‹ Les rayons du Nord, poésies canadiennesChapitre 17 sur 38 · I. Marché Finlay, dans la basse ville de Québec · texte numérisé non relu

I. Marché Finlay, dans la basse ville de Québec

LES TRVVERSlKltS 133

Les pieux Lévisois, tout trempés par la houle, Courent à Notre-Dame (i).

Et ces humbles héros.

Qui n'ont jamais courbé le front devant les tlots, Au pied du maître-autel ont incliné leurs têtes, Pour remercier Dieu — qui commande aux tempêtes Et de Walker brisa les nefs contre un récif — 13'avoir conduit au port un tout petit esquif.

I. Petite église, à quelques verj^es du fleuve, nommée Notre- Dame-des-Victoires après le naufrage de la flotte de l'amiral Walker, partie de Boston pour attaquer Québec.

[lES BUCHERONS

Le firmament d'automne est noir d'épais nuages, Et les oiseaux, frileux, ont quitté nos bocages. Avec eux sont partis les rudes bûcherons, Prodigues de courage autant que de jurons, Les hommes de chantier , à la mâle stature, Que tourmente toujours la soif de l'aventure. Par groupes de cinquante et plus, au fond des bois, Les voyageurs, d'en haut sont campés, pour cinq mois,

Au pied d'altiers coteaux, à l'abri des rafales, Dans des log bouses faits de pièces colossales Qu'ils viennent de tailler dans les cèdres voisins.

Vlan ! vlan ! vlan ! . . . Les bitcheux, chaussés de mocassins. Frappent à toute éreinte, et les vieux pins sublimes, Dans le creux des vallons, sur les pentes, les cimes, Croulent avec un bruit sinistre, assourdissant. Pendant que les sondeurs, plongeant leur œil perçant A travers les fourrés du grand désert sauvage. S'approchent des géants voués à l'abattage. Et, les blessant au flanc, les marquent d'une croix.

La neige maintenant tombe, et sous les vents froids

Son épais linceul blanc poudroie et tourbillonne.

Sur ce linceul, d'aspect lugubre et monotone.

Parfois aussi mouvant et traître que les flots,

Les lourds chevaux, fumants, baient les lourds billots

Sur de doubles traîneaux munis d'énormes chaînes

Et de pesants leviers tirés du cœur des chênes,

Après que les claireiirs, tout couverts de verglas.

Fougueux, \ç. godendard ou la cognée aux bras,

Ont scié les corps morts ou rasé les fardocbes.

Les billots sont traînés aux torrents les plus proches.

Entassés sur leurs bords en immenses monceaux,

Pour être charriés, au printemps, par des eaux

Qu'enflent les ruisselets de la neige fondue

Aux feux d'avril flambant sur la fauve étendue.

Et les pans de forêt, renversés par le fer

Des bûcherons au torse aussi souple que fier.

LES nUCHERONS 137

Atteindront, en glissant de rapide en rapide, Les flots ensoleillés du Saint-Laurent limpide, Et de là. dans les flancs des lourds léviathans Dont l'âme, la vapeur, émeut les océans, Iront alimenter les chantiers du vieux monde,

Delà lueur de l'aube à la noirceur profonde,

Parmi les pins glacés, de givre éblouissants, \

Les âpres travailleurs se meuvent en tous sens, 1

— Comme des spectres blancs à travers de hauts marbres, — i

Abattant, tronçonnant, charroyant les grands arbres;

Et quand le porte-voix du conque retentit

Pour le souper, les gars, au vorace appétit.

S'élancent vers le camp d'un pied léger qui vole,

Bruyants comme écoliers au sortir de l'école.

Bientôt, rangés le long d'un lourd tréteau de bois,

Où fument le café, les beaus. la soupe aux pois,

Après s'être signés devant un christ énorme

Qu'un bucheux a taillé dans le rameau d'un orme

Et qu'avec un fragment de sanguine il a peint,

Ils reprennent, goulus, l'abattage du... pain.

Ils mangent bruyamment, le nez dans la micouenne.

Et, tout en s'empiffrant, pleins d'humour, bien en veine.

