‹ Les raisons de l'idéalismeChapitre 14 sur 22 · L'IDEALISME ET LA SCIENCE 20Ô · texte numérisé non relu

L'IDEALISME ET LA SCIENCE 20Ô

commune et, quelle que soit leur composition, les destinera à une même fin sous le commandement du mouvement. Cette propriété que formule la loi de Newton, la plus générale qui puisse être attribuée à la matière, sert de guide et de principe directeur, une fois reconnue et établie, à la recherche scientifique. Certaines propriétés particulières des corps, — leur poids spécifique, la vitesse et l'orientation du mouvement qui les anime, — peuvent être déduites, en considération de cette fin à laquelle nous les savons soumis, de leur situation dans l'espace par rapport à quelque autre corps connu.

En assignant à la matière vivante, dans le règne animal, des conditions fixes de composition chimique, de température, de concentration moléculaire, M. Quinton, qui a exposé Tensemble de ses travaux biologiques au cours d'un livre réoent*,a précisé dans quelles limites la faculté d'improvisation de la pensée est libre de s'exercer sur le plan biologique, dans quelles limites elle est contrainte, par la définition même du personnage, qu'avec la matière vivante, elle a introduit dans le drame cosmique. Parmi le changement continu que déterminent, dans l'espace et dans le temps^

i, UEau de mer milieu organique^ Masson, 1904.

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les propriétés chimiques et physiques de la matière inorganique, il nous montre la matière vivante, assujettie en vue de persévérer dans l'existence, à réaliser les conditions strictes qui caractérisent son personnage, modifiant sans cesse les formes où elle apparaît, remaniant les organismes oîi elle s'enclôt, pour maintenir autour d'elle ces conditions fixes dans ce milieu changeant. 11 nous la montre ainsi tendant sans cesse vers elle-même et vers sa propre fin. Cette vue admirable nous fait entrer au cœur du drame qui se joue sur le théâtre du monde sous le titre de l'évolution biologique. Elle nous fait voir avec une clarté parfaite comment la combinaison d'une part de nécessité avec une part d'arbitraire mental forme l'intérêt passionnant du spectacle. L'arbitraire mental est représenté ici par le caractère défini, reconnu à la matière vivante : comme en un drame wagnérien, la vie, au sens biologique, se voit quintessenciée en une phrase thématique dont la libre fatalité devra évoluer parmi le cadre des fatalités préexistentes. Entre les propriétés de la matière inorganique et celles de la matière vivante, il n'y a pas, on ne saurait du moins préjuger qu'il y ait un lien nécessaire de cause à effet. La matière vivante est bien tenue, pour entrer dans le cadre des réalités déjà engendrées par le mou-

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vement de la pensée, pour être comprise avec elles en un même ensemble, d'emprunter ses éléments^ aux propriétés physico-chimiques de la matière inorganique, mais rien n'autorise à penser que la combinaison particulière où la vie s'exprime fut elle-même nécessaire. Il semble qu'avec la formule où elle s'est personnifiée, nous touchions un de ces mouvements de la pensée, arbitraires en leur principe, et que nous ne pouvons connaître qu'à titre de fait empirique.

La théorie de M. Quinton, en nous faisant connaître les conditions constantes de température, de lumière, de milieu chimique et osmotique requises par le phénomène biologique, nous livre la personnalité de ce mouvement arbitraire de la pensée et sa fatalité spécifique. Elle nous montre en regard, en même temps, le changement inéluctable de tout ce milieu physico-chimique parmi lequel la vie eat plongée et nous sommes dès lors initiés à la nature de l'intrigue qui se déroule sur la scène biologique. Pour réaliser les conditions strictes et immuables que lui impose sa manière d'être définie, lacellule vivante, expression concrète de la vie, comme l'homme qui ne fait servir les lois de la nature à ses desseins qu'en leur obéissant, ne résiste, aux circonstances défa- Yorables qui l'assaillent, qu'en utilisant à son

profit, dans des appareils appropriés qui sont les divers organismes, ces mêmes lois de la nature, les lois inflexibles de la matière inorganique. Toute révolution biologique, avec toute la différenciation des organismes oii elle se manifeste, se montre commandée par la nécessité, pour la cellule vivante, de maintenir à son contact, parmi le changement continu du milieu physico-chimique, des conditions physico-chimiques constantes.

L'idée de finalité qui est ici formulée joue donc un rôle d'une importance prépondérante : comme les lois de la gravitation, à l'égard de la matière inorganique, elle est, dans Tordre biologique, un guide pour la recherche scientifique, et permet, par exemple, de déterminer la date de l'apparition d une espèce par la considération du degré thermique ou du degré de concentration moléculaire propre aux individus de l'espèce. C'est enfin la connaissance de cette fin biologique, la connaissance de la fin poursuivie par la cellule vivante qui donne un sens à l'évolution. Mais la finalité qui est ici en jeu diffère de la façon la plus absolue de la finalité métaphysique. Elle n'implique nullement ridée d'un changement d'état, mais celle de la conservation d'un état donné, état particulier, déterminé et défini et que menacent d'abc-

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lir h tout instant des circonstancesc ontraires. La fin poursuivie par la cellule vivante se confond ici expressément avec la définition même de son existence: en tendant vers sa fin, elle ne tend vers rien de plus que vers son existence. D'ailleurs, Taménagement purement spectaculaire du phénomène biologique est ici manifeste : en opposant le changement incessant des formes organiques au changement du monde physique et chimique, la fin poursuivie par la cellule vivante aboutit au maintien d'une réalité constamment semblable à elle-même. Les idées de changement de devenir, d'évolution, se voient donc entièrement dépouillées de la signification morale, du rôle messianique que la métaphysique leur attribuait et qui en faisaient les moyens d'un état nouveau. La vue générale de M. Quinton ne permettant plus d'accorder à ces idées qu'un intérêt spectaculaire, notifie la valeur purement esthétique de toute haute conception scientifique.

