PERSONNAGES
LUI MM. Georges Pitoeff.
MONT REDON, acteur, puis régisseur
de la tournée Carpentier.
LE MUSICIEN DuLLi>.
LARNAUDY, acteur de province. . . Arvel.
SAINT-GALLET, acteur de province Birel.
LE VIVEUR Fichel.
ELLE Mmes Marie Kalff.
LA DUÈGNE Maylianes.
L'INGÉNUE L. Pitoeff.
L'HABILLEUSE Stlvère.
Le deuxième fantôme, un garçon d'hôtel, un acteur, un garçon de café, le président du Tribunal, sa fille, le conservateur du Musée, sa femme, le pharmacien, un caporal, un soldat, la tenancière du buffet, une bossue, un nègre, le commissaire de police.
La scène se passe en France, vers iViO.
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Un local Iriste servant de salle de répéiiiions^ Una rangée de chaises te long des murs. A droite^ un piano. A gauche, une table où des manuscrits et des rôles sont éparpillée* Au milieu, des chaises figurent une mise en scène%
Au lever du j^ideau, Montredon est assis derrière la table. Lui, est à son côté, Elle, au fond. Tous
trois ^Qnt silçnçi^MQZi çri^p4s par Vatl^nl^-
(Lui tire sa montre.)
MONTREDON
Quelle heure ?
LUI
• Quatre heures moins dix.
MONTREDON
Mon cher auteur, les éminents artistes charges d'interpréter votre belle œuvre au Nouveau Théâtre
Artîstîgue s'étant donné le mot pour nous poser un iàpih, je propose de lever la répétition.
(Lui ne répond pas y se lève et arpente nerveusement la pièce. Monlredon continue :) Je propose de lever la répétition, non sans faire peser un blâme énergique sur vos interprètes absents.
LUI, s'arrêtant.
Écoutez, Montredon, ça ne peut pas continuer ! Voilà deux mois que vous avez mis ma pièce à Tétude... Vos acteurs n'ont pas encore répété ensemble... et vous voulez passer lundi prochain !
MONTREDON
Je passe lundi prochain !
LUI, nerveux.
Je ne laisserai pas abîmer mon drame par des interprètes de fortune !
MONTREDON, soupirant.
Ah, si seulement ils voulaient venir répéter, les interprètes de fortune !
LUI
Vous conviendrez vous-même qu'on ne peut pas jouer une pièce sans l'avoir répétée !
MONTREDON
En principe, non... En réalité, si !
LUI
jEh bien, pour une fois, je m'en tiens au principe.
MONTREDON
Ne VOUS frappez donc pas. On travaillera les trois derniers jours et votre pièce sera jouée... ni mieux, ni plus mal que toutes celles que je monte.
LUI
Par qui sera-t-elle jouée ? Car enfin, depuis que je viens aux répétitions, à part vous et Juliette, qui arrive tous les jours à midi et demi, la malheureuse, je n'ai pas vu d'acteurs !... J'ai vu défiler un tàs d'individus pleins de prétentions qui ont ânonné leurs rôles, une fois, deux fois, et puis n'ont plus reparu. Qu'est-ce qu'ils ont ? Pourquoi ne reviennent^ils pas ? Est-ce la pièce qui leur déplaît ? Sont-ce les rôles qui ne leur conviennent pas?... Est-ce le côté symbolique de l'œuvre qui les effraie ?... Je ne sais plus, moi! Je ne sais plus !
Non, ce
MONTREDON, rossurant, n'est pas le côté symbolique.
LUI
Alors quoi?... Les seuls qui aient gardé leurs rôles sont des petits jeunes gens qui disent faux à vous faire rougir... Et même ceux-là ne viennent pas I Pourquoi ?
MONTREDON, phUoSOphc,
C'est bien simple : jusqu'à trois heures, ils font du cinéma... et à partir de trois heures, ils n'osent plus venir, parce qu'ils savent qu'ils seront engueulés.
LUI
Mdttesi la répétition plus tard.
MÔNtftÉDON
On ne me prête le local que jusqu'à quatre heures et demie.
Lôuex-êù Un autfê.
MONTREDON
Avec quoi, mon bon âmi P Vous me dontiet huit ^^tii^ ff&ncs, pour monter votre pièce.
LUI, la gorge serrée.
Huit Cents francs^., huit cents fratics... Ça représente deux ans d'économies sur des leçons de fran^ çais au rabais» Nou6 ne pourrons pas reçoit^ mencer la petite fête de si tôt !
MONTREDON '
Je le sais bien. Et vous savez, vous, que ça me fait mal au cœur d'avoir dû vous demander de l'argèht. (Ftùpptirtt sùï" le manuscti'i.) Il est très bien, vôtre ours, et âij'avaisàeûlethent deux mille fràtlc^ à moi. Vous verriez comme ça marcherait ! ,
ELLE
J'ai demandé cinq cents francs à mon oncle... ii m'a envoyée t>romeiier.
