LE DERNIER LIVRE
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On dit que Tennyson, le grand poète anglais,
Dont les chants inspirés charment toujours l'Empire, Sur son lit d’agonie, à l’un de ses valets
Fit signe, en souriant, d'apporter son Shakspere.
Le moribond ouvrit le volume au hasard,
Le feuilleta longtemps, distrait, sans y rien lire. Enfin son œil errant s'arrêta sur César.
Etait-il conscient ? Nul ne saurait le dire.
On aurait cru pourtant qu'il savourait ces vers,
Où le doigt du génie avait mis son empreinte,
Car, d'instant en instant, quelques lambeaux d'éclairs Se rallumaient au fond de sa prunelle éteinte.
Plus d’une fois le pâle agonisant baisa
Les feuillets glorieux, qu'il semblait voir à peine ; Puis, refermant soudain le volume, il posa Dessus sa main ençor ferme, calme et sereine.
Cette mair resta là jusqu’au suprême instant
Où le monde, qu'avait si bien compris Shakspere. Et que le vieux disciple immortel aimait tant, S'évanouit pour lui comme un accord de lyre.
Moi, le poète obscur, malgré tout mon amour Pour l’œuvre sans rival dont Albion s’enivre, Je voudrais, quand aura pâli mon dernier jour, Tenir entre mes mains un plus modeste livre.
Je voudrais, quand la mort réclamera son bien, Quand je me sentirai sombrer dans son mystère, Serrer contre mon cœur un humble paroissien Qu'en mourant me légua ma pauvre vieille mère.