que, dans ce mariage, je trouve une fortune inespérée et une femme charmante... Je ne puis espérer trouver une fille de notre caste, qui ne soit aussi pauvre que moi.

— Arrive au fait!... dit impatiemment Sylvie. Cela te paraît difficile ! Ces gens sont-ils des fauxmonnayeurs?

— Ils sont 1res honorables !.. Seulement, ils ont commencé très modestement. Le père de M. Redraann était... fabricant d'objets en cuir, à Dresde, et son grand-père était... mon Dieu, pour employer le mot doat il se sert lui-même... il était savetier... Enfin, M. Redmann a servi contre la France, en 1870. Chère amie, tu te recules avec horreur. Mais j'aime Déborah. Elle est née en France! et elle aime la France !

— Oui, ces vautours rapaces aiment la France, puisqu'ils la dévorent, autant qu'ils le peuvent... .cela ^ort de son fumier, vient chez nous se gorger d'or... et, en vérité, cela trouve un gentilhomme, pour les aider à dépenser gaiement leurs ducats ! La grandeur de la noblesse, autrefois, était de défendre la patrie : maintenant, donc, elle s'alliera à ses ennemis ?

— Quelle exagération ! La fortune de Redmann a été très honorablement gagnée I Et il aime la France, je te le répète I

— Récapitulons ! dit nettement la chanoinesse. Petite fille d'Allemands, savetiers et marchands de ferrailles, fille d'un homme qui a contribué à humilier notre pays ; millionnaire, il est vrai. Et tu l'aimes ! tu l'adores!...

De toute sa hauteur, la chanoinesse laissa tomber sur le chevalier un regard chargé d'un mépris indicible... Lui, frémissant, se tut. Leurs

yeux 83 rencontrèrent une minute, et la chanoinesse dit d'un ton que nulle parole ne saurait rendre.

— Et c'est pour celui-ci, que j'ai renoncé à tout !.. mènae à Bernard !... Un Garcabœuf !..,

Sans une autre parole, elle sortit, hautaine, écrasante de dédain... Humbert, anéanti, la regarda traverser lentement la salle, en traînant sur les dalles sa longue robe de laine blanche... Elle disparut sans bruit... Et il semblait que c'était le bon génie des Garcabœuf, qui s'en allait ainsi, l'honneur, la loyauté, la fierté de la race, qui, indignés, se détournaient et disparaissaient pour jamais.

Et si forte fut cette impression qu'elle pénétra même l'âme peu sensitive du chevalier... Une humiliation profonde, puis une colère, une révolte furieuse l'empoignèrent ; il donna sur la grille un violent coup de poing, et murmura :

— Tragédienne 1...

Mais des larmes de rage lui brûlaient les paupières, et il sortit comme un fou, sans savoir ce qu'il faisait.

En retournant dans sa cellule, Sylvie fut rencontrée par la mère Sainte-Thérèse ; elle était si profondément enfoncée dans ses pensées, qu'elle ne reconnut pas la supérieure. Celle-ci, lui voyant une physionomie singulière, dit :

— Que vous arrive-t-il?...

La chanoinesse leva les yeux, reconnut son interlocutrice, mais oublia complètement le milieu où elle se trouvait.

— Ce que j'ai ! répliqua-t-elle amèrement. Je viens de voir le chevalier... et d'éprouver la plus poignante désillusion... Vous êtes notre parente... vous comprendrez... Je puis vous dire tout. Il veut se marier. Et savez-vous quelle personne il prétend épouser? La petite-fille d'un savetier allemand !... C'est cela, dont il prétend faire une baronne de Carcabœuf!...

Elle eut un rire bref, ses yeux étincelaient, ses lèvres tremblaient.

— Ce garçon est un abominable drôle!... dit M"' de Roche, oubliant la mère Sainte-Thérèse... Mais le baron ne va pas laisser commettre une semblable mésalliance...

— Non ! Seulement Humbert se passera de sa permission, voilà tout. N'êtes-vous pas indignée vous-même ?

La supérieure se ressaisit.

— Ma chère Sylvie, dit-elle avec fermeté, ce que je vois me prouve de plus en plus que vous ne pouvez être une bonne religieuse. Les vanités du monde vous touchent trop vivement. Si vous aviez l'humilité suffisante, vous ne vous indigneriez pas ; vous accepteriez les choses avec soumission. Vous êtes

trop la chanoinesse de Carcabœuf pour devenir l'une des nôtres... Je vais écrire à votre père aujourd'hui... Ne me répondez pas ! Sortez !

Force fut à Sylvie d'obéir ; mais sa colère était si grande contre le chevalier que ceci passa presque inaperçu d'elle. Restée seule, elle songea à ce qu'allait éprouver son père etgrand'mère, en apprenant le projet d'Humbert. Elle fit le compte des chagrins, des angoisses, des inquiétudes, des sacrifices que leur avaient coûtés les ambitions du chevalier... ou plutôt leur orgueil de famille, et pour aboutir à ceci! Son cœur se gonflait d'amertume et de mépris.

Et tout à coup une parole attristée, prononcée autrefois par grand'mère, lui revint en mémoire.

— Je désire que tu ne sois pas punie de ton orgueil.

Grand'mère avait dit cela, lorsque Valérie s'était mariée, et que la chanoinesse l'avait repoussée loin d'elle... Eh bien! l'heure de l'expiation était venue... Expiation cruelle, car elle était une humiliation...

Ironie du sort !... Les Carcabœuf avaient repoussé Valérie, parce qu'elle épousait le lils du colonel Le Braz, une famille honorée de tous, mais sans titre de noblesse... Le chevalier de Carcabœuf, lui, épousait Déborah Redmann ! Une race aux doigts crochus, éclose sur le fumier d'un ghetto

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allemand, allait être greffée sur leur arbre généalogique.

La chanoinesse serra les dents.

— Lâche!... murmura-t-elle, qui pour avoir de l'or vend ce qui n'est pas à lui !... l'honneur et le nom de ses ancêtres !

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