Se lancent des brocards tranchants comme l'acier

De leurs haches. — Dis donc, Télesphore Tessier,

T'es-tu fait décoller encor par Jean Carrière ? Pour ne pas travailler, t'es-tu caché derrière Les arrachis. Couture ? — Et toi, François Bernard, Est-ce demain matin que tu fais le renard ?

— Ferme ta boite, cancre ! — Et toi, bouche ta bonde !

— J'ai lu pour mon voisin des lettres de sa blonde : La petite doit être en peine de sa peau

Pour vouloir marier Stanislas Galipeau —

Et le rire gaulois d'éclater à la table

Avec un bruit croissant, persistant, formidable ;

Et, tant que le repas dure, les gais lurons

Se criblent de lazzis mêlés à des jurons.

Pendant qu'au guet le boss, ahuri, fait sa lippe.

La fringale assouvie, ils allument leur pipe. Les uns font cercle autour du feu du campement ; D'autres, les amoureux, cherchent l'isolement, Pour évoquer en paix l'image de leurs belles ; D'autres, près du bûcher, causent de bagatelles Dans un joyeux colloque où volent des mots fous ; D'autres, un vieux damier posé sur leurs genoux, Sont engagés, fiévreux, dans une joute épique, Où le vainqueur pour prix doit gagner une chique A l'écart les doyens, inlassables jaseurs. Racontent les exploits de leurs prédécesseurs,

LES BUCHERONS 139

Et vantent Montferrand, Grenache, Ethier, Labrie ; Et, dominant parfois la longue causerie, La note d'un crincrin, timidement raclé Par quelque débutant dans un coin reculé, Vient réveiller l'ardeur d'un gigueur mis en joie ; Ou bien, assis devant le brasier qui rougeoie, Un des claireiirs, le front pensif et soucieux. Se met à fredonner la complainte d Cadieux, Ce poème naïf trouvé sur le squelette D'un trappeur qui, perdu sous la forêt muette. L'avait écrit, au bord de sa fosse, la nuit.

L'heure passe. Le hoss vient de crier : Minuit! Et les ardents joueurs abandonnent les dames. Le feu ne jette plus que d'indécises flammes. Avec elles s'éteint par degrés maints propos : Et déjà quelques vieux, désireux de repos. Fatigués de fumer et de tourner leurs pouces, S'étendent sur leur lit de branches et de mousses.

Soudain, frappant troiscoups sur un banc déserté. Un doyen dit avec calme et simplicité :

— Allons, les p'tits enfants, un p'tit bout de prière ! —

Alors tous ces rustauds à l'écorce grossière, Dont les sacres sans nombre épicent les discours, Mais qui gardent encor la foi des anciens jours,

Qui narguent la fureur des ouragans polaires Renversant à leurs pieds les arbres séculaires. Et sauraient lancer même au diable des défis, Viennent s'agenouiller auprès du crucifix. Aussitôt un lent, doux et caressant murmure, Pareil à la rumeur de l'onde qui susurre En couvrant de baisers le rivage dormant. S'exhale par le toit mal clos du logement, Se répand sous les bois silencieux et mornes. Et monte vers l'azur de la plaine sans bornes Où des nuages blancs déroulent leur toison ; Et pendant que s'élève au ciel cette oraison Pleine de la ferveur qui brûlait les ancêtres, La lune, sur les pins, les cèdres et les hêtres, Dressant avec lenteur son flambeau souverain, Resplendit d'un éclat plus vif et plus serein, Les étoiles sans nombre ont l'air d'avoir une âme, Semblent avec amour fixer leur œil de flamme, Doux comme tout regard où le ciel transparaît, Sur le modeste abri perdu dans la forêt.

A peine l'aube glisse à travers la pinière Les tremblantes blancheurs de sa lueur première. Que le boss est debout, que chaque bûcheron Est à table, appelant à grands cris le mitron

LES BUCHERONS 141

Qui sue et se morfond à découper les miches.

Las de gifler et las de se faire des niches,

Les travailleurs dispos et toujours courageux.

