RE SM DU A EN
LINCOLND
AU PRésIDENT ROOSEVELT.
Après avoir brisé les chaînes d’Albion,
Avoir réalisé la vaste ambition
De dérouler au vent large du Nouveau-Monde Une bannière où l'or des étoiles abonde, Après avoir promis à tous les opprimés L’asile de ses bords féconds et parfumés,
Le peuple américain oublia la noblesse
Des doctrines pour qui ses soldats en détresse
Sept ans avaient partout stoïquement lutté
Au nom des Droits de l'Homme et de l'Egalité.
Il oublia bientôt une époque de gloire
Dont les éclairs donnaient un frisson à l'Histoire ;
Et des fers qu'il avait fait voler en éclats
Il voulut en forger d'autres, plus lourds, hélas !
Et quatre millions de Noirs, ivres de rage, Rampèrent sous le poids d’un monstrueux servage, Lacérés par les fouets ou traqués par les chiens,
Et touchant de pitié jhsqu’aux fauves Indiens.
En vain l’Europe avait, à la clarté sévère
Des flambeaux allumés aux rayons du Calvaire,
Cent fois montré l'immense abîme de mépris
Où glissait l’Union en restant sourde aux cris Des-nègres aux abois tenaillés par la Force ;
En vain le grand Channing et le grand Wilberforce, Décrivant les affreux tourments de ces captifs
En des accents non moins sincères que plaintifs, Avaient au monde entier fait répandre des larmes ; En vain John Brown avait osé crier: Aux armes !
A ses deux fils tombés plus tard sous son drapeau ; En vain ce juste avait péri sur l’échafaud
Et scellé de son sang la plus sainte des causes,
Les despotes trônaient dans des apothéoses,
Et les marchands de chair humaine et leurs suppôts De longs ricanements couvraient les longs sanglots.
Durant quatre-vingts ans tout un peuple d'esclaves Sinistrement gémit et mordit ses entraves,
Ecrasé sous l'affront, broyé par le travail.
Traité comme un immonde et repoussant bétail ; Et ceux qui demandaient au ciel sa délivrance Avaient vu s'envoler leur dernière espérance, Quand parut Abraham Lincoln.
Né dans la paix Des champs, sous un vieux toit voisin d’un bois épais Dont le vent lui soufflait les sauvages aromes, Lincoln apprit à lire au vieux livre des chaumes, Des forêts et des eaux, et grandit entouré
De ce qui fait du sol natal un sol sacré.
Et dans l'hymne du nid, dans le chant de la brise, Dans le refrain des flots que le soleil irise,
Dans le parfum des fleurs ou du foin frais coupé, Sous le ciel lumineux ou de brume estompé, Dans le gazouillement des seigles et des orges, Sur qui planent ramiers, bouvreuils et rouges-gorges, Dans les vents de l’hiver et les feux de l'été,
Il prit l’ardeur, l'élan, la force, la gaîté,
Le souffle, la clarté, la douceur, l'harmonie,
Qui forment le grand cœur et le vaste génie.
La splendeur de l'aurore et l'éclat du couchant, Le silence du bois et le calme du champ
Lui donnèrent l'amour du beau, du pur, du juste. La nature le fit droit, rugueux et robuste
Comme le chène, fier comme l'aigle, clément Comme l’apôtre, bon comme le bon froment, Discret et patient comme la destinée,
Dont il semblait garder l'empreinte, burinée Sur sa face tragique,
A peine adolescent, Il plonge dans le sol l’acier fertilisant, Pour donner du pain noir à sa mère invalide.
Mais la mère s'éteint; la maison est bien vide ; Et le fils en pleurs fuit du vieux seuil désolé, Pour s’en aller planter sa tente d’exilé Sous un ciel où le sort sera plus doux peut-être. Avec l’austérité du soldat et du prêtre, Il travaille et combat sans trêve et sans repos, Tour à tour bûcheron et gardeur de troupeaux. Un matin, on le voit batelier sur un fleuve.
Ayant là bien souvent chancelé sous l'épreuve, Ayant vu sur les eaux plus d’ombre que d’azur, Au négoce Lincoln demande un pain moins dur.
Plus tard la passion de l'étude l’enivre, Et chaque soir le voit penché sur quelque livre. Des deux mondes il lit les Pascals, les Buffons, Veut de la loi scruter les arcanes profonds,
LINCOLN
Sur les codes pälit, revêt bientôt la toge,
Dans le prétoire entend la rumeur de l'éloge Saluant les éclats d’un verbe large et fier,
Où l’on sent tressaillir sa loyauté de fer :
Puis il jette aux partis son nom de prolétaire, Et son nom sort vainqueur de l’urne populaire. Le soleil du Succès s’est levé sur ses jours.
