L-UI
Les cabots y sont descendus ?
ELLE
Presque tous. Je me demande pourquoi. Tu as vu les gens qui étaient au café? Quelles vilaines figures ! Ce nègre qui faisait la cour à la demoiselle du comptoir... Il doit avoir la chambre voisine... J'ai entendu parler dans une langue étrangère... Ce n'était ni du Flamand, ni de l'Allemand, ni de l'Anglais... Ce n'était pas une langue européenne. (Elle frissonne.) Quel froid I Couchetoi donc.
LUI, comme malgré lui.
Il devait faire meilleur à Bourges, dans ta chambre de l'hôtel Jacques-Cœur.
ELLE, le regardant.
Pourquoi devait-il faire meilleur ?
LUI
Ce n'est qu'une supposition... Je n'y suis pas entré.
Encore?
LUI
Dis-moî donc comment les choises se sont passées, avec ce jeune homme que tu as rencontré à la brasserie.
ELLE
Tu me l'as déjà demandé dix fois!
LUI
Je me suis aperçu que tes explications ne concordaient pas.
ELLE
Quelle idée!
LUI
Tu m'as dît qu'il était entré malgré toi.
ELLE
C'est la vérité.
LUI
Ta porte n'était donc pas fermée au verrou ?
ELLE
Non.
LUI
Pourquoi? Puisque tu ne voulais pas le laisser entrer?
ELLE
Je ne sais pas... Je ne me rappelle pas...
LUI
Tu' étais décidée à le recevoir. Premier mensonge !
ELLE
Mais non... je...
LUI
Ensuite?
ELLE, avec lassitude.
Je t'ai tout dit!... Tu sais tout... Sauf pourtant l'incroyable platitude et le vide et l'ennui d'une pareille aventure. Cela, tu ne peux pas l'imaginer!
LUI
Il y en a peut-être eu d'autres, moins ennuyeuses et que tu ne m'as pas avouées.
ELLE
D'autres? Mais je ne t'ai jamais menti... Et tu sais bien que depuis un mois«..
LUI
Qui me prouve que tu n'as pas continué ? Par| habitude? Par vice? Par indiflérence?
ELLE
Tu es complètement fou !
Je n'ai aucun moyen de savoir si parmi les gens
qui traînent chaque soir dans ta loge... si parmi tes camarades de la tournée...
ELLE
Tais-toi. C'est trop absurde.
LUI
Logiquement, il est nécessaire que je me pose la question.
ELLE
Je me moque de ta logique !
LUI
Elle n'en vaut pas moins.
ELLE
Et voilà... voilà ce qui te sert à détruire ta vie*I (Un silence.)
LUI
J'ai parfois l'impression que nous nous survivons... que nos véritables vies sont terminées depuis longtemps.
ELLE
Oui, j'ai souvent pensé la même chose.
Combien de temps estimes-tu que nous ayons été heureux?
ELLE
Deux, trois semaines... je ne sais pas...
TBEIZIBME TABLEAU 121
LUI
C'est bien cela».. Nous n'aurions pas dû continuer à vivre au delà.
BLLE
Si tu l'avais voulu, je n'aurais pas eu peur .de mourir.
LUI
Et maintenant? Tu aurais peur?
ELLE
Peut-être pas... Les gens parlent toujours de leur vîe comme d'une pièce d'étoffe, immense, terne... et qu'il faut dérouler, dérouler pendant près d'un siècle... Pour nous, cette lenteur, ce gris seraient insupportables.
LUI
Le jour où tu voudrais, ce ne serait pas difficile. J'ai un revolver... Mais je pense à tous les idiots qui diront que nous avons manqué nos vies! Et l'irritant, c'est qu'ils auront raison! Nous avons manqué la vîe !
ELLE
Laquelle ?
Celle qui est faite pour les gens qui aiment yun peu, qui mentent un peu, qui souffrent un peu... La vie... Nous n'avons même pas connu çal Ah! si du moins j'avais la certitude que notre vie, à nous, celle qu'il était dans notre nature de vivre, nous l'avons pleinement vécue !