tation de la pensée. Ainsi, si je me représente une ligne droite, je ne puis imaginer qu'aucune de ses parties se reflète en aucune autre. Si je la brise en quelque endroit de façon à former un angle où un mouvement pourra s'articuler, les deux côtés de cet angle ou de cette ligne brisée vont comporter entre eux des rapports de perspective strictement définis parle mouvement qui, se produisant au sommet de Tangle, les rapprochera ou les écartera Tun de l'autre, tous les points situés sur l'un des côtés auront avec tous les points situés sur l'autre côté des rapports fixes et qui seront modifiés, d'une façon toujours constante, selon le mouvement qui se produira au sommet de l'angle. Si je brise de nouveau en plusieurs fragments l'un des côtés du premier angle, je vais créer une multitude de rapports nouveaux entre des points de ce côté qui jusqu'ici ne pouvaient point se réfléchir les uns les autres, qui n'existaient que pour les points situés sur l'autre côté de l'angle. Tous ces nouveaux rapports entre ces nouveaux points de ma ligne brisée sont, comme les rapports précédents, commandés et modifiés par les divers mouvements qui se peuvent produire aux sommets de tous les angles. Si je veux me rendre compte de la position précise et réciproque de deux de ces points, si, les supposant capables de se réflé-

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chîr TuB l'autre, je cherche à déterminer de quelle façon, à quel moment ils se réfléchiront, seront Tun pour Tautre et objet et sujet, ce qu'il me faut connaître, c'est la nature précise du mouve* ment qui se produit au sommet de mon premier angle, c'est la nature précise des mouvements qui se produisent aux sommets de tous les angles que j'ai déterminés sur l'un des côtés de ce premier angle selon leur relation avec le mouvement de cet angle principal. Si je parviens à découvrir et à fixer le rythme de ce mouvement d'ensemble, il sera tout à fait impossible que, dans les conditions précises que j'aurai déterminées, unpoint A puisse occuper vis-à-yîs d'un point B une situation différente de celle que mes calculs lui auront assignée.

De même, dès que l'on considère l'existence comme une suite de mouvements de la pensée liés entre eux, dès que Ton attribue tout pouvoir de causalité à cette seule suite de mouvements pour retirer ce pouvoir à tout le reste, dès que la distinction en objet et en sujet est tenue pour la décomposition et pour le rythme même du mouvement de la pensée, il devient absolument impossible de concevoir que des sujets suscités par un mouvement donné de la pensée ne soient pas soumis à la nécessité d'être des sujets pour une

série d'objets corrélatifs suscités par ce même mouvement de la pensée, il paraît tout à fait impossible de concevoir que le rythme de ce mouvement de la pensée ne détermine pas de la façon la plus rigoureuse les conditions dans lesquelles les deux termes de ces rapports d'objets à sujets se noueront et se dénoueront, c'est-à-dire à quels moments, dans quelles circonstances ces objets seront perceptibles pour ces sujets ou cesseront de l'être.

Il n'est de connaissance possible que d'un ensemble de mouvements liés entre eux par des rapports hiérarchisés. Tout raisonnement métaphysique suppose qu'un tel ensemble symphonique a reçu sa réalisation, car c'est cette réalisation qui supporte tout raisonnement fait à son sujet. Or, dès que cette harmonie et cette convergence se sont formées entre un grand nombre de mouvements de la pensée, il est impossible d'imaginer que ce jeu coordonné n'entraîne pas avec lui toutes ses conséquences, c'est-à-dire que les séries de rapports d'objets à sujets suscitées par ces séries de mouvements coordonnés ne soutiennent pas entre elles les mêmes relations qu'ont nouées entre eux les divers mouvements de la pensée dont elles dépendent.

Au regard d'une telle conception de la réalité, la connaissance ne se pose pas comme un pro-

blême. 11 n'y a plus de différence de nature entre l'objet et le sujet de la connaissance qui ne sont que les deux termes du même mouvement de la pensée et les formes mêmes où se représente et se développe le fait unique de Texistence. La parfaite adéquation de Tobjet au sujet est bien différente ici de celle que formulait Thypothèse d'une harmonie préétablie. Telle que Leibnitz Fimagina cette hypothèse ne tranche rien ; elle laisse entier le problème métaphysique, car„ elle exige le recours à une intervention antérieure qui demeure inexpliquée. L'adéquation de l'objet ^u sujet, que l'idéalisme implique, résulte avec nécessité de l'hypothèse que forme l'idéalisme quant à la nature de l'existence. A travers le jeu du mécanisme qui engendre la distinction formelle de Tobjet et du sujet, cette adéquation est, à vrai dire, une métaphore pour traduire et figurer leur identité, leur confusion essentielle.

Cette étude sur l'idéalisme et la réalité intellectuelle a été entreprise dans le but de placer la notion du bovarysme dans le cadre où elle montre

toute sa signification. ÂTec la formule où elle s'exprime, le pouvoir de se concevoir antre^ cette notion qui ne prétend à rien de phis, qu'à sitirer Fesprit an point d'où il peut aroir du spectade de l'existence la Tue la plus complète, cette notioa se donne, en tant que moyen spectaculaire, pottr un mode d'explication unirersel, s^'applîquant paiement au fait métaphysique de Texistenee et 9mx direrses séries de phénomènes où cette existesea se manifeste, notifiant le rythme le plus génénl et le plus minutieux de celte chose en mouvement qu'est la rie.

En tant qu'elle s'applique au fait métaphysique de l'existence, conçu sous le jour de l'idéalisme, tel qu'on l'a déduit ici, comme une conséquence du monisme, la notion du bovarysme exprime la nécessité même à laquelle est soumis le fait de l'existence pour tomber sous le jour de la connaissance. Si Ton conçoit bien, qu'à moins de raisonner dans le vide absolu, il est impossible d'imaginer l'être extérieurement à la connaissance que l'être a de lui-même, il faut conclure que la notion du bovarysme exprime la néce^té interne qui régit, ou plutôt qui définit le fait de l'existence : l'existence, unique en son essence, ainsi que bous sommes contraints de l'accorder pour qu*un état de connaissance soit possible, a le pouvoir de

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86 coaçevoir autre qu'elle n'est, et, en vue de prendre d'elle-même cette connaissance que son existence implique, elle exerce nécessairement ce pouvoir, elle se conçoit nécessairement autre qu'elle n'esta dans la relation de l'objet au sujets une, dans le multiple.

Il résulte de là que la notion d'existence en soi^ — J'esse que nous opposons ici à l'état de connaissance où cet esse se manifeste différent de luimâme, — il résulte de là que cet esse est une notion négative, une de ces notions négatives purement abstraites et verbales ecmime celle du néant, mais dont nous avons besoin de nous servir pour construire notre pensée ei 'que nous pouvons manier impunément, pourvu que nous prenions garde de nous souvenir qu'elles sont vides de tout contenu positif. En attirant l'attention sur cet élément négatif qui entre ici dans nos raisonnements, on a pour but de mettre en lumière l'artifice de langage sur lequel se fonde la notion même du bovarysme, on obéit à la même préoccupation qui donna naissance à l'étude sur la Métaphore universelle^. Maintenant comme alors, ce n'est point un pur scrupule de conscience intellectuelle qui dicte ces réticences, c'est plutôt le souci de conserver à la

1 . La fiction universelle. Ed. du Mercure de France^ p. 339.