Il doit monter encore, il doit monter toujours, Et comme l’astre d'or, émergeant de la brume, Dissipe avec lenteur ce voile épais qui fume,
Et finit paï briller de toute sa clarté,
Abraham Lincoln sort de son obscurité, Rayonne à son zénith, et du pays qu’il aime
Le bûcheron devient le magistrat suprême.
Pendant que l’ouvrier obscur avait grandi
Sous le soleil du Nord, les hommes du Midi,
Les cruels champions du cruel Esclavage,
Sachant que tôt ou tard crèverait le nuage
Formé du flot des pleurs des nègres opprimés,
Déjà depuis longtemps s'étaient dans l'ombre armés Contre ceux qui rêvaient, sublime équilibre !
Tous les hommes égaux sur une terre libre.
Or Abranam Lincoln, ce prêtre du devoir,
En prenant dans ses mains les rênes du pouvoir, Malgré tout son désir de briser les despotes Insensibles aux cris navrants de leurs ilotes, Jette à ces vils tyrans le mot des saints espoirs Dans l'offre du rachat des misérables noirs.
A cette offre, le Sud, vibrant d’ardeur guerrière,
De la Sécession arbore la bannière,
Embouche le clairon, démuselle l'airain ;
Et la lutte commence, et le chef souverain
De la grande Union se lève, se prodigue,
Pour repousser l'attaque, opposer une digue
Aux vastes flots humains déchaînés tout à coup. Nouveau Carnot, toujours ardent, toujours debout, Il fait partout surgir de puissantes cohortes,
Choisit les généraux, ouvre toutes les portes
Par où rêvent d'entrer génie, ambition ;
Et, sentant vivre en lui toute une nation,
Dirige seul l'Etat, donne à tous la réplique,
Veille jalousement sur la caisse publique,
Ebranle le forum de son verbe émouvant,
Tout plein des grands frissons des drapeaux dans le vent Bouleverse tout l’art des batailles navales
Avec les monitors aux foudres sans rivales ;
LINCOLN
Puis proclame un décret où brillele rayon De ce mot solennel : Emancipation !
Dès lors fouettés au front parun vent d'épopée, Tous les hommes du Nord veulent porter l'épée Pour combattre les fils de la Sécession,
Secouer tous les jougs et sauver l'Union.
Mais cent revers bientôt endeuillent leur bannière, Bien souventils croient voir l'espérance dernière S'évanouir pour eux. Lincoln, lui, voit toujours La gloire étinceler dans le lointain des jours,
Voit rayonner sans fin la cime haute et calme Où l'Avenir lui tend en souriant sa palme ; Et, remué jusqu’au tréfond de son grand cœur Par la proscription du Droit et de l'Honneur, Il jure que des chocs de ce conflit immense Jaillira pour les-noirs la sainte délivrance.
Parfois, la nuit, assis Sous sa lampe, brisé
De lassitude, seul, morne, le chef baissé,
Le menton dans Ja main, les yeux voilés, il rêve. Il rêve, et devant lui brille l’acier du glaive
Que Grant fait tournoyer au front du régiment. Devant lui le canon crache l'obus fumant.
Les humbles vétérans et les conscrits superbes
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Sont fauchés et foulés partout comme des herbes, Les chevaux, éventrés, se tordent, convulsifs, Parmi les caissons lourds et les affüts massifs ;
Et sa prunelle voit se gonfler en rivières
Le sang chaud rougissant le sol et les civières ; Son oreille perçoit à travers les cent bruits
Du fer jonchant les prés de morts et de débris,
A travers les clameurs de la charge âpre et noire, Le râle des mourants criant : A boire ! à boire ! Oui, toutes les horreurs d’un combat acharné Viennent hanter l'esprit du veilleur consterné ;
Et la pitié lui met des pleurs à la pzupière.
Alors il voudrait mettre un terme à cette guerre Qui fait, hélas ! verser tant de sang généreux, Estimant le destin des captifs moins affreux
Que celui des soldats voués au sacrifice
Pour secourir le Droit et venger la Justice.
