‹ Les ratésChapitre 4 sur 18 · I : Je la croyais morte depuis dix ans · texte numérisé non relu

I : Je la croyais morte depuis dix ans

MONTREDON

Elle est à l'apogée de son talent. Vous allez voir. (Lisanl.) « Cette noble tragédienne débuta au Trocadéro,

« dans un acte de Phèdre j aux côtés de Mme Sa- « rah Bernhardt. Elle y remporta un si gros succe ces qu'îl fut aussitôt question de son engage- « ment à la Comédie-Française. Que se passa-t-il « alors ? Nous ne saurions l'expliquer. Toujours « est-il que son caractère élevé ne lui permît pas « de se plier à des bassesses et que son mérite ne « suffit pas à lui ouvrir ce théâtre. Elle peut s'en « consoler, car il n'est pas une scène de province où « elle n'ait empoigné son public. « Il faut l'avoir « vue dans Horace^ écrit M. Lapomme, dans « le Pelil Echo du CaniaL Ses imprécations de « Camille resteront le modèle du genre. On est « saisi de crainte à son aspect. On tremble, on « pleure, on frémit et pour un peu, l'on rugirait « avec elle. On se demande, en vérité, ce qu'atten- « dent les directeurs parisiens pour s'attacher une « artiste de cette envergure. » Rassurons l'éminent « critique : il est, de nouveau, et plus sérieusement « que jamais, question d'engager Mme Gueuroz « à la Comédie-Française. C'est là, et là seulement « qu'elle trouvera une place digne de son grand « talent et de son excellent cœur. » Pauvre bougresse I

LUI

C'est effrayant !

ELLE

Cela me ferait mourir de honte, de lire des choses pareilles sur moi-même.

MONTREDON

Moi, ça me fait rigoler.

LUI, désignant le volume^ Vous êtes donc là dedans, vous aussi ?

MONTREDON, le feuîllelanl.

Certainement, pourquoi pas ? (LisanL) « Montredon. Le célèbre fondateur et directeur « du Nouveau Théâtre Artistique débuta de ma- « nîère éclatante, aux Bouffes-du-Nord. Une voca- « tion irrésistible, une ténacité inébranlable, telles « furent les premières armes avec lesquelles il « s'élança à la conquête de la gloire... » (Il s'arrête et ferme le volume.) Tiens, c'est rigolo... Aujourd'hui, ça ne me fait pas rigoler.

RIDEAU

Une chambre d'hôleL Onze heures du malin.

LUI, crayonnant des chiffres.

Le reste de ton mois, vîngt-cînq... plus trente et un que j'ai sur moi, cinquante-six... Et nous sommes le 27.

ELLE

Je ne peux pas redemander d'avances avant le 15 du mois prochain.

LUI

Nous ne pouvons pas vivre dix-huit jours avec cinquante-six francs. Ce n'est même pas assez pour payer les chambres.

ELLE

Saint-Gallet nous racontait que l'an dernier, pendant la tournée Baret, il couchait dans les théâtres... Il donnait des billets de faveur aux accessoiristes et on lui mettait un matelas dans sa loge. Il n'avait aucuns frais d'hôtel.

LUI

Et tu crois que je te laisserai dormir dans ces

boîtes puantes, sur un matelas ? Je ne supporterai pas que tes camarades se moquent de toi, t'humî- Uent.

ELLE

Mais, mon chéri, puisque nous n'avons pas d'argent,

LUI

J'en trouverai... J'essayerai d'en trouver. Dans huit jours, nous passerons à Bar-le-Duc, n'est-ce pas?

ELLE

Oui.

LUI

Je ne t'ai jamais parlé de Raymond ?

ELLE

Non.

LUI

C'est un ancien camarade à moi. Il habite Bar-le- Duc... J'irai le voir... S'il ne peut pas nous aider, ma foi, je ne sais ce que nous deviendrons.

ELLE

Ne te tourmente pas, mon chéri.

LUI

Tues d'une légèreté!... Moi aussi, d'ailleurs... Il était pourtant facile de prévoir que nous en viendrions là.

