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CHAPITRE II

Similitude entre les systèmes panthéistes et monistes : les uns et les autres se réclaraent également d'une conception unitaire de l'existence et font place également, soit à l'hypothèse de la matière, soit à l'hypothèse de la pensée comme essence de l'univers. Rejet de l'hypothèse de la matière sur ce qu'elle laisse voir, à la lumière de l'analyse psychologique, un dualisme latent.

Parmi les systèmes philosophiques qui demeurent seuls propres à intéresser notre tentative, il n'y a pas à distinguer entre les systèmes panthéistes où Tidentité de Dieu et du monde est proclamée et les systèmes monistes oii Tidentité de Fesprit et de la matière est posée en principe. Les uns et les autres expriment, sous des termes diflférents, une même conception. Mais après que Ton a réduit à une même signification majeure les uns et les autres, il reste que, dans les limites de ce thème unique, caractérisé par l'hypothèse de l'unité de substance, il faut s'entendre sur la na-

ture de cette substance et choisir entre les diverses solutions proposées sur ce point. Ces solutions sont de deux sortes : les unes n'admettent dans le monde d'autre réalité que celle de la matière, les autres n'admettent dans le monde d'autre réalité que celle de l'esprit. Entre la conception d'une réalité spirituelle et celle d'une réalité matérielle, laquelle élire? Entre l'idéalisme et le matérialisme, puisque tels sont les noms attribués dans l'histoire à ces deux points de vue voisins, et entre lesquels une comparaison logique est possible, auquel décerner l'avantage?

Ce qui pourra nous guider dans ce choix, c'est encore, selon la partialité dont nous nous sommes fait une méthode, la considération du but même que nous poursuivons. Celle des deux conceptions qui sera le plus propre à nous le faire atteindre, à soutenir devant nos yeux une représentation cohérente du phénomène de l'existence, sera, de ce fait, qualifiée pour l'emporter dans notre esprit.

Le matérialisme postule en faveur de la matière une faculté d'évolution qui, s'élevant des modes d'existence les plus simples jusqu'aux plus complexes, rendrait compte de la totalité des phénomènes et, par une métamorphose analogue à celle oîi l'on voit le mouvement se transformer

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en chaleur, aboutirait à une transformation du mouvement ou de quelque autre phénomène physico-chimique en pensée. Le matérialisme invoque donc le principe d*unité de substance, mais il blesse la réalité psychologique, la seule qui nous soit donnée en imaginant un être métaphysique, la matière, la matière abstraite, qu'aucune de nos sensations ne nous fait connaître. Le matérialisme fait ici une démarche sensiblement pareille à celle que le déisme accomplit. Il réalise et objective hors de la pensée, hors de l'esprit qui pense, une idée abstraite; il confère une existence extérieure à ce qui est pour l'esprit un moyen de représentation de ses propres modalités. Enfin, tandis qu'il fait apparaître la pensée, soit le fait de conscience, au dernier terme de l'évolution de la matière, c'est au moyen de la pensée qu'il imagine et se représente toute cette évolution qu'il suppose nécessaire pour la production de la pensée. En bonne analyse, et a s'en tenir aux termes de la réforme cartésienne qui assigna, avec le fait psychologique, une base positive à la spéculation métaphysique, il est impossible de se détacher des modes de la pensée : nous ne connaissons que la <;hose qui pense et ses modifications et, dès que nous conférons à ces modifications une existence

distincte de celle de la chose qui pense, nous créons une forme nouvelle du dualisme, nous mettons de nouveau en péril le fait même de la connaissance dont la conformité avec son objet devient aussitôt question de foi et d'hypothèse. Ainsi que Ta surabondamment démontré Berkeley, il nous est impossible de concevoir une existence en dehors du fait de connaissance qui la supporte. Lorsque, pour apprêter un argument contraire, nous prétendons faire abstraction, dans l'univers, de tout acte de connaissance pour ne laisser subsister qu'un objet qui n'a point connaissance de lui-même, nous oublions naïvement que notre pensée, qui dérobe à toutes les autres pensées la vue de cet objet, qui croit s'en écarter ensuite elle-même, demeure pourtant le lieu où cet objet continue d'apparaître. Si, par exemple, nous affirmons l'existence de la terre privée désormais de tout être vivant, vide de toute pensée qui la perçoive et accomplissant parmi les espaces stellaires son orbe accoutumé, nous oublions que notre propre pensée, par laquelle nous imaginons ce spectacle, lui prête seule son existence et, par la perfection de son mécanisme, lui simule une objectivité. La thèse matérialiste fait de même, elle est dupe de la même illusion et oublie que toute l'évolution qu'elle conçoit et qui aboutirait

