A PROPOS DE L'ENTENTE ANGLO-FRANÇAISE
L'esprit des temps unit ce que la mer sépare. LAMARTINE
Comme le mont Blanc dresse au-dessus du mont Rose Son front sur qui la neige éternelle repose,
Comme un Corse éclipsa, sous un nomimmortel, Scipion et César, Charlemagne et Martel,
Comme le Christ était plus grand que les apôtres,
Il est des nations qui dépassent les autres.
Ces peuples tout-puissants montrent, dans leur fierté, L'âpre chemin où doit passer l'humanité,
44 DIEU ET PATRIE
Et des siècles durant Albion et la Gaule Surent, à noble « Sir », remplir ce noble rôle.
Mais, hélas ! bien souvent l'aveugle ambition
— Elle pénètre même au cœur du vieux lion —
Mit aux prises les deux guides incomparables. Oui, bien souvent de l'Inde aux pays des érables, Des bords de la Baltique aux remparts de Toulon, De Jeanne d'Arc la grande au grand Napoléon, L’Angleterre inlassable et la France invincible Marièrent leur sang dans un hymen horrible ;
Et Malplaquet, Denain, Azincourt, Orléans, Fontenoy, Waterloo, qui vit choir les géants,
Sont des noms qui, malgré tout leur lustre de gloire, Feront toujours verser des larmes à l'Histoire. Mais ce duel incessant devait cesser un jour.
La haine n’est pas plus durable que l'amour:
La tempête finit par refermer ses ailes ;
Les guerres des titans ne sont pas éternelles ;
Et comme les deux preux Olivier et Roland,
Après s’être livré plus d’un combat sanglant,
Au bord du Rhin ému de leurs coups téméraires, D'un même élan du cœur s'écriaient:« Soyons frères!» Las de porter l’armure et de se menacer,
Les deux peuples rivaux viennent de s'embrasser.
Embrassement superbe ! étreinte grandiose !
Devant cette union digne d’apothéose,
À SIR WILFRID LAURIER
Devant ce geste auguste ct qui dit : « Plus de sang!» La vieille Europe fait un rêve éblouissant ;
Et sous un ciel serein, d'où la clarté ruisselle,
Elle voit rayonner la paix universelle,
Renverser les remparts, briser les fers maudits, S'éteindre des enfers, briller des paradis,
Elle voit transformer les prisons en écoles,
Des cloaques surgir les plus fraîches corolles, Sortir des marbres blancs des plus sombres débris. Jamais rêve plus doux n'a bercé les esprits, Jamais peuples n'ont fait espérer à la terre
Ce que lui donneront la France et l'Angleterre.
L'Angleterre ! — Au milieu de l'Océan fécond
Elle se dresse avec un arc-en-ciel au front c
Et, malgré l'éternel brouillard qui l'enveloppe,
Des feux de sa puissance elle éblouit l'Europe ;
Et le soleil qui meurt pour les plus hauts sommets Sur ses plages sans fin ne se couchent jamais.
Au sein des grandes caux, elle ressemble au phare Devant qui l'ombre fuit et le vautour s'effare :
Et ses vaisseaux, nombreux comme les alcyons, Aux vents de tous les cieux ouvrent leurs pavillons. Son trident de Neptune abat le sceptre humide. Elle enfanta Newton, comme Athènes Euclide :
DIEU ET PATRIE
Et, plein d'éclats de voix plus vibrants qu'un clairon, Son vieux forum en Burke entendit Cicéron,
De cette nation tout est grand, tout étonne,
D'Anne à Victoria, de Cromwell à Gladstone.
Aux frontons orgueilleux de ses temples guerriers, Où s’enlacent chardons, trèfles, roses, lauriers, Resplendissent trois noms, dont nul doigt sacrilège Ne peut ternir l'éclat aussi pur que la neige
Qui blanchit le sommet de quelque Pélion :
Wellington, Marlborough, Richard Cœur de Lion!
Comme l'or et l'argent forment un alliage
Qui des ans obstinés déconcerte l'outrage, Comme dans l'Océan se confondent les eaux
Des rivières, des lacs, des sources, des ruisseaux, Vingt peuples, réunis sous la même bannière, Ont créé cette race aussi mâle qu'altière,
Race qui mit au jour des saints et des héros. Riche par les trésors que lui portent les flots, Puissante par l'Epée et noble par la Lyre,
Comme la Grèce Eschyle, Albion eut Shakspere. Chez elle la justice a les ampleurs des mers
D'où montent les hourrahs de ses marins si fiers. De la moisson du Christ elle défend les gerbes;
A SIR WILFRID LAURIER
Et du pli triomphal de ses drapeaux superbes, Gonflé de l'âpre vent du gouffre illimité, Tombent tout privilège et toute liberté.