Mais nous l'avions prévu.

LUI

Ouï. Voîlà le plus absurde. Nous savions que 1 si je t'accompagnais, au bout de deux mois nous I serions à bout de ressources : et tu l'as quand même exigé.

ELLE

Je ne pouvais pas faire ce métîer-Ià toute seule.

LUI

Tu te l'imagines. Mais il y a autre chose que tu ne dis pas, dont tu ne te rends peut-être pas compte...

ELLE

Quoi donc ?

LUI

Notre situation actuelle, non seulement tu la prévoyais, mais tu l'attendais, tu la désirais presque.

ELLE

Je ne la prends pas au tragique... Je ne redoute pas beaucoup la misère.

LUI

Parce que tu ne la connais pas... C'est curieux, quand on observe une plante, on la voit naïvement tendue vers le plus haut du ciel... Elle veut le plus d'air et de lumière possible... Tout ce qui vit s'élance vers la joie... Toi, je ne sais quel obscur instinct t'en éloigne... On dirait que tu as peur d'elle et qu'une force secrète t'incline vers la tristesse... Tu aspires à souffrir... Tu espères sourdement le malheur.

ELLE

Maïs toi-même, n'espères-tu rien ? N'attends-tu rien ?

LUI

Pas la souffrance, voyons ! Ce serait trop stupide.

ELLE, réfléchissant.

Qui sait ce que peut la souffrance ?

LUI, sourianL

Les problèmes de ce genre perdent toute espèce d'intérêt, devant le fait qu'on a cinquante-six francs pour vivre quinze jours !

ELLE, coniinuani sa pensée.

Il y a peut-être un bonheur qui naît de la souffrance. . .

LUI

Et qu'importe que nous soyons heureux ou mal- , heureux ! Tu crois toujours que la réalité est dans les sentiments... Elle est dans les faits, rien que \ dans les faits. Et le fait, c'est que nous avons... (Il crayonne.) pas tout à fait quatre francs par jour, alors qu'il nous en faudrait au moins vingt. En dehors de ce chiffre, il n'existe rien pour nous !

ELLE

Si, mon chéri... Je sens qu'il existe autre chose... quelque chose qui échappe à cette réalité-là, qui l'écrase, qui se moque d'elle.

LUI, souriani.

Je voudrais bien savoir ce que c'est.

ELLE, baSj s'éverluani à raccommoder un ganl

noir»

C'est en nous... tout au fond... petit.. . né depuis peu... Cela n'a pas encore de nom... Cela ne serait ^peut-êt re pa s né sans notre misère... Quand j'étais entant^ il y avait une chanson qui m'apaisait toujours, je ne sais pourquoi ; elle n'avait pas grand sens... Eh bien, ce dont je parle est comme elle... Cela chante tout à coup... et l'heure la plus triste, la plus décolorée s'éclaire... Peut-éti'e que tu ne me comprends pas ?

LUI, grave.

Si, je crois te comprendre.

ELXE

Tu ne l'as jamais entendue, notre chanson à nous ?... Elle n'a pas grand sens, non plus... Seule, une femme peut sans doute l'entendre... Toi, tu as peur de la misère, tu l'envisages, tu la détailles... Et bientôt, dans les préoccupations, dans les privations, tu cesseras de m'aimer...

LUI, ému.

Juliette !

ELLE

Tandis que moi... C'est singulier le peu qu'on^ sait de son propre cœur... Je croyais t'aimer, autre- / fois.

LUI

Tu ne m'aimais pas?

ELLE

^ Je ne sais pas sî une femme peut aimer un être I heureux. Celle qui n'a jamais eu un peu pitié de l celui qu'elle aime n'a probablement pas connu ulômour.

LUI

C'est cela qu'elle dit, ta chanson ?

ELLE

Voilà pourquoi tu ne pouvais pas l'entendre. Le jour où je te ferai pitié, tu ne m'aimeras plus.

LUI, doucemenL Mais non, mais non.