LUI
Et si vous lui lisiez la pièce ?
ELLE
Oh, alors, il se fâcherait tout à fait !... Un inceste, vous comprenez !
LUI, décisif.
Il faudrait trouver de bons acteurs qui ne se fassent pas payer. En leur faisant miroiter la chose... Une pièce de jeune... une belle création... ça devrait les intéresser.
MONTREDON
Ça devrait... mais ils s'en foutent !
LUI
Alors, que faire ?
MONTREDON
Harceler les crabes de dix-huit ans que nous avons. Je les ferai travailler jour et nuit...
LUI
Et mon drame sera tout de même par terre ! Eh bien, non.
MONTREDON, à Elle.
Croyez-vous qu'il est jeune ? (A Lui.) Mais puisque je le joue, votre drame ! Puisque Juliette le joue ! Qu'est-ce que vous craignez ?
LUI
Pardon. Il n'y a pas que deux rôles. Il y en a neuf. Et certaines scènes sont très difficiles à régler. Celle des deux fantômes, par exemple.
MONTREDON, entre ses dénis.
Coupez-la donc. Je vous l'ai déjà demandé.fy
LUI, furieux.
Non, non et non ! Je ne laisserai pas mutiler mon œuvre parce que vous ne pouvez pas la monter intégralement ! Si vous revenez là-dessus, finissonsen. Je la retire. Rendez-moi le manuscrit !
MONTREDON, CalmC.
Est-il méchant !
LUI
Je me suis bien trompé sur votre compte, Montredon. Je vous croyais un artiste, un sincère... Et je vous trouve d'une indifférence ! D'une mollesse ! Ah ! vous n'avez pas le feu sacré, vous !
MONTREDON, Qvec amcrlume.
Je l'ai eu, mon garçon I Mais c'est une maladie qui ne dure pas longtemps. On en claque... ou elle passe. Nous verrons, dans dix ans, si elle vous tient encore !
LUI
Excusez-moi, je suis dans un état de nerVosité...
MONTREDON, indulgcnl.
Mais oui... Mais oui...
(Le Deuxième Fanlôme passe limidemenl la lêle au fond. Seize ans. l'air naïf y louchanl légèrement)
Voici le Deuxième Fantôme I
MONTREDON, s'amusant à le terrifier.
Ah, c'est toi, espèce de navet?... Tu as encore
du toupet, de t'amener à ces heures-ci... La répétr tlon est terminée, mon cher sociétaire ! Et si tu crois que c'est en adoptant des mœurs pareilles que tu apprendras ton métier, permets-moi de te dire que tu te goures étrangement !
LE DEUXIÈME FANTÔME, étranglant de timidité.
Monsieur Montredon...
MONTREDON
Regardez-moi ça... Ça se tient comme une asperge malade, ça a une voix de roquet et ça veut jouer les fantômes ! Mais tu ne ferais pas peur à un nourrisson !
LE DEUXIÈME FANTÔME
Monsieur Montredon...
MONTREDON
Eh bien quoi P Parle donc !... Donne de la voix I... Articule !
LE DEUXIÈME FANTÔME
Monsieur Montredon... II se passe des choses graves... J'ai vu le Premier Fantôme.
MONTREDON
Et puis après?... Où est-il encore, celui-là?
LE DEUXIÈME FANTÔME
II est au café, monsieur Montredon.
MONTREDON
Ah, il est au café ? Eh bien, tu peux lui dire de ma part que c'est un veau !
Liî dÉtJitiàME FAKTÔNii) Sortant un rôle de su poche. Monsieur Montredon... Il a rendu son rôle !
MONTREDON
A qui Pa-t-îl rendu ?
LE DEUXIÈME FANTÔME
A moî, monsieur Montredon... ï*àrce qu^il n'a pas osé «vous le rendre, à vous. Il trouve que ce n'est pas assez important pour lui. Il dit qu'il a joué des rôles de pièce à Mostaganem... Alors, il ne marche plus pour un fantôme. Voilà.
MONTREDON, s^amusanL
Ah ? Mais je ne savais pas que ce monsieur avait tenu les premiers emplois à Mostaganem... Voilà qui change tout !... Evidemment, j'ai eu tort de lui offrir un fantôme... Que faire?... D'abord, va tout de suite lui dire qu'il n'est pas un veau !
LUI
Il n^y a pas de quoi rire, Montredon. Encore un qui plaque ! C'est tout simplement effrayant!
MONTREDON
Et puis, dis-lui que l'auteur est effrayé...
LE DEUXIÈME FANTÔME, s'enhardîssanL Monsieur Montredon...
