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tour à tour les unes sur les autres et s'écartant les unes les autres, et entre lesquelles le déterminisme de la force, tel qu'on Ta décrit en un livre précédent*, décide seul à tout moment.
A appliquer cette construction a priori au paysage concret du monde, les appétits, les ins-» tincts, les passions, le désir sous toutes ses formes, se montrent les éléments en scène, les personnages armés luttant pour envahir le cercle encore ouvert de Tanneau le dernier formé de la série phénoménale. Animés de la volonté frénétique de s'en emparer, de le posséder seuls, ne reconnaissant d'autre loi que celle de la force qui les soulève et de la force qui les contraint, ils en viennent aux mains sur un terrain constamment bouleversé par le choc où ils se heurtent. C'est sur ce champ de bataille qu'il y aura lieu de rechercher les manifestations, les avatars de la morale. On comprendra, à la place qu'elle occupe dans la série des phénomènes, son instabilité, — on com-
1. Nietzsche et la Réforme philosophique, éd. du Mercure de France.
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prendra également son importance et comment elle oppose, aux modes scientifiques de Tactivité de la pensée un mode absolument distinct et différent. La morale est objet de compétition. Il s'agit avec elle d'une manière d'être à faire prévaloir entre divers états du mouvement de la pensée. C'est par où elle passionne. Elle relève du seul déterminisme de la force. L'activité scientifique s'exerce au contraire à l'égard de tous les rapports noués entre la longue série des phénomènes et joints entre eux par un anneau fermé. Elle n'a donc trait qu'à des rapports invariables que sans doute le déterminisrhe de la force contribua seul à former naguère, mais dont le jeu ne laisse plus place actuellement à aucun aléa et est expressément calculable. Les conséquences du déterminisme de la force, entièrement épuisées et fixées par la lutte des éléments engagés, ont donné naissance à cette catégorie distincte du nécessaire qui rend possible l'exercice de l'activité spectaculaire de la pensée sous sa forme scientifique.
Ainsi l'activité morale est créatrice. Elle appartient au mouvement de division de la pensée où le spectacle s'improvise. L'activité scientifique, au contraire, est purement spectaculaire. Elle est l'acte par lequel la pensée prend une conscience analytique des séries de rapports immuables, et de
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ceux-là seuls, qui se sont noués entre les divers groupes d'objets et de sujets nés du mouvement où elle se déchire, selon les gestes coordonnés que Ton a décrits. On peut la voir naître de Tactivité purement visuelle dont elle n'est rien de plus que le prolongement- Ni Tune ni l'autre, ni l'activité visuelle, ni l'activité scientifique, ne peuvent rien changer à c^s rapports fixés par le mouvement antérieur de la pensée et auxquels d'autres rapports consécutifs, greffes sur eux, ont conféré un caractèj'e de nécessité. En tant qu'elle s'exerce comme perception ou comme activité scientifique, la pensée a perdu toute lil>erté de voir apparaître, dans les cadres qu'elle a tracés elle-même, d'autres rapports que ceux-là qu'elle y a ellemême inscrits, d'autres objets que ceux-là, que le mode de fragmentation où elle s'est représentée à elle-même, offre nécessairement à la vue du sujet.
Parmi ces rapports, les uns sont déterminés par ce geste de la pensée selon lequel la sensation, divisée à l'infini avec elle-même, à la suite d'un nombre également infini d'interférences et de synthèses de ses fragments entre eux, a donné naissance à une infinité de sujets individuels, rivés tous à la même nécessité de voir apparaître des objets identiques innombrables et de formes
infiniment variées, sous de mêmes conditions de temps et d*espace, sous Taction d'un même jeu organique et d'un même mécanisme de causalité. Mais tous ces rapports, que nous saisissons à l'occasion des perceptions immédiates de notre vue, de notre oreille et de tous nos sens, sont BOUS la dépendance, sont des conséquences, ainsi que l'analyse précédente a tenté de le montrer, de rapports antérieurs et plus profonds, dans l'intérieur desquels ils se sont développés, et qui, pour cette raison, conditionnent et commandent leurs manières d'être au delà de la région où nos sens les atteignent immédiatement. C'est pourquoi, par la vertu du même mécanisme qui, si j'ouvre les yeux devant moi à l'extrémité d'une falaise, me fait apparaître le spectacle de la mer avec ses flots en mouvement, par la vertu du même mécanisme, la vue humaine armée, avec le télescope, d'un instrument la prolongeant infiniment au delà de sa portée naturelle, devra voir apparaître, au moment précis fixé par les prévisions d'un Le Verrier, au point de l'espace exactement indiqué par' le savant, et animé de la vitesse qu'il aura définie, la forme de Neptune, répondant à son évocation, affirmant la persistance du geste métaphysique qui, dans le décor spatial, soutient entre l'objet et le syjet un rapport
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constant. C'est en vertu de ce mécanisme que la nature se conforme aux manières d'être que lui assignent les expériences de nos laboratoires, qu'elle confirme les prévisions scientifiques, qu'il est possible de préjuger, par exemple, avec certitude, quelles nouvelles couleurs percevrait un œil disposé de façon à enregistrer des ondulations plus rapides que ne fait l'œil humain, quels intervalles musicaux seraient requis par une oreille plus évoluée que la nôtre.