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à son gré à la pensée consciente n*a d'existence que dans la pensée qui, depuis ses premières démarches, soutient toutes les phases de cette évolution.

On peut pourtant négliger cette première objection fondamentale, pour s'attacher à ce processus physico-chimique invoqué par la thèse matérialiste, et pour considérer avec attention la transition qui y est invoquée et qui s'effectuerait sans changer de caractère, de la matérialité du phénomène objectif au fait de représentation consciente de ce phénomène. 11 faut ici, est-il besoin de l'énoncer, distinguer strictement ce fait de représentation dans la pensée du fait d'adaptation d^un moyen à une fin où Ton peut, en un sens important, continuer de voir un fait d'intelligence — le fait même de l'intelligence. Ce fait d'adaptati-on appartient sans consteste, avec le phénomène tout entier de l'intelligence, ainsi défini, au processus physico-chimique. Cette distinction bien spécifiée, il faut accorder que les découvertes scientifiques nous ont accoutumés à des métamorphoses stupéfiantes pour l'esprit, et qui ne cessent de nous étonner que par la régularité avec laquelle elles se produisent et par la connaissance acquise des conditions de l'événement : telles sont, parmi beaucoup d'autres, les transfor-

mations de la chaleur ou de Télectricité en énergie. Cependant, nous parvenons, avec la notion du mouvement, à établir une commune mesure entre ces divers phénomènes. Or, il n'en est pas de même à l'égard du fait de la pensée consciente, et il semble bien, lorsque nous tentons de nous élever de l'hypothèse de la matière jusqu'au fait de conscience, lorsque nous nous eÉForçons d'intégrer celui-ci dans la suite des tranformations matérielles, il semble bien que nous rencontrions un hiatus infranchissable.

La considération la plus grave qui porte à déclarer ce pas infranchissable, c'est l'absence de toute relation imaginable entre le fait de conscience et les autres phénomènes physico-chimiques, c'est l'inutilité absolue qu'il y a à faire intervenir le fait de conscience dans l'accomplissement d'un phénomène physico-chimique, fût-il déjà de nature biologique. C'était le préjugé des écoles spiritualistes, d'imaginer que les phénomènes complexes de l'intelligence humaine exigeaient l'intervention du fait de conscience, et c'était précisément un des cas où éclatait le vice de la conception dualiste dont elles se réclamaient, car il fallait supposer un lien de cause k effet entre le fait de conscience, dépendance de Famé, et le mouvement moléculaire cérébral,

quelque médiateur plastique à la façon de celui que Cudworth imagina. Or, Tétude purement physiologique des centres cérébraux et des phénomènes intellectuels, sur le plan de l'hypothèse matérialiste et par les moyens le plus strictement scientifiques, semble bien établir actuellement que, le fait de conscience retiré, les choses se passeraient dans Tordre des activités adaptées à une fin, unies entre elles par le lien de cause à effet, de la même façon dont elles se passent, le fait de conscience paraissant intervenir. Une complication du mécanisme cérébral suffirait à tout expliquer en purs termes de mouvement, et toute TintelUgence humaine se pourrait réduire à un machinisme analogue à celui qu'avait imaginé Descartes, pour justifier, sans Fintervention de la pensée, les actes des animaux. Cette inutilité du fait de conscience, jointe à la difficulté qu'il y a à accorder une similitude de nature entre un fait de conscience et un fait de mouvement ou la transformation possible de Fun en l'autre, a pour conséquence de laisser voir une lacune dans la construction de l'être sur le plan de la matière, et de détourner de cette tentative notre passion logique.