MONTREDON
Quoi ?
LE DBUXIÈMfi I^ANTÔMB
Puisqu'il a rendu son rôle, dôfittéz-lfe-ttioi !
Lui, ptôtestdtii.
Ah nôil, ûôn, fc'êst impossible.
MONTREDON
Qu'est-ce que tu veux, mon petit, l'auteur te voit en Deuxième Fantôme ; il tie te Voit pas etl Premier. Il n'y a rien à faire.
LE DEUXIÈME FANTÔME, à LuL
Je vous promets de travailler, monsieur ! Vous me donnerez vos indications ; je ferai tout ce que voUb mé démandefe^i.. J'ai tiîi eaitiàràde qui jouerait le Deuxième Fâtltôme à ma plaeè.
MONtREDON
Comment est^l, ton camarade P
LE DEUXIÈME FANTÔME
Un peu gros pour un fantôme^ mais il a un creux superbe.
MONTREDON, à Luî.
En somme, comment le voyez-vous, votre Deuxième Fantôme ? Gros ou mince ?
Je vous assure que je n'ai pas envie de plaisanter !
MONTREDON, rêvant.
Moi, je l'ai toujours vu obèse, les cheveux plats.
et des bajoues. (Au Deuxième Fanlôme.) Amène ton camarade^ mon garçon.
LE DEUXIÈME FANTÔME
Alors, monsieur Montredon, vous me donnez le Premier Fantôme ?
MONTREDON
Nous t'essaierons, mon petit.
LE DEUXIÈME FANTÔME
Merci bien, monsieur Montredon.
LUI, 1res conlrarié.
Il y a une impression d'épouvante à produire : monsieur ne la produira jamais.
MONTREDON
Travaille. Tâche de produire ce que demande monsieur.
LK DEUXIÈME FANTÔME
Oui, monsieur Montredon.
Demain, une heure et demie, avec ton copain.
LE DEUXIÈME FANTÔME
Sans faute, monsieur Montredon. (Il sorL)
LUI
Montredon, ne lui laissez pas jouer le Premier Fantôme, il sera ridicule.
MONTREDON
Il a beaucoup de qualités, ce garçon. Je l'engueule pour le faire travailler, mais je vous assure qu'il sera très bien.
LUI
Il ne sera jamais ef-fra-yant !
MONTREDON
II manque peut-être un peu de moyens. Mais le masque y est. Il a un œil gauche terrifiant, cet enfant-là. Vous n'avez pas remarqué ? (Elle riL)
LUI, ouvrant les bras.
Ah, si vous riez, vous aussi I...
(Le Musicien entre ^ un rouleau sous le bras, misérable et suffisant.)
MONTREDON
Tiens, voilà l'orchestre !
Comment allez-vous, mon cher CrouzolsP Eh bien,, est-ce terminé, cette musique de scène ?
LE MUSICIEN, enchanté de lui-même.
Oui, je vous l'apporte... A dire la vérité, le public ne comprendra pas deux mesures à ma partition.
MONTREDON
Pourquoi donc ?
LE MUSICIEN
C'e st très synt hétique, vous comprenez... Excessivement synthétique.
14 LES BATJSS
MONTREDON, avcc des grimaces inquiètes.
Jouez-nous donc un peu le cortège du an. Nous verrons si ça concorde avec mes jeux de scène.
LE MUSICIEN, négligemmejif, se meiianl au piano.
Oh, je ne me suis pas occupé* des jeux de scène. J'aî suivi, vous comprenez... J'ai suivi ma pensée.
IfONTHEDON
Diable !
(Le Musicien commence à Jouer une succession d'accords prélenliçusemeni dissonants.)
MONTREDON, croyant, qu faisant semblant ducroire
qu'il prélude.
Commencez, voulez-vous ? Je suis un peu pressé.
LE MUSICIEN, se retoumanl^ furicux^ sans cesser de
jouer.
Mais c'est commencé I
MONTRÇDQN
Oh, pardon !
(Il fait signe à Lui et à Elle. Tous trois se concertent à voix basse. Le Musicien joue toujours. Heurts et dissonances de plus en plus désagréables.)
MONTREDON, qui a tiré sa montre.
Halte !
LB MUSICIEN, s^arrétani.
Comment, halte P
MONTRBDON
Deux minutes : le cortège est passé.
LE MUSICIEN
Mais je n'ai pas fini !
MONTREDON
Ça m'est égal ; les chevaliers sont sortis. Les amants restent seuls.
LE MUSICIEN, fermani le piano avec un mépris
négligent.
Vous savez, si la musique vous déplaît, ne vous gênez pas pour le dire.
LUI, vivement.
Pas du tout, Crouzols 1 Pas du tout ! C'est une question de durée, simplement.
