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JUSTIFICATION DU TIRAGE

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Transmuer en perception la sensation ^

Parmi les conséquences que commande la notion du Bovarysme et qui sont toutes formulées dans le volume auquel celte notion a donné son titre, on en avait, dans un livre précédent, Nietzsche et la Réforme philosophique^ considéré une à part afin de l'exposer avec plus de force. Tout l'effort de cet ouvrage tendait à dépouiller les notions du bien et du vrai de l'en-soi que leur attribue la philosophie spiritualiste, allait à combattre ce faux rationalisme qui, d'une forme et d'un moyen de connaissance, faisant la source et l'objet de la connaissance, reconstitue, sous Tinvocatioii de la Raison, une modalité abstraite du déisme. Le rationalisme, tel qu'il a pris corps dans le kantisme de la Raison pratique, dans les doctrines de M. Renouvier et dans tout le moralisme contemporain, consiste à imaginer l'existence

î. Intr4)duction à la vie intellectuelle^ par Jules de Gaultier. Revue Blanckû d^ !•' janvier 1897, p. 26.

d'une entité abstraite, fixant à l'activité de l'être des lois, forme nécessaire et, a priori de cette activité, lui imposant une fin. On s'était attaché è. faire voir que les idées du bien et du vrai sont au contraire un produit de l'activité de l'être, une dépendance de cette activité. On avait montré les modesdeTexistence jaillissant de Tirrationnel, et on avait donné la raison, soùs son aspect moral, principalement, et en dehors des limites plus ou moins étroites où elle conditionne la connaissance, pour un succédané, pour le décalque méthodique des mouvements heureux selon lesquels l'activité de l'être a réussi à composer un ensemble symphonique, à faire émerger du chaos la forme d'un univers.

Pour mettre en lumière cette idée de la primauté hiérarchique de l'irrationnel, on en avait appelé aux doctrines de Nietzsche. Nul philosophe n'a exposé avec plus de force la faiblesse du rationalisme, nul n'a senti avec plus d'intensité l'indépendance de l'être à l'égard de toute entrave. Nul n'a mieux connu l'antériorité du spontané au réfléchi, au méthodique, et que toute méthode rationnelle n'est jamais que la forme, conservée et reproduite, des démarches hasardeuses accomplies parles modalitéslibres d'une activité ancienne. Aux démonstrations analytiques qu'il a produites, tou-

chant cette subordination du rationnel h l'irrationnel, Nietzsche a ajouté l'expression lyrique de cetffe notion. «Par hasard, prononce Zarathoustra, c'est la plus vieille noblesse du monde, je l'ai rendue à toutes les choses, je les ai délivrées de la servitude du but. Cette liberté et cette sérénité céleste, je les ai placées comme des cloches d'azur sur toutes les choses, lorsque j'ai enseigné qu'au-dessus d'elles et par elles aucune vérité éternelle ne voulait... Un peu de raison, cependant, un grain de sagesse, dispersé d'étoile en étoile — ce levain est mêlé à toutes choses; c'est à cause de la folie que la sagesse est mêlée à toutes les choses ^ »

Telle est la proclamation d'indépendance dont on a conamenté le texte au cours du livre précédent. Ce commentaire s'est attaché à montrer que ce qu'on nomme la raison est un état second de l'activité de l'être, le résultat d'une expérience, une règle inventée, avant d'être subie, par l'activité évoluant dans l'univers.

La conception qui, à la faveur d'un exposé de l'Idéalisme, est mise en valeur dans le livre actuel, est détachée, comme la précédente, du faisceau des idées qui, sous le commandement d'un même point de vue, avaient été liées entre elles dans le

!. Ainsi parlait Zarathoustra. Ed. du Mercure de France^ p. 238.

Bovarysme. Elle stipule une substitution de Testhéthique à Téthique comme principe d*explication métaphysique de l'existence. Un tel point de vue a été aperçu par Nietzsche qui Ta, par la suite, volontairement abandonné en se proposant de le dépasser. Dans Nietzsche et la Ré forme philosophique , on a fait à ce sujet les restrictions qui convenaient et, en exposant la signification attribuée en dernier lieu par Fauteur de la Volonté de Puissance au fait esthétique, on a montré le parti qu'il eût pu tirer d'une interprétation différente et en faveur de laquelle on a réservé toute préférence.

C«tte conception de l'esthétique substituée à l'idée morale comme principe de justification de l'existence est une conséquence nécessaire du point de vue du Bovarysme appliqué à la notion métaphysique de l'être. Elle modifie, de la façon la plus importante, l'angle sous lequel on est accoutumé de considérer la vie. Elle est le véritable objet de cette étude et sur lequel il a paru utile d'attirer l'attention et de donner quelque éclaircissement dès cette préface.

On entreprend donc ici œuvre métaphysique.

Toute spéculation mérite ce nom, qui se propose d'attribuer un sens au phénomène général de l'existence, par opposition à toute recherche dSnt l'objet est d'étudier les relations que- soutiennent

INTROOUCnON

entre eux les phénomènes particuliers compris dans ce phénomène générai. On ne prétend donc pas atteindre ici une certitude pareille à celle que nous apportent les vérités scientifiques dans le domaine limité où elles se formulent. On ne pro* mulgue pas non plus, à la manière d'un dogme, l'explication que Ton propose. On la produit comme une hypothèse dont la seule vertu consiste à satisfaire, semble-t-il, avec plus de bonheur et de perfection que ne faisait la précédente, un désir si violent, qu'il se contentait, à défaut d'une autre, de cette hypothèse éthique entièrement tramée d'inconséquences et de contradictions.

Cette hypothèse ancienne qui s'est toujours donnée, sous le jour religieux, pour un dogme, sous le jour philosophique, pour une vérité de raison, c'est donc l'hypothèse d'une finalité éthique, d'un but moral assigné à Texistence. Elle consiste à imaginer que le monde, en raison de la nécessité de sa nature, évolue d'un état d'imperfection vers un état de perfection, que, selon la fatalité d'un mécanisme immanent, il tend constamment vers le mieux, sainteté ou progrès, selon la diversité des croyances religieuses ou Isuques. Elle consiste à affirmer qu'un idéal moral préexiste, de vérité et de justice, dont la clarté rayonnant, soit dans l'au-delà, soit dans

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le lointain des futurs terrestres, halluciné les consciences. L'hypothèse morale se présente toujours avec ce caractère spécifique d'aspiration vers un but ; elle discrédite toujours le présent au bénéfice de l'avenir, et ce, sous quelque forme, primitive ou raffinée, qu'elle se produise. Sous le jour religieux, la vie terrestre est une expiation. Une faute commise par l'homme primitif y est rachetée par tous les hommes. Il s'agit de reconquérir une félicité perdue. Le moyen? Se conformer à un certain genre de vie, prescrit par la loi divine dont la révélation a fait connaître les termes. Sous le jour philosophique, et on entend désigner ici la philosophie la plus moderne, la plus dégagée de ses origines théologiques, on continue de prendre pour idéal la pratique des vertus morales dont l'excellence fut décrétée au cours de la phase religieuse de l'humanité. Seulement, la pratique de ces vertus ne répond plus à la nécessité d'obéir à une volonté divine. Au regard d'esprits demeurés mystiques et dont quelquesuns ont renchéri sur le mysticisme religieux, elles sont un culte rendu à la loi morale, à cette loi du Bien qui, en vertu d'une force immanente, se réalise d'elle-même dans l'Humanité. Au regard d'une conception plus positive, la pratique croissante des mêmes vertus doit avoir pour effet.

