POUR UNE JEUNE FEMME BLONDE QS
Vos mains belles au bout des gestes beaux et souples Etaient de nobles fleurs dans le jardin du soir ; Et, frères des ramiers qui s'envolent par couples, ' Vos seins se soulevaient, appelant un espoir.
Telle, un peu lasse, un peu dolente, un peu meurtrie, D'un pas abandonné, distrait, vous dirigeant Vers l'horizon meilleur de quelque autre patrie. Vous alliez dans la paix mystique du couchant.
Le soir incendiait la mer d'or et de nacre ;
Le silence faisait l'instant plus solennel ;
Et, là-haut, des flambeaux s'allumaient pour ton sacre,
Impératrice nuit de la terre et du ciel.
Des barques mollement retournaient à la grève, Et vous étiez aussi, dans cette fin de jour, La barque merveilleuse où naviguait mon rêve. Sur les flots du désir, dans le vent de l'amour:
La barque du voyage aux lies Fortunées Dont nous gardons l'inoubliable souvenir Dans nos âmes, depuis des milliers d'années, Où plus d'une voudrait aller se rajeunir.
94 l'ES RADES
A quoi donc songiez-vous, jeune femme si blonde, ^ El dans quel au-delà vos yeux inassouvis
Plongeaient-ils ? Je ne sais ; sans que mon cœur se fonde, j
Je ne puis évoquer le soir où je vous vis. ^
le ne saurai jamais sans doute qui vous êtes ; Je vous connaîtrais moins peut-être à le savoir : 11 faut si peu de chose à l'âme des poètes Pour donner une vie à leur rêve d'un soir...
Peu m'importe les bras où vous êtes blottie ! Qu'à d'autres soit la fleur pensive de vos yeux ! Moi, j'ai fermé les miens quand vous êtes partie. Afin que votre image en moi demeurât mieux.
Je n'ai pas de regret ; je vous emporte toute, Lèvres, cheveux, regards, doux profil douloureux; Le destin, quel qu'il soit, n'a rien que je redoute; Je me souviens assez de vous pour être heureux.
Et cependant, je songe avec mélancolie, Que, pareille à la chaste anonyme d'Arvers, Vous ne saurez jamais quel souvenir vous lie Au poète inconnu qui fit pour vous ces vers !
E finito ramore
A The
omas Maisonneuve.
DANS Vérone aujourd'hui, Shakespeare, plus d'amant, Et, comme il manque à l'aube une alouette en joie. Manque à la nuit d'été cette échelle de soie Où, svelte, s'élançait le cavalier charmant.
Juliette répond à tous que l'Amour ment ; Elle rit du poète à ses pieds, le renvoie, Et fait par ses laquais, d'un geste qui rudoie. Chasser les musiciens impitoyablement.
De tins balcons encor s'ajourent aux façades. Mais personne n'y vient rêver dans les beaux soirs ; Et vos chansons, derniers donneurs de sérénades.
Prêtent vraiment à rire aux marchands laids et noirs Qui sont aimés, bien que stupides et maussades, Pour les piles d'écus sonnant sur leurs comptoirs.
Poème dans la
manière romantique
Elle me résistait : je l'ai assassinée ! Alexandre Dumas.
Pour une femme imaginaire.
O femme de la nuit qui dois être damnée Pour ton masque tragique et tes yeux qui font peur. Depuis qu'à toi mon âme entière s'est donnée, Je marche dans un songe inouï de stupeur.
Ange ou démon, qui donc es-tu. femme que j'aime ? Que je connaisse au moins le secret de tes yeux Puisque par un vraiment infernal stratagème. Je ne vis plus que de la mort^qui vit en eux.
gS LES RADES
La mon ! Vit-elle en eux ou la vie y meurt-elle? Tes yeux stupéfiants, à force d'être verts, Pour faire sur mon rêve une lumière telle, Sont-ils des paradis ou sont-ils des enfers ?
Ils évoquent des lacs étrangement verdâtres, Dans un pays perdu vers les confins du soir, Où de silencieux garçons d'amphithéâtres Viendraient jeter des corps sous un ciel vaste et noir.