LE MUSICIEN
Oh,^ je ne ferai pas de coupures I
MONTREDON
D'abord, moi, je l'ai toujours dit : à cet endroitlà, je voudrais un roulement de tambour, et voilà tout. Quant à votre musique, ma foi, écoutez : je la trouve... je la trouve...
LE MUSICIEN
Vous la trouvez ?
MONTREDON
Un peu trop synthétique. Voilà... Et je ne suis
pas le seul de mon avis. L'auteur aussi la trouve trop synthétique... Et même Juliette...
(Elle se détourne pour rire,)
LE MUSICIEN
Vous vous foutez de moi, n'est-ce pas ?
LUI
Mais non, Crouzols ! Montredon n'y connaît
rien !
MONTREDON
C'est possible, mais l'auteur s'y connaît, lui... Et il l'a dît : « C'est de la musique trop synthétique. » N'est-ce pas, Juliette, qu'il l'a dit ?
LUI
Il n'y a pas un mot de vrai, c'est une plaisanterie I
LE MUSICIEN, qui G repris sa pariiiion.
Dix mesures de moi et les cochons sont lâchés... Comme c'est curieux!... D'ailleurs, c'est ce qu'il faut. C'est pour cela que j'écris.
LUI
Je suis désolé. C'est un malentendu.
MONTREDON, baS.
Non, non, tout va bien.
LE MUSICIEN
Vous croyez me faire une muflerie et, sans le sa-
voir, VOUS acquiescez à Foriginalîté absolue de mes conceptions!
Ne vous fâchez pas, Crouzols !
LE MUSICIEN
Moi, fâché ? Comme vous me connaissez mal I Je suis ravi.
LUI
Alors, continuez à jouer.
LE MUSICIEN
Inutile. Ma partition est de plus en plus agressive.
LUI
Qu'est-ce que ça fait ? J'aime beaucoup ce que vous écrivez, moi.
LE MUSICIEN
Ah, non, mon cher. Ne vous faites pas plus malin que vous n'êtes. A l'h eure act uelle, il y a deux hoinmes^n état de me comprendre... et Ils ne sont pas ici...
MONTREDON
Oh, les veinards !
LE MUSICIEN, imperturbable.
L'un est à Pétersbourg et l'autre, à Munich.
LUI, rouvrani le piano.
Voyons, Crouzols, ne vous en allez pas I Nous finirons par nous entendre...
LE MUSICIEN
Non. Monsieur me demandera des coupures et je suis décidé à ne pas changer une note. Ce n'est pas ma faute, si j'ai le respect de mon art. Vous, vous faites des concessions, vous truquez, vous flattez le public; à votre aise. Moi, j'aimerais mieux claquer que de sacrifier une mesure... L'avenir dira qui de nous a raison.
MONTREDON, soupiraîil.
L'avenir... l'avenir... en voilà un qui ne cause pas facilement !
LE MUSICIEN, à Lui.
Je sais qu'il aura sur moi son mot à dire!... Je suis inconnu... Je vis dans une misère profonde... Et j'ai cependant la foi la plus absolue en moimême. Vous, vous êtes déjà empoisonné par le doute. Vous comprenez que nous ne pouvons pas nous entendre. Bonjour. (Il sort.)
LUI, à Monlredon.
Et nous voilà, grâce à vous, sans musique de scène ! C'est gai !
MONTREDON
Mais remerciez-moi donc. Mieux valent une casserole et une grosse caisse que les insanités de cet imbécile.
ELLE
Il a raison. La musique de Crouzols est impossible.
LUI
C'est toujours de la musique !... Et il nous faut de la musique. Et puis, sommes-nous sûrs de ce qu'il vaut ? Il aura peut-être un jour le génie qu'il se croît.
ELLE
Lui? C'est le raté le plus définitif que j'aie jamais rencontré.
LUI
Nous ne savons pas.
ELLE
Mais si ; tout le monde le sait.
LUI
Tout le monde peut se tromper. Regardez les derniers quatuors de Beethoven : pendant quarante ans...
MONTREDON, SC Icvaill.
Mes enfants, la conversation devenant esthétique, musicale et dubitative, je décampe.
LUI
Alors, demain, une heure et demie ?
MONTREDON, parlant à des acteurs imaginaires.
Une heure et demie, tout le monde I Répétition des mouvements de foule, avec costumes et accessoires ! (A Lui,) Je monte à Belleville, pour tâcher de vous trouver un prince Aldebert.
LUI, effrayé.
Comment? Un prince Aldebert? Mais nous en avons un. Le grand garçon qui est venu hier !
MONTRBDON
Il a plaqué.
LUI, furieux.
Celui-là aussi P Mais pourquoi P Enfin, pourquoi P
MONTREDON, pénétré.
A cause de sa mère.