INTRODUCTION 1 i

en régularisant les rapports des hommes entre eux, de rendre les hommes plus heureux, de supprimer les conflits, les guerres, les faits d'exploitation, les actes d'agression quelconques qui symbolisent le mal dans la vie. On s'hallucine sur un idéal de justice vers lequel l'humanité tendra sans cesse sans jamais l'atteindre. On constate une évolution à laquelle on attribue ce sens moral. Ainsi, toutes ces nuances de la conception éthique de l'existence ont bien cela en commun, qu'elles supposent la présence dans l'univers, d'une part, d'une activité informe et imparfaite, d'autre part, d'une loi préexistante, révélée ou h découvrir, et à laquelle cette activité a pour obligation de se conformer.

Notons enfin, afin de tirer par la suite de cette remarque les conséquences qu'elle comporte, notons que toutes ces nuances de la conception morale de l'existence, en dépréciant le présent au profit de l'avenir, pe'rsuadent à l'activité humaine de s'efforcer vers cet avenir plein de promesses, d'en hâter les réalisations, de se modifier afin de modifier le monde ; ainsi elles engendrent du mouvement. Comme les chutes d'eau, comme lèvent, comme la houille, comme la chaleur ou l'électricité, dans le monde physique et dans le domaine des causes naturelles, elles sont des sources de

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force et comme il advient pour ces phénomènes physiques dans le domaine qui leur est propre, elles peuvent également dans le monde moral et dans le domaine de la motivation, être exploitées pour des fins entièrement étrangères à celles qu'elles semblent viser : on montrera qu'elles sont en effet exploitées de cette façon, en sorte que l'illusion même d'une fin propre qui les anime apparaîtra comme une condition de leur utilité au service de ces fins étrangères.

Ainsi la conception éthique implique expressément ridée d'un changement d'état subi par une activité en voie d'évolution dans l'univers sous l'influence d'un principe qui lui serait extérieur : le devenir aboutit à un but ; il y tend du moins ; ce but dût-il n'être jamais atteint, existe néanmoins comme principe régulateur du mouvement de l'évolution ; ce but est un impératif et ce but est moral. Que vaut donc cette conception? Que vaut cette hypothèse d'une finalité éthique assignée à l'évolution de l'être? Confrontée avec les phénomènes les plus généraux de l'univers, en fournit-elle une explication satisfaisante? Estelle du moins en harmonie avec elle-même?

Ses diverses parties vont-elles s'ajuster et permettre une construction d'ensemble ? Peut-elle même, prêter, sous son aspect théologique, à un

JSt

INTflODDCTlOîf

examen critique ? La discussion de la fable religieuse appartient-elle encore au domaine de la discussion philosophique? Qu'est-ce, sous le jour de la légende judéo-chrétienne, que celte faute originelle qui veut être expiée ? Gomment le Dieu infiniment bon et puissant a-t-il créé un être enclin au mal, à la faute, à la chute? Pourquoi, du point de vue même des appréciations morales que la culture de la conception éthique développe dans le cceur des hommes, pourquoi cette iniquité originelle d'une double présence dans Tunivers, celle d'un être parfait absolument heureux, celle d'un être imparfait condamné à l'effort, à la faute et à la peine? Sous quelque jour que l'on considère l'hypothèse, elle apparaît en contradiction flânante avec elle-même. L'énoncer, c'est la nier, la développer, c'est la ruiner.

Si du point de vue philosophique, l'imperfection des origines n'est plus expliquée par la légende de la faute, de l'expiation nécessaire et de la rédemption, si elle ne s'excuse que sur le voisinage du chaos, sur le caractère d'ébauche, encore infortie, des premiers modes de la vie, pourquoi la loi morale absente de ces débuts de la vie, vat-elle tendre à se réaliser indéfiniment au cours d'une évolution et d'une aspiration incessante vers le mieux? Pourquoi cette apparition soudaine

qu'aucune observation scientifique ne justifie? Pourquoi cette génération spontanée du phénomène moral? Il n'est d'autre réponse que celle-ci, à savoir que l'hypothèse morale est empruntée de toutes pièces aux conceptions religieuses qui se Confondent entièrement à l'origine avec les conceptions politiques et n'ont aucun point commun avec le souci métaphysique. On vient de rendre manifeste la contradiction que l'hypothèse morale implique avec elle-même sous le jour religieux. Cette contradiction ne s'accuse pas avec moins de clarté sous le jour philosophique : à supposer en effet que l'idéal de justice, vers lequel tend, selon rhypothèse, le processus tout entier de l'évolution, vienne, dans quelque futur, à se réaliser, une telle réalisation ne ferait que marquer le fait métaphysique de l'existence du sceau d'une iniquité fondamentale du fait du traitement inégal appliqué aux êtres des différents âges et le privilège des derniers vemis n'aurait pour effet que d'aggraver, par le contraste, la peine des ancêtres. Tourment sans doute insupportable pour ces privilégiés euxmêmes, chez lesquels il faut penser que la passion de la justice aurait acquis une intensité et une susceptibilité dont les ferveurs actuelles les plus tendues ne sauraient nous donner qu'une imparfaite image.

INTRODL'CTIOX

Telles sont les conséquences de tout point do vue qui suppose à Tactivité répandue dans Tunivers un but moral, une finalité éthique. Elles aboutissent nécessairement à mettre en contradiction avec elle-même l'idée dont elles sont des applications.

Faut-il donc respecter un tel point de vue ? Tel quel, dira-t-on,ce point de vue soutient toutes les formes anciennes de la morale. Absurde, contradictoire, il inspire la foi. La crédulité humaine lui confère une efficacité. On répondra que cette crédulité semble actuellement bien fragile, que la doctrine du moralisme, avec les bases dogmatiques et le caractère téléologique que Ton prétend lui assigner, excite la révolte chez plus d'esprits qu'elle n'en asservit, que c'est enfin du côté des révoltés que se rencontrent les énergies les plus tendues et nécessairement les intelligences les plus ouvertes. A supposer que les anciennes fables morales aient eu dans le passé un rôle d'utilité, qu'elles aient été efficaces h ordonner les stades antérieurs de la vie, il ne semble plus qu'elles soient pourvues maintenant du même pouvoir. A supposer qu'elles possèdent encore ce pouvoir sur les esprits les plus naïfs, est-ce à ceux-ci uniquement qu'il est indispensable de distribuer, sous forme d'enseignement

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philosophique, un viatique, une raison de vivre? Est-il nécessaire de condamner les esprits plus réfléchis au scepticisme et au pessimisme, qu'à défaut d'une indifférence absolue, Tincohérence et les contradictions incluses dans les formes théologiques ou rationalistes du moralisme contemporain ne peuvent manquer de déterminer chez eux? Enfin, parmi les pratiques recommandées par les systèmes de morale actuellement en vigueur, il en est de parfaites et d'exquises où se manifeste, à son plus haut degré, l'état de raffinement atteinjj^ar Ténergie humaine au cours d'un long effort en vue de s'ordonner, à la suite d'une longue lutte entre ses divers modes, tous également avides de s'imposer et parmi lesquels les plus forts, les meilleurs, ont triomphé. Faut-il laisser peser sur ces modalités parfaites, en souffrant que leur soit attribuée une fausse origine, la disqualification dont les frapperait le principe de contradiction inclus dans la conception morale delamorale? Et faut-il donc penser que la morale soit nécessairement ce principe d'incohérence et de destruction de soi-même?