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notion toute sa force, en la montrant ttibntaire de ces fictions conventionnelles sur lesquelles la pensée nécessairement s'appuie pour se construire, et sans le soutien desquelles elle est impuissante à étreindre aucune réalité. En donnant pour une métaphore la notion du bovarysme, on la donne aussi pour une métaphore qui s'applique avec précision et cohérence à toutes les catégories de phénomènes qui se rangent sous le concept de Texistence. C'est en quoi cette métaphore est une métaphysique.

D'ailleurs après avoir indiqué les éléments négatifs que Ton a introduits dans la notion du bovarysme, pour donner, au moyen de ces ombres projetées du néant, un relief plus saisissable à la construction systématique que Ton a fondée sur elle, onpourrait aisément en montrer, en ce qui touche à la réalité métaphysique, Tenvers entièrement positif.On y trouve formulé, à Tétat de dogme, le principe de la relativité essentielle de toutes choses. La nécessité selon laquelle l'existence est liée à la connaissance, jointe à la déformation fatale que le fait de la connaissance fait subir à l'idée d'existence nous enseigne que le fait de l'existence consiste en ce fait même de déformation, c'est-à-dire en la relation de l'objet au sujet, à l'exclusion de toute autre modalité.

L'existence est relation. Qu'il y ait des objets pour des sujets, ceci définit Texistence en son entier. Ceci accuse également le caractère esthétique qui lui a été assigné, et exclut, avec Tidée de tendance vers une fin, le caractère éthique' que lui attribuaient les philosophes dualistes.

Ces conclusions une fois enregistrées, la notion du bovarysme peut être écartée pour faire place à cette autre notion qu^elle nous a livrée : il n'y a point d'existence en dehors du fait de relation où l'existence s'exprime dans la connaissance qu'elle prend d'elle-même. L'existence ne se conçoit donc pas, en un sens absolu, autre qu'elle n'est, puisquelle n'a pas de réalité distincte de la relation où elle se conçoit. Un tel point de vue, qui semble détruire la notion bovaryque de l'existence, n'en est toutefois que la conséquence; c'est par l'application de cette notion que nous y accédons. A tout prendre, renonciation positive du dogme de la relativité universelle ne contient rien de plus que ne contenait déjà l'assertion bovaryque ellemême. Celle-ci, faisant place, pour la détruire aussitôt, à celte conception négative de l'existence en soi et séparée de la connaissance, à laquelle les philosophes avaient accoutumé les esprits, formulait déjà avec une ironie cachée, avec la concession verbale qu'il fallait faire aux conceptions

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anciennes pour les dissiper, les conclusions enregistrées dans la seconde formule.

Que Ton se représente la conception idéaliste sous le jour d'un subjectivisme étroitement individuel, que Ton considère, au contraire, cet idéalisme plus large qui ne laisse voir^ dans la diversité des individualités objectives ou subjectives répandues dans Tunivers^ que les apparences masquées d'un même être, on se trouve toujours en face d'un phénomène où le pouvoir de se concevoir autre joue le rôle essentiel, où le pouvoir de s'illusionner et de prendre le change est l'artifice nécessaire qui donne vie au spectacle. Si je suis le seul esprit existant dans l'univers, il faut bien que je possède un pouvoir de me duper moi-même égal à mon pouvoir d'imaginer, puisque tous les objets et tous les êtres que je forme de la substance de ma pensée m'inspirent des sentiments d'amour et de haine, de confiance et de terreur, puisque les circonstances où je les place et les fais évoluer composent une réalité à laquelle il me semble que je suis asservi, puisque les mouvements passionnés qui me soulèvent me font oublier que

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je suis, de tout ce spectacle, le maître et l'improvisateur. £t de même, si déplaçant le centre de l'existence, je ne vois plus en mon personnage individuel, comme en celui de tous les autres êtres qui m'environnent, que des formes de rêve semblables à celles que dans Thypothèse précédente je tirais de mon esprit pour m'en éprendre, m'en épouvanter ou seulement m'en distraire, de même il me faut encore reconnaître à cet être métaphysique un pouvoir de s'illusionner, de ^e concevoir autre dont mon propre personnage atteste la vérité.

Ce pouvoir d'illusion, qui donne naissance à la représentation cosmique, suppose que l'existence use de quelques-uns de ces grands masques dont les acteurs se couvraient le visage sur les scènes de la Grèce et de Rome et qui leur composaient, selon une figuration immuable, des personnages de rois et de héros, de grands prêtres ou d'esclaves et dont les traits caractéristiques les vouaient dès le prologue h la douleur ou à la joie. Ce sont ces grands masques métaphysiques qui ont été décrits, au cours du Bovarysme. On en a distingué deux principaux : l'un figure l'illusion de la personne^ Tautre figure l'illusion du libre arbitre. Ces deux formes maîtresses de l'illusion commandent un certain nombre de mirages secondaires, la croyance

à la responsabilité, la croyance au bonheur comme conséquence de la passion amoureuse assouvie ou de la recherche scientifique parvenue à ses fins. Ces mirages secondaires ont été animés et symbolisés sous les masques du Génie de l'Espèce et du Génie de la Connaissance.

Dans tous ces cas, le pouvoir de déformation qu'implique le bovarysme, sous un aspect ou sous un autre, intervient, à titre de rouage essentiel, se montre le grand instigateur du jeu de Texistence et le moyen suprême de la représentation où la vie fait office de spectateur et d'acteur. Aux termes de l'idéalisme, chaque esprit individuel se conçoit autre qu'il n'est en tant qu'il s'imagine distinct des autres esprits qui l'environnent, en tant qu'il ne reconnaît pas l'action d'une pensée identique à la sienne, l'action de sa propre pensée dans la mimique, dans les gestes et dans les actes des personnages qui évoluent autour de lui. Et c'est aussi un fait de bovarysme fondamental que l'illusion, si fortement combattue par Berkeley, selon laquelle nous distinguons de nos sensations les objets de nos sensations et leur attribuons une réalité extérieure h l'esprit, extérieure à la sensation qui les anime et les soutient. Mais combien ce fait de bovarysme ne donne-t-il pas de vivacité, ne communique-l-il pas d'ardeur au drame phénoménal !

