LES RAVAGEURS I>ES FORÊTS
complétejaent dépouillés de leurs feuilles ; de sorte qu'au commencement de Tautomne, la forêt sem* blsdt aussi nue et aussi dépouillée qu'à la fin de l'hiver. En quelques heures, des cantons entiers étaient dénudés ! Les Chenilles, tombées par terre et mortes sur place faute de nourriture, étaient tellement nombreuses qu'elles formaient sur l'herbe une couche qui, en. certains endroits, n'avait pas moins de douze centimètres d'épaisseur I La putréfaction de ces corps accumulés donnait lieu à une odeur infecte et répandait des miasmes qui faisaient craindre Tinvasion de la peste et du choléra. Heureusement le fléau disparut tout à coup à l'approche de l'hiver. Beaucoup de Chenilles étant mortes de faim, le reste se métamorphosa, et, par une heureuse coïncidence, le temps fut, l'année suivante, défavorable à la multiplication de cette espèce, et le pays reprit son aspect ordinaire.
Cette invasion est très- remarquable, parce qu'elle a pris fin d'elle-même, sans le secours des Ichneumonides, et par suite d'influences non encore parfaitement déterminées, ma!s parmi lesquelles doit figurer en première ligne une configuration spéciale des bois attaqués, laquelle n'a pas permis à l'invasion de s'étendre librement et Ta comprimée dans un espace restreint, où elle s'est épuisée elle-même, et enfin l'apparition des premiers froids sérieux. Si
rinvasion avait eu lieu au printemps, les phénomènes eussent été probablement tout différents.
C'est ici le lieu de dire quelques mots sur la loi de réchenillagedu26 ventôse an IV (15 mars 1796), loi tout à fait insuffisante aux yeux de tous les savants qui se sont occupés de la destruction des ravageurs de nos arbres dans les forêts et dans les champs. Les préfets sont autorisés en suite de cette loi à prendre les arrêtés nécessaires pour la destruction des insectes, et au besoin pour la protection des auxiliaires que la nature nous a donnés dans cette même voie. Nous allons indiquer, d'après l'ordonnance du préfet de la Seine du 29 janvier 1810^ les principales dispositions encore en vigueur.
Art. 1er. Aussitôt après la publication de la présente ordonnance, tous les propriétaires, fermiers et
locataires de terrains situés dans le ressort ,
seront tenus d'écheniller les arbres, haies et buissons qui sont dans lesdits terrains, ainsi que ceux qui bordent les grandes roules et les chemins vicinaux, sous les peines portées par la loi du 26 ventôse an IV.
Art. II. Il leur est enjoint, sous les mêmes peines, de brûler sur-le-champ les bourres et toiles venant desdits arbres, haies et buissons, en prenant des précautions nécessaires pour prévenir le danger du feu.
Art, III. L'échenillage sera terminé le 45 mars prochain*
Art. IV. En cas de négligence de la part des propriétaires, les maires et adjoints feront faire l'échenillage aux dépens de ceux qui l'auront négligé, etc.
L'article 474 du Code pénal édicté pour infraction à la loi sur l'échenillage une amende de 4 franc à 5 francs inclusivement, et en cas de récidive (art. 474), l'emprisonnement de trois jours au plus.
La coupe des bourses et de la petite branche qui les porte doit se faire en février ou mars, par un temps froid, afin qu'alors les Chenilles soient Tassemblées dans leurs nids. Si on n'a pas pu le faire en temps utile, il/aut attendre alors une forte pluie qui fait rentrer les Chenilles chez elles.
Il est évident que ces dispositions ne concernent que le Bombyce Cul-Brun, qui seul passe l'hiver dans les bourses en soie où ses chenilles sont réunies, et que ce grossier moyen de protection n'atteint au- .cune des espèces les plus nuisibles, tant pour les forêts que pour les jardins et tes vergers. Toutes les Chenilles qui éclosent au printemps, vivant à nu sur les arbres, sont épargnées, puisque leurs œufs .sont souvent peu visibles. Le Bombyce dissemblable, le Bombyce livrée, la Pyrale de la vigne et dix autres aussi malfaisants passent à travers les mailles grossières de l'ordonnance. Il en est de même des
chenilles automnales dont nous venons de voir les ravages, de VOrgyie pudibonde. *
Quelque insuffisante qu'elle soit, la loi sur Téchenillage devrait cependant être strictement observée ; au contraire, nous voyons les propriétés communales et domaniales s'y soustraire les premières. Les propriétaires qui ne voient pas ces mesures s'exécuter partout cherchent à s'excuser de ne pas échêniller, cela se conçoit; mais ils font un faux calcul, car il est bien rare que les Chenilles* du voisin viennent chez eux et aussi rare que les leurs aillent chez le voisin. Il faut pour cela des circonstances inconnues et qui ne sont pas à prévoir. En général les insectes, comme les autres animaux, ont une prédilection remarquable pour les Ueux qui les ont vus naître. Les Chenilles, nées sur un arbre, ne le quitteront pas tant qu'elles y trouveront une feuille à manger.
Reconnaissons que la loi n'est incomplète ' que parce que la science l'était à l'époque où on jugea à propos de s'armer contre le mal. Aujourd'hui que les observations ont pris un essor rapide, on arrivera à faire une meilleure loi en consultant les diverses sociétés qui, en France, s'occupent si brillamment de cette matière : ainsi l'Académie des sciences, la Société impériale et centrale d'agriculture, la Société impériale zoologique d'acclimatation, la Société entomologique de France, l'École forestière, etc., don-
neront les plus utiles et les plus complets renseignements quand on voudra porter remède au mal... et il en est grand temps !