S'enfoncent en chantant dans les fourrés neigeux

Le désert à nouveau tressaille sous la hache.

Vlan ! vlan !... Chaque jour voit recommencer la tâche

Des bûcherons, captifs superbes du devoir.

Déjà toute une part du grand bois vient de choir,

Déjà Noël. Noël que la jeunesse adore,

Sous le toit enfumé met des retlets d'aurore.

Et l'on fête, et l'on danse au son du violon.

Mais, comme le chômage au camp n'est jamais long,

Le lendemain matin, émus de quelques rondes,

Heureux d'avoir causé tout un jour de leurs blondes,

Pleins de l'espoir qu'apporte au cœur le nouvel an,

Les gars frappent encore à tour de bras... Vlan ! vlan !

Et les grands pins rugueux tombent toujours en foule

Avec les craquements d'un monde qui s'écroule.

Notre hiver boréal, si long, si rigoureux. Passe bien lentement pour ce groupe de preux Que. malgré leurgaîté. la nostalgie assiège ; Et dès que le soleil de Pâques fond la neige, Que le torrent grossi commence de hurler. Le vent de s'attiédir, l'érable de couler,

Un matin, les vaillants, courbés sous leur bagage,

Reprennent, tout joyeux, le chemin du village, ]

Où, pour les recevoir, vont s'ouvrir bien des bras, \

Où les bons vieux parents ont tué le veau gras. ■

Bientôt plus d'un gaillard, fidèle à sa promise, ;

Endimanché de neuf, met les bans à l'église. \

Et la noce commence, et, durant trois longs jours, -

D'ardents violoneux, venus des alentours, !

Marquant d'un talon leste et bruyant la cadence, '\ Versent leur symphonie à maint couple qui danse,

Des compagnons de camp taquinent les époux, j

Trinquant, chantant,mettant toutsensdessusdessous, <

Malgré l'aïeul qui prêche et le curé qui tonne. j

Le nouveau paroissien, a.ux premiers vents d'automne,

Repart pour le désert avec ses fiers copains

Pour y continuer la coupe des grands pins.

11 passe trois hivers sous l'immense futaie.

L'épouse, ménagère, épargne sur la paie.

Et, bientôt satisfait d'un pécule léger,

Rassasié des beans, brûlant de se ranger,

Le voyageur ira se tailler un domaine

Dans la sérénité d'une combe lointaine

Témoin de ses labeurs, sur un sol où souvent,

La nuit, pensif, l'oreille ouverte au bruit du vent

LES BUCEIERONS 143

A travers les hauts fûts argentés par la lune, Il rêva de venir ériger sa fortune.

Devenu défricheur, le rude villageois 1

Des assauts de sa hache éveille encor les bois, «

Et, sitôt que juillet a séché le feuillage ;

Des géants renversés sur la mousse sauvage, |

11 y déchaîne un feu qui ravage d'abord '^

Et fertilise après ; et, tout fier de son sort,

Au printemps, le colon, suivi de sa colonne, '

Va herser, plein d'espoir, sous un ciel qui rayonne, I

Un terroir où le blé doit produire à foison ;

Et pendant que prospère et mûrit la moisson.

Il bâtit sur son lot une hutte grossière

Qui pour le couple aimant longtemps restera chère...

Et vingt-cinq ans plus tard, il tiendra, triomphant. Sur les fonts baptismaux son dix-huitième enfant.

Sunt quos scio esse amicos.

Plaute.

My ambition soars not high ;

Happy in ohscurity, Ail I ask is just to try Simple songs, like birds that fly,

When they reach maturity, Follovved by somc kindly eyes As they skein along the'sky

Of â vast futurity ; Songs that may evoke a sigh Of atfection — such as I

Love in ail its purity.

J.-K. FORAN.

lO

THOPf ^s cn^PMis

Auteur de V^an Talon.

Exegi monumentum acre perennius.

HORACH.

Parmi les preux obscurs et les brillants esprits Qui rêvaient de créer une seconde France, il en est un, surtout, dont vous êtes épris. Et vous avez voulu dans un de vos écrits En louer la sagesse et la mâle constance.