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C'est lui qui garantit Texécution du pacte du Lethé, qui resserre les masques prêts à tomber, rajuste les déguisements, et, par l'aveuglement qu'il fomente, transformant l'identique en amant ou en meurtrier de soi-même, passionne l'aventure du monde et la rend digne d'être contemplée.

C'est sous l'action de ce même ferment que l'homme invente la liberté avec l'orgueil de la responsabilité et les transes du remords. Le pouvoir de nous concevoir autres, de concevoir autres qu'elles ne sont les causes de nos actes assouvit encore ici le même besoin de drame, d'intrigue et d'imbroglio. Mais ce pouvoir, avec l'illusion singulière de liberté oîi il se manifeste, se montre également cause de mouvement. Dans la croyance qu'il lui est possible de se Iransformer, d'augmenter son empire sur lui-même, de devenir autre, plus intelligent, plus actif et plus fort, — d'augmenter, comme conséquence, son empire sur le monde extérieur, l'homme trouve un stimulant qui bande son énergie et augmente la portée de ses actes. L'illusion du libre arbitre agit à la façon des idées-forces décrites par M. Fouillée *. L'idée devient ici principe et cause de réalisation. Sous le jour de l'idéalisme, notons d'ailleurs

1. Vévoluiionîsme des Idées- forces et Psychologie des Idéesforces, Alcan.

LES RAISONS DE l'iDÉâUSHE

que la théorie des idées-forces ne rencontre pas d'objection : la difficulté qu'il y a à accorder Faction d'un principe spirituel sur un principe matériel ne s'élève pas en un système où un seul principe est en cause et, parmi les divisions de lui-même où il évolue, vient seul en contact avec lui-môme. Ainsi les conceptions diverses que l'homme se forme de lui-même, selon lesquelles il se compose de sa réalité une conception différente de ce qu'elle est dans son actualité immédiate, ces diverses conceptions traduisent, sous le jour de la motivation, l'influence exercée par des mouvements de la pensée sur des mouvements de la pensée, le jeu plus ou moins heureux d'association et de dissociation selon lequel ces mouvements réussissent ou échouent à composer entre eux des systèmes plus complexes, plu& harmonieux que ceux dans lesquels ils étaient précédemment intégrés. Le caractère aléatoire du mouvement nécessaire de la pensée rend compte des deux aspects sous lesquels le bovarysme a été envisagé. Un système de mouvements de la pensée, influencé par un autre, réussit-il à former avec celui-ci une association harmonieuse, voici l'aspect heureux du bovarysme : se concevant autre qu'il n'est, attiré au-dessus de lui-même, ainsi que par la vertu d'un aimant, par une conception

de lui-même plus haute et plus parfaite, Tbomme se montre ici doué du pouvoir de réaliser cette image fascinatrice, de s'égaler à ce modèle plu& parfait, sa présomption tend à devenir réalité et) de cette modalité heureuse et bienfaisante du bovarysme, le phénomène de l'éducation, malgré les déformations pernicieuses qu'il peut engendrer, et qu'il engendre, est, dans sa généralité, un cas typique. Au contraire, un système de mouvements de la pensée, influencé par un autre, est-il impuis* sant è. s'harmoniser avec le nouveau système par lequel il est sollicité, il en résulte pour lui une dissociation, et qui n'est point suivie d'une association nouvelle ; il passe d'un état de force relative à un état de faiblesse, un processus de dissolution fait suite pour lui à un processus d'évolution. Voici laspect malchanceux du bovarysme, voici son mode néfaste, l'idée-force se montre ici cause de désordre, de désorganisation. L'homme se conçoit autre, comme dans les cas heureux; mais,, attiré au-dessus ou hors de lui-même par la fascination d'un modèle extérieur, il est impuissant à s'égaler à ce modèle, à réaliser la concep* tion de lui-même dont il s'est épris. Le fait de se concevoir autre n'est pas accompagné chez lui d'un pouvoir réalisateur. L'activité individuelle détournée de ses modalités anciennes, tournée

tout entière vers des fins qui lui sont inaccessibles, égarée vers clés tentatives en disproportion avec son pouvoir, va à sa ruine, aboutit à la tragédie et aux catastrophes ou, selon un destin plus vulgaire, tombe à la caricature et au grotesque, ces autres formes de la déchéance.

Qu'il commande les mouvements où les éléments de la pensée s'associent pour des combinaisons plus riches, qu'il détermine au contraire des désagrégations accompagnées d'une impuissance,' le bovarysme apparaît, dans l'un et l'autre cas, comme le rythme même du processus selon lequel l'existence se déplace et accomplit sa fonction essentielle de chose en mouvement. Dans un système, tel que celui de l'idéalisme où, un principe unique, la pensée, absorbant la totalité de l'être, n'a d'autre fonction que de se représenter soi-même à soi-même, cette fonction ne peut s'accomplir que si ce principe unique tire de lui-même les éléments de la multiplicité où il se donnera h lui-même cette représentation. La réalité de l'existence ne se formulera donc que dans un

mouvement où la pensée ira se différenciant constamment d'elle-même, ira, pour ramener la question aux termes intellectuels qu'elle implique et dont la formule du bovarysme est l'expression, se concevant constamment autre qu'elle n'est, composant, avec ce jeu d'images différentes d'ellemême, ta matière de la représentation.

Le mouvement bovaryque, le pouvoir de se concevoir autre, engendre ainsi, parmi la substance toujours homogène,toujours identique de la pensée, la diversité des formes où la pensée se représente et cette opposition de la diversité de la forme à l'unité de la substance^ l'une conditionnant l'autre, en raison du rationalisme de la distinction en objet et en sujet, cette opposition détermine et crée tout le spectacle de l'existence. Il n'y a place, sur le plan du monisme idéaliste, pour aucune réalité objective différente de cette réalité créée par l'esprit : définissant le rythme de l'existence, c'est de cette réalité intellectuelle que le bovarysme définit la nature et les modes. La réalité est mouvement de la pensée, les divers modes du réel sont des états de ce mouvement : c'est pourquoi, les définitions ou les descriptions de la réalité, données dans des ouvrages antérieurs, le Bovarysme ou la Fiction universelle^ n'eurent trait qu'aux diverses postures, aux gestes divers

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de Tesprit, du seul principe actif qui soit saisissable dans Tunivers. Les différents aspects des choses n'y purent être que les différents gestes d'une même activité, gestes s'accordant ou se contrariant entre eux. Ces gestes étant de la nature de la pensée, ces différents aspects des choses ne purent être que les différentes conceptions selon lesquelles la pensée se représente à elle-même, avec les modalités diverses selon lesquelles ces conceptions s'accordent entre elles ou se contrarient. Le bovarysme supposait donc l'idéalisme démontré et s'appliquait à la seule réalité qu'il autorise, une réalité de nature intellectuelle constamment en acte, dont l'apparence objective n'a de valeur que celle d'un reflet et est strictement conditionnée, dans sa relation avec le sujet, par le rythme du mouvement qui la suscite.