La France. elle, la France !.… elle est toujours l'étoile Vers qui le genre humain oriente sa voile!
Et de ces alliés, qu'un même rêve unit,
Les nœuds resteront forts comme l'âpre granit Des côtes de Bretagne et des côtes d'Irlande.
Et pourquoi ces enfants des flots et de la lande, Parjures au passé, briseraient-ils ces nœuds ?
Ce passé n’a-t-il pas des racines en eux?
Tous deux ont hérité de la valeur kymrique; La douce Normandie et la rude Armorique
Ont allumé l'éclair qui brille en leurs regards. Des mêmes trois couleurs sont teints leurs étendards; Le même orgueil serein illumine leurs faces;
Un étroit bras de mer seul sépare les races
Dont le sang est aussi généreux, aussi pur...
Et si l'onde déploie entre elles son azur,
C'est pour que leurs palais, leurs fières citadelles Y mirent aujourd’hui leurs ombres fraternelles Et qu'un nouvel Eden s'y reflète demain.
DIEU ET PATRIE
Aussi, quand les rivaux se donnerent la main,
Un long frisson de joïe émut nos champs, nos villes, Où deux peuples, issus de ces races viriles,
Malgré leur loyauté, sentaient souvent leurs cœurs Frémir sous le ferment d'indécises rancœurs ;
Plus d’un barde voulut sur sa lyre féconde
Célébrer l'union des deux guides du monde,
Mais nul, sous le drapeau de la noble Albion,
N'a d’un cœur plus fervent béni cette union
Que vous, l’altier tribun, et moi, l'humble poète, Parce que Français, plein de fierté satisfaite,
Vous êtes un des chefs du grand empire anglais, Parce que sur nos bords, altérés de progrès,
Où la France a laissé de lumineuses traces,
Vous voulez la concorde entre toutes les races,
Et parce qu'en mes chants vibre le vague écho
Des stances de Byron et des Strophes d'Hugo,
Parce que je caresse en mon âme sincère
Ce que mon père aimait, ce qu’adorait ma mère, Parce qu’en moi je sens tressaillir à la fois
Le sang des vieux Saxons, le sang des vieux Gaulois, Parce qu’enfin tous deux, chacun dans notre Sphère, Nous rêvons la patrie ample, calme et prospère.
re
AUX BRETONS
Poème lu par M. L. Brémont, de l'Odéon, le 23 juillet 1905, . pied de la statue de Jacques Cartier, ä Saint-Malo, rance.
J'aurais voulu franchir le farouche Atlantique, Pour aller m'incliner sur le rocher celtique
Où naquit ce marin, au courage indompté, Qui, de son roi rêvant d'agrandir les domaines, Déploya le premier sur les eaux canadiennes
Le drapeau fe la France et de la chrétienté,
20 DIEU ET PATRIE
J'aurais voulu plier le genou surla terre
Que tant de fois rougit de sang la race altière
Dont sont issus les preux qui peuplèrent nos bords; Et j'aurais voulu voir le couchant d’or qui sombre Caresser d’un dernier rayon quelque mur sombre Qui protège la cendre auguste de vos morts.
J'aurais aimé me perdre à travers vos bruyeres... J'aurais aimé me joindre à vous, à nobles frères, Pour fêter celui qui, sans répandre le sang,
La croix sur le cœur, sut vaincre la Barbarie,
Et qui, nouveau Colomb, devait à sa patrie Léguer un monde aussi vaste qu'éblouissant.
De Paramé j'aurais aimé longer la grève.
Mais, hélas! je n’ai pu réaliser mon rêve; Et c’est avec un œil voilé de pleurs jaloux Que j'ai vu s'éloigner sur le flot qui palpite Le navire emportant cette troupe d'élite Qui maintenant festoie et j soile avec vous.
Non, je n’ai pu cingler vers la côte bretonne ; Mais, malgré l'Océan qui déferle et qui tonne, Malgré l'épais brouillard la dérobant toujours, —
AUX PRETONS
Avec les yeux pensifs et constants du poète J'aperçois Saint-Malo, dont un flot clair reflète Les toits et les remparts, les môles et les tours.
Je contemple l’Arvor et ses hautes falaises,
Ses grands pins résineux, ses chênes, ses mélèzes Et ses croix dominant le gouffre tourmenté; J'observe son granit que dorent cent légendes,
Ses courtils, ses ajoncs, ses dolmens et ses landes, Tout ce qui fait sa rude et sombre majesté.