ELLE^ reienanl ses larmes.

Si. Quand je suis laide, flétrie par l'insomnie, tu m'aimes déjà moins. Il y a longtemps que je l'ai remarqué... Quand nous serons dans la vraie misère, quand je n'aurai plus qu'une seule robe, et qu'elle sera tout usée, quand je n'aurai plus un parfum, plus une dentelle, tu me regarderas avec cette curiosité froide que je te connais et tu regretteras la femme que j'étais.

LUI

Ce n'est pas vrai... Tu te trompes absolument... Et la preuve, c'est qu'il y a parfois en toi de petites choses misérables, ou maladroites, qui m'émeuvent... qui m'émeuvent bêtement, à pleurer.., (Il prend le gani qu'elle venait de poser sur la

table.) Ainsi, tes gants troués que tu n'arrives pas à raccommoder.

ELLS, rembrassant.

Mon amour, mon bien-aimé.

RIDEAU

Une chambre d'hôiel au plafond bas. Cinq heures de Faprès-midî. Un garçon d'hôtel enire, porlanl une valise ei un sac.

Elle ei Lui, le suivent.

Celle-ci est à combien ?

LE GARÇON

Trois francs.

LUI

Vous n'avez rien à l'étage supérieur ?

LE GARÇON

Vous y êtes.

LUI

Bien. Posez la valise.

LE GARÇON

Le dîner est à sept heures.

LUI

Merci.

LE GARÇON

Je commande deux dîners^ n'est-ce pas ?

LUI, gêné.

Nous ne prendrons pas le dîner.

LE GARÇON

Vous pouvez manger à la carte.

ELLE

Nous avons dîné.

LE GARÇON

Ahl

LUI

J'ai mangé en chemin de fer... Et madame...

madame ne prend rien avant de jouer.

LE GARÇON

Je vais vous dire... Si vous ne consommez pas, le patron augmentera le prix de la chambre.

ELLE

Comment cela ?

LB GARÇON, monlrcni une pancarte.

Tenez, les clients sont prévenus.

LUI

De combien est l'augmentation ?

LE GARÇON

Cinquante centimes par personne.

ÔO LES RATÉS

LUI, Usant la pancarte.

Tant pîs... Nous avons dîné.

LE GARÇON

Faudra-t-îl vous réveiller, demain ?

LUI

Oui, à six heures précises.

LE GARÇON

Entendu. (Il sort,)

LU

Tu as encore un petit pain de ce matin ?

ELLE

Oui, mon chéri ; j'ai du pain, du chocolat et des pastilles de menthe.

LUI

Mange, tu dois avoir faim.

ELLE

Pas du tout. C'est curieux, n'est-ce pas ?... Toi, tu vas descendre et te commander un plat chaud.

LUI

Jamais de la vie.

ELLE

Tu me l'avais promis.

QUATRIEME TABLE Al 61

LUI

Mais je n'ai pas faim, non plus.

ELLE

Prends au moins du potage.

Je te dis que je n'ai pas faim. D'ailleurs, il faut que j'essaye de trouver Raymond. (On frappe.) Entrez !

ELLE

Tiens ! Larnaudy 1

LARNAUDY, cnirant. C'est un acieur de province ^ quinquagénaire y qui porte encore beau ei s'écoule parler.

Bonsoir, mes enfants... Figurez-vous que Saumadieu a sa crise ; il vient de tomber dans l'escalier.

ELLE

Pauvre homme ! (Elle va pour sortir.)

LARNAUDY

Inutile d'y aller. Il y a déjà un médecin...

D'ailleurs, rien à faire qu'à le laisser se débattre. C'est la troisième fois que je le vois tomber en deux ans ; ça me connaît.

ELLE

Il ne pourra pas jouer, ce soir ?

LARNAUDY, avec unc satisfaction cachée.

Impossible! C'est moi qui prends le rôle. Ohl ça

ne me gêne pas. Je le sais. Je les sais tous. Je n'ai besoin que d'un petit raccord avec vous.

BLLB

Quand vous voudrez.

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