À HERMÉNÉGILDE GODIN
Le trésor le plus rare et le plus pur sur terre,
Que tant d'hommes, hélas! ont cherché vainement, Près duquel pâlirait l'éclat du diamant,
C'est l'humble dévoûment d’un vieil ami sincère.
Ce noble cœur gémit devant les éprouvés ;
Il semble avoir pour eux 1a Pitié d’une mère. Chaque fois que le sort vous tend l'éponge amère, Il veut prendre une part du fiel que vous buvez.
1! veut porter le lourd fardeau de votre peine.
Pour vivre dans votre ombre, il délaisse les fleurs. Par autant de soupirs il compte vos douleurs, Pendant que vous versez votre âme dans la sienne.
La plainte du souffrant ne l’a jamais lassé, Il dédaigne le faste, il ignore l'envie;
Et dans l’âpre bataille obscure de la vie Souvent il releva le poète blessé.
Il répand, attendri, le baume sur ses plaies,
Et, couronnant de fleurs son luth franc et loyal,
Il exalte le fier martyr de l’Idéal, , Que cent fois les jaloux ont traîné sur leurs claies.
Il lui montré la Palme, et le suit pas à pas Sur la voie où des ans le froid hiver l’assiège ; Et sa forte amitié ressemble au perce-neige Qui ne brille que mieux à travers le frimas.
SUR LA TOMBE DE LOUIS FRÉCHETTE
A M. le Sénateur L.-O. Davn
C'est tout tremblant d'émoi que j'approche à cetteheure De la pierre où tu dors couché sous les cyprès,
Car je crains de troubler le repos et la paix
Du vieux poète aimé que tout Canadien pleure.
Je crains de réveiller une vague rancœur
Qui dans l'étroit cercueil, plein d’une ombre sereine, Où meurent les derniers murmures de la haine, Peut-être couve encore au fond de ton grand cœur.
Mais que dis-je? J'entends une lèvre sincère
Soupirer : — Oublions qu'en servant l'Idéal
Nous nous sommes meurtris dans un conflit brutal! Oublions tous les torts! Serrons-nous la main, frère! —
Merci, maître, mercil.… Ton pardon m'est bien doux : 11 me semble un écho du ciel sorti de terre;
Et désormais, parmi les croix du cimetière,
Je m'en viendrai souvent te parler à genoux.
Permets que, dès ce soir, penché sur toi, j'évoque Les jours où nous marchions dans le même chemin, L'œil perdu dans les cieux et ma main dans ta main. Tu n'as pas, j'en suis sûr, oublié cette époque.
Tu n'as pas oublié que c’est toi qui m'appris
A promener mon doigt indécis sur la Lyre,
Qui me guidas vers l’onde où le barde s'inspire, D'où ta muse tira tant de perles sans prix.
Tu célébrais alors l’inlassable vaillance
Des défricheurs-soldats qui peuplèrent nos bords ; Et par moments l'écho de ces nobles accords Allait toucher le cœur endormi de la France.
SUR LA TOMBE DE LOUIS FRÉCHETTE
Tu vantais les beautés vierges de ton pays.
Tu disais tes amours avec une ardeur chaste ; Et, ravi, j'acclamais, disciple enthousiaste, Tout ce que modulait le chantre de Lévis.
Et quand je hasardais, discret, dans la retraite, Quelques notes louant les vertus de nos preux, De loin tu saluais d’un bravo chaleureux L'apprenti qui rêvait les lauriers du poète.
Mais, un jour, — laisse encor l’ancien ami loyal Te rappeler l’aigreur de nos vaines querelles — Le destin désunit nos barques fraternelles, Qui la veille sillaient sur un lac de cristal.
L'orage avait soudain bouleversé cette onde Paisible et transparente, où se miraient les cieux ; Et ta voile bientôt disparut à mes yeux.
J'errai seul, ballotté par la houle qui gronde.
Maïs, comme le bouvreuil, par la bise emporté, * Nargue d’un cri joyeux les vagues en démence, Fièrement tf chantas derechef pour la France, Pour la sainte Patrie et Ja pure Beauté,
Et du lointain le vent sur son aile sonore M'apportait des lambeaux de tes nouveaux refrains, Et, l'oreille tendue à ces échos sereins,
Souvent je fus tenté de t'applaudir encore.
Et lorsque la mort vint heurter ton large front, Tant de fois enflammé de sublimes chimères, Nul ami ne versa plus de larmes amères,
Nul ne fut torturé d’un chagrin plus profond.
Tu vois toujours des pleurs trembler à ma paupière.
Mais pourquoi dans mon cœur ce regret douloureux? Tu viens de t’évader d’un exil ténébreux Pour aller contempler l'immanente Lumière.
Déjà tu joins ta lyre à celle des Elus,
A l'abri des soupçons, des haines, des défaites, Dans un monde toujours paisible où les poètes, Ceints des mêmes lauriers, ne se jalousent plus.
Comme toi, je voudrais ouvrir enfin mon aile,
Je voudrais m'élancer vers l'infini des cieux... Mais quand donc tomberont en poussière les nœuds Qui retiennent mon âme en sa prison charnelle ?
SUR LA TOMBE DE LOUIS FRÉCHETTE 165
Quand pourrai-je gravir les radieux sommets Que le feu de l'amour immuable illumine ?
Je suis vieux, et déjà mon front blanchi s'incline Vers la terre, où tout choit et s'endort pour jamais.
Je quitterai bientôt la sombre et morne sphère
Où le sort si longtemps tous deux nous exila ;
Et quand je franchirai le seuil de l’ 4x delà,
Tu viendras au-devant de moi, n'est-ce pas, frère ?
Nous retrouverons là tous nos amis anciens.
Oubliant nos longs jours de luttes et d'épreuves. Nous nous promènerons au bord d'immenses fleuves Réfléchissant l’azur des cieux hurentiens.
Sous le dais parfumé de forêts insondables,
Dont nos soleils de juin font resplendir le front, Nous entendrons des chants qui nous rappelleront Les trémolos des nids à travers nos érables.
Nous goûterons sans fin des bonheurs inouïis,
Et nous contemplerons, loin de tous les Zoïles,
Des spectacles cent fois plus beaux que nos Mille-Iles, Que nos Niagaras et nos Alleghanys.
Tu poliras encor des vers, et dans les rimes
Tu mettras la fraicheur du terroir des aïeux ;
Et tes stances auront le souffle harmonieux
Qui court sur nos grands lacs et sur nos grandes cimes.
Tes divins devanciers, tes maîtres, tes rivaux, Te salüront souvent d'ineffables aubades ;
Et mes travaux d'hier, si pâles et si fades, Reflèteront le pur éclat de leurs travaux.
Nos livres deviendront des œuvres idéales,
Et peut-être, le long de quelque frais sentier, Verrons-nous quelquefois Lamartine et Gautier Penchés sur ta Légende et tes Fleurs Boréales.
Crémazie et Garneau nous prendront par la main Pour nous guider au sein de l'éternel domaine. Mais quel vol de poète extravagant m'entraîne ?.. Seigneur, pardonne-moi ce rêve tout humain.
Pardonne cet espoir conçu dans la souffrance,
Sur un tertre désert j'étais venu prier.
Maintenant je ne puis, mon Dieu, que m'écrier :
— Etends sur ce tombeau l'aile de ta clémence ! —