On ne l'a pas cru. C'est pourquoi on ne s'est guère soucié d'encourir le reproche d'immoralisme, tandis que l'on s'efforçait de montrer dans tous les ouvrages antérieurs, comme on le fait encore

IffTRODUCTION 17

dans celui-ci où Ton expose les conséquences de ridéalisme, le mensonge maladroit, et qui se dément à tout instant lui-même, sur lequel se fondent les morales rationalistes et théologiques. C'est un immoralisme de cette sorte qui éclate dans Tœuvre de Nietzsche et dont Zarathoustra se fait gloire C'est un immoralisme de même nature qui se manifeste dans les drames dlbsen. On consent à être compris dans la réprobation dont les pasteurs Manders de ce temps-ci, dont les professionnels de la vertu condamnent cette attitude. On récuse toutefois, de cette attitude, ce qui peut y persister de romantique, le geste de défi et le mode héroïque, non par dédain de l'héroïsme où l'on voit le -grand ressort de la vie jusque dans le domaine intellectuel, mais parce que Ton entend ne se point départir ici d'un point de vue et d'une argumentation purement logiques. On insistera donc, pour expliquer cette guerre à la morale, en tant qu'elle se fonde sur les idéologies de la Raison, par le danger que présente, pour une éthique positive, la morale idéologique ; on invoquera le discrédit où cette forme idéologique menace d'entraîner avec elle des formes positives et utiles à la vie qui, là où elles existent, témoignent d'une réussite, d'un état ascendant et d'un état ordonné de la vie.

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De ce que la morale n*est pas pour la vie une fin métaphysique, de ce qu'elle n'est point le grand aimant vers lequel convergent toutes les activités comprises dans le cosmos, de ce que l'activité de l'univers n'est point morale en son essence et en son but, il n'en résulte pas que la morale n'ait point, comme moyen d'une autre fin, une utilité de grand ordre. De ce qu'elle est un élément d'incohérence si on la considère comme fin, il ne suit pas qu'elle soit exclue d'un système du monde où une fin différente serait prise en considération, il ne suit pas qu'elle ne puisse, en un tel système et à ce rang subordonné, être un ressort utile.

Le grand tort fait à la morale par les moralistes consiste dans le rang qu'ils ont prétendu lui assigner. Avec ce que les philosophes néo-kantiens ont nommé le primat de la morale ces piétistes de la morale ont ruiné la morale, ils ont fait du monde moral ce chaos dont le contradictoire est la loi. On se réserve de rechercher par la suite quel rôle, sous le principe d'une hiérarchie diflfé^ rente, peut être assigné à la morale. Or, si l'idée de la justice, si l'idée du bien, prises comme des valeurs absolues et soustraites au déterminisme phénoménal, se montrent inconciliables avec le fait de l'existence, on pense que, considérées dans le cadre de la relation, comme des états déterminés

de la force, susceptibles d'une comparaison avec tous les autres états de la force parce qu'elles ne seront plus d'une nature différente, elles témoigneront d'un caractère d'utilité majeure, feront valoir des titres authentiques et exigeront que Ton compte avec elles sous le jour même de la logique.

Dans le livre actuel, on n'entreprendra pas encore cette tâche de moraliste ; mais, ayant exposé dans tous les ouvrages antérieurs, et particulièrement en De Kant à Nietzsche^ la contradiction intérieure que renferme Tidée morale, considérée comme fin de Texistence, ayant montré l'impuissance radicale dont témoigne le principe éthique, s'il s'agit de fixer un sens à l'univers, on propose un autre principe à la lumière duquel l'existence recevra la signification qui lui donne son prix dans l'esprit des hommes. Ce principe est de nature esthétique. Ainsi qu'on Ta énoncé, à l'éthique, on oppose l'esthétique. Au sens moral, on oppose le sens spectaculaire.

Qu'est-ce donc que le sens spectaculaire? C'est tout plaisir pris à la considération de quelque événement indépendamment de son rapport avec les modes directs de notre sensibilité ou de notre intérêt.

Si Ton réfléchit sur la nature de ce plaisir, on constate bientôt qu'il embrasse un champ d'une étendue considérable. L'habitude nous le cache, il ne s'en répand pas moins sur toute la vie et s'y laisse, à l'analyse, aisément découvrir : il existe dans le fait seul de la perception et déjà, sous cet aspect élémentaire, il montre, par comparaison avec les autres modes de la sensation, son caractère de fixité, sa différence essentielle avec les états de l'activité qui donnent naissance aux formes éthiques, c'est-à-dire à la morale. Une sensation est agréable ou douloureuse. Or, la morale, à quelque raffinement qu'elle parvienne, qu'elle prenne la forme du stoïcisme, celle de la sainteté, celle du renoncement bouddhique, la morale est tout entière construite sur ces deux modes de la sensation, le plaisir et la douleur. Elle a pour but d'éviter la douleur et de procurer le bonheur à l'individu, à l'individu pris en lui-même, dans la relation de ses instincts particuliers avec son intérêt le plus général, à l'individu pris dans ses rapports avec la collectivité sociale, où son expansion, limitée par celle de tous les autres individus, est contraiate d'accepter des compromis.