Loin que l'hypothèse idéaliste s'oppose à la possibilité de la science, elle en justifie au contraire la rigueur. La science est possible, non pas parce qu'il existe une réalité objective régie par des lois immuables indépendantes de l'esprit, mais parce qu'elle considère une série de rapports constants déterminés par des mouvements constants de la pensée. Si la pensée ne comportait pas à sa base cette suite plus ou moins étendue de mouvements fixes et constants, non seulement il n'y aurait pas de science, mais il n'y aurait pas non plus cette suite de paysages divers, d'intrigues historiques, sociales, individuelles, que nous ♦ présente le spectacle de la vie et dont la mobilité et l'imprévu, pour être saisissables, exigent des plans solides sur lesquels ils puissent évoluer et se développer. Ceci détermine la
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nature du rationalisme que nous touchons ici et qui rend la science possible. 11 n'existe pas en soi, au-dessus du fait de l'existence, et comme une loi formelle à laquelle l'existence ne pourrait refuser de se soumettre, mais il est une conséquence d'une certaine attitude adoptée par l'activité essentielle, attitude dont la persistance conditionne la possibilité et le développement du drame que la pensée se joue actuellement à elle-même dans l'univers.
Avons-nous quelque garantie touchant la persistance de ce rationalisme? La genèse que l'on vient de lui attribuer ne permet pas de l'affirmer. On a montré sa source dans l'irrationnel, on Ta montré fils du hasard ou de l'arbitraire mental. On a dit que l'univers, on a dit que le rêve cosmique sur lequel nous raisonnons n'était point nécessairement le rêve unique que pût composer la pensée, on a dit que la seule nécessité qui conditionnât l'existence de la pensée est celle de la distinction en objet et sujet à laquelle feraient cortège peut-être les trois catégories du temps, de l'espace et de la cause. Avec la perception, commence une improvisation libre qui pourrait sans doute être diversifiée selon d'autres nuances que celles qui composent le paysage actuel de la connaissance. Pour trouver quelque prétexte h nous
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fier à la solidité du rêve complexe qu'il nous est donné de contempler, il faudrait donc invoquer l'intérêt que la pensée pourrait prendre au spectacle actuel qu'elle improvise, le désir qu'elle aurait de l'épuiser, d'en poursuivre, sur un même plan, la représentation.
Quoi qu'il en soit, et quelques réserves qu'il convienne de faire sur la pérennité du rêve cosmique que nous vivons, il n'en reste pas moins que ce rêve comporte des mesures, qu'il forme un ensemble systématique admirablement lié et que le spectacle de cet agencement, procuré par l'activité scientifique, est entièrement propre à satisfaire la passion de curiosité esthétique dont on a fait ici le mobile et la raison d'être de l'existence.
Sous le jour de l'idéalisme, la science se voit dépouillée pourtant de l'un des caractères qui lui étaient attribués par les systèmes de philosophie dualistes. Mais ce caractère, c'est celui qui préciifeément la rendait irréalisable et contradictoire, <5'est ce caractère de finalité métaphysique selon lequel le fait de Texistence, de ce qu'il apparaît
comme un fait de mouvement, devrait être considéré comme aspirant à un état de repos où il trouverait son accoinplissement' et sa perfection. Cette manière de voir n'a de place que dans les systèmes dont le dualisme est caractérisé par l'opposition de l'être au devenir. Ces systèmes, lorsqu'ils sont logiques, font appel au miracle pour expliquer la connaissance et constatent l'impuissance de la science ; ils s'évadent ainsi du plan sur lequel on a tenté ici de construire l'existence. Si, rejetant le miracle, ils prétendent demeurer sur le plan rationnel, ils se heurtent à la contrariété sans remède que comporte l'idée d'une science se proposant d'atteindre un but final avec des moyens de connaissance dont c'est la fonction stricte de veiller à ce qu'aucune fin ne puisse être jamais atteinte. La tare de ces systèmes est la passion -morale, déterminant cette inversion déjà signalée et qui consiste à faire de la niorale, qui est un moyen, une fin. Les sectateurs de ces systèmes imaginent qu'il suffit, pour se placer sur le plan de la raison, de rejeter l'intervention miraculeuse d'une volonté divine, et ils pensent, cette révolution purement verbale une fois accomplie, pouvoir continuer ensuite à attribuer pour but à la recherche philosophique, par les moyens de la science, la connaissance du souverain bien et la
