LE MONTMORENCY
Se fondent dans leur chute et forment un mélange De joyaux et de tons aussi luisant qu'étrange. Et tout cela bouillonne, ondule, vole, pleut, Emerveille, étourdit, aveugle, attire, émeut. Tout cela, force, éclat, bruit, pesanteur, vitesse, Fait comprendre au passant toute sa petitesse.
Et toujours le torrent dans l'abîme sans fond Se débat, hurle, râle. A chaque instant le tronc D'un pin ou d'un bouleau, détaché de la rive, Après avoir flotté longtemps à la dérive, Choit et s'ensevelit sous les flots tournoyants De l'insondable gouffre aux remous aboyants, Puis soudain reparaît au travers de l'écume. Et l'œil trompé croit voir surgir de l'eau qui fume Et roule dans ses plis des volutes de feu Quelque noyé tendant ses bras vers le ciel bleu. Oui, toujours le torrent précipité fait rage Sous le vaste arc-en-ciel dominant le nuage Que nul soleil jamais ne pourra dissiper. 11 lutte eperdument, cherchant à s'échapper Du profond puits d'enfer qui tient emprisonnées. Malgré tous ses efibrts, ses ondes forcenées:
Tel le lion, captif du montreur, son bourreau, Dans la cage se tord, mordant chaque barreau, Et d'instant en instant poussant, fou de colère, Un long rugissement qui fait trembler la terre.
Enfin le torturé se dégage, épuisé.
Des étreintes du gouffre, et son flot apaisé
S'aplanit ; et, sorti vaincu de cette épreuve,
L'altier Montmorency dans le sein du grand fleuve.
Dont le rayonnement printanier éblouit.
Silencieusement entre et s'évanouit.
Sous un linceul d'azur que les brises caressent :
Tels ces hommes bruyants et vains qui disparaissent
— Sans laisser sur la mer mondiale un seul pli —
Dans l'incommensurable océan de l'oubli.
FECi
A Augustin Filon
Le soir serein descend dans la prairie immense.
Sous le ciel estival tout dort et fait silence,
Les buffles et les cerfs, les antres et les nids;
Tout se tait, hors le vent dans les grands foins jaunis
Ondoyant et chantant comme une mer sans borne.
Cependant, au milieu du désert calme et morne,
Où nul être vivant ne semble respirer,
Le long d'un lac d'azur, qu'on entend murmurer,
Des trappeurs indiens, sortis d'une savane Qui tait tache au couchant, marchent en caravane, Le rrmi?igton au poing et la couverte au dos, Tout courbés sous de lourds et précieux fardeaux. Ils veulent cheminer tant que l'ombre croissante N'aura pas effacé tout à fait chaque sente Que naguère suivaient les chasseurs de bison. Ils vont alertement, les yeux sur l'horizon, A travers des roseaux que la brise balance.
Tout à coup, du milieu du groupe qui s'avance.
Dans la profonde paix tombant du grand ciel bleu,
S'élève une clameur d'effroi : le feu! le feu!
Une immense rougeur ensanglante la plaine
Du côté du ponant, et dans la nuit sereine
Cette rougeur s'avive et croît rapidement.
Elle croît, elle croît, et sur le firmament
S'ouvre comme éventail et comme astre irradie :
Dans les hauts foins séchés court un vaste incendie,
Qu'a sans doute allumé quelque imprudent fumeur.
Avec une lugubre et farouche rumeur,
Pareille aux bruits des eaux que l'ouragan refoule.
Vers le groupe effaré la flamme se déroule,