Mais, d'autre part, la sensation, agréable ou douloureuse, est aussi une perception : en tant que perception elle est un acte de connaissance et

comme telle, soit qu elle s'applique à une sensation de plaisir, soit qu'elle s'applique à une sensation de douleur, elle est également parfaite. Si je m'intéresse, comme le fait la morale, — la morale en tant que désir de bonheur par la sensation — adonner le pas aux sensations de plaisir sur les sensations douloureuses, je me heurte à la relativité essentielle du sujet sensible qui n'apprécie le plaisir que dans son rapport avec la douleur. Faisant intervenir le monde moral en vue de répartir le bonheur également entre tous les individus^ je me heurte aux antinomies énoncées précédemment. Sous l'empire de ce souci, j'engendre du mouvement, je change le paysage de l'univers,, mais je n'atteins pas mon but. Au contraire, mon but est à tout instant atteint si je m'intéresse à l'acte de connaissance dont toute sensation est roccasion. La sensation, même douloureuse,, se justifie, si je vois en elle un moyen de la perception et peu importe si, au cours de son processus en vue de supprimer ses états douloureux, elle n'aboutit jamais à sa fin propre, dès qu'à tout instant elle atteint une fin toujours présente, dès^ qu'à tout instant elle assouvit le plaisir de la connaissance. Ainsi la substitution de la perception à la sensation comme centre d'intérêt, comme activité essentielle de l'existendfe, donne à l'existence

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une signification entièrement intelligible. Sous la dépendance de cette fin nouvelle et de nature esthétique, voici justifié tout le processus du désir eji vue d'éliminer les modes douloureux de la sensation, voici justifiée toute l'évolution morale à laquelle ce processus aboutit dans le milieu social et sous ses formes réfléchies, ce processus, cette évolution, impuissants à atteindre la fin illusoire qu'ils se proposent dans Tordre éthique, se montrant des moyens de fournir à la perception qui, sous sa forme supérieure, va devenir le sens spectaculaire, son aliment. L'esthétique, comme fin, justifie la morale, comme moyen, et lui assigne un rang.

Bien que l'émotion qui a sa source dans le plaisir et la douleur semble le plus souvent se tenir au premier plan dans les préoccupations de la personne humaine, l'activité qui se donne carrière dans l'ordre de la perception et dont on vient de signaler l'importance métaphysique, sans prendre, dès l'origine^ conscience de son rôle, ne s'en manifeste pas moins, d'une façon continue, au cours de tous les phénomènes de la vie psychique : inaperçue elle concourt à en composer tout le tissu. Perception des couleurs, des çons, des parfums, des contacts, perception des synthèses que forment entre eux ces premiers éléments de con-

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naissance et où se définit toute Timagerie des objets, oii se compose tout le décor sensible du monde, intérêt pris au mouvement de ces formes dans l'espace, aux gestes, aux mobiles, aux passions des êtres animés, curiosité de voir et de savoir s'exerçant à Tégard des événements et des actes individuels ou sociaux, indépendamment de tout bénéfice à retirer de cette connaissance, curiosité qui est déjà son but à elle-même, qui, grandissant et s'exaltant, requiert un champ plus vaste, s'exerce avec l'historien, avec l'archéologue, hors du temps immédiat, à l'égard du passé le plus reculé, passion suprême de la science qui s'élève, de la curiosité apportée aux contingences du fait et de la personne, à la curiosité des lois et s'exaspère au désir de connaître ce qui est si lointain qu'aucune application n'en peut être seulement imaginée, attitude enfin des artistes oîi se manifeste, par le signe extérieur d'une œuvre, la conscience du plaisir pris à la connaissance pour elle-même, depuis le souci du peintre, représentant les formes extérieures des objets et les jeux de la lumière autour des corps, jusqu'au souci du dramaturge, figurant le jeu des intérêts et des passions, convertissant la réalité la plus ardente à n'être plus qu'un objet de représentation, les uns et les autres, peintres, poètes, musiciens, drama-»

turges retirant les réalités du flux mouvant du devenir où elles sont causes et effets, où elles sont aimables ou redoutables, pour les fixer dans un éternel présent où toute leur valeur consiste à être un spectacle pour un spectateur, — tels sont les divers états où se manifeste l'activité croissante du sens esthétique. Au sommet de cette évolution,' la production de Tœuvre d'art témoigne, par un symbole visible, à la façon d'un temple, de la réalité de ce désir esthétique que l'on a opposé aux pétitions du vœu moral pour y faire tenir la signification essentielle de l'existence.

L esthétique substituée à l'éthique telle est donc la conséquence majeure, et, dans une certaine mesure, pratique, susceptible d'une application à la conduite, morale donc, en un sens nouveau, que Von va déduire de la métaphysique idéaliste.

On montrera que cette intention esthétique, attribuée à la vie, est impliquée avec beaucoup d'évidence et de force par toutes les formes de l'appareil de la connaissance, qu'elle appartient à une conception générale de l'existence dont toutes les parties se joignent entre elles pour composer un système harmonieux, exempt de contradictions. L'aspiration morale, au sens ancien du terme, c'est-à-dire, essentiellement, larecherche du bonheur par la sensation, l'aspiration morale, qui

s'est montrée impuissante à trouver en elle-même sa fin, recevra, comme moyen de la fin esthétique, une utilisation : avec les illusions qui lui donnent naissance, elle s'avérera, s6us le jour de la moti* valion, cette source productrice de force dont on a fait entrevoir précédemment l'usage, elle sera cause de mouvement, elle sera ce principe de changement qui, engendrant, renouvelant et perpétuant l'intrigue du spectacle, assouvit la passion esthétique où le phénomène de l'existence trouve sa signification.

Certes, cette solution esthétique du problème de la vie ne manquera pas de soulever contre elle nombre d'esprits fervents, sectateurs zélés des modalités éthiques. Entièrement fascinés par les perspectives de la morale, aveugles à toute autre lumière, incapables de dissocier l'idée métaphysique de ridée morale, ceux-ci jugeront fatalement que l'existence n'a pas de significatien, si elle n'a pas une signification morale. De tels esprits, héritiers, malgré des apparences parfois contraires, de l'intense culture religieuse dont l'humanité a subi le long entraînement, sont précisément les ouvriers nécessaires dont on vient de déterminer le rôle, de préciser l'utilité. Ils sont les instigateurs indispensables du drame qui se joue sur la scène du monde pour le

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contentement du sens esthétique, car il faut aux acteurs ce fanatisme et cet ayeuglement pour que le drame soit bien joué. L'intransigeance des moralistes, des saints, des martyrs, des sociologues épris de la religion du progrès, qui traduisent, sous sa forme la plus actuelle, cette passion, éthique, cette intransigeance est fonction de la finalité esthétique que Ton attribue au phénomène de Texistence. A tous ceux-ci, la violence de leur passion, tant qu'elle les soulève, tient lieu de l'assouvissement définitif qui doit toujours lui faire défaut; mais la conception esthétique que l'on propose justifie l'existence^ au regard de tous les autres, de la faillite à laquelle a abouti dans leur conscience l'illusion du monde moral. Le mal serait irrémédiable de l'illusion dissipée s'il n'était pour l'existence de fin imaginable, s'il n'était pour l'existence de raison d'être imaginable qu'une fin, qu'une raison d'être tirées de l'ordre de l'éthique. Mais on nie précisément qu'il en soit ainsi, on donne tout l'imbroglio du désir et de la morale pour le moyen d'assouvir la passion essentielle de l'existence qui, étant un phénomène de connaissance, s'exerce d'une façon absolument adéquate dans l'acte spectaculaire.