On ne saurait ici, sans recommencer entièrement une tâche déjà accomplie dans le Bovarysme et dans la Fiction universelle ^ dresser la liste de toutes les formes de la réalité auxquelles donne naissance le jeu des mouvements de le pensée. Il semble, au contraire, qu'il ne soit pas sans inté-

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rèt de signaler, de nouveau, à la lumière de Tidéalisme, ce que toutes ces formes ont entre elles de commun, de montrer le mécanisme identique qui commande leur genèse. Le bovarysme est apparu jusqu'ici comme principe de différenciation: on va voir ce principe de différenciation se fondant sur un principe de contradiction où il trouvera son entière signification et qui assignera pour condition à la genèse de toute réalité un fait d'antagonisme.

Si le mouvement de division qui donne naissance à la distinction en objet et en sujet allait se propageant à Tinfini, si chaque état de fragmentation de la pensée ne tendait qu'à se séparer de soi-même, pour donner naissance à des fragments animés du même désir, il se formerait bien, à tout instant, dans toute l'étendue de runivers,un nombre infini de couples dont les deux termes, inséparables, seraient bien unis entre eux par la relation d'objet à sujet, le monde serait bien peuplé de phénomènes de pensée, mais il n'y aurait point de relation possible de ces couplesles uns avec les* autres, l'univers s'écoulerait emporté dans une fuite vertigineuse, se déroberait à toute tentative de synthèse. Ces phénomènes de pensée, dont l'univers serait peuplé, se répétant indéfiniment selon un rythme de différenciation

toujours identique, au cours de toute la suite du processus, seraient dénués de toute complication, ils ne donneraient jamais naissance qu'à des états rudimentaires de la pensée, bien différents du spectacle que nous avons sous les yeux et sur lequel nous spéculons. Le fait qu'un nombre infini de phénomènes sont susceptibles de se grouper sur un même plan devant Tesprit, de se montrer unis entre eux par des liens de cause à effet, par des rapports de connexité dans le temps ou dans l'espace, engendrant, par l'intermédiaire de la sensation, un grand nombre d'autres relations, ce fait d'expérience constante témoigne que les choses ne se passent pas avec la simplicité que supposait la description précédente et que la réalité intellectuelle, telle qu'elle nous apparaît, implique d'autres ressorts que celui qui déclanche ce mouvement de division à l'infini de la pensée avec elle-même.

Pour que cette réalité intellectuelle soit possible, il faut qu'au fait de division initial, prolongé en une série d'autres faits de même nature où la substance de la pensée s'éparpille à l'infini dans la diversité, s'oppose un fait de répétition, un fait de répétition d'envergure aussi vaste que le pre* mier fait de division et qui, se reproduisant avec constance, serve de base commune, de plan de rencontre à tous les mouvements où la pensée se

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différencie d'elle-même. Il faut que, par la suite, et à mesure que des mouvements de division créent de nouveaux fragments dans la substance de la pensée, une force opposée à ce pouvoir de division intervienne, contraignant les mouvements qui ont déterminé cette fragmentation nouvelle à se répéter identiques, à mettre ainsi en relations possibles les nouveaux états de fragmentation qu'ils ont déterminés avec ceux déjà formés par un mouvement de fragmentation antérieur et que la même force conservatrice a contraints aussi à se répéter, les retenant ainsi sur un plan de rencontre possible. C'est sur ces plans de rencontre que les fragments créés par les mouvements de division pourront composer entre eux des synthèses où se formulera la perceptibilité des objets concrets.

Ainsi voit-on, et telle est la nature du mécanisme mental que Ton se proposait de décrire, que la réalité intellectuelle est engendrée par le jeu continu de deux mouvements antagonistes:

l'un est un mouvement de division à l'infini au cours duquel la pensée s'éloigne de son centre en une fuite éperdue, l'autre est un pouvoir d'arrêt: refrénant l'exode de la pensée, il détermine parmi ces premières séries de mouvements, oîi la pensée va se diversifiant, un fait de répétition, équivalent d'un fait d identité qui, permettant à ces

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mille fragments de la diversité de se rencontrer sur un plan de coexistence, rend possible la lormatioB de relations entre eux, la composition d'un univers. La réalité intellectuelle apparaît donc au point d'intersection où ces deux forces antagonistes se rencontrent, à tous les points d'intersection où elles viennent en contact, s'équilibrent ^ se tiennent en respect. L'immobilité de l'espace, opposée à la fuite du temps, nous montre un de ces points d'intersection où la lutte des dieux forces antagonistes engendre et «ouve la genè&e du réel. De même, voyons-nous que la formation des objets concrets fait appel au concours alterné de l'analyse et de la synthèse, qu'un premier fait de fragmentation, créant des parties distincte» parmi la continuité de la pensée, est aussi nécessaire que le fait de synthèse où ces parties s'assemblent «ntre elles selon les combinaisons les plus diverses, que, sous ce jour^ la réalité apparaît comme un compromis entre des forces de dissojciation et des forces d'association.

On a cité, dans le Bovarysme^ d'autres cas où le même antagonisme témoigne, sous des noms divers, du même pouvoir d'engendrer le réel. On invoquera, à l'appui de la même thèse, les importants travaux de M. Paulhan. Ces travaux qui, au cours de plusieurs volumes sur le mécanisme -de la

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connaissances composent un traité de psychologie d'une grande originalité de vues, montrent les diverses modalités de l'intelligence issues de la même collaboration de facteurs ennemis. C'est aussi souB l'angle du même antagonisme essentiel, qu'apparait la genèse de toute réalité, à la lueur de la belle conception de philosophie générale dont M. Tarde a développé l'application en tant d'cBuvres excellentes*.