Il appartient à tous ces corps scientifiques de donner Téveil sur cette question aujourd'hui, question à laquelle nous venons apporter notre modeste collaboration. Il faut faire comprendre à tous l'utilité et la portée des mesures à prendre, afin que ces idées, répandues dans le public, y fassent leur chemin, s'y accroissent, et arrivent enfin à Tautorité compétente avec l'ensemble d'une mesure générale.
Parmi les Ravageurs dont nous avons parlé jusqu'ici, ne se trouve pas un seul Papillon doué des belles couleurs que nous sommes habitués à rechercher chez ces insectes, mais qui sont beaucoup moins communes chez les Papillons nocturnes que chez* les diurnes; aussi voulons-nous citer une espèce nocturne qui fait exception et se rencontre dans les grandes futaies qu'elle anime par son vol court, rapide, fulgurant, lequel, démasque, pendant une seconde, de splendides ailes inférieures bleu d'azur, rayées de larges bandes d'un noir profond.
Gett^ Noctuelle {Catocola Fraxinii) a été nommée la Lichenée bleue, parce que l'on croyait — parmi les anciens observateurs — qu'elle se nourrissait du Lichen qui croît en abondance sur la tige des arbres des futaies où on la rencontre : mais c'est à
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tort; les Chenilles des Lichenées se nourrissent de feuilles. L'insecte parfait est, comme la Chenille, tellement semblable aux lichens sur lesquels il se tient, que rien n'est plus difûcile que de le distinguer, même de près, et avec toute l'attention possible. Ce Papillon demeure immobile, appliqué étroitement sur l'écorce. Vous passez à côté de lui, il ne remue point. Mais qu'un léger choc contre l'arbre, qu'un mouvement quelconque l'effraie, et il s'élance, . déployant sous votre main ses ailes tricolores, et s'enfuit comme ime vision.... Il est déjà recollé contre les lichens, sur l'arbre voisin.... Allezy, vous ne le trouverez pas ! Écoutons ce que dit M. Guénée, le chasseur de Papillons,* certes expérimenté ; il parle d'un Papillon de Lichenée : « Après « l'avoir vu se poser sur un tronc^ à quelque dis- (c tance, j'y courus vivement pour ne pas lui donner « le temps de s'échapper. Là, une recherche digne a: de la patience la plus exercée ne me fit rien décc couvrir ; je crus m'être trompé, et j'examinai les en arbres voisins, puis je m'éloignai de guerre lasse. . . . a: Mais une pierre que je jetai par dépit contre le « tronc qui m'avait fait perdre tant de temps, fit « partir la Noctuelle précisément de l'endroit que a: j'avais le mieux exploré. Ou bien, si j'avais bec( soin, pour sauter un fossé, de l'appui de l'arbre « malencontreux, mes doigts, en se posant sur son
<c. écorce, glissaient sur un corps non résistant, et <ic ranimai, atteint involontairement, s'échappait en (L triomphant de ma patience épuisée. »
Nous pourrions mentionner encore une certaine quantité de ces Papillons, dont les mœurs ofirent de curieuses particularités; nous ne voulons pas en donner d'autre exemple que celui du Bomhyce de la ronce {Bombyx rubi)^ qui présente l'exemple d'une finesse d'un de leurs sens poussée à un degré incroyable. Voici l'expérience que chacun peut répéter et qui vaut bien le soin, d'ailleurs peu considérable, qu'elle donne.
Au printemps, on cherche quelques cocons de ceé Papillons sur l'arbuste où il aime à vivre, et on les renferme chez soi, en attendant leur dernière métamorphose. S'il en éclôt une femelle, il sufflt de la placer sur une fenêtre, au centre même de Paris, pour voir bientôt arriver plusieurs mâles qui n'ont pu se développer que dans les champs, et par conséquent à une distance considérable ! Quand on songe à la quantité d'émanations qui se répandent des mille officines d'une ville comme Paris, — quand on pense à la somme si minime de matière volatile que peut émettre un seul Papillon, — on reste confondu devant une, perception qui laisse à mille lieues derrière elle les faits les plus curieux de l'histoire des Chiens ! — Au moyen de quel or-
gane le Papillon mâle perçoil-il le sentiment du Bombyce femelle placé dans un milieu si compliqué? On ne le sait au juste. Notons en passant que les insectes ne respirent point comme les animaux supérieurs, et que l'air va trouver leur sang à l'intérieur et le vivifier en passant par des ouvertures membraneuses situées des deux côtés de l'abdomen î 11 semble difficile d'admettre que cette action de l'air, qui ressemble plus à une imbibition qu'à un courant renouvelé, puisse apporter le sentiment d'un objet aussi éloigné. — Enfin le fait est là, patent, avéré. — H faut qu'il se trouve dans Vair immense ^ qui entoure les deux petits animaux des molécules assez rapprochées Tune de l'autre, et émanant d'une seule femelle, pour qu'w/ie de ces molécules au moins aille frapper l'odorat du mâle, — non-seulement d'un — mais de plusieurs !
On pense que les antennes très-peclinées de ce Bombyce pourraient être le siège de cet odorat incomparable.
Un inot encore : c'est parmi les familles des Bombyces, si nuisibles aux forêts et aux arbres de toute nature, qu'il faut chercher tous les Papillons qui fournissent la soie et qui habillent nos dames, en attendant que l'introduction de nouvelles espèces plus rustiques permette à la soie de devenir usuelle comme le lin, le chanvre et le coton. De courageux
explorateurs ont fouillé tous les pays dans ce but d'acclimatation ; des sériciculteurs dévoués se sont mis à l'œuvre. Espérons que le succès couronnera leurs efforts ! La conquête de la soie commune à bon marché sera, à beaucoup de points de vue, une des conquêtes les plus utiles du dix-neuvième siècle, dont la part, en ce sens, est déjà si belle ^