Privé des illusions morales qui le faisaient agir avec tant de sincérité et de frénésie, qui lui eau-

saient tant de joie et tant de peine ^ Tacteur du drame cosmique n'aplus de raison de désespérer si la métaphysique, lui divulguant le caractère esthétique de l'existence, lui enseigne à jouir en spectateur de la tragédie et de la comédie de ses gestes révolus. A convertir en faits de perceptions la matière de ses sensations, à se composer un spectacle avec ses passions, il identifiera son activité ^ avec l'activité essentielle de l'existence, il réalisera le vœu métaphysique de Têtre. Spinoza opposait à Fesclavage des passions la liberté de Tintellect. C'est une conception analogue que l'on propose avec la substitution de l'esthétique à l'éthique. Mais, constatant une manière d'être métaphysique, proposant une explication, on se garde de formuler un vœu à la façon des moralistes. Tant qu'il demeure soumis à l'esclavage des passions, l'homme jouit et pâtit, selon la corrélation étroite que/ comportent ces deux modes de la sensation se conditionnant l'un l'autre. Sitôt qu'il conquiert la liberté de l'intellect, joies et peines éprouvées dans l'ordre de la sensation sont perçues avec un contentement égal dans l'ordre de la perception comme faits de connaissance. Mais cet état esthétique qui justifie, pour leur valeur spectaculaire, les modes douloureux aussi bien 'que les modes heureux de la sensation, ne tend point, à la façon d'un idéal

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moral à siij)priiner l'un de ces modes, il les tient Tun et Tautre pour des conditions de son existence. Le point de vue esthétique, comme fin de l'existence, comme fin à tout instant atteinte et toujours immédiatement présente, n'ampute pas l'existence d'une part d'elle-même ; mais, par la hiérarchie de but à moyen qu'elle établit entre les deux modes d'une même activité, elle fait concourir à une fin unique tous les éléments impliqués dans le jeu de Texistence.

Recherche d'une hypothèse propre à supporter une construction cohérente de l'existence. — Méthode de cette recherche : le pouvoir explicatif inhérent aux hypothèses pris seul en considération pour déterminer leur admission ou leur rejet. — I. Examen de l'hypothèse dualiste. — Ses origines politiques. — II. Rejet de cette hypothèse sur ce qu'elle ne laisse point de place à la possibilité de la connaissai^ce.

La conception du bovarysme telle qu'elle fut exposée et développée au cours de deux essais sur le pouvoir d'imaginer^, a engendré une définition du réel qui ne reçoit une signification rigoureuse que sur le plan de l'idéalisme. La réalité que Ton découvre, dont on a décrit les manières d'être sous le jour du bovarysme, est, en effet, comme la réalité idéaliste elle-même, de nature strictement intellectuelle. Gomme celle-ci, elle s'oppose à une réalité objective qui serait indépendante de l'esprit

1. Le Bovarysme^ la Fiction universelle^ éd. du Mercure de France.

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quant à sa genèse et quant à sa nature substantielle* On est donc amené à rechercher quelle est la valeur de ce point de vue de Tidéalisme qui supporte et conditionne les développements que Ton a faits antérieurement. On est tenu de le comparer avec les autres points de vue métaphysiques qui ont été proposés par les philosophes, comme principes d'explication de Texistence.

On ne donnera pas l'explication idéaliste pour une vérité. On ne prétend pas en imposer par l'absolu des termes en un sujet où tant de dogmes déjà se contredisent. Mais en produisant l'idéalisme comme une hypothèse métaphysique, on croit pouvoir montrer qu'elle répond seule, parmi toutes les autres, aux exigences légitimes de Tespriten tant qu'il imagine un principe d'explication de cette nature. On abandonne d'ailleurs à chaque intelligence particulière le soin et la liberté d'apporter par la suite à cette conception du monde le mode d'adhésion le plus conforme à ses besoins : peut-être adviendra-t-il que l'une se fixera avec ardeur à la croyance, que l'autre goûtera seulement un plaisir esthétique à la contemplation du spectacle auquel cette conception donne accès; qu'elle trouvera toutefois en cette hypothèse, parmi l'incertitude persistante de l'esprit, un point de vue d'élection et des motifs de se complaire dans

Texistence, taDdis que celle-là considérera sans plus, comme un système théorique heureusement coordonné, cette vue sur l'univers, sans lui concéder aucune autorité sur les guises coutumièrcs et sur le règlement de son activité.

A défaut de tout appui dogmatique, on sera secondé, au cours de cette recherche, par cet unique souci : en quels termes le problème métaphysique doit-il être posé pour comporter une solution ? Toute hypothèse proposant une réponse à cette question sera donc appréciée au seul point de vue de son efficacité comme moyen d'explication cohérente. Et tout d'abord on se préoccupera d'une question qui domine et conditionne la solution du problème de Texistence, celle du problème de la connaissance. Quelle hypothèse, se demandera-t-on, faut-il rejeter, quelle hypothèse faut-il former pour qu'un système de connaissance soit possible? Par cette méthode, on n'entrera pas, on le répète, en possession de la vérité. On pensera pourtant avoir atteint un résultat appréciable si l'on découvre un point de vue duquel les diverses parties de l'existence apparaissent liées entre elles par des rapports logiques, si Ton réussit à démontrer que nul autre point de vue ne fait apparaître semblable spectacle, ne supporte pareille systématisation.

3A LES R.ySONS DE L IDÉALISME

On peut renoncer à toute tentative en vue d'expliquer l'existence et peut-être la plupçirt des hommes sont-ils exempts d'un tel souci, soit par incuriosité naturelle, soit parce qu'une nécessité toujours pressante de pourvoir à des besoins immédiats ne leur laisse pas le loisir de ce tourment métaphysique. S'ils n'en sont pas totalement indemnes, du moins se montrent-ils satisfaits des explications les plus futiles et la moindre fable suffit-elle à tarir leur soif d'interroger. Mais, dès que l'on est enclin à se donner une représentation d'ensemble et une justification de l'existence, dès que l'on a cédé à ce penchant fastueux, on est tenu d'écarter tous les systèmes qui ne fournissent que des explications de premier plan, qui ne répondent à un pourquoi que par une réplique suscitant aussitôt, chez tout esprit réfléchi, un pourquoi identique.

Au nombre de ces explications de premier plan, figurent tous les systèmes qui reposent sur l'hypothèse d'un dualisme. Parmi ceux-ci, celui de la

LA MKTAfUYSlQUE £T LES SYSTEMES DUALISTES 3!>

création est le plus typique et le plus naïvement irrationnel; le monde qui tombe sous nos sens, impuissant à rendre compte de sa genèse, s'y voit classé sous la catégorie de la chose créée et, la vertu grammaticale du langage contraignant Tesprit, l'idée de chose créée évoque l'antécédent d'un principe créateur. Le Verbe montre ici sa toute-puissance : il se fait chair et matière, c'est lui qui vraiment crée. Le mystère s'évanouit, le monde impénétrable, en tant que phénomène visible, s'éclaire et se révèle sous l'action de Tinvisible.