Si l'on ne peut que renvoyer à ces diverses sources pour une revue et un dénombrement complets de ces applications d'un même principe, il semble que l'on en ait assez dit toutefois pour pouvoir faire, au sujet de la réalité idéaliste, cette remarque essentielle. Elle ne se voit jamais définie par un caractère unique dont l'accentuation progressive la rendrait plus parfaite. Elle a pour condition une réussite, un rapport d'une certaine précision entre deux éléments antagonistes. L'un de ces éléments venant à prédominer jusqu'à exclure l'autre, c'est l'anéantissement, non seulement de la réalité que l'antagonisme de ces deux éléments composait, mais aussi de Télément vainqueur lui-même qui n'était soutenu dansl'exis-

1. Voir notamment l'Activité mentale et les éléments de V esprit Alcatt. La fimclidn de la mémoire et le souvenir affectif, Alcaa.

2. Voir notamment : Les lois de Vlmitation^ Alcan ; l'Opposition universelle^ Alcan.

tence que par la résistance de rélément adverse: cette résistance, enmême temps qu'elle lui imposait des limites, lui attribuait aussi des contours définis. Toutefois, jamais les éléments antagonistes qui entrent dans la composition d-une réalité n'ont conscience de cette nécessité, vitale pour eUx, de souffrir à leurs côtés un adversaire, fût-il un oppresseur, et tous avec une égale ardeur font effort pour s'emparer du champ entier de la réalité dont il sont partie : c'est ainsi qu'ils conçoivent les conditions de leur mort comme les conditions de leur vie. C'est ce principe de bovarysme enfermé, au sein de toutes les activités, qui donne naissance à la loi d'ironie formulée dans la Fiction universelle et que M. de Hartmann avait déjà décrite et mise en scène, après Joseph de Maistre, à cette loi en vertu de laquelle les volontés conscientes qui se manifestent dans le monde engendrent, par le jeu de leur activité, des résultats si différents de ceux qu'elles pensent atteindre. Hegel a vu dans la contradiction le grand moteur du monde : « Toutes les choses, a-t-il dit, se contredisent éternellement elles-mêmes. » Toutes les choses, dira-t-on, se conçoivent éternellement autres qu'elles ne sont, conçoivent autres qu'elles ne sont les conditions de leur prospérité ou de leur déchéance. Toute

réalité est le résultat, non d'un accord, mais d'un conflit où des forces contraires avides d'une domination intégrale qui causerait leur ruine, vivent du concours de leur hostilité et soutiennent, sur la réciprocité de leur antagonisme, quelque forme distincte de la réalité. Ce jeu contradictoire qui préside à la genèse du réel peut être observé sur des réalités instables, sur des réalités v encore en voie de formation et au sein desquelles la place et l'importance accordées à chacun des éléments composants ne sont pas encore déterminées, ainsi des diverses sortes de réalités dont les hommes s'efforcent de préciser les modes : réalité morale, réalité sentimentale, réalité politique, réalité sociale.

Peut-être serait-on tenté de penser, à l'occasion de ces réalités que la volonté consciente des hommes concourt à former, que, par la connaissance du mécanisme selon lequel toute réalité se forme, quelque modification heureuse pourrait être apportée à ce mécanisme même, que, par la connaissance de la nature des choses, la nature des choses pourrait être changée. A savoir que des éléments contradictoires doivent se rencontrer ainsi qu'en toute autre forme du réel, en ces réalités instables composées à tout moment actuel par les forces du désir^ à savoir par exemple

•qu'une part d'immuable, de consacré par le passé <loit s'y associer à des possibilités de changement, qu'une part d'ordre y doit voisiner avec une part 4e fougue et d'incohérence où Tordre trouvera la matière sur laquelle il pourra s'exercer, s^efiForçant d'instituer, parmi cette richesse de chaos, des hiérarchies nouvelles et plus complexes, à connaître ■ces circonstances et ces nécessités, à les faire entrer en un programme, on peut être tenté de se demander si un homme politique, un sociologue, wol économiste aurait quelque chance de persuader des collectivités, de faire vivre et prévaloir dans la pratique les compromis qu'il présenterait ainsi tout ajustés et mis au point où it semble qu'ils devraient être viables.

Qu'il puisse en être ainsi, l'hypothèse est séduisante pour les esprits désireux de voir tout s'arranger au meilleur compte et qui croient pouvoir substituer les calculs de la prévoyance aux expériences et aux luttes coûteuses^, mais Thîstoire semble donner à cette hypothèse un démenti presque constant. Dans les contestations politiques ou économiques, des instincts irréductibles sont toujours en présence et se formulent en des théories extrêmes : la perfection y est envisagée par les partis sous la forme d'une réalité où il n'y aurait place que pour un seul principe,

ée laquelle serait exclu tout élément d'opposition. S*agit-il de la réalité sociale, il semble aux uns que tout irait au mieux, si la liberté de chacun ne rencontrait dans les lois aucune contrainte, et ceux-ci ne comprennent pas que toutes ces libertés individuelles sans frein s'imposeraient des contraintes mutuelles, seraient les unes pour les autres des obstacles plus graves qu'une loi bien faite. D'autres situent l'idéal dans le fonctionnement d'un machinisme autoritaire ne laissant place à aucune initiative individuelle, et ils oublient que la spontanéité des actes individuels a seule fourni la matière de la réalité sociale, que cette spontanéité est, dans sa multiplicité, la source unique de toute richesse et de tout accroissement, et que les lois qui contraignent la liberté individuelle n'ont de raison d'être et d'excuse que dans la mesure où elles favorisent l'exercice de cette liberté, en écartant toutes les rencontres où elle risquerait de se heurter à ses propres mouvements. Les uns et les autres situent dans l'absolu, les conditions parfaites de la réalité qui n'existe que dans la relation, qui ne se forme qu'à la ren«* contre de deux lignes et dans l'intérieur de l'angle composé par cette rencontre : supprimant afin d'élargir l'angle, l'un de ses côtés, c'est l'angle même qu'ils suppriment. Ils imaginent

que Tarceau d'une ogive serait plus solide s'il n'était point contrarié dans son essor par la rencontre de Tarceau opposé : croyant supprimer un obstacle, c'est un soutien qu'ils suppriment. Un tel calcul serait mortel si seuls les protagonistes de l'un des deux éléments en cause en étaient animés, mais il inspire également ceux de l'un et de l'autre parti en sorte que le point d'intersection où ces fanatismes se rencontrent ne fait jamais défaut : se déplaçant selon les péripéties de la lutte engagée, il détermine une suite de soubresauts selon lesquels les réalités se meuvent, se modifient, évoluent.

