NOBEL
Gutenberg et Harvey sont suivis de Newton :
Shakspere est le hardi précurseur de Milton ; A Chéñnier disparu succède Lamartine.
Sans hésitation, sans halte et sans déclin,
Vont toujours les Bacon, les Pascal, les Franklin, Dirigeant les vaisseaux vivants vers quelque rive L'œil dans les profondeurs de l’azur infini,
Après Morse et Fulton apparaît Marconi,
Après le grand Linné le grand Nobei arrive.
Le grand Nobel arrive! — Au sortir du berceau, Il quitte la Suède. Il est comme l'oiseau Emporté loin du nid par la brise qui passe.
Il doit suivre son père en de lointains pays.
Il en revient les yeux et l'esprit éblouis,
lvre d'ambition, d'espérance et d'espace.
Promenant un regard serein sur l'avenir,
Et rêvant un bonheur qui ne doit pas finir,
Il adore une enfant dont la grâce l’enflamme Et sur sa route met une lueur du ciel.
Hélas! comme l'hymen va lui verser son miel, La mort fauche la fleur qui parfumait son âme.
Foudroyé par ce coup de la fatalité,
Qui n’a pu cependant abattre sa fierté,
Il fait un vœu qui doit changer son existence ;
Et, fermant san grand cœur comme on ferme un cercueil, Il dit à ses amis attristés de son deuil :
— Moi, je n’épouserai jamais que la Science! —
La Science devint l'épouse de Nobel ;
Elle conçut de lui maint enfant immortel.
Grâce à cette union libre, austère et fidèle, Les Alpes ont senti transpercer leurs massifs, Et le globe, entr'ouvert au choc des explosifs, Donne plus librement les trésors qu'il recèle.
La fortune sourit au jeune ambitieux.
Paradoxe frappant et tout mystérieux !
Ce hardi créateur, qui cherchait, dans ses veïlles, Le plus prodigieux des engins destructeurs,
Aux poètes cléments prodigua ses faveurs,
Et sans cesse de l'Art exalta les merveilles.
Autant que formidable il était généreux :
Tel ie dieu qu’adoraient ses plus lointains afeux, Le dieu gui d’une main brandissait le tonnerre
Et de l’autre laissait ruisseler les bienfaits. Ouvrier de la guerre, apôtre de la paix, H fut un nouveau Thor éblouissant la terre.
Il rêvait, cet étrange et sublime voyant,
D'unir les nations en un groupe géant
Autour du même autel et de la même table ;
Il rêvait la concorde au milieu d’un enfer ;
Il rêvait la tendresse en martelant le fer,
Et poursuivait sans fin ce Songe incomparable.
— Je voudrais, disait-il, que chaque engin guerrier Pour tous les combattants devint si meurtrier
Que chaque souverain devant une bataille
Reculât tout à Ccup d’une indicible horreur.
Je voudrais que l'amour remplaçät la fureur,
Qu'on fit pleuvoir l'aumône au lieu de la mitraille.—
Tous les soirs le voyalent travailler é£ chercher.
Et quand cet homme,un jour, vit la mort s’agprocher, H consacra tout l'or de sa fortune immense
Au triomphe béni des armes de la paix,
H fit un testament qui vivra pour jamais,
Solensel comme l'Art, beau comme Ja Ciésence.
Pareil testament peut orner un pésthéon ;
Ceux de Pierre le Grand et de Napoléon
Sernblent, auprès, mesquins aux portés de la fyre; Il a rempli le monde entier d’étonnemerit
Et voici ce qu’on peut lire en ce document
Que ma muse hardie a tenté de traduire:
— Poètes, accordez vos luths harmonieux,
Et dites les splendeurs de la terre et des cieux! Louez Celui qui tient entre ses mains les mondes Que l’on voit resplendir dans les champs éthérés ! Chantez les bois, chantez les monts, chantez les prés, Chantez l'inviolable immensité des ondes !
Montez sur les Horebs ! montez sur les fhabors!
De cés sommets sacrés égandez vos accords.
Oui, montez, oui, planéz comme aigles et colémibes ; Et, lorsque yous aurez fatigué votre vol, Redescendez, plie7 les genoux sur le sol
Souriez aux berceaux et priez sur les tombes !
même aux méchants.
soient l'appu nque chancelle.
Aux frères désunis, aux étrangers jaloux, Ne cessez dé crier - Aimez-vous! aimez-vous ! Aux nations Préchez la paix universelle !
Et vous, Savants, chercheurs. altérés d'infini, Sur le creuset fumant ou le livre jauni, il qui flamboie ou l'arme
À la clarté du jour, au Dans la foudre qui
Emprisonnez les vents et bridez les éclairs!
Laissez-vous emporter par le vaisseau des airs, Qui vole au but lointain comme la flèche aux cibles.
Abolissez l'exil, supprimez les bourreaux, Chassez tous les tyrans, chassez tous les fléaux, Rendez la faim, la rage et la guerre impossibles!
Poètes et savants, travaillez de concert!
Allumez des soleils dans l'ombre du désert; Attirez les bonheurs, éloignez les désastres ! Ne cessez de redire : Espérez ! espérez !
Et vous sentirez tôus sur vos fronts inspirés La bénédiction des hommes et des astres ! —
Non, rien n'est comparable à cet enseignement. C’est une illusion et c’est un monument ;
Et si l’humanité, dans son étroite sphère,
Voit se réaliser ce qu'a rêvé Nobel,
L'Eden se rouvrira tout à coup, et le ciel
Dans un baiser sans fin embrassera la terre!
Jamais penseur n’a fait songe plus ravissant ;
Et dans ce siècle étrange, où le flot grandissant Du froid positivisme envahit chaque cime,
Où l'esprit est noyé par une mer d'airain,
Nobel nous apparaît comme un mont souverain Qui dresse son sommet neigeux sur un abîme !