Oui, loin de vous, bien loin, j'assiste à votr: fête;
Je vois les trois couleurs flotter sur chaque taîte ;
Je vous vois radieux, hommes, femmes, enfants,
En foule vous presser autour d’une statue
Dont le galbe hardi vous parle et vous remue; J'entends, tremblant d'émoi.vos longs cris triomphants.
J'entends parmi les cent rumeurs du flot qui râle Quelque panégyriste au verbe fier et mâle Exalter les travaux du modeste côtier
Qui devait égaler les plus grands capitaines,
Et, me faisant l’écho de ces voix si lointaines, Au bord de l'Ottawa, je dis: — Gloire à Cartici !
22 DIEU ET PATRIE
Gloi:e à Cartier! — Le jour où cet homme héroïque Prenait pied sur le sol vierge de l'Amérique,
Le jour où, déployés au vent, ses pavillons
Du vieux Stadacona rasaient le promontoire,
Un nouvel astre d'or dans le ciel de l'Histoir.
Sur le grand nom français allumait ses rayons !
Gloire à Cartier ! — Parti du fond de l’Armorique, Il a frayé la route à ce groupe homérique
Qui, de nos bois perçant la sombre immensité, Sondant tous les recoins du nouvel hémisphère, Eclaireur du Progrès en marche, a su tant faire lour la mère patrie et pour l'humanité.
Grâce à lui, des rameaux du grand chêne de France Ont été tr. nsplantés au bord d’un fleuve immense, Et ces rameaux ont fait, malgré l’adversité, Desarbres débordant de jeunesse et de sève,
Berçant des frondaisons sereines d’où s'élève
La chanson du Travail et de Ja Liberté.
Grâce à lui, sous ce vaste ombrage notre race Compte ses Phidias, ses Pline, ses Ho-ace… Nous avons eu naguère un Chénier, un Danton.
que
ce
AUX BRETONS 23
Grâce à lui, nous aimons chanter la Marseillaise, Notre fleuve est français. ma mère était Française, Et je suis comme vous catholique et Breton.
Gloire à Cartier! — Jamais fils de la vieille Gaule Pour son pays n’aura rempli plus noble rôle,
Ni laissé sous nos cieux un nom plus vénéré ; Et l’oubli qui pesait sur sa tombe inconnue,
Où nul fervent n'ira courber sa tête nue,
Vous l'avez, fiers Bretons, fièrement réparé!
En érigeant ce bronze au cœur de la Bretagne,
Où ma pensée émue à cette heure accompagne Ceux qui vont célébrant les exploits si hardis
Du marin qui donna tout un monde à la France, Sans jamais susciter ni guerre ni vengeance,
O Bretons toujours grands, vous vous êtes grandis !
Vous vous êtes grandis, enfants de l’'Armorique, Plutôt que vous n’avez grandi l’homme stoïque Qui par tant de constance et de féconds travaux A buriné son nom d: as l’airain de l'Histoire. Aussi, que peut le L:onze où rayonne la gloire ? Le socle n’a jamais exhaussé le héros.
24 DIEU ET PATRIE
L'éternité se rit du marbre de l'Attique…
De tout l'altier granit de la côte kymrique
On ne saurait tirer un plus haut piédestal
Que celui qu’un tel Preux s’est élevé lui-même
En plantant pour le Christ et pour le roi qu’il aime Une humble croix de bois au front du mont Royal.
N'importe ! vous avez voulu donner l'exemple... Dressant cette statue à la porte d’un temple,
Faisant revivre ainsi l'intrépide Cartier
Dans une œuvre parlante, idéale, parfaite,
Vous avez voulu dire à la foule distraite :
« Le grand homme, PasSants, ne meurt pas tout entier. »
t vous avez voulu rappeler à l'enfance
Que tout ce que l'on fait pour le Christ et la France Subsiste, au moins, autant que la pierre et l'airain ; Vous avez su prouver que sur vos bords si rudes Les cœurs restent toujours clos aux ingratitudes,
Le souvenir demeure un flambeau souverain, +
Par un appel vibrant, doux comme une caresse, Tiercelin et Botrel, qu'eût honorés la Grèce, Et dont les noms toujours rayonneront ici,
AUX BRETONS
Nous ont fait apporter notre modeste obole A l'œuvre dont l'éclat si pur les auréole.… Et mon pays leur dit : Merci ! merci ! merci !
La Poésie et l'Art, ô fécond mariage !
Ont conçu ce tardif mais éclatant hommage,
Et, tout fier comme vous de votre fier succès, Répétant un grand cri qui vibre au Nouveau-Monde, Je vous jette à travers la grande mer qui gronde
Le bravo délirant du Canada français !