Tel est le jeu de ce principe d'ironie qui vient compliquer, en assurant son fonctionnement, le mécanisme du mouvement et selon lequel tous les grands mobiles qui mènent les hommes et qui déterminent des changements dans les mœurs atteignent, en fait, des résultats différeîxts de ceux qu'ils s'étaient proposés. Tous visent à l'absolu, sont l'expression passionnée et outrancière de l'un seulement des principes dont la rencontre constitue une réalité. Ils aspirent avec une ardeur extrême à s'emparer du champ entier où cette réalité évolue et cette ardeur est nécessaire pour rompre un équilibre ancien, pour déterminer l'un de ces soubresauts violents par lesquels le changement a

lieu. Mais cette ardeur intense, qui s'exprime en des propositions et des croyances dont la stricte application n'irait à rien moins qu'à briser la forme de toute réalité, se heurte à la résistance du principe adverse qui, repoussé d'abord, oppose en un nouveau point une résistance invincible et, par cette relation nouvelle qu'il forme avec son agresseur, soutient une forme modifiée du réel. Le christianisme a été donné pour exemple typique de ce bovarysme où s'élabore la réalité sociale : proposant un renoncement absolu aux objets du désir et venant en contact avec l'égoïsme ardent de races barbares et fortes, il a donné naissance, en Occident, à un compromis où le désir, mis au point de la vie collective, a trouvé à s'exercer selon un rythme régularisé; il a, par une conséquence indirecte et opposée à son esprit, favorisé la formation de la réalité sociale.

On pourrait, à la suite de celui-là, énumérer quantité d'autres exemples, et, recherchant, chez les hommes qui ont déterminé de vastes changements dans le milieu social, les mobiles qui les animaient, on retrouverait chez tous ce même principe d'enthousiasme chimérique, ce même illusoire bovaryque qui confère à leur volonté le pouvoir de changer la face du monde, mais jamais celle de la changer selon la forme de leur désir.

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Les politiques purs ont seuls peut-être quelque pressentiment de la contradiction essentielle sur laquelle s'articule tout mouvement de la réalité. C'est à cette connaissance qu'ils se distinguent des apôtres ; ceux-ci voudraient convertir toutes les consciences individuelles à leur foi; les politiques n'ont aucune préoccupation de cette sorte : ils prennent les hommes tels qu'ils sont, les croyances sociales telles qu'elles se manifestent, et, tenant ces éléments pour une fois donnés, ils recherchent les points où ils pourront se faire contrepoids, ils calculent l'angle qu'ils sont susceptibles de former et s'efforcent de favoriser la naissance de la réalité qu'un tel état de fait rend possible.

Les considérations que l'on vient de faire, qui portent sur les modes les plus instables et les derniers venus de la réalité, sur les formes sociales, morales et sentimentales du mouvement de la pensée, ont trait aussi à ses manifestations les plus complexes. On y a retrouvé pourtant ce jeu abstrait selon lequel on a montré déjà l'unité substantielle de la pensée contrainte de se représenter, au cours de l'acte de connaissance où la

pensée s'exprime et se définit toute, en un dualisme formel. On y a retrouvé ce caractère d'hostilité et d'antagonisme que Ton avait laissé pressentir; mais il apparaît dans ce domaine à titre de fait historique, à titre de fait particulier. Il se révèle au contraire, si on l'analyse dans le fait métaphysique de l'existence, avec un caractère de nécessité qui élève au général toutes observations particulières, et fait voir en elles les corollaires d'une loi. Dans le domaine métaphysique, en effet, le dualisme formel qui apparaît avec la distinction de l'objet et du sujet est nécessairement un duel, un état d'opposition entre deux fragments d'un même tout, dont chacun, participant de l'unité substantielle qui appartient aussi à l'autre, s'efforce de reconstituer à son profit l'état de totalité impliqué dans l'idée de l'un, lorsque cette idée sa confond avec celle de Tunique. Du point de vue de connaissance possible, auquel on n'a cessé de se placer au cours de cette étude, l'unité subtantielle de la pensée conditionne donc, dès qu'il s'agit des moyens selon lesquels la pensée se représente à elle-même, le principe de contradiction qui, sous le jour de la conscience, prend l'aspect du bovarysme. A cette source métaphysique, notons-le, l'idée de différence est synonyme de l'idée de conflit.

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On voit dès lorsque les racines de ce bovarysnie, qui va par la suite éclater dans toutes les manifestations et à tous les degrés de Texistence, plongent dans cette confusion initiale selon laquelle les formes où la pensée se représente à elle-même, suscitées et inventées par l'activité môme de la pensée, prétendent usurper l'attribut même de la pensée, soit ce caractère d'unité substantielle hors duquel la pensée ne serait pas saisissable pour elle-même. On voit encore que cette confusion initiale, que ce fait de bovarysme fondamental est en même temps le grand moteur du monde invoqué par Hegel, le principe nécessaire du mouvement selon lequel la pensée se représente â ellemême, le principe et le rythme même de ce mouvement. On voit, qu'en dehors de cette division pratiquée dans le sein de âa propre substance et qui prend nécessairement l'aspect d'un antagonisme, il n'y aurait point de jour laissé à la pensée pour la possibilité de se représenter à sa propre vue, c'est-à-dire, d'être ce qu'elle est, la chose qui pense. Cette opposition entre sa forme et son essence, est donc ce qui définit son existence. Une telle théorie n'est-elle point une reconstitution, par des moyens toutefois et des détours différents, du principe de la métaphysique hindoue, selon lequel la vie phénoménale prend sa source

LE BOVARYSMK ET LA RKALITÉ INTELLECTUELLE 2i7

dans Terreur, fille de l'igQorance. Seulement, faisant abstraction des concepts négatifs d'une existence en soi, indépendante de la pensée, et antérieure à la pensée, dont la construction que Ton vient de faire pourrait supposer Tusage, et auquel la philosophie hindoue a prêté une réalité métaphysique pour faire du monde une illusion, on ne retient, cet échafaudage ôté, que le fait positif qu'il nous a aidés h découvrir, le fait du monde comme représentation dans la relation de l'objet au sujet, le fait du monde phénoménal dont l'erreur, dontla confusion, termes empruntés à l'ancien point de vue, sont le moyen. Sous ce jour nouveau, l'erreur, la confusion, l'ignorance perdent tout sens péjoratif, elles se transforment en un pouvoir : le pouvoir de se concevoir autre, ce pouvoir de déguisement qu'est le bovarysme et qui intervient, à titre de moyen essentiel, dans cette métaphysique du phénomène à laquelle aboutit, parmi les perspectives d'une esthétique spectaculaire, la conception de l'idéalisme.