LUI
Qu'est-ce qu'elle a, sa mère P
MONTREDON, lui tendant un pneumatique.
Lisez.
LUI, lisant..
« Cher Montredon, ne m'en veuillez pas trop, s'il I m'est impossible de créer le Prince Aldebert. Après \ avoir relu la pièce, je m'aperçois que ma mère, qui j est à cheval sur les principes, ne me pardonnerait / jamais d'incarner un vieillard amoureux de sa \ propre fille. »
C'est terrible 1 On ne peut pas prendre n'importe qui, pour jouer le Prince Aldebert I II faut un physique I
MONTREDON, alléchant.
J'ai quelqu'un en vue.
Il aura treize ans, votre Prince Aldebert ! Il faut un vrai vieux; autrement, sa scène est par terre 1
MONTREDON
Mon cher, celui que je vais voir vous étonnera : Abdul-Hamid I
LUI, soudain enchanté* Ah, ce serait parfait.
MONTREDON, rtslricUf.
Pourvu qu*il soit libre!... Allons, à demain. A demain, Juliette.
ELLE
Au revoir, Montredon.
(Montredon sort vivement.)
ELLE
Mon pauvre ami !
LUI
Cette lutte est épuisante, voyez-vous. On n^a pas de prise sur un homme comme Montredon. Rien ne sert de se fâcher, avec luL
ELLE
D'autant plus qu'au fond, il est sérieux: il se donne du mal. C'est quand même un artiste.
LUI
Peuh! Croyez-vous?
J'en suis sûre.
LUI
Je le trouve bien entamé.
ELLE
Que voulez-vous ? Quinze ans de batailles inutiles!... On perd son courage. Nous-mêmes, dans quelques années. ••
22 LEii RATÉS
LUI, (Tun Ion un peu forcé.
Eh bien, non ! Je croîs que je ne perdrai jamais le mien... C'est la réalité qui décourage... La répétition des échecs... La gifle continuelle des faits... Mais cette réalité-là ne doit pas exister pour l'artiste. Il doit en posséder une autre, qui dépende de lui seul, à laquelle personne ne puisse toucher. Vous comprenez ?
ELLE
Oui. Ce serait beau... Ce serait fort.
LUI, s' écoulant parler.
Il faut qu'il y ait, en to ut arti ste^^jmfi. région siLemûei ise où la lutte ne sojt plus qu'avec lui-même, où il n'entende plus briser les vagues du succès et de l'insuccès. Qu'importe que je sois inconnu et ■ misérable, si je suis roi dans le pays de mes rêves, ^pù tout est grand, où tout est pariait ?
Ça réchauffe dé vous entendre parler ainsi. Vous doutez si souvent de vous-même !
LUI
C'est fini. Je ne veux pas me laisser empoisonner par le doute, comme dit Crouzols. Je ne veux plus m'interroger continuellement sur la valeur de ce que j'écris. C'est trop vain ! J^jie veux plus que créer... Je veux, sur l'océan de la sottise humaine, Hancêr' "de grands vaisseaux d'idéal, aux voiles \ éclatantes ! Si j'ai la force de les bâtir, je vous
PREMIER TABLEAU 2'à
jure qu'ils vogueront !... Il est impossible qu'ils ne finissent pas... (II s'arrête brusquement et rit.)
ELLE
Qu'alliez-vous dire ? Pourquoi riez-vous ?
LUI
Je ris, parce que je parle comme Crouzols ! Lui aussi se figure...
ELLE, vivement.
Pas de ces comparaisons, je vous prie ! Vous avez le droit, le devoir de croire en vous ! Ah, que ça doit être bon d'avoir un peu de confiance en soi-même !
LUI
Mais vous n'avez pas le droit d'en manquer non plus!
(Quand il me vient un accès d'enthousiasme, quand je me crois capable de grandes choses, j'ai toujours peur d'être ma propre dupe.
LUI
Il ne faut pas, Juliette. Voyons, quand nous sommes ici tous les deux et que vous répétez votre rôle pour moi, pour moi seul, est-ce que je ne pleure pas.
ELLE
Oh, cela ne prouve rien.
LUI
Pourquoi ?
24 LEH RATES
ELLE) limidemenl*
Quand je suis seule, chez moi, le soîr, et que je relis vos vers, je pleure aussi... Cela ne prouve pas qu'ils soient beaux.
LUI, réfléchissant.
Vous voulez dire... que cela prouve autre chose, n'est-ce pas ?
ELLE, bas.
Oui.
LUI, même jeu.
Une chose... dont je suis plus heureux que de tout le reste... vous le savez.
(// lui prend lentement la main et la serre avec tendresse.)
Moi aussi... moi aussi...
LUI
Une chose... qui suffit...