Il reste entendu, cependant, que la lacune qui vient d'être signalée dans la thèse de la

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matière ne creuse pas entre ces deux systèmes, matérialisme^ idéalisme, suscités Tun et Tautre, sur le plan de la recherche métaphysique, par un besoin pareil de satisfaction logique, l'abîme infranchissable qui existait entre la catégorie du monisme et celle des systèmes dualistes, oii, sous le masque philosophique, se cache une entreprise d'action politique. Ecarté comme moyen de construction métaphysique de l'existence, il apparaît, toutefois, que le thème de la matière, sur lequel a été construit jusqu'ici tout le déterminisne scientifique, devra conserver une importance majeure en un système offrant, du fait métaphysique, l'interprétation que l'on recherche- Il est permis de soupçonner, dès- maintenant, qu'il pourra être transporté d'un §eul bloc, avec toutes ses parties actuellement liées entre elles, dans un système plus large et plus compréhensif, qui paraît être l'idéalisme.

Il faut le dire encore, la grave objection qui s'élève contre le matérialisme, c'est qu'il repose tout entier sur un acte de foi, sur la foi en l'existence du monde extérieur, c'est qu'il accepte pour objectivement vrai ce qui, du point de vue de Texpérience psychologique, n'est qu'une illusion naturelle très forte. En réalité, entre l'fdéalisme et le matérialisme, le dissentiment initial exprime

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la différence entre deux tendances cérébrales dont l'une va à accepter pour réelle l'apparence objective créée par la sensation, dont l'autre va à ne tenir pour réel que le fait lui-même de la sensation et à fonder toute connaissance sur l'analyse de ce fait. La première tendance a pour conséquence la foi en l'existence de la matière ; or, si cette hypothèse a rendu de grands services à la pensée scientifique, elle apparaît, du point de vue de l'analyse psychologique, à l'état de fantôme métaphysique. Il est permis de se demander, si au regard même de la science, cette hypothèse ne serait pas en voie de se détruire elle-même, si, à la lumière des notions dont l'hypothèse de la matière a enrichi la science, la matière ne tend pas à se dissiper chaque jour davantage, à devenir de plus en plus insaisissable. Il est déjà des cas oîi les manifestations matérielles ne sont connaissables que dans leurs effets. L'atome, après avoir échappé au regard de l'œil humain, échappe au microscope, brisant le lien sensible qui tout d'abord avait fait croire à son existence objective. Il n^est pas absurde de prévoir le moment où le matérialisme scientifique, sans se ^renier et par ses propres moyens, viendra confirmer les conclusions immédiates de l'analyse psychologique et réduira le monde à un pur système d'idéalisme où la matière

ne figurera plus qu'à Tétat de symbole. Il ne faut pas toutefois confondre ces prévisions avec des résultats acquis, et, on tient à l'énoncer, afin de préciser encore la méthode de cette étude, on ne considère pas comme illégitime l'attitude intellectuelle qui porta, qui porte encore beaucoup d'esprits à accepter comme des réalités objectives les représentations fournies par les sens. On conçoit qu'il soit permis d'hésiter entre les données de ces apparences sensibles et celles de l'analyse psychologique, et on serait tenté de ne reconnaître dans le parti pris en faveur de l'un ou l'autre point de vue que la prédominance de tendances individuelles. Ces tendances inclineraient l'esprit à accorder plus de crédit, ici, aux données immédiates du sens intime, là au témoignage des apparences sensibles, en négligeant l'intermédiaire psychologique. Aucun critérium ne serait propre à décider de la question de vérité entre ces deux postures. On serait tenté de s'en tenir à cette appréciation, si la méthode que l'on a choisie, sans se préoccuper de la question de vérité, ne visait rien de plus que le pouvoir d'explication des hypothèses en jeu. Or l'ampleur, la cohérence harmonieuse de la justification fournie par la thèse idéaliste du phénomène de la vie vont militer en faveur du choix de cette thèse, et nous conseiller de la préférer.

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