Mais tout à coup, pendant qu'il rêve ainsi, hagard, Une nouvelle scène a frappé son regard,
Et Lincoln; effaré, voit des enfants, des vierges
Et des vieillards se tordre, en hurlant, sousles verges; Il entend les jurons d'immondes négriers,
Il entend les abois stridents de lévriers
Lancés, dans les fourrés touffus, à la poursuite D'esclaves évadés qui cherchent dans la fuite
LINCOLN
—Saignants des fers qu'onriveaux plusvilsanimaux— Un adoucissement Passager à leurs maux.
Il entend, frémissant et l'orcille tendue,
Les lamentations d'une mère éperdue,
A qui l'agent-priseur arrache son enfant.
Lincoln est secoué d'un sanglot étouffant.
Et le voilà soudain debout. Pâle, très pâle,
Il marche, et, magnifique en sa grandeur spectrale, Il s’écrie, enflammé, crispant ses larges mains :
— Puisque la Liberté, depuis les vieux Romains, Doit croître dans le Sang, ne cessons d'en répandre!… Il faut que l’Arbre soit robuste et puisse étendre
Ses vigoureux rameaux comme un dais frissonnant Sur tous les travailleurs du nouveau continent. — Et l’aube le surprend encore sous sa lampe,
La plume aux doigts, fébrile, et le feu dans la tempe, Les yeux sur l’échiquier où se joue aujourd’hui
Le sort de l'Union qui n’espère qu'en lui,
Et le travail croissant courbe sa haute taille, Maintenant tous les jours il gagne une bataille, Car Grant écrit avec son sabre de combat
Ce que sur le papier trace l’homme d'Etat
Avec la clairvoyance et l’ardeur du génie.
Et bientôt de Richmond la victoire inouie
Verse aux nègres ployes sous le joug des tyrans D'un triomphant espoir les rayons fulgurants. Et Lee, Johnston; vaincus plus nobles que Pompée, Au fier libérateur vont rendre leur épée ;
Et Lincoln tend au Sud l’olivier de la Paix;
Et du sépulcre sort, radieux, le Progrès,
Sur qui le Despotisme avait roulé sa pierre :
La Justice endormie ouvre enfin la paupière ;
Le Nouveau-Monde bat des mains à ce réveil Et les fers des captifs souriant au soleil
Tombent avec le bruit caressant d’une lyre;
Et fait de gratitude où vibre du délire,
Tout plein du feu fervent des cierges de l'autel, Un hosanna sublime, immense, universel,
Monte vers l’immuable azur des grands cieux calmes.
Le bûcheron avait cueilli toutes les palmes ;
I ne lui manquait plus, dans son ascension,
Que celle qui ceignit César et Phocion,
Et l'assassin Booth vint l'ajouter à sa gerbe;
Et quand le fer brutal brisa son front superbe
Baigné de la sueur des grands labeurs sacrés,
De tous les continents les peuples éplorés,
Qui la veille acclamaient la suprême victoire
Des nobles fils du Nord, ces moissonneurs de gloire Dont notre rivage est encor tout ébloui,
LINCOLN
Comprirent qu’en Lincoln s'était évanoul
Un des rares flambeaux qui sur la mer des âges
— Où flottent les débris de miliers de naufrages — Guident de leurs rayons la vieille humanité
Par la route du Droit et de la Liberté !
Comme on voit sur la mer ténébreuse des feux, Bienfaisants à l'égal des astres dans les cieux, Montrer, le soir, la route à la barque incertaine,
Il est sur l'océan des âges des titans,
Qui, semant derrière eux des rayons éclatants, Guident incessamment la grande flotte humaine.
Ces titans lumineux, qui tiennent dans leur main La flamme inextinguible indiquant le chemin Aux enfants de Japhet courbés par la tempête, Ces guides inspirés, ces divinséclaireurs,
Qui dissipent la brume épaisse des erreurs,
Ce sont les inventeurs, les savants, les poètes.
Ils versent, en marchant, de sublimes lueurs
Dans la nuït des cerveaux et dans la nuit des cœurs. Et si tous ces brillants et fiers vainqueurs de l'ombre S'engouffraient dans le morne abîme des tombeaux, La pauvre humanité, sans phares, sans flambeaux, Disparaîtrait soudain comme un vaisseau qui sombre.
Brülés d'enthousiasme, altérés de savoir, Ils peuvent tout oser, ils savent tout prévoir. L'espoir emplit leur âme et gonfle leur narine. La soif de l'idéal est toujours leur tourment.
Ils prèchent la concorde et sentent constamment Le cœur de leur pays battre dans leur poitrine.
De temps en temps surgit un nouveau phare humain. Herschell part, Arago rayonnera demain.
A servir d’éclaireur toujours quelqu'un s’obstine.