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constitution de la morale. Mais cette conception d'un but moral attribué à l'évolution phénoménale, et qui oppose l'imperfection du devenir à la perfection de l'être, constitue précisément, pour les antinomies qu'elle suscite, le vice essentiel du système et que Tintervention miraculeuse de la volonté divine parvenait seule à dissimuler. La suppression de cette intervention n'est donc pas, il s'en faut, un bénéfice pour la raison ; elle fait éclater, au contraire, en pleine lumière, le principe d'incohérence qui empêche d'éditier le système sur le plan de la raison. C'est seulement au regard de ce rationalisme bâtard que la s^cience, considérée, à défaut du miracle répudié, comme le moyen de constituer la morale par la démonstration d'une harmonie universelle, a pu être imaginée comme propre à nous initier à des fins dernières, à nous donner une explication complète de la réalité objective i La conception d'idéalisme que l'on a développée ici ne laisse point de place, dans le mouvement de la pensée, qui se confond avec le fait même de l'existence, à une telle résolution. On a fait voir maintes fois comment la division en objet et en sujet, condition essentielle de l'existence de la pensée, exclut, sous le jour d'une hypothèse strictement moniste, et qui ne fait donc place à aucune substance en dehors de la pensée, la pos-
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sibilité de rassembler en un tout harmonieusement systématisé les divers éléments du monde objectif. On a maintes fois fait voir comment le monde objectif, n'existant que dans sa relation avec le sujet, condamné à abandonner, en vue de sa propre existence, une part de la substance de la pensée au terme sujet qui le conditionne, on a fait voir maintes fois comment le monde objectif repousse essentiellement l'idée de totalité, comment il implique avec elle contradiction. Les conditions de toute connaissance possible creusent ici, par la fatalité d'un mécanisme métaphysique, une solution de continuité dans Tenchaînement des rapports purement objectifs qui, en même temps qu'elle engendre le mouvement perpétuel de l'existence, détermine, avec l'impossibilité d'assigner un but à l'évolution du sujet ou de l'objet, la nécessité de situer l'activité essentielle de la pensée dans la fin spectaculaire, à la considération de laquelle on s'est uniquement attaché ici. C'est assez dire que la science, qui n'est que le moyen de faire apparaître aux yeux du spectateur la 3uite des rapports inflexibles créés par le mouvement de la pensée entre quelques-uns des fragments où elle se divise, ne saurait atteindre des conséquences et une finalité dont la réalisation supposerait que le phénomène qu'elle décrit a pris fin.
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L'activité scientifique, qui s'attache à décrire les relations des objets entre eux, exclut donc Tidée d'une finalité métaphysique. Elle s'assimile, dans sa plus haute expression, à l'activité esthétique pure et simple, son but est d'augmenter le champ où s'exerce la joie visuelle de la connaissance, en prolongeant, au delà de la vue concrète, l'horizon spectaculaire, en montrant par delà cette vue concrète^ les conséquences, l'harmonie et l'équilibre des lois dont nous observons les effets immédiats, c'est-àdire en faisant voir, au delà de la portée de nos perceptions normales, le jeu régulier de la pensée, selon le rythme de quelques-uns de ses gestes constants. Est-ce à dire que l'idée de finalité doive être écartée expressément des procédés scientifiques? Nullement, mais seulement l'idée de cette finalité métaphysique présumant un but qui serait une solution et oîi le mouvement de l'existence prendrâlft fin et s'anéantirait. Cette finalité métaphysique ôtée, c'est le rôle au contraire de la science d'intéresser la curiosité de la pensée à des fins particulières dans le champ de la relation : celles-ci, dans la grande pièce du cosmos, tiennent la place des fins passionnelles et
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individuelles qui captivent au théâtre Fintérêt du spectateur. En découvrant ces fins, l'activité scientifique ne fait d'ailleurs que distinguer selon quelles catégories successives, selon quelle hiérarchie de généralité et dHmportance les mouvements systématisés de la pensée imposent à la libre improvisation de la pensée des limites et des contours précis, et par cette contrainte définissent ses objets. C'est ainsi que les lois de la gravitation, qui ne déterminent point tous les caractères de la matière, contribuent pourtant à définir la matière en assignant une fin commune à tous les corps sous le gouvernement du geste constant qui soutient le mouvement régulier d'attraction et de répulsion des molécules et des masses. Certes, dans le champ de la matière, d'autres gestes de la pensée seront possibles où son pouvoir d'improvisation se donnera libre cours, et c'est ainsi que la variété chimique des corps pourra se formuler. Tous les corps munis de propriétés chimiques variables et diverses devront pourtant se soumettre aux lois qui règlent la vitesse et la direction de leurs mouvements par le rapport de leurs masses à la masse des autres corps et en raison de la distance qui les en sépare. Cette nécessité mettra une limite à leur pouvoir de différer les uns des autres, leur imposera une définition