Pour faire toucher l'entière appropriation de la notion du bovarysme à la conception du monde

248 LES RAISONS DE L*IDÉàLI8ME

qui relève de Tidéalisme, on ajoutera ces dernières considérations.

Du point de vue de Tidéalisme, et si le monde extérieur, avec tous les objets qui le composent^ n est que la forme ciselée par nos perceptions dans la matière de nos sensations, si nos sensations ne sont que des modifications de notre esprit, s'il n'y a au monde qae la pensée se donnant en spectacle à elle-même, à travers tous les prismes individuels^ il apparaît que concevoir et créer sont un même acte. Le monde est un acte d'imagination : la pensée imagine le monde et le crée en l'imaginant. Elle le crée dans le mouvement, dans le devenir et dans le changement, c'est-à-dire qu'elle ne prend couscience d'elle-même — et c'est en quoi consiste sa réalité essentielle — qu'en se concevant à tout moment différente d'elle-même dans un mouvement continu de fragmentation.

Il apparaît également que ces deux expressions^ se concevoir autre et concevoir les choses autres qu'elles ne sont, sont synonymes. Les choses ne sont point une réalité différente de l'acte d'imagination de la pensée, une réalité différente que cet acte rencontrerait comme un obstacle. Aucune réalité étrangère à l'activité de la pensée ne fait obstacle à la liberté des gestes et des improvisations de la pensée. Cette liberté reçoit pourtant une limite^

LS BOVAaTfillB XT lA MÈàUTÉ INTUXBCTUBLLB %M

mais c'est d'elle-même qu'elle la reçoit c'est celle qu'oppose aux mouvements nouveaux de la pensée le rythme persistant de ses mouvements anciens. C'«8t ce rythme persistant, c'est l'ensemble de toutes les séries de ces rythmes persistants, liés entre eux par des rapports harmoniques, qui crée l'oh^ectivité des choses et des lois avec lesquelles la pensée doit s'accorder, au cours de ses développements nouveaux.

Ainsi la réalité comporte une déânition et une description entièrement actives. Elle est une chose en acte, l'activité même de la pensée. La relation où elle s'exprime est une relation de la pensée avec elle-même. La formule bovaryque, se concevoir autre^ qui n'implique la considération d'aucun élément étranger au sujet actif, montre son adéquation entière à cette réalité qui se confond avec le mouvement même de la pensée.

Or, ainsi qu'on l'a noté, elle montre également sa convenance, soit qu'il s'agisse des modalités heureuses, soit qu'il s'agisse des modalités malchanceuses où le mouveinent de la pensée se développe. Dans les deux cas, en effet, la pensée se conçoit différente d'elle-même et de ses manifestations antérieures, mais dans l'un, les mouvements nouveaux où elle s'exubère sont en harmonie avec le rythme de ses mouvements anciens,

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peuvent évoluer dans leur orbe, s'inscrire comme un motif nouveau parmi la rigueur des thèmes anciens, ils peuvent enrichir la symphonie du réel, en se conformant à toutes ses exigences, deTapport d'une complexité nouvelle. Dans l'autre cas ces mouvements nouveaux se produisent en désaccord avec le rythme des mouvements anciens et viennent s'y heurter. Avec le motif qu'ils apportent, ils éclatent, parmi les thèmes précédents, ainsi qu'une dissonance. Il faut qu'ils se brisent au système dans l'intérieur duquel et à l'encontre duquel ils se forment et c'est le cas le plus fréquent, — ce fut le cas, entre autres, et à emprunter un exemple, à ces réalités instables du monde moral qui nous permettent d'étudier sur le vif le mécanisme même de la réalité, ce fut le cas du Saintsimonisme, qui, proposant une forme nouvelle de la moralité sentimentale à une société où les modes d'une sensibilité ancienne s'étaient fondus depuis longtemps, et selon mile compromis, avec les exigences de la coutume et de la loi, se brisa à cette force organisée ; — où bien il faut qu'ils brisent, qu'ils disloquent et rejettent de l'ensemble symphonique des parts plus ou moins importantes des systèmes antérieurement organisés, jusqu'à ce qu'ils rencontrent une série plus profonde avec laquelle ils s'accordent, qui n'oppose pas d'obstacle à la

particularité du rythme qu'ils instaurent. Cette solution implique toujours un recul, une régression vers une étape antérieure du rêve phénoménal et la nécesssité d'un recommencement sur un plan, sur un thème nouveau. Tel serait le cas de quelque cataclysme planétaire détruisant un sol sur lequel une civilisation humaine se serait développée, anéantissant des états de connaissance, des formes, élevées de la culture et de la moralité dont il n'existerait pas sur le globe d'autres modalités équivalentes.

Que Tune ou Tautrede ces solutions intervienne, que le rythme nouveau se brise au contact des anciens rythmes, qu'il brise une part plus ou moins importante des systèmes de mouvements antérieurs, dans l'un et l'autre cas, l'événement se classe sous la catégorie d'un même effort accompli par la pensée en vue de se différencier d'elle-même» de se mouvoir dans le changement des perspectives oîi elle se considère, de se concevoir autre. Dans l'un et l'autre cas également, l'événement se classe sous la catégorie malchanceuse de cet effort, il aboutit à une catastrophe ; dans l'un et l'autre cas, la pensée se conçoit autre mais elle se conçoit aussi autre qu'elle ne peut se réaliser. Il y a désaccord entre le rythme de ses conceptions nouvelles et celui de ses conceptions anciennes et, selon le degré de force, degré

252 LBS BAISONS OS L*IDâALISMK

incalculable, qui anime son nouvel élan, une part du rêve nouveau ou du rêve ancien se voit brisée. Ainsi ,que les conceptions nouvelles où la pensée se représente à elle-même soient ou ne soient pas en harmonie avec ses conceptions anciennes, ce simple fait de physique musicale décide du mode sous lequel se classe toute réalité. A Tégard des réalités de toute nature aussi bien que dans l'intimité de la personne humaine, il donne naissance aux modes heureux ou malchanceux que l'on a étudiés tour à tour dans le Bovarysme et dans la Fiction ; mais ces deux modes où toute réalité aboutit relèvent l'un comme l'autre de cette activité unique et essentielle selon laquelle la pensée se meut en une suite de conceptions où elle se différencie d'elle-même, sans fin. Sous le jour de l'idéalisme, le fait de se concevoir autre j énoncé du bovarysme, se montre la forme de toute existence possible.

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