RIDEAU
Une chambre y boulevard du Montparnasse. Le lit esl masqué par un paravenL Une lable encombrée de paperasses et de livres. Après-midi d'aulomne.
Lui, esl assis devant la lable. Il n'écrit pas* Il pensCy la tête entre ses mains.
Elle, passe la tête à droite.
LUI
Tu peux entrer.
ELLE, entrant.
Je n'osais pas te déranger.
LUI
Oh, je ne travaille pas.
ELLE
Faudra-t-il offrir quelque chose à Montredon, tout à l'heure ?
Non. C'est une visite d'affaires. Il ne vient pas en ami... D'ailleurs, c'est un drôle d'ami; voilà deux ans qu'on ne l'a vu.
ELLE
Il doit avoir une existence très pénible. Obligé d'abandonner son théâtre et de courir la province...
LUI
Je me demande ce qu'il va te proposer.
ELLE
Quelque tournée. Ce sera médiocre, évidemment. Tant pis, j'accepterai quand même.
LUI
Non, pourquoi ?
ELLE
I. Parce que, mon chéri, voilà six mois que je n'ai ouvert la bouche à Paris. Les directeurs ne veulent pas de moi ; c'est assez clair. D'ailleurs, entre nous, ils ont raison ! Je me vois, depuis quelque temps.
LUI
Tu ne te vois pas du tout. Tu t'imagines, parce que tu as fait un four dans une pièce ridicule, que tout est perdu. C'est enfantin.
Ah, on ne me l'a pas envoyé dire, que je n'avais aucun talent, que j'étais monotone, figée, que j'alourdissais le texte, etc..
LUI
Tu passes ton temps à remâcher tes mauvaises critiques I... Tout le monde en a eu, de mauvaises
critiques. Ce n^est pas une raison pour se décourager,
ELLE
Ne reviens pas là-dessus, je t'en prie. Je sais à quoi m'en tenir... Ton travail marche-t-îl, aujourd'hui?
LUI, évasif.
Non, pas très fort.
ELLE
Qu'est-ce qui ne va pas ?
LUI
Oh, ce serait trop long à t'expliquer.
ELLE
Évidemment : voilà deux ans que tu n'as été joué. Il faudrait que tu puisses te rendre compte de ce que tu écris...
LUI, haussant les épaules.
Il faudrait ça... et le reste !
Tu me fais des reproches parce que je me décourage... et toi-même, un instant après...
LUI
C'est tout à fait diflFérent. Tu as subi un échec fortuit, complètement indépendant de ta personnalité... Tandis que moi, je me rends très bien compte de la pente que je descends. J'ai eu du
talent, oui, pendant une ou deux années. Et puis, ^^c'est passé... Je me suis refroidi, décoloré, sans ' [raison... Ce que j'écris maintenant n'a plus de chaleur, plus de vie... Je fais de la littérature, comme tout le monde.
ELLE
Tu es dans une mauvaise phase, voilà tout... Tu es fatigué... Tu travailles trop...
LUI, ricanant.
Je n'ai pas écrit dix pages, ce mois-ci !
ELLE
Ah ! si tu n'étais pas obligé de donner ces affreuses leçons pour vivre, je suis sûre que...
LUI, arpentant la pièce.
Laisse donc! Quatre heures de leçons par jour, ce n'est pas là ce qui entrave mon génie. Non, va, ce dessèchement de la pensée n'a pas de causes extérieures à moi-même... D'ailleurs, je . ne le prends pas au tragique... Au contraire, il y a des moments où je suis presque soulagé de ne pas être un grand artiste, un de ces créateurs, emmurés dans leur art comme dans un tombeau, pour qui rien n'existe, en dehors de leur sacro*sainte fonction d'assembler des mots, toujours des mots, sans répit, jusqu'à ce qu'ils tombent en pourriture!... Oui, je • me sens plus libre et plus profond que cette race- \ là... Je peux vivre davantage... J'aime jiiieux être un homme» tout simplement. Dans la vie/^l y a" tout de même autre chose que l'art*
ELLE
Pour toi, je ne sais pas.
LUI
Pour moi comme pour tout le monde. L'art ne peut combler que les grands, ceux qui se perdent en lui, totalement. Mais les autres hommes désirent plus loin que lui. Moi-même, je sens q ue j'aspire à quelque chose de plus vaste !
ELLE, le regardant.
Je ne sais pas encore ce que tu dois demander à la vie.
LUI, s^ arrêtant.
Moi non plus.
ELLE
Cela m'inquiète, souvent.
LUI, absorbé.
Je sais pourtant bien nettement que l'énigme est posée. Il'^^-^M in mot^ une vérité, jjui nous échappe, qu'il faut t rouver... On ne peut pas vivre en paix, tant qu'on n'a pas trouvé.
ELLE
Quel mot, mon chéri ? Quelle vérité ?