Poë lui-même en aurait tressailli ; Baudelaire, Poète tourmenté par le mal et le bien, Qui créait un « frisson nouveau », crépusculaire, Se fût signé devant ses yeux, resté chrétien.
O femme, de quoi donc sont faites tes prunelles, Créature vouée aux flammes éternelles ?
Au Louvre
Léonard de Vinci, viiroir profond et sombre. Charles Baudelaire.
PLEIN d'une ivresse d'art généreuse et féconde Je m'attardais et, las a'avoir longtemps erré, J'étais allé revoir dans le Salon Carré La toile énigmatique où sourit la Joconde.
Alors tu vins. Ainsi qu'il était convenu, Nous nous étions fleuris de la même fleur blanche, Et tu mis dans ces mots toute ton àme franche : « Il me semble que je vous ai toujours connu ! »
Moi, je te regardais, frissonnant, sans paroles. Surpris que ce fût là, dans mon rêve exalté, Avec tant de douceur et de simplicité.
Un premier rendez-vous après des lettres folles.
Nous nous primes la main ; là-bas, grêles, chétits, Des saints peints sur fond d'or par de naïfs artistes Nous souriaient, et nous lisions en leurs yeux tristes, La bénédiction grave des Primitifs.
L'heure s'attendrissait dans une clarté blonde, Et nous demeurions seuls, ayant compris enfin Le sourire troublant, mystérieux, divin.
Dont Léonard a clos tes lèvres, ô Joconde.
Wanda
Wanda! nom de mystère et de brumes ! Elle est Quelque princesse frêle et pâle en qui persiste Le deuil d'une légende ancienne et qui se plaît A mirer ses cheveux dans l'eau d'un fleuve triste.
Nom de mélancolie et de songe. Wanda ! Son regard d'ouragan sur la mer se pailleté De l'or des sables blonds où son rêve aborda. Et ses cheveux sont faits de ténèbre inquiète.
Wanda ! Nom de mystère et de brumes. Un peu D'on ne sait quel effroi sur ses pas souples traîne, Et l'on évoque, au bout de ses gestes de feu, Des Mazeppas d'amour aux steppes de l'Ukraine !
Nom de mélancolie et de songe. Wanda ! Flexible, s'enlaçant d'une grâce qui flotte, Elle frissonne ainsi qu'un rythme de czarda Dont la douleur sonore aux violons sanglote.
Nom de mélancolie et de songe. Wanda !
La Chair
La chair est triste, bêlas ! et fai lu tous les livres. Stéphane Mallarmé.
A Frédéric Plessis.
QUAND, semant le bon grain de ta doctrine ailée. Notre Seigneur Jésus, tu t'en allais parmi Les villes et les bourgs de cette Galilée, Où les petits enfants t'appelaient leur ami ;
Quand tu marchais le long des fleuves, sous les palmeS; Prophète revêtu d'aurore et souriant, Dont les cheveux divins et les beaux regards calmes Mettaient la paix au cœur des peuples d'Orient ;
Sous les cieux embrasés, dans les claires nuits fraîches, A l'heure où les troupeaux reviennent, nonchalants. Vers le foin de l'étable et la paille des crèches, Quand tu parlais au peuple avec des gestes lents
Pour lui dire les plus adorables des choses. Ton Père, les élus, la joie au ciel, et puis Les paraboles s'effeuillant comme des roses; Quand, ayant soif, et las, tu faisais halte aux puits,
Et que, t'offrant à boire, une Samaritaine Penchait vers toi ses lourds cheveux couleur de blé, Quelqu'un passa peut-être auprès de la fontaine, Qui vit la femme et dans sa chair en fut troublé.
Ne devinas-tu point, dans l'obscurité chaude, La sourde obsession du désir sur ses pas ? Lorsque la volupté par les soirs ardents rôde, Le lys même, si pur, ne se pâme-t-il pas ?...
O Seigneur, ne crois pas que ma bouche blasphème ! J'ai la foi de ma mère en ta divinité ; Je suis humble d'esprit et de cœur, et je t'aime ! Hélas ! Je suis aussi le pauvre homme jeté