‹ Les rayons du Nord, poésies canadiennesChapitre 10 sur 38 · A L.V MESSE DE MINUIT · texte numérisé non relu

A L.V MESSE DE MINUIT

Et quand nous entrerons au bercail éternel, — Avec ceux qui, planant dans l'ombre et le mystère. Vinrent vous annoncer aux petits de la terre, Ravis, nous chanterons : Noël ! Noël ! Noël !

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A André Theuriet

Plus je vieillis, plus j'aime à me ressouvenir. En songeant au passé, je me sens rajeunir, Et souvent, que le ciel soit serein ou maussade. Je sens revivre en moi l'écho dune ballade Que j'entendis chanter auprès de mon berceau. Je me surprends roulant au fond de mon cerveau, Altéré d'idéal, de justice et de gloire, Quelque pieux récit, quelque naïve histoire

Que l'on narrait jadis au foyer paternel. Parmi ces vieux récits, dorés comme le miel, 11 en est un, surtout, qui me hante sans cesse. Plein de foi, de mystère et de vague tristesse, Nul conte n'est plus doux et plus ingénieux. 11 y brille un lambeau de la splendeur des cieux. 11 est majestueux comme une cathédrale, Et respire un parfum comme celui qu'exhale L'encens que sous l'abside on regarde ondoyer. Il me charme toujours, et je vais essayer De vous le répéter sur mon luth téméraire, Tel que me l'a conté cent fois et plus ma mère Un sourire à la lèvre et des pleurs dans les yeux

— Au vieux pays de France, où dorment mes aïeux.

Un matin, aux premiers rayons du crépuscule,

Un jeune Carme était sorti de sa cellule,

Pour aller méditer sous le dais embaumé

De la forêt voisine. Et le souffle de mai

Sur sa tête berçait mollement les ramures.

De partout s'élevaient des chants et des murmures.

Et l'air était tout plein du parfum des lilas.

Le moine se nommait le Père Nicolas,

Et nul n'était aussi fervent au monastère.

Assis au pied d'un pin géant, le solitaire

Lisait dans un volume où l'auteur avec feu Parlait de la splendeur de la maison de Dieu. Après avoir tourné plus d'un feuillet du tome Ecrit par Augustin ou parJean-Chrysostome, Le Père Nicolas, levant les yeux au ciel, Dit d'un ton à la fois modeste et solennel : — Seigneur, je crois bien tout ce que je viens de lire, Oui, je le crois, Seigneur, mais, devrais-je le dire ? Je ne le comprends pas. —

Il avait achevé A peine de parler, que son œil captivé Tomba sur un petit oiseau blanc comme neige, Qui, venu se poser en face de son siège, Tout près, le col tendu, s'était mis à chanter.

Jamais voix d'ici-bas ne fera palpiter j

Les mille échos des bois d'un hymne aussi suave. \

Ce chant éblouissant, caressant, joyeux, grave, '

Le fit frémir soudain d'ineffables frissons. Du gosier merveilleux ruisselaient tous les sons, ■

Les accords du ruisseau, le babil de la brise, '

Les soupirs argentins de la cloche d'église, \

Les grands bruits solennels de l'immense océan, ;

Les grondements de l'orgue et ceux de Touragan, !

Les trilles du pinson, du rossignol, du merle, ,

Et le rythme du vers et du flot qui déferle. |

Oui, tout cela, chansons des nids, rumeurs des eaux, |

Trémolos des claviers, gazouillis des roseaux, :

Tout cet enchantement innommé de l'oreille j

Et de râmc émanait de la voix sans pareille ^

Que le bois entendait pour la première fois. ~

Une source du ciel coulait dans cette voix. i

Le Carme l'écoutait frémissant, hors d'haleine ; ]

Et le charmeur, chantant toujours à gorge pleine, \

S'approchait, sapprochait... Et l'homme émerveillé ] Eût voulu se saisir du virtuose ailé Dont le divin ramage enivrait l'étendue. Mais soudain, au moment où sa main éperdue

Se tend vers ce nouveau phénix de la forêt, ■

Celui-ci, palpitant, s'envole et disparaît -

Par delà les coteaux, les plaines, les vallées

Et bientôt du couvent les cloches ébranlées

Annoncent bruyamment le repas de midi.

Et le moine, hésitant, distrait, comme étourdi ;

Par cette vision si pleine de mystère, :

Reprend l'étroit sentier qui mène au monastère. i

Il a déjà franchi l'antique seuil poudreux...

O surprise indicible !.... Il n'en croit pas ses yeux....

11 est environné de figures nouvelles.

Mais qu'est-ce donc qui peut décevoir ses prunelles ?

Il ne connaît personne. Il est confus, honteux.

II interroge en vain les jeunes et les vieux.

Aucun ne se souvient d'avoir vu ce confrère.

C'est bien le même toit qui l'abritait naguère,

Ce sont toujours les murs sombres de son moutier ;

Mais tous ses compagnons, du prieur au portier.

Ont été remplacés dans la pieuse enceinte.

Pris d'une émotion qui trahit de la crainte. Il dit aux pénitents groupés autour de lui :

— Ce matin, dès que l'aube à mon chevet a lui, Je suis allé prier sous la forêt prochaine. Pendant que je priais, un oiseau dans un chêne Se mit à préluder avec un charme tel Que je crus ouïr là quelque chantre immortel. Nul ne pourra jamais concevoir mon ivresse. Pour l'oreille cet hymne était une caresse Que ne peut définir aucun langage humain. En écoutant chanter le soprano divin,

Qui pour mes yeux ravis semblait toujours plus proche, J'oubliai le retour, et le son de la cloche

Eteignit seul l'écho de l'ineffable voix

Et l'instant que j'avais cru passer sous le bois, A l'ombre d'un grand pin, loin de toutes demeures, Avait été pour moi, frères, de longues heures —

— Dites plutôt des ans, fit un religieux, Qui parmi les anciens paraissait le plus vieux, Et qui sans doute avait percé l'énigme obscure, Dites plutôt des ans, car sous le froc de bure, L'oreille toujours close aux rumeurs du dehors, Voilà près de cent ans, — j'étais novice alors — Vivait dans le Seigneur, servant à tous d'exemple, Un carme que mon œil en ce moment contemple...

Et pour qui j'ai souvent dit un Miserere,

Ajouta le doyen auguste et vénéré.

D'un ton où se mêlaient la joie et l'amertune...

Et quelqu'un s'empressa d'apporter un volume. Un énorme volume aux feuillets tout jaunis. Où les prieurs avaient inscrit les noms bénis

De tous les pénitents enfouis sous la terre Depuis qu'avait été bâti le monastère ; Et l'on y vit qu'un jour, un siècle auparavant, Le Père Nicolas, sorti de son couvent Pour aller méditer, suivant son habitude, Dans le calme et la paix qu'offre la solitude Des grands bois éclairés par le soleil levant. N'avait jamais été revu par un vivant ; Et l'on comprit enfin que tel était le charme De la voix entendue un matin par le carme Sous les arbres dorés des rayons du printemps, Que l'extase du saint avait duré cent ans.

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