LUI, les yeux à terre.
Est-ce que je sais, moi ? Voilà des années que je cherche... Quand j'avais dix-huit ans, il me semblait que tel pays, telle ville me donnerait une réponse... C'était stupide!... Enfin I... Je rognais
sur mes salaires pour voyager... Je partais... Naturellement, rien ne m'était révélé que des formes, des couleurs... et je revenais, encore plus désirant, encore plus tourmenté qu'avant... (Il fait quelques ypas.) Il y eut des moments où j'en vins à croire qu'il n'y a rien à chercher, rien à trouver au delà {de notre inquiétude.
ELLE
Non ; ce serait trop affreux !
LUI
Assurément. Faire les mêmes gestes, dire les mêmes mots, comme des machines, un jour après l'autre, sans jamais savoir pourquoi !... Si l'homme ne pouvait tirer autre chose de la vie...
ELLE, bas et vite,
Il y a autre chose. Il est impossible qu'il n'y ait pas quelque chose. (Réfléchissant: ) Mais ce n'est peut-être pas une vérité, une explication que l'esprit peut comprendre.
LUI
Que veux-tu que ce soit ?
Peut-être... une manière de sentir... une façon d'aimer...
LUI
L'amour ne peut pas donner la réponse dont j'ai besoin...
ELLE
Il me semble, à moi, que si tu m'aimais davantage... tu te tourmenterais moins.
LUI, surpris.
Est-ce que je ne t'aime pas ?
ELLE
Tu n'as pas beaucoup de cœur, mon chéri. Tu es un cérébral...
LUI
Il me semble que je t'aime bien.
ELLE, souriant.
Oui, comme tu peux aimer.
LUI
D'ailleurs... ça n'a aucun rapport.
ELLE
Ne dis pas cela. Quand on est pris, roulé dans\ une grande passion, on ne pense plus à s'inter-' roger, à s'inquiéter sans cesse I II n'y a plus d'énigmes, plus de questions. Tout ce fatras est balayé !
Oui, mais après ?
ELLE
Comment, après ?
LUI
L'inquiétude revient forcément... le doute... les questions... Tout le fatras, comme tu dis. (On sonne,)
ELLE
Ah, voicî Montredon.
LUI
Je vais luî ouvrir,
(// sort à droite ei introduit aussitôt un Montredon alourdi et vieilli.)
NON.TREPON
Bonsoir, mes enfants I
ELLE
Bonsoir, Montredon ; comment allez-vous ?
MONTREDON, uvec unc amertume souriante^
s*asseyant.
Mais brillamment, comme vous voyez... J'organise maintenant les tournées de Fontenelle... Je suis son régisseur général... Haute responsabilité et nobles résultats artistiques !
LUI
Quel malheur que vous n'ayez pas conservé votre théâtre !
ELLE
Cela nous a beaucoup attristés de le voir disparaître.
MONTREDON
Que voulez-vous, c'était un théâtre d'art !
LUI
Comment se fait-il qu'on ne vous ait pas soutenu P Vous aviez cependant des commanditaires...
MONTiREDON
Oui, mais je n'avais plus de commandite... Alors, les commanditaires m'ont mis en faillite.
LUI
Vos auteurs n'auraient pas dû vous lâcher.
MONTREDON
Oh, ils ne voulaient pas me lâcher : ils voulaient me fourrer en prison !
LUI
Oh, mais sous quel prétexte ?
Peuh 1 Des histoires de sous 1 Des vieux traités 1 Des paperasses... En réalité, ces gens-là ne m'ont jamais pardonné les services que je leur ai rendus. Car enfin, je les ai montés, leurs ours!... (sereprenanl) la plupart de leurs ours !... Et ceux que je n'ai pas montés... ah, c'est encore un service que je leur rendais !
ELLE, sans conviction.
Quelle ingratitude I
LUI, poli.
C'est écœurant !
MONTREDON
Voilà... Je suis dégoûté, mes enfants, ^'humanité medonnejmal^au cœur. Vous savez, n'est-ce pas, quel homme je suis en affaires, net et délicat...
Alors, naturellement, j'ai été étranglé comme la plus vile des canailles... Huissiers, protêts, saisies à domicile, arrêts sur les appointements, j'ai tout avalé, tout 1 (Il sorl à demi des assignations de ses poches,) Tenez... J'ai encore^^du papier bleu plein mes poches I... {Il rii brusquement avec amertume et frappe sur Pépaule de Lui.) Et vous, mon cher maître, vous en faites toujours, du grand art P
LUI
Je travaille.
MONTREDON, avec unc gaieté grinçante.
Eh bien, moi, j'ai piqué une tête dans l'ordure !... On n'y est pas si mal que ça, dans l'ordure... Et ça ne sent pas si mauvais qu'on le dit... Juliette, je vous invite à faire une pleine boue avec moi 1 AUpas^ up peu de courage I
ELLE
De quoi s'agit-il ?