11 y a quelque scrupule à signaler l'artifice, à peine un artifice, au moyen duquel le problème est ici éludé. Faut-il dire que l'on n'a rien expliqué quand on explique l'inconnu par l'inconnu, et que, si Ton explique le monde créé par le créateur, il reste à expliquer le créateur? Un tel procédé dialectique, s'il fallait l'envisager à un point de vue intellectuel, ne saurait être considéré que comme un aveu d'ignorance insuffisamment déguisé; mais ce serait faire tort à l'esprit philosophique que de le considérer sous ce jour. Ce serait également faire tort à la nature humaine. Aussi est-il plus, équitable et d'un intérêt plus général de montrer quel mobile donne naissance à un tel stratagème. Son utilité pratique rendra compte de son existence.

En même temps nous serons avertis qu'avec cette hypothèse, avec toutes les hypothèses dualistes issues de cette forme typique et plus grossière, un intérêt c^t en jeu qui, sous le nom usurpé de philosophie, n'a trait qu'à un souci, celui de vivre, celui d'organiser la vie sociale, de définir et de hiérarchiser les rapports des hommes entre eux, mais n'a aucune relation avec la tentative intellectuelle d'une justification de l'existence sur un plan logique.

11 faut assigner, en effet, à l'hypothèse de la création une origine purement politique : elle est le moyen de domination qui fut employé, de tout temps, par les détenteurs de tout pouvoir social quelconque pour gouverner les hommes. Le Créateur, qui était supposé avoir formé le monde matériel, pouvait plus aisément encore être donné pour l'auteur des lois morales : il servit de truchement à la volonté des maîtres, il fut moyen de gouvernement. Or, ce rôle d'utilité sociale qui est, au point de vue intellectuel, une disqualification, n'«st pas dévolu aux seuls systèmes déistes; il appartient également à toute conception dualiste et non seulement aux conceptions religieuses qui imaginent au-dessus du monde un dieu anthropomorphe et personnel, mais également à tout idéal philosophique dont c'est le trait dominant d'op-

poser, à Tactivité qui se manifeste et se développe dans le monde, un principe idéologique quelconque prescrivant à cette activité des lois et un but définis. Il faut toujours donner l'impératif kantien, en raison de la grande influence qu'il a exercée durant un siècle, comme le type de ces dualismes à forme idéologique où la raison et les idées de la raison remplacent Dieu et ses attributs. Les professeurs d'université de France ou d'Allemagne, tant qu'ils demeurent soumis à ces disciplines, ne diffèrent en aucune façon des dignitaires ecclésiastiques, évêques ou pasteurs, approuvant l'orthodoxie des catéchismes, fixant les termes de l'enseignement qui doit être départi aux fidèles. Les uns et les autres, et par de pareils moyens, remplissent le même rôle social. Pour les uns comme pour les autres, il ne s'agit aucunement de susciter devant l'esprit une représentation de l'existence propre à le satisfaire, il s'agit d'enseigner un code édictant des règles au moyen desquelles la vie des hommes en société soit dûment ordonnée. Ce n'est pas ici le lieu de discuter la valeur générale d'une telle fonction. Au point de vue de l'utilité sociale qu'elle dessert, il n'ya pas à contester qu'elle ne puisse avoir son efficacité. Tout dogme moral, en effet, est le résidu d'essais antérieurs accomplis par des hommes vivant en société et ayant réussi à vivre

38 LES RAISONS DE L'ioéALISMB

selon certains rites, à la suite d'une série aventureuse et variée d'actions et de réactions des énergies individuelles les unes à l'égard des autres. Lorsque, au cours de cette série, une expérience s'est perpétuée, a créé des manières d'être dont la réalité humaine a retiré un bénéfice, il arrive toujours qu'elle est, à un moment donné, divinisée ou rationalisée, c'estTà-dire qu'elle est retirée du domaine de l'empirisme, où elle s'est formée, pour être intégrée dans le dogme moral. Elle est le produit des énergies humaines soumises au contact social, elle est promue loi de ces énergies. Il y a donc en toute règle morale une réalité qui n'est point négligeable, il y entre du désir humain mis au point oîi il peut se développer dans le milieu social, mis au point, par conséquent, et ceci est intéressant pour lui-môme, oii il est viable, où il lui est possible de se développer au contact d'autres désirs. Il n'y a pas jusqu'à la supercherie par laquelle le résultat empirique, toujours incertain et sujet à revision, de l'expérience sociale est donné pour un impératif théologique ou logique, qui ne soit, dans une certaine mesure, respectable. Car ce mensonge fait partie du processus selon lequel la réalité sociale se constitue, on constate qu'il intervient d'une façon régulière dans l'histoire de toutes les sociétés et, comme on ne légifère pas

LA MÉTAPHYSIQUE ET tSS STSTÈMRS DUALISTES 39

ici au nom d'une vérité en soi au regard de laquelle tout mensonge serait condamnable, cet artifice moral apparaît comme un ciment destiné à assembler plus solidement des parties qui ont manifesté entre elles un degré déjà élevé d'affinité.

On n'adoptera donc pas, à Fégard de cet artifice par lequel la réalité humaine s'accomplit, l'attitude d une hostilité irréductible et sans nuances. Si, par la suite, on venait à combattre les formes actuelles de la morale, on se placerait, pour justifier cette entreprise, au même point de vue d'utilité auquel l'artifice moral répond. On se demanderait si cet artifice, à forme dogmatique, dont l'utilité dans le passé ne serait pas mise en question, ne pourrait être remplacé actuellement avec avantage par quelque mode de persuasion différent, on ne le condamnerait que sur ce qu'il est percé à jour et n'est plus propre peut-être à engendrer aujourd'hui les résultats qu'il procurait naguère.

D'ailleurs, s'il n'est pas question de condamner ou d'absoudre, il importe ici d'instituer des catégories. Or, à noter que toutes les explications dualistes à forme théologique ou rationaliste ont pour but de coopérer à l'action politique et sociale, il semble qu'on les ait exclues définitivement de tout concours à la recherche que Ton a instituée. Il semble, s'il s'agit de se former une représen-

40 LES RAISONS DE l'iPëALTSME

tation cohérente de Texistence, qu'il sera aussi inopportun de demander la solution d'un tel problème à ces divers systèmes que de la demander à une théorie 'de gymnastique ou à la technique de l'art militaire. Toutefois, ainsi qu'on l'indiquait en De Kant à Nietzsche, l'instinct vital, représenté par le pouvoir social, a su, de tout temps, contraindre certains représentants de TinstijQct de connaissance à le servir. De là l'éclosion de ces systèmes de métaphysique dualiste auxquels les plus beaux génies ont prêté de prestigieuses apparences dialectiques, en sorte qu'il faut pourtant les dénoncer et montrer le vice qui les frappe de déchéance.

