‹ Les radesChapitre 19 sur 47 · A MEMOIRE DU POETE ALBERT THOMAS · texte numérisé non relu

A MEMOIRE DU POETE ALBERT THOMAS

Le beau, le beau matin ! Mon souvenir revoit

En bas la Marne, à mi-colline le convoi ;

Et, plus haut, cet asile où nous allions t'étendre.

Mélancolique et las poète à l'âme tendre.

Ah ! le doux paysage et bien apparié,

Si paisible, si simple et pourtant varié,

Au charme en demi-teinte, à l'élégance sobre

De ton œuvre, rayon d'un doux soleil d'octobre.

Comme un cygne qui sur le lac natal se plait

A fendre l'onde avec un bien-être complet,

— Alors que tant d'oiseaux s'expatrient d'un coup d'aile

Au primitif amour tu demeurais fidèle.

N'ayant souci ni du Départ, ni des Ailleurs,

Tu te plaisais aux bois, aux prés, où les meilleurs

De tes songes, parmi ta première espérance.

S'étaient levés d'un coin discret d'Ile de France.

Ayant cueilli d'un geste une fleur de pommier,

Au printemps, pour te rendre au labeur coutumier

Qui, le jour, dans Paris t'exilait du village.

Tu suivais le chemin frais et clair de halage.

La berge heureuse retrouvait son vieil ami ;

Le nénuphar, au fil du courant endormi,

S'éveillait, paraissant t'off'rir comme un message

D'espoir, sa large feuille verte à ton passage.

Le peuple des iris, des glaïeuls, des roseaux.

Comme pour un salut s'inclinait sur les eaux ;

Et, voulant le fêter, celui dans qui s'incarne

Tant de tendresse pour l'azur et pour la Marne,

Plus d'un martin-pêcheur, délicieux et fol,

Affectueusement ralentissait son vol.

Tu marchais, attentif aux formes, aux cadences,

Observateur ravi par ces correspondances

Qu'entre l'odeur, le son, la forme et la couleur,

Baudelaire évoqua d'un vers ensorceleur.

Par l'harmonie et la grâce ton existence

Etait plus belle encor que ta plus belle stance.

Eperdûment épris de l'idéal, autant

Qu'à la nature allait à l'art, tout palpitant,

Ton regard qu'enflammaient les toiles et les marbres.

Et c'était ivre de beauté que, sous les arbres

Où Le Nôtre s'allie à Coustou, tu passais

A l'heure que le soir, dans ce jardin français

— Dernier vestige d'un palais — les Tuileries,

Vêt statue et bosquet de ses orfèvreries.

Là, tes Poèmes du Désir et du Regret

S'augmentaient chaque jour d'un vers exquis, au gré

D'une inspiration de joie et de lumière ;

Et puis, tu reprenais la route coutumière...

La Marne t'accueillait, rose encor du couchant ;

Les murmures oij meurt le jour faisaient un chant

Avec qui s'accordaient, vaguement esquissées,

Les strophes de demain révélant tes pensées.

Et tu rentrais d'un pas tranquille sous le toit

Abritant la compagne aimée, une autre toi.

A LA MÉMOIRE Df POÈTfe ALBERT THOMAS I l3

En été, la fenêtre ouverte, sous la lampe,

J'imagine ton fin profil ; contre la tempe

Où battent les grands vers ardents, c'est une main

Tremblante, alors que l'autre ouvre aux mots un chemin

Qui, d'après le frisson de la nuit et le songe,

Tantôt se raccourcit sur la page ou s'allonge.

Puis, brusquement, aux bords de la Marne, tout l'air,

Toute l'ombre ne sont qu'un bruit et qu'un éclair ;

Vertigineux, c'est le passage d'un rapide.

Et la maison, du faîte à la base, trépide !

Ah ! l'Express-Orient ! Les villes blanches sur

La mer, avec partout l'azur, l'azur, l'azur !

Le poète n'a pas bougé; son âme ignore

Ce bruit assourdissant, ce tumulte sonore :

Le tumulte est en lui, profond, intérieur.

Et le vertige! Calme, il poursuit son labeur....

Poète maintenant couché sur la colline,

A l'ombre des taillis où mûrit l'aveline,

Dans la verdure et dans les fleurs, loin des cyprès

Qui s'érigent ainsi que des cierges noirs, près

De la bonne nature aimante dont les roses

Fraternisent avec tes restes, tu reposes.

Le paysage est le même qui t'cmplibsait

D'émois ; chaque bouquet de bois, chaque fossé,

Chaque talus sont à la même place encore,

Et, bordant la même eau, germe la même flore.

Là. rêveur, où tu es aujourd'hui, tout cela

Tu le revois avec les yeux de l'au-delà.

Car pourrais-tu dormir sous la terre, insensible ?

Non, je ne puis le croire, et ce n'est pas possible

Quils meurent tout entiers, pour toujours, les vivants.

Peut-être appelais-tu mirages décevants

L'existence future et réternelle vie ;

Moi, j'en garde l'espoir tenace et je m'y fie,

Ne me résignant pas à ceci, qu'affamés

De lumière, les yeux soient à jamais fermés

De ceux dont le bonheur est de voir, les Poètes !

Et, sans doute, as-tu des extases plus complètes

Dans des pays plus beaux que les nôtres, parmi

Des Orients inattendus, mon tendre ami ?

Ah ! si c'est vrai que mon espoir n'est pas un leurre

Et qu'une autre patrie attend les morts, meilleure.

Puisque nous nous aimions si fraternellement,

Je t'en supplie, ô cher fantôme, préviens-m'en.