Vous avez voulu faire aimer un tel héros, Faire éclater son nom comme un cri de victoire ; Vous avez, noble ami, poursuivant des travaux Que semblaient dédaigner de glorieux rivaux. Réparé les oublis coupables de l'Histoire.

A reconstituer l'œuvre d"un fondateur, — Qui couvrait de fragments épars notre rivage. Et pour qui vous craigniez un vent spoliateur, — Vous avez mis autant de fierté que d'ardeur. Vous avez mis autant d'amour que de courage.

Pour retracer les fiiits que voilait le passé,

Et qui devaient briller comme en un reliquaire,

Bénédictin toujours debout, jamais lassé.

Vous avez découvert, fouillé, bouleversé

Bien des débris perdus dans des flots de poussière.

Tel un mineur qui suit un filon ténébreux, Où luisent cependant l'or, l'argent et le cuivre, Dans l'ombre vous poussiez parfois des cris joyeux, En voyant tout à coup resplendir sous vos yeux Des choses dont l'artiste ou l'érudit s'enivre.

A THOMAS CHAPAIS l^l!

Et quand vous avez eu scruté plus d"un filon Qui celait les trésors d une vie admirable, Qui celait le grand zèle et l'esprit de Talon, Emu, vous avez dit : — A ce nouveau Solon Je voudrais élever un monument durable ! —

Et vous avez taillé le marbre et le granit... Bientôt sous votre main habile une colonne. En qui la force aitière à la beauté s'unit, A lentement dressé son fût vers l'infini, Où l'astre etincclant de l'Idéal rayonne.

A cet harmonieux et svelte monument Vous avez su donner une assise opulente. Et, sculpteur travaillant la pierre obstinément, Vous avez bien des fois lassé votre instrument A polir la rosace, à ciseler l'acanthe.

L'outil divin toujours luisait dans votre main. Plein du feu dont brûlaient Primatice et Malherbe, Tous les jours vous disiez: — J'achèverai demain ! Mais sans fin persistait l'effort noble et serein, Sans fin s'embellissait la colonne superbe.

Vous rêviez constamment un travail plus parfait.

Au socle inébranlable, inondé de lumière,

Vous vouliez tous les jours graver un nouveau fait.

Enfin vous avez mis, plein d'orgueil satisfait,

Au sommet de votre œuvre une dernière pierre.

Et ce fier monument, beau comme le Succès,

Au péristyle altier du temple de la gloire.

D'un éclat souverain brillera pour jamais.

Non moins en votre honneur qu'en l'honneur du Français

Dont vous deviez si bien nous raconter l'histoire.

MU DOCTEUR n. COIR

Neveu de Pasteur

Français à l'âme aussi croyante que hardie, Tentés par l'inconnu de flots inexf>lorés Qui ne réfléchissaient encor que l'incendie Flamboyant sur l'azur des grands arcs éthérés. Vos pères les premiers dans le sol de nos prés Vinrent jeter le bon froment de Normandie.

Ce froment sans ivraie aux rayons de l'été Mûrit, le long d'un fleuve au rivage féerique, Et nourrit de ses grains lourds de virilité, Gonflés de la verdeur de la jeune Amérique, Un peuple adolescent à la trempe homérique, Assoiffé d'aventure, ivre de liberté.

Mais, hélas! un essaim envieux et vorace S'abattit sur le blé semé par les Normands, Ravit la moisson d'or que des preux, fous d'audace, Défendaient dans l'horreur de tous les dénûments, Et qui faisait naguère en ses rayonnements Prévoir l'éblouissant avenir d'une race.

Vos immortels aïeux, en dépit de ce vol, Qui changeait le destin de la Nouvelle-France, Où le vieux drapeau blanc allait ployer son vol, Gardèrent dans leur cœur des lambeaux d'espérance, Et, des épis sauvés de ce désastre immense, Surent ensemencer à nouveau notre sol.

Ils surent défricher cncor vallons et landes Sous les libres couleurs de la fière Albion Etendant sur leur front ses ailes toutes grandes ;

Page 1