Le vice le plus irrémédiable de l'hypothèse dualiste ne consiste pas dans son impuissance à dissiper l'étonnement que suscite devant l'esprit le fait de l'existence. A vrai dire, on ne prétend pas, par une hypothèse différente, abolir cet étonnement. Loin de là, au point de vue qui va bientôt dominer ces réflexions spéculatives, l'étonnement

s'avérera un élément essentiel et normal de l'activité intellectuelle. Mais le vice de toute hypothèse dualiste est de choisir, est de poser les termes du problème de Texistence, de telle façon qu'il soit impossible de les concilier jamais entre eux, de telle façon, qu'ils impliquent contradiction et qu'ils suscitent des antinomies irréductibles. Sous le jour de l'hypothèse dualiste, toute l'histoire de la philosophie n'est que le récit des efforts et des contorsions de l'esprit humain en vue d*atteindre un objet qui a été placé hors de ses prises, et que tous les mouvements qu'il exécute pour le saisir ont précisément pour effet d'écarter. Le trait caractéristique de tout dualisme est, en effet, d'attribuer à chacun des deux principes qu'il distingue dans le monde une entité telle que Tune exclue logiquement l'autre . Ainsi de l'opposition essentielle du fini et de l'infini qui engendre la nécessité de la création ex nihilo. Le dualisme complique ainsi l'énigme de l'existence, cette interrogation incessante, qu'en vertu de ses propres lois l'esprit dresse devant l'esprit, d'une seconde énigme volontaire, insoluble en soi pour l'esprit puisque la proposition qu'elle renferme est imaginée à rebours des lois de Vesprit, en dehors de son mécanisme et de façon à n'y pouvoir jamais être intégrée. L'hypo-

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thèse dualiste exprimée en termes analytiques s'énonce en effet en cette formulie : Quelque chose existe en dehors de la chose hors de laquelle rien n^ existe, — Cette contradiction logique est essentielle au dualisme; elle est fondamentale. Le dualisme n'y peut échapper sans retomber au monisme. Si le fini existe dans Finfini, il n'est plus qu'une catégorie de l'infini. Si la substance créatrice tire d'elle-même la substance créée, l'une et l'autre sont consubstantielles, il n'y a pas entre elles de différence de nature. Dès lors, la distinction de l'être en deux principes s'efface, d'est la doctrine de l'immanence vers laquelle ont incliné quelques grands métaphysiciens orthodoxes, et l'immanence n'est qu'une forme du panthéisme qui est lui-même la désignation ancienne, mais expresse, du monisme. Ramené par un détour à prendre place dans les cadres de la logique mentale, le dualisme se dissipe pour faire place à une conception de l'existence parfaitement unitaire.

A la suite de cette contradiction, qui lui est essentielle et à laquelle il ne peut échapper sans se renier, le dualisme engendre d'autres conséquences qui, si cette première tare ne devait le disqualifier d'une façon absolue, achèveraient de le rendre impropre à la tâche de construction systématique de l'existence que l'on poursuit ici.

LA KÉTAPHTSIQirB ST LES SYSTEMES DUALISTES 43

Parmi ces conséquences, Tune est nécessaire, d'autres s'expriment en une série d'énonciations et de croyances contradictoires entre elles, qui ne découlent pas fatalement delà doctrine, mais qui, en fait, y ont été introduites. Celles-ci manifestent avec évidence le mobile politique que Ton a signalé, ce mobile qui a donné naissance à Thypothèse et compense dans Tesprit des hommes son incohérence logique par le poids d'un intérêt vital.

La conséquence dont on vient d'énoncer le caractère nécessaire est celle-ci : entre les deux principes que le dualisme distingue dans Tunivers, il ne saurait exister de lien de cause à effet, ni aucun de ces rapports que notre esprit institue entre les diverses parties du monde* phénoménal et qui nous le rendent connaissable. Si Tun de ces rapports existait, il n'y aurait plus de solution de continuité qui permît de distinguer dans l'univers deux principes distincts, et toutes les choses, justiciables d'une même et commune mesure, devraient être réintégrées dans un même ensemble. Le dualisme ne subsiste donc qu'à la condition de décréter un agnosticisme sans remède. Il ne laisse aucun jour à la possibilité d'une théorie de la connaissance. Ici encore les grands métaphysiciens chrétiens, un Malebranche, un Leibnitz, se sont

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efforcés de masquer, à force d'ingéniosité, ce vice essentiel du dualisme. La vision en Dieu, les causes occasionnelles, Tharmonie préétablie sont autant d'hypothèses conçues dans ce dessein. Ici encore le mécanisme inflexible, en vertu duquel le dualisme s'oppose à toute construction intelligible, a contraint ces philosophes à s'éyader de la thèse qu'ils prétendaient défendre et à se réfugier en des conclusions logiquement panthéistes. Les hypothèses qu'ils ont produites se montrent en effet d'autant plus efficaces que, substituant plus entièrement l'initiative divine à celle des êtres finis dans le domaine de la connaissance, aussi bien que dans le domaine de l'activité volontaire, ils réussissent à réduire plus entièrement à néant ce monde fini et à ne laisser place qu'à la substance divine. C'est à ce prix seulement qu'ils parviennent à construire une théorie de la connaissance et à éluder le problème insoluble de la liberté. De tels systèmes qui, poussés à leurs conséquences légitimes, se perdent dans le panthéisme, n'appartiennent donc aucunement à la philosophie dualiste. S'ils n'ont pas été formellement exclus par les philosophes orthodoxes, c'est que ceux-ci ont trouvé plus d'avantage, en des matières où peu d'intelligences consultent par elles-mêmes, à revendiquer comme des leurs de grands noms

et de grands esprit qui se plaçaient sous le couvert, tout au moins nominal, de leurs principes, qu'ils n'ont vu de danger h laisser se produire une doctrine même divergente que peu d'hommes étaient capables d'interpréter selon sa signification inquiétante.

En scindant la conception de l'existence en deux parts entre lesquelles il n'est point de rapports concevables pour l'esprit, le dualisme détermine donc, sous le jour d'une logique rationnelle, un agnosticisme fondamental. En même temps, brisant un anneau de la chaîne de la causalité naturelle, il autorise l'introduction, en cette place vide, de toute décision arbitraire, il prête la main à tout coup d'État philosophique. De tels coups d'État n'ont jamais manqué de se produire, — sous forme théocratique, dans le cadre delà révélation divine, — sous forme idéologique, avec la Raison pratique et l'Impératif du devoir, dans le cadre de la révélation naturelle. — La possibilité de cette intervention montre, en toute conception dualiste, cet instrument politique qui, à la fois, et selon le point de vue d'utilité vitale ou intellectuelle que l'on adopte, justifie ou disqualifie la doctrine. C'est aussi à la suite de cette intervention que l'on voit les rameaux du tronc dualiste se couvrir de cette floraison de consé-

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quences contradictoires qu'une humanité, au printemps de sa vie mentale et en proie à la fougue des instincts, a su concilier jadis dans la pratique de son activité.