Le Soldo

Si j'avais à choisir uns maison de cjmpagne, je la prendrais ici. C'est la Jraisheur d'un paysage anglais parmi Us nobles lignes d'un tableau de Clauie Lorrain.

Taine {Voyage en Italiet.

Au Comte et a la Comtesse Giulio Turati.

ENTRE les attraits enchantés Dont tu te pare>, Italie, Pour rendre heureux à la folie Tous les voyageurs que relie Un sortilège à tes cités.

Plus que tes marbies, je l'avoje,

A ma joie est essentiel

Ce qui n'a rien d'artificiel ;

Et le bleu profond de ton ciel,

La vigne à l'ormeau qui se noue.

i lÔ LES fiADES

Le tendre horizon florentin, La grave campagne. romaine, Cette grâce qui se promène Du Lac Majeur au Trasiméne, Capri, l'azur napolitain.

Tel est, paysages et sites, Parfums, contours et coloris, Par quoi d'abord mon cœur est pris Entre les mille émois, pourpris De l'idéal, que tu suscites !

Tu es l'Éden toujours rêvé Depuis les temps mythologiques^ Que Virgile, en ses Géorgiques, Saluait de ces vers magiques :

Magna parensfriigum, salve...

Mais nulle part, la licvre aux tempes,

Mon extase allant crescendo,

Je n'ai trouvé d'Eldorado

A comparer à ce Soldo

Dont je gravis un jour les rampes.

LE SOLDO il/

C'est la fleur de la Brianza, Au-dessus de la Lombardie Ouvrant sa corolle hardie.

Jamais au soleil d'Arcadie Plus de beauté ne s'irisa.

L'horizon grandit à mesure Que j'avance et. sur l'opulent Paysage où règne Milan, Du premier jusqu'au dernier plan L'espace intensément s'azure.

La plaine où la culture, soit De mûrier, de maïs, de vigne, En damier jaune et vert s'aligne, S'égaie encor du rouge insigne Des tomates sur chaque toit.

Montant de délice en délice, Je m'enfonce dans des jardins Où des rnassifs sont smaragdins, D'autres en or et d'autres teints D'une pourpre cardinalice.

I l8 i-V.S RADES

C'est entre eux une même ardeur A parfumer, un même zèle A fleurir, et tout ensorcelle Des allégresses que recèle Leur somptueuse profondeur.

D'azur et de soleil vêtues, Carrare ignorant le souci D'être par l'aquilon transi Comme un marbre du nord, voici, Au frais du gazon, des statues.

Et plus loin, dans un petit bois, Sous des roses par ribambelles, Un temple d'amour où les belles, Ayant cessé d'être rebelles.

Se remettaient de leurs effrois.

Certes, ce sont là des féeries !

Aucune pourtant, il s'en faut, Ne surpasse ou même ne vaut Celle-là qui m'attend plus haut Que serres et qu'orangeries.

LE SOLDO I 19

Encore une rampe el voilà, D'heureuse el d'avenante mine Sur l'espace qu'elle domine, Que ta façade s'illumine.

Paradisiaque villa !

Ah ! que de grâce il s'en élève ; Son profil n'a, simple et charmant, Rien d'un orgueilleux monument, El c'est harmonieusement La maison d'amour et de rêve.

Loin du sol terrestre, à ce point Qu'on l'en croit vraiment libérée.

Et, planant parmi l'empyrée, Dans l'étendue et la durée, Sans un seul mortel pour témoin.

Tout autour d'elle une terrasse Surplombe l'abîme fleuri :

Le passant ne peut, que d'un cri.

Dire, par ces splendeurs meurtri.

L'émotion qui le terrasse.

LKS RADES

Arbres géants qui me drapiez De votre ombre quand, tout à l'heure, J'allais vers la haute demeure, C'est à peine, à présent, qu'atfleure Votre pauvre cime à mes pieds.

Quel panorama je découvre !

Ai-je rien vu de pareil ? Non.

C'est le chef-d'œuvre ici que n'ont,

Bien qu'ils comptent plus d'un grand nom,

Ni les Offices ni le Louvre.

Au Nord, ce Milanais riant Que l'abondance a pour royaume, OiJ l'air est pur et doux l'arôme, Et dont je vois au loin le Dôme Par ses milles flèches priant.

A l'Est, c'est un amphithéâtre De monts lilas et mi-voilés, Délicatement dentelés, Et par deux petits lacs ourlés D'une fine ganse bleuâtre.

LE SOLDO

Puis d'autres monts, au front plus haut, Prolongeant ceux de l'Engadine, Et qui forment une courtine Derrière laquelle badine L'adorable lac de Como.

A l'Occident enfin se pose Ton chef redoutable et neigeux.

Vieillard qui ne souris qu'aux jeux Du couchant et, l'air orageux, Veilles sur Pallanza, Mont Rose.

Et ce paysage est si beau Qu'après avoir, d'un pareil faîte, Nature, contemplé ta fête, On se sent l'àme stupé^'aite Qu'il faille descendre au tombeau !

Hélas ! mes yeux, est-ce possible Que vous vous fermiez ? Est-il vrai Qu'un jour venant je ne verrai Plus rien de ce que j'adorai Avec tout mon être sensible P

Hélas ! mes yeux, est-ce possible ?

A une descendante de Surcouf

C'ÉTAIT un soir du mois si doux où Tété penche Vers son déclin : dans un éblouissant décor, Parmi des flots de pourpre et sur des houles d'or, Le glorieux soleil se couchait dans la Manche.

Des navires montaient sur l'horizon très pur, En dépit des longs mois, malgré les longues lieues, Gardant de leur lointain voyage aux Iles Bleues Tout l'enveloppement d'un exotique azur.

(i) Ecrit en collaboration avec Louis Tierce lin.

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