MONTREDON
La grande tournée d'hiver de Fontenelle... Six mois... Quatre pièces... Cent soixante-quinze villes... Tenez, voici l'itinéraire. (Il sort par mégarde une assignation de sa poche.) Toujours les papiers bleus ! (Il sort un autre papier.) Le voilà...
: ÇLLE, exqmijiant f'ftinérÇiire^. , , >
Six mois de voyage... C'est une bien • grandefatigue I ,..!■.; I .. . i ■ ( • t . î . « j .
LUI
Je la connais : elle sera sî dégoûtée de la tournée qu'elle plaquera au bout d'un mois.
MONTREDON, sortoTii uji cngagemenl de sa poche.
Coût : deux mille balles... Elle ne plaquera pas... Âccompagnez-la. Ça lui donnera du courage.
LUI
Il faudrait abandonner mes leçons. Nous n'avons pas d'autre moyen d'existence.
MONTREDON, pincesans-rire.
Avec les appointements que Fontenelle lui donne, vous vivrez comme des rois, tous les deux.
Combien donne-t-il ?
MONTREDON, même jeu.
Vingt francs par représentation. Voyage payé, seconde classe...
ELLE
Quelle misère I...
MONTREDON
Tout de même, Juliette, vous auriez tort de refuser. Voulez-vous me dire où vous avez joué, depuis deux ans ?
ELLE
J'ai joué... sur des scènes d'avant-garde...
MONTREDON
Ça ne compte pas, ma pauvre amie. Je le sais : j'en dirigeais une.
ELLE
J'ai renoncé à me faire un nom.
LUI, ricanant.
Nous avons renoncé à la gloire !
MONTREDON
Et moi donc I... Mais nous parlons métier. Vous vous rouillez. Tandis qu'en jouant chaque jour devant un public différent...
ELLE, soupirant. Toujours les mêmes pièces I
LUI, qui étudie l'itinéraire.
Et quelles pièces I
MONTREDON
Essayez donc de servir de l'Ibsen aux gens d'Elbeuf ou d'Issoudun!... Il n'y a rien à foutre, mon pauvre vieux !
LUI
Je le sais... je le sais...
(Un silence.)
MONTREDON, ironiquc de nouveau.
Allons, Juliette... Signez-moi « ce pacte d'infamie », comme on dit dans le répertoire de Fontenelle. (Il lui tend rengagement.)
ELLE
Laîssez-le-moî. Je vais réfléchir.
MONTREDON, à Lui.
Tâchez de la décider, hein ?
ELLE
Qui sont les autres acteurs ?
MONTREDON
Des gens pleins de talent. Vous n'en doutez pas, j'espère I... Il y a Saînt-Gallet, qui a joué chez moi, dans le temps.
L'éternel curé ? Oui, je le connais.
MONTREDON
Il y a une petite ingénue... un peu noiraude et mal embouchée... Mais enfin ! Elle plaira dans le Midi... Ah, puis, nous avons Larnaudy.
^ ELLE
Connais pas.
MONTREDON
Vous ne connaissez pas Larnaudy?... Mais c'est la gloire des provinces! (Avisant un livre sur la iable.) Je vois que vous avez l'Almanach des Artistes... Sa gueule et sa biographie sont dedans. Vous allez me dire si ce n'est pas un lapin ! (Il feuillelie le volume.) Larnaudy... Voilà. (Ils regardent la photographie. Montredon lit :)
« Officier d'académie depuis 1889, ce comédien « bien connu s'est fait applaudir sur la plupart des
« théâtres de Fraâce et même des colonies. Appar- « tint successivement aux scènes municipales de « Rouen, de Narbonne, de Caen, de Roubaix, de « Limoges et de Montluçon, où il fut réengagé « jusqu'à six années de suite, sur les instances du « public. Sa belle prestance, son élégance naturelle « et l'ampleur de sa diction en font l'interprète rêvé « du répertoire héroïque. A joué plus de quinze « cents fois les Trois Mousquetaires^ avec un succès
Ï toujours croissant. Sa brillante carrière et ses dons éclatants le désignent tout spécialemeot pour prendre la direction d'un grand théâtre à « Paris, ce qui ne saurait tarder, si l'on en croit les « bruits qui courent. »
Hein ? Quand je vous disais que c'était un lapin !
ELLE
Il n'y a pas de quoi rire, Montredon. C'est à pleurer !
MONTREDON, feuillelant le volume.
Tenez, la grosse fille en péplum, là, c'est la mère Gueuroz, qui est aussi de la tournée.
ELLE
Comment ? Elle joue encore, la pauvre femme ?
LUI