Si le dualisme nous soumet à l'incertitude en <îe qui a trait à la légitimité de notre connaissance et de ses lois, cette connaissance et ces lois n'en existent pas moins en tant qu'apparences, en tant qu'elles nous sont, dans la pratique, d'un usage indéniablement efficace. Au contraire, nous n'avons aucune idée d'une réalité divine ou nouménale, ni des lois selon lesquelles une telle réalité évolue. Or, ce sont précisément cette réalité et ces lois que le dualisme politique improvise et qu'il fait intervenir par^ni les lois toutes différentes de la causalité naturelle. Distinguant ce qu'il croit lui être utile ou nuisible, l'instinct social, par le truchement de l'autorité politique, donne à cela les noms bien et mal. Ces notions absolues que la causalité naturelle ne nous fait point connaître sont présentées comme des décrets de l'entité rationnelle ou divine et €omme ces décrets n'entraînent pns avec eux-le pouvoir de se faire respecter, comme les hommes

qni ne peuvent se soustraire à la causalité naturelle n'éprouvent pas à l'égard de la causalité divine la même contrainte, l'instinct social invente des artifices qui, dans ce domaine, tiendront lieu, vaille que vaille, des contraintes naturelles. Dans un tel but on imagine la liberté. 11 serait impossible, dans un système basé sur l'unité de force et l'unité de substance, de concilier l'existence de la cause avec l'indépendance de l'effet. Cette difficulté est éludée dans le dualisme, car, si nous connaissons ce qu'est la causalité dans le inonde physique, nous ignorons quel est le mode d'action de la puis^nce divine et des substances immatérielles, et nous ne pouvons présumer dans cpielle mesure cette action modifie le jeu des lois physiques. Le déterminisme de la cause et de l'effet appartient au monde qui tombe sous nos sens, le libre arbitre sera un pouvoir propre à l'âme et dont elle aura été investie par la divinité. Voici, au nom de ce monde inconnu que le dualisme distingue au-dessus du nôtre, voici la liberté introduite dans un monde qui ne connaît que la nécessité inflexible de la cause et de l'effet. Nanti li'un libre arbitre, l'homme, initié d'autre part à la loi du bien et du mal par l'entremise des catéchismes ou des précis de morale, truchements de la révélation naturelle ou divine, l'homme est

48 LES RAlSONâ DE l'iI>ÉAL13MB

menacé de peines différées mais certaines s'il transgresse la loi; car, et c'est là le terme de cette genèse de pouvoirs métaphysiques, il est responsable, puisque le voici libre, libre même de résister aux instincts que la divinité a mis en lui. Cette extraordinaire incohérence de la toutepuissance divine et de la liberté humaine, devant laquelle se sont cabrés le schisme janséniste et la foi exaspérée d'un Pascal, n'est point le dernier mot de ce défi colossal jeté, avec l'invention du monde moral, par l'utilitarisme de l'instinct social, aux lois de l'esprit. L'idée de l'infinie bonté divine a été donnée pour conclusion à cette fable démente : l'auteur du mal physique, l'auteur du mal moral, le créateur de l'homme méchant qui, en vertu de cette liberté dont la divinité toute-puissante l'a pourvu, accomplit le mal, et, ayant semé la douleur devra lui-même l'éprouver, l'auteur, le créateur, singulièrement ingénieux, de cet enchaînement de maux, est un Dieu infiniment juste et bon. Au-dessus des enfers terrestres et des géhennes de l'au-delà flotte, ironique, le drapeau de la Providence.

On ne saurait, ainsi qu'on l'a énoncé, mettre au compte du dualisme et tenir pour une nécessité de

Là IIKTAIIIYSIQUS ET LES SYSTÈMES DUALISTES 49

sa nature, ces conséquences extravagantes et il convient d'ailleurs de circonscrire les limites du champ historique où elles se sont développées. EUes ont germé dans le sol judéo-chrétien et se sont reproduites dans la métaphysique de la Raison pratique, mais le dualisme mahométan ne les implique pas toutes, non plus le polythéisme des anciens Hellènes. La toute-puissance de la cause créatrice ne rencontre ni chez les Islamites ni chezles Grecs Fobstacle de la liberté humaine. Conséquence sans doute de Timpératif climatérique, la fatalité musulmane n'est qu'un cas de la fatalité orientale. La volonté d'Allah ni les commandements de Jupiter ne s'embarrassent de la casuistique du libre arbitre et non plus les dieux de l'Hellade ne sont soumis aux conceptions que les mortels se forment de la justice et de la bonté. Les hommes, sous le ciel clair de la conception hellénique, tiennent des dieux leurs passions jusqu'aux plus funestes et qui les égarent à la perpétration des plus insignes forfaits. L'inflexibilité qui préside au jeu des lois physiques se perpétue dans leurs gestes et, sur le thème d'une nécessité fatidique, ils offrent du moins en spectacle à ceux de l'Olympe des tragédies qui ne sont point sans grandeur.

Sans tenir compte des cas extrêmes que les formes chrétiennesdu dualisme nous ont montrés,

50 LES RAISONS DE l'iDÉAUSME

on ne retiendra donc contre la thèse dualiste que les contradictions qui lui sont inhérentes et que son développement fait apparaître fatalement. Animé du seul désir de susciter une représentation harmonieuse en toutes ses parties et aussi complète que -possible du phénomène de l'existence, on s'est prescrit de tenir pour non avenue toute hypothèse dont les termes feraient obstacle à la possibilité de cette représentation systématique. C'est du point de vue de ce souci que l'hypothèse dualiste se verra condamnée. On rappellera que c'est, pour toute conception dualiste, une question d'être ou de ne pas être que de supprimer toutes les relations logiques par lesquelles le monde fini pourrait entrer en relation avec l'autre, parce que ces relations logiques auraient pour conséquence d'amener sur le même plan l'un et l'autre et de les confondre en un seul tout homogène. On rappellera qu'en postulant une différence essentielle de nature entre les deux principes qu'elle suppose dans l'univers, elle les rend à jamais inconnaissables l'un pour l'autre, qu'elle condamne ainsi toute entreprise de connaissance et de représentation métaphysique de l'existence à un avortement irrémédiable.

Cette distinction de nature, avec l'hiatus qu'elle creuse entre les choses et l'impuissance dont elle

LA MÉTAPHYSIQUE ET LES STSTÈMES DUALISTES oi

frappe tout effort de connaissance, le dualisme, qui la fait éclater entre les notions de fini et d'infini, de créateur et de créature, l'énonce, d'ailleurs, sous d'autres formes, entre les notions matière et esprit, corps et âme, monde physique et monde moral, être et devenir. Sous toutes ces formes, elle creuse, entre les divers aspects du monde qu'elle évoque, le même abîme infranchissable pour Tintelligence. Le dualisme est proprement la philosophie du miracle : car il prétend résoudre le problème de l'existence après l'avoir posé en termes tels que les lois de l'esprit n'ont plus sur lui de prise.

Un tel examen nous a du moins enseigné que, pour poursuivre notre entreprise avec quelque chance de la voir aboutir, il nous faudra concevoir qu'il n'existe dans le monde qu'une seule substance et que toutes les parties qui composent le monde participent de la nature de cette substance unique. Ce n'est pas à dire qu'il en soit ainsi et que cette hypothèse soit conforme a une vérité objective. Mais, qu'elle soit la seule hypothèse qui puisse nous permettre d'accomplir notre dessein, et que nous le sachions, cela suffit pour que la raison nous contraigne de l'adopter et de nous y attacher.

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