ELLE
Mon chéri.. k Songe à ces quelques semaines... (// ricane,) Ne ris pas..^ Ne doute pas... Ah ! qu'il y ait au moins derrière nous une chose sainte et forte que nous n'avons pas détruite!...
LUI
Ma pauvre Liette!... Alors, tu y crois donc si fermement, à ce fameux bonheur ?
ELLE
Sans doute ! Et toi aussi, tu y croyais ! Tu disais qu'il nous était donné à cause de nos fautes !
LUI
Tu te rappelles Crouzols, le musicien, que j'ai retrouvé dans un beuglant?... Il croyait, lui aussi, que ses saletés lui avaient valu l'inspiration, le génie!
ELLE
Eh bien ?
LUI
Il m'a emmené chez lui et m'a joué ce qu'il écrivait : des raclures de musique russe... de lamentables réminiscences ! Je n'ai pas eu le courage de le détromper.
ELLE
Nous ne nous sommes pas trompés.
LUI
Orgueil ! Orgueil ! Fumées de cervelles ma-
lades I... On ne veut pas que la fange où l'on roule soit de la fange ordinaire ! On demande qu'elle sente bon ! On veut y être heureux ! On crie partout qu'on l'est! Et il faut absolument le croire, / pour ne pas défaillir d'écœurement. Ah ! duperie imbécile !
ELLE, avec force.
Non ! Notre amour n'était pas une duperie. N'astu pas honte de le renier ainsi? Quelle affreuse manie de tout suspecter ! Je sais, moi, je sais que nous nous sommes aimés !
LUI, comme à lui-même.
Trois semaines !
ELLE, iendrement.
Il ne faut pas se tourmenter, mon chéri. Il ne faut rien regretter. On ne peut pas manquer sa vie. {Un carillon sonne.)
LUI, ricanant.
Et l'autre, là-haut, qui vous tend ses pièges!... Ah, si seulement on pouvait s'y laisser prendre !
Tu m'avais promis d'essayer de dormir.
LUI
Buvons, plutôt.
ELLE
Tu as assez bu, ce soir.
LUI
Sais-je ivre?
ELLE
NoQ, Dieu merci.
LUI
Alors, je n'ai pas assez bu... (lise verse à boire*) Et toi, tu n'en veux pas ?
ELLE
Non.
(// boit.)
LUI
Il y a un poème chinois qui dit :
La vie est noire, la* mort est noire;
Un singe sautille sur les tombes.
Je bois... je bois... tant que je peux boire !
(// ricane. ) Il n'y a vraiment rien de mieux à faire I (// boit de nouveau.) Tu me regardes comme si je te répugnais.
ELLE
Non, mon chéri, au contraire... Ça me fait du bien d'avoir quelque chose de mauvais à te pardonner.
(// vide son verre, le remplit de nouveau et boit. Elle pleure.)
LUI
Pourquoi pleures-tu?
ELLE
> Je ne sais pas.
LUI
Tu pleures tout le temps, ces jours-cî... Il n'y a pourtant pas de quoi. (D^une voix for le.) Est-ce que je pleure, moi ? (// boîl.) Il y a quelque chose de brillant qui s'enroule et se déroule constamment dans ma tête... On dirait un fil d'acier... C'est tout à fait agréable.
ELLE
Ne bois plus, mon petit !
LUI
Pourquoi donc? Je me sens déjà plus gai. (// boit.) C'est curieux comme ça vous éclaîrcit les idées! Tu as raison : les gens qui se tourmentent sur leur destinée, le but de leur vie et autres balivernes sont des idiots ! De funèbres idiots ! (// boi'l,) Quel but? Quelle destinée? Ça n'existe pas! On n'atteint rien... On n'arrive nulle part! Il n'y a pas d'endroit découvert où l'on puisse se maintenir et respirer... On ne peut rien posséder en paix, pas même la fange... On ne peut pas s'arrêter. Il faut rouler, rouler... Comme dans ta tournée... changer de trains, de gares, de théâtres... On a un fer rouge dans les reins, qui vous pousse de seconde en seconde... Le temps ne veut pas que nous possédions même une minute! (// boil,) Un but? Mais qui l'aurait placé là ? L'univers se fout de nous! La terre tourne, et elle ne connaît pas les hommes! Personne ne sait que nous sommes là (// boit,) Alors,~^à ^uoi bon vouloir devenir quelque chose? Qu'est-ce que ça peut me faire d'être ho-
noré, ou de vivre dans les crachats? D'^treungénie yiou un gâteux ? Puisque tout homme est condamne" /(à la même imbécillité? Pourrir sans avoir rien compris, sans avoir rien achevé, aussi seul et inutile (Qu'une charogne dans les sables...
(// remplit son verre.)
ELLE
Assez ! assez !
LUI
Pourquoi ? Si ça me plaît de rouler par terre? Si ça me plaît d'en crever?
Je bois... je bois tant que je peux boire I
(Il boit longuement ; très ivre.) Fini de me faire de la bile! A présent, je me fiche de tout! même de tes saletés !... Tu peux coucher avec qui tu voudras... Le portier de l'hôtel, si ça t'amuse. Tu entends?... Le portier de l'hôtel... Je m'en fous totalement.
(// boit.)
Calme-toi, mon chéri !
LUI, complètement ivre, la regardant avec
méchanceté.
Je ne t'interdis qu'une chose : c'est de te moquer de moi avec tes amants ! Ça, je ne le supporterai pas !
ELLE, interdite.
Moi?... j'ai...
LUI, avec éclat.
Tu Tas fait !
ELLE
Ne crie pas, mon chéri. Ne te mets pas en colère !
LUI
Oui... Oui... Tu fais semblant de croire que je ne sais pas ce que je dis... Ça ne prend pas... Je suis saoul, mais j'ai ma tête... Tu m'as tourné en ridicule I
ELLE, suppliante.
Mon petit I
LUI
Et je vais te dire avec qui : c'était avec le souslieutenant de Falaise !
ELLE, interdite* De Falaise ?
Je vous ai entendus. Vous vous êtes moqués de mon cache-nez, à la sortie du théâtre.
ELLE
Je ne sais même plus de qui tu veux parler.
LUI, criant.
Admirable I Elle lui a fait du genou dans l'omnibus, elle l'a eu dans son lit et elle l'a oublié ! Les femmes de maison non plus ne reconnaissent pas leurs clients. Elles en voient trop I
ELLE
Tais-toi. Tu n'es plus dans ton bon sens.
LUI
Ça ne m'empêchera pas de te corriger, sale fillel Et comme tu le mérites 1 (// la bruialUe.)
ELLE
Tu me frappes ? Moi ? Moi ?
LUï, la frappant.
Et après ? Qui es-tu donc? Hein ?.*. Qui sommesnous?...
ELLE, gémissant.
Tu me fais mal !
LUI, la frappant, \
Tant mieux ! Et gare aux coups de pieds, si tu cries !
ELLE, à terre, sanglotant et criant.
Ah ! tu me fais mal ! Tu me fais mal !
(On entend j venant de la pièce voisine , une voix furieuse qui groflde dans une langue incompréhensible^ aux intonations bizarres.
Il s^arréte. Elle se relève. Ils écoutent. Après un silence, elle éclate d'un rire hystérique.)
Qu'est-ce que tu as ?
ELL^ rianl sans pouvoir se maîtriser.
Le nègre ! C'est le nègre !
LUI, marchant sur Elle, menaçant.
Ne ris pas comme ça... Tu entends ?... Ne rîs pas comme ça...
{Elle ril toujours.)
RIDEAU
La même chambre^ aux premières lueurs du malin. Le lil esl en désordre. Lui, esl assis à lerre, adossé à la cloison, à Faulre exlrémilé de la chambre. Le carillon sonne